ATTAQUES CONTRE MAZARIN
Il écrivit, de Marclick, h Servien^ pour lui recommander de répondre aux attaques dirigées contre l'alliance anglaise, et il lui indiqua, dans ses lettres, les principaux arguments pour une réplique victorieuse. Il y rappelait qu'il n'avait fait que prévenir l'alliance de l'Espagne avec l'Angleterre et le danger dont elle menaçait la France. Sa .politique n'avait été, du reste, que la continuation des traditions de la royauté. Qu'avait fait Louis XIII pour combattre la maison d'Autriche? Il s'était allié avec la Suède protestante et avec la république protestante des Provinces-Unies, ce II faudrait surtout, écrivait Mazarin à Servien "^, marquer l'alliance particulière que le feu roi fit avec MAL les États (des Provinces-Unies), dont le projet était de partager la Flandre, ayant été fait une carte séparée par des lignes de deux couleurs, pour convenir en détail de ce qui resterait à la France et à MM. les États. L'on peut encore voir, par ladite séparation, que la plus grande partie des grandes villes devait demeurer aux Hollandais. »
Mazarin faisait remarquer que les concessions faites à l'Angleterre par les deux traités de Paris ^, étaient loin d'être aussi étendues. On avait, en effet, limité les progrès de l'Angleterre « à l'acquisition de Dunkerque, après avoir pris, disait le cardinal,
* Ces lettres de Mazarin à Servien se trouvent aux Affaires étrangères (Angleterre, t. 69, f»* 356, 360, 396). ■ Lettre du 2 juillet 1058 (Aff. étr., Angleterre, t. 69, f» 360). 3 Traités du 23 mars 1657 et du 28 mars 1658.
166 SERVIEN IIÉPONI»
toutes les sûretés et précautions imaginables pour y maintenir la religion, en des termes qui n'ont pas encore été pratiqués dans les traités, qui ont été faits avec les États de Hollande, ni avec le roi de Suède, ni [avec] les protestants d'Allemagne. »
Servien répondit à la demande de Mazarin dans un mémoire développé ', où il met la politique du cardinal sous la protection des grands noms de Henri IV et de Richelieu. « Personne n'ignore, disait-il en parlant de Henri ÏV ", que ce fut un des plus grands politiques de son temps, et qu'il eut un
* Les lettres de Mazarin à Servien prouvent que ce fut Servien et non de Lionne qui composa cette réponse. M, de Cliantelauzze, qui a publié l'attaque et parlé de la réponse dans le tome V, p. 284 et suiv. des Mémoires de Retz (édit. des Grands écrivains de la France), a cru que c'était Lionne qui avait été chargé par Mazarin de réfuter Retz. Cette opinion n'est pas admissible, en présence des lettres de Mazarin, qui donne formellement à Servien la mission de répondre aux attaques. Le cardinal écrivait encore à Servien le 7 août 1658 (Aff. élr., Angleterre, t. 69, f" 396) : « J'ay lu l'escrit que vous avez fait sur nostre renouvellement d'alliance avec l'Angleterre. » A cette époque, la réponse de Servien était déjà imprimée. .Mazarin se plaignait, dans la même lettre, des fautes typographiques, qui se trouvaient surtout dans les pièces annexées : «Il y a quantité de fautes d'impression pour ce qui est en espagnol, lesquelles vous prendrez, s'il vous plaît, soin de faire corriger. » A la date de cette lettre. Lionne était toujours en Allemagne, oii il signait, le 15 août, l'accession de la France à la ligue du Rhin (cidessus, p. 127). S'il fallait une nouvelle preuve à l'appui de mon opinion, j'ajouterais que, dans Je manuscrit des Affaires étrangères (Angleterre, t. 69, f" 422), le titre du mémoire est : Discours sur l'alliance faite entre la France et l'Angleterre par M. le comte Servien, surintendant des finances. Enfin les corrections du manuscrit sont de la main de Servien.
* Affaires étrangères, Angleterre, t. 69, f" 427 pour la citation.
A CES ATTAQUES (Août 1658). 167
conseil composé de très habiles et très grands personnages, reconnus et estimés pour tels de tonte la chrétienté. Il considéra toujours les véritables intérêts de son État et s'y attacha solidement, comme doit faire un prince prudent, sans s'arrêter aux discours des esprits préoccupés ou de superstition ou de quelque autre passion. Il envoya de son temps une personne de confiance et de grande condition en Angleterre, pour renouveler une étroite confédération avec la reine Elisabeth, où les Provinces-Unies des Pays-Bas entrèrent aussi, et en fit une pareille en même temps avec la plupart des princes protestants d'Allemagne. Ce grand prince, ayant considéré que la maison d'Autriche avait acquis une puissance redoutable à tous les autres potentats par l'union des États, qu'elle possède dans l'Allemagne et dans les Pays-Bas, joints à tous les royaumes d'Espagne, auxquels elle avait ajouté, par usurpation, ceux de Navarre et de Portugal du côté de l'Espagne, celui de Naples, l'État de Milan et plusieurs autres principautés en Italie, et les royaumes de Hongrie et de Bohême, du côté de l'Allemagne ; que sans cesse elle muguettait' celui de Pologne, comme elle fait encore aujourd'hui; qu'elle tâchait d'attacher à elle, par alliance, tous ceux qu'elle ne pouvait pas encore assujétir; que, par ce moyen, elle avait formé le dessein d'envahir toute l'Europe, à l'exécution du-
* Cherchait à s'emparor par des voies détournées.
168 RÉPONSE DE SERVIEN (Août 1G58).
quel [dessein] elle travaillait ouvertement, ce grand prince, dis-je, jugea nécessaire, par Tnvis de son sage conseil, de former un parti, qui put balancer une si dangereuse puissance, ou, du moins, apporter quelque obstacle à ses entreprises, et, comme la plupart des princes catholiques se trouvèrent engagés dans le parti d'Espagne et qu'il ne s'agissait d'aucun point ou différend de religion, mais seulement d'un intérêt d'État, fort pressant, qui obligeait tous les souverains de songer sérieusement aux moyens de prévenir leur ruine, il fit avec les protestants l'étroite confédération, dont on a parlé. )>
Passant à la paix de Vervins, conclue entre la France et l'Espagne, Servien rappelait que, « avant d'entrer en aucune matière, l'on demanda la sûreté et le temps pour y faire venir les députés d'Angleterre et des Provinces-Unies. La demande fut trouvée juste par le légat du pape, qui présidait à l'assemblée. » L'auteur parlait ensuite de Louis XIII, « prince rempli de grande piété, aimant passionnément la religion et qui avait alors, pour directeur de ses affaires et de ses conseils, le cardinal de Richelieu, et sous lui un religieux capucin (le père Joseph), tous deux grands théologiens )). Il ajoutait que ce roi ne s'était pas fait scrupule de s'allier avec les princes protestants, « nonobstant les infâmes libelles qui furent publiés dans les Pays-Bas pour censurer ces traités ».
Vn,LES PRISES PAR TURENNE. 109
Enfin Scrvien concluait, de ces exemples, que ceux qui attaquaient cette politique traditionnelle de la France ne pouvaient être que les ennemis de ce royaume. « La môme passion, disait-il en terminant, qui fait mépriser honteusement à quelques particuliers les devoirs de leur naissance^ et les attache aux intérêts d'une couronne ennemie, les pousse maintenant à blâmer et décrier les plus prudentes et salutaires résolutions qu'on pouvait prendre, à l'avantage du roi et de son État. »
Ces raisons pouvaient toucher les esprits éclairés; mais, pour la multitude, le succès était la meilleure réponse aux attaques contre l'alliance anglaise. Turenne s'en chargea : il s'empara de Bergiies-Saint- Yiuox en quelques jours (28 juin-'P' juillet), puis de Furnes et de Dixmude (3 et 4 juillet) -. Ces places n'opposèrent qu'une faible résistance. Turenne allait marcher contre Nieiiport, pendant que le maréchal delà Ferté s'avançait, pour se joindre à l'armée victorieuse, avec des troupes qui n'avaient pas encore combattu. Malheureusement, un événement imprévu
* On reconnaît ici Condé et la noblesse qui suivait son parti.
'^ Furnes et Dixmude sont maintenant des villes du royaume de Belgique (Flandre occidentale). Mazarin, parlant à Colbert de la prise de Dixmude, dans une dépêche du 9 juillet (Aff. étr., France, t. 275, f" 335), disait que c'était « un poste très important, qui n'a pas laissé de se rendre à l'instant qu'on a commencé à faire des ponts, quoique M. le Prince ait tâché de l'empêcher par sa présence, étant demeuré dans ladite place jusques à six heures devant qu'elle ait capitulé. Par cette acquisition, on ne peut empêcher nos troupes de courre jusques à Bruges et à Gand. »