MAI.ADIK DU P.Ol (Jcim.et
Sainl-Yinox. « I! prend un plaisir extraordinaire, écrivait l'ambassadeur vénitien Giustiniaiii', à tous les mouvements des armées et aux exercices militaires. » Mais la fatigue excessive, pendant les grandes chaleurs de l'été, finit par altérer sa santé. Ce fut au siège de Bergues-Saint-Yinox qu'il éprouva les premiers symptômes de la maladie, qui devait mettre sa vie en danger. Il dissimula sa souffrance pendant plusieurs jours, dans l'espoir d'être témoin de la prise de Bergues- et d'accompagner ensuite l'armée à Fnrnes. Ce fut seulement le 30 juin, qu'il avoua à Mazarin sa lassitude et son désir de prendre un peu de repos, tout en persistant à rester à Mardick. Mazarin ne put vaincre son obstination qu'en lui déclarant que, s'il ne consentait pas à retourner à Calais, la reine sa mère allait venir à Mardick. Ce motif décida le jeune Louis XIV à s'éloigner du camp, qu'il ne quitta qu'avec un vif regret. « Vous ne sauriez vous imaeriner, écrivait le cardinal à la reine', la peine que j'ai eue à le disposer à partir; car il voulait aller au camp et loger, après, à Bergues, quand il serait rendu. »
Bevenu à Calais, le 1" juillet, Louis XIV y resta jusqu'au 22 du même mois. Dans les premiers jours
* Bibliothèque nationale, mss.; Filza 121, f" 90.
* Tous ces détails sont tirés des lettres que le cardinal écrivit après la guérison du roi, et spécialement d'une dépêche du 8 juillet 1658.
3 Lettre de Mazarin à la reine (.Aff. étr., France, t. 277, f» 177). Elle commence ainsi : « Je viens de gagner un grand combat, etc. >
MALADIE DU ROI iJuillet 1Go8). i73
de sa maladie, le cardinal n'était pas inquiet. « Assurément, disait-il, avec une saignée et un remède, il (le roi) en sera quitte. » Le ^ juillet , Mazarin ne croyait encore qu'à une indisposition légère. (( Sa Majesté, écrivait-il de Calais à Turenne*, a encore la fièvre, quoiqu'elle soit diminuée de beaucoup, et nous espérons qu'Elle en sera bientôt quitte, n'y ayant le moindre mauvais signe à son mal. » Le 3 juillet, les symptômes n'étaient pas encore menaçants, d'après une nouvelle lettre de Mazarin à Turenne^ : « Le roi a encore été saigné, la nuit passée; ce matin, il a pris un remède qui lui a fait grand bien... Si un particulier avait la même maladie, elle serait comptée pour rien ; mais la personne du roi ne permet pas qu'on en puisse user ainsi... Les médecins^ m'assurent qu'il n'y a pas une ombre de péril. » La fatigue et l'influence d'un soleil brûlant, dans un pays inondé, où le jeune roi n'avait parfois qu'une nourriture malsaine ^ suffisaient pour expliquer cette fièvre ardente et continue. « Sa maladie, écrivait le médecin Gui Patin % n'a été qu'un excès de chaleur d'avoir monté à cheval et d'avoir eu longtemps le
* Affaires étrangères (Pays-Bas, t. 45). J'ai déjà fait remarquer que ce volume n'a pas de pagination,
- Ibidem.
^ Le principal des médecins de la cour était alors Valot.
* « Il mangeoit beaucoup, écrivait le cardinal, et pas toujours de bonnes choses. » Lettre de Mazarin du 8 juillet 1G58 (AIT. élr., France, t. 275, et t. 277, f» 1S3).
" Lettre du 20 juillet 1658 (tome I, p. 307, des Lettres choisies, édit. de La Haye, 1715).
m M.M.AlilI-: 1»L' liOI (.IciLLET 165S).
soleil sur la liMe, ({ui est, selon le témoignage de Galien, une des puissantes causes externes des maladies. »
Mazarin suivit, avec la sollicitude la plus vigilante, toutes les phases de la maladie de Louis XIV, et les lettres qu'il adressait, chaque jour, à Turenne, à Golbert, à Talon, permettent d'en marquer les progrès. Le 4 juillet, la fièvre avait augmenté, et l'on appelait en toute hâte des médecins de Paris etd'Abbcville pour seconder les médecins de la cour. « Je ne puis pas m'empêcher, disait ce jour-là Mazarin à l'intendant Talon ' , d'être en d'étranges inquiétudes. )■> Le 5, le cardinal ne dissimule plus ses angoisses. « Le mal du roi, écrit-il à l'ambassadeur Lockhart-, continue avec grande force; les redoublements [de la fièvre] sont fréquents. » Mazarin parle ensuite de l'extrême douleur, dans laquelle il est (( avec tant de justice, puisque ce n'est pas seulement le roi, mon maître et mon bienfaiteur, qui est dangereusement malade; mais, s'il est permis de parler ainsi, le meilleur ami que j'aie au monde^».
Les inquiétudes allèrent toujours croissant jus- (ju'au 9 juillet : la fièvre résistait à tous les remèdes, saignées, purgations, etc. Le roi avait souvent le
» Affaires étrangères, France, t. 277. Dépêche du 4 juillet.
2 Ibidem, {° 178.
3 On a VU, dans une lettre citée à l'.Appendice du tome précédent, p. 112, note 1, que l'affection du roi pour Mazarin était bien connue.
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délire. Dans la imil du 6 au 7 juillet', on lui donna la communion. « Tout le monde a été édifié, écrivait Mazarin à Colbert, de la dévotion avec laquelle Sa Majesté a fait cette action. Il ne se peut rien ajouter à l'honneur qu'il me fait et à la satisfaction qu'il témoigne de nf avoir près de lui. Je ne veux pas oublier de vous dire une particularité qui surprendra tous ceux qui en auront connaissance : hier, après avoir longtemps rêvé (été en délire), me demandant mille choses hors de propos. Sa Majesté me commanda de m'approcher d'elle. Je croyais qu'elle rêvait encore; mais [elle] me dit tout bas ces mêmes mots : Vona êtes homme de résoliUlon, et le meilleur ami^quefaie. C est pourquoi je vous prie de m' avertir, lorsque je serai à V extrémité ; car la reine n'osera pas le faire par la crainte que cela n'augmente mon mal. Sa Majesté voulut que je lui donnasse ma parole que je le ferais. Je vous avoue que cela me fit crever le cœur. ))
Les deux médecins qu'on avait appelés de Paris, Guenaud et d'Aquin, arrivèrent le 7, et il y eut alors six médecins délibérant sur la maladie du roi et sur les remèdes à appliquer. Le nombre des consultants et la diversité des avis pouvaient devenir une cause de danger. Mazarin le comprenait parfaitement, et il
^ Affaires étrangères, France, t. 275, f" 331 (lettre du 7 juillet à Colbert).
- Ce sont les termes qu'emploie Baulru-^'ogent, dans la lettre citée, p. 112 du tome précédent.
17f) MALADIE JJU ROI (Juillet I(i58).
indique, clans une lettre adressée ultérieurement aux plénipotentiaires de Francfort, Gramont et Lionne ', les précautions qu'il prit pour prévenir ce péril. « Je vous dirai que j'avais Ljrande appréhension que, comme autreiois, lurbii rnedicorum pcrdidit iiupcratorem-, il n'arrivât de même en cette rencontre, y en ayant six, dont il n'y avait pas grande apparence que les sentiments dussent être fort conformes, à cause du peu d'amitié qu'il y avait entre quelquesuns d'eux; mais j'employai si heureusement l'autorité et l'adresse qu'allant au-devant pour empêcher leurs contestations, ils n'ont jamais pris aucune résolution, sur le moindre remède que le roi ait pris, qu'ils n'aient toujours tous été du même avis, et tous unanimement ont dit et écrit qu'ils devaient beaucoup au courage que je leur avais donné, ne leur ayant jamais prêché autre chose que de traiter le roi comme un simple gentilhomme, sans hésiter à se servir de l'antimoine^ et des remèdes plus forts, s'il y avait raison de le faire, n'étant pas juste de laisser mourir le roi, pour rendre des respects à la royauté. »
Pendant la nuit du 7 au 8 juillet, la fièvre redou-
• Celle lettre est du 15 juillet 1658, époque où le roi était en pleine couvalescence (Aff. étr., France, l. 277, t 195).
2 « C'est la mullitude des médecins qui a perdu l'empereur. » ^ On sait que rautimoine était employé pour faire le vin éméli(}ue, et que certains médecins, comme Gui Patin, attaquaient vivement cette préparation pharmaceutique et la regardaient connue un poison.
MALADIE DU IlOI (Juillet 1658). 177
bla de violence. « J'ai été en grande inquiétude depuis hier au soir jusques aujourd'hui midi, écrivait Mazarin à Turenne le 8 juillet ^ ; car le roi a été fort mal. Le redoublement a été furieux et a duré longtemps ; les rêveries ont été presque continuelles, et lorsque Sa Majesté reposait, c'était plutôt un assoupissement qu'un sommeil. Eniîn la douleur était universelle, et chacun croyait que le mal prendrait plus de forces, voyant que les remèdes et tant de saignées n'avaient rien opéré; mais les médecins, qui sont au nombre de six, en étant venu un d'Abbeville-, (|ui est en grande réputation, et Guenaud et d'Aquin, de Paris, après une consultation, ont fait tirer encore du sang au roi du pied, et lui ont donné, après-midi, une tisane laxative avec du vin émétique; ce qui l'a fait aller quatorze ou quinze fois à la selle et vomir deux [fois] copieusement, de manière que le cerveau est fort dégagé. La fièvre est beaucoup diminuée, et le redoublement, qui le devait prendre à trois heures, ne Ta pris qu'à dix et sans aucune violence. Les urines sont belles, et, en un mot, les médecins disent tous unanimement qu'ils n'eussent pas osé attendre un si bon effet de la médecine qu'ils lui ont donnée ; qu'il se porte beaucoup mieux ; qu'il y a plus à espérer qu'à craindre, et le sieur Guenaud, celui qui s'avance le moins à donner de bonnes espé-
* Affaires étrangères, pAYS-i!Ari, t. 15. ;
^ Il se noûunait du Saussoy.
I7S MALADll:: DL l'.OI (Juillet 1G5S).
rauces, m'a dit, il y a une heure, qu'il y avait tout sujet d'espérer. »
Cependant le cardinal était loin de se montrer rassuré. « Le mal est si grand, écrivait-il dans la même dépêche, et il y a des circonstances si lâcheuses que j'appréhende fort l'événement. y> Cette crainte était généralement partagée : la reine, qui n'avait cessé de veiller sur le jeune roi avec la plus tendre sollicitude, était pénétrée de douleur et songeait à se retirer au Val-de-Gràce. La population parisienne, malgré sa légèreté et son esprit habituel d'opposition railleuse, manifesta, en cette circonstance, un vif amour pour Louis XIV; les églises, où l'on avait exposé le Saint-Sacrement, étaient remplies d'une foule qui priait Dieu pour le rétablissement de sa santé'. Le vieux et sceptique frondeur Gui Patin montra lui-même, pendant la maladie de Louis XIV, des sentiments profondément royalistes. « C'est un
* Le roi fut très touché de ces raanifeslations spontanées de la population parisienne. Mazarin écrivait à Colbert, le 11 juillet, lorsque le roi était déjà hors de danger (AIT. élr., France, t. 275, 1'"^ 349-350 ; autographe^ : « Je ne puis finir sans vous dire la joye que le roy a ressenlye, quand je luy ay dit assez en détail les prières publiques qu'on faisoit à Paris pour sa santé, et l'abattement où tout le monde estoit de son mal, en tesmoignant un chacun le dernier desplaisir. Je luy fis connoislre, comme il est vray, que tant de marques d'amour et de tendresse de sa bonne ville regardoient plus sa personne que la royauté, et, après avoir fait réflexion à ce que je luy avois dit, il me répartit qu'il estoit fort touché que tout le monde à Paris priast Dieu pour luy; ce qu'il me répliqua plusiem's fois, en des termes très obligeants pour les habitants de Paris. »
CABALES DE COUU (Juillet 1658). 179
prince, écrivait-il le 20 juillet', digne d'être aime de
ceux mômes à qui il n'a jamais fait de bien Je
me sens pour lui une inclination violente, au delà de ce que les Français ont d'ordinaire pour leur roi. » Dans une lettre à Spon, Gui Patin exprimait le même sentiment, et l'expliquait': (c Je prie Dieu qu'il guérisse ; car j'aurais appréhension de grands désordres à la cour et même dans tout le royaume, si quid hamanitus ei conthigeret^. »
Les prévisions de Gui Patin prouvent qu'il connaissait bien les courtisans. Au milieu des sentiments de tristessse et de douloureuse sympathie que ressentaient tous les vrais Français, il y avait, à la cour, des intrigants qui ne virent, dans la maladie de Louis XIV, qu'une occasion de nouvelles cabales pour s'emparer de la faveur du frère du roi, son héritier présomptif. Philippe de France, duc d'Anjou et plus tard duc d'Orléans, avait près de dixhuit ans^; il ne manquait pas d'esprit; mais il était loin d'avoir les qualités qui frappaient dans le jeune roi. L'éducation qu'il avait reçue n'avait eu rien de viril : quoiqu'il eût pour gouverneur le maréchal du Plessis-Praslin, il n'avait presque jamais accompagné son frère dans les camps, aux sièges et aux marches militaires', où, depuis 1653, Mazarin n'avait
• Tome I, p. 308, de l'édition citée.
2 Lettres à Spon, t. II, p 389, édit. de 1718.
■' « Si le roi venait à succoudier. »
♦Né le 21 septembre 16i0, il mourut le 9 juin 1701.
5 Le maréchal s'en plaint dans ses Mémoires (p» 442 de l'édition.
i80 CAfiALES DE COUR (^Juillet ](i58).
cessé de conduire Louis XIV. L'éducation du duc d'Anjou était-elle le résultat d'un calcul? Avait-on voulu que ce prince ne fût pas tenté de jouer, en face du roi, son frère, le rôle de Gaston d'Orléans, excitant des révoltes contre Louis XIII? Ce qui est certain, c'est que le jeune Philippe de France ne se plaisait que dans la société de quelques femmes et de jeunes courtisans*. Il était vain et futile, et se montrait déjà ce qu'il fut toute sa vie, le roi des tracasseries. Séduire et dominer un pareil prince, en faire un nouvel Henri III, endormi dans les plaisirs, devait tenter les courtisans et les femmes ambitieuses, qui l'entouraient. Parmi elles, on remarquait surtout une ancienne fille d'honneur de la reine, qui avait épousé, par amour, un homme de condition inférieure, nommé des Chapelles, mais sans vouloir porter le nom de son mari. Elle continuait de s'appeler M'"*^ de Fiennes ^. Les Mémoires du temps donnent une triste idée de son caractère. C'était une femme avide, portant la bassesse jusqu'à dire, si l'on en croit M"*" de Montpensier^ : « Les laquais
Michaud et Poujoulal). Comparez les }lcmoircs de 3/"'= de Montpensier (t. Ill, p, 253-251, édil. Cliarpeiilicr).
* Un des amis intimes du duc d'Anjou était le comte de Guiclie, fils du maréchal de Gramont. Il avait été blessé, comme on l'a vu ci-dessus (p. 151), au siège de Dunkerque.
- Mémoires de Mom/ltd, p. 331 .
■^ Voy. les Mémoires de il/''^ de Montpensiev (t. III, p. 265, édit. Charpentier). Les Lettres de M'"" de Sévigné confirment ce que dit Mademoiselle de l'avarice de 31""= de Fiennes. (Voy., t. YI, p. 124 et 133, de l'édition des Grands écrivains de la France.)
CABALES DE COUR (Juillet 1G58). 181
sont heureux; car la mode de leur donner des étrennes dure toujours; je voudrais l'être pour que l'on nie donnât les miennes. » Spirituelle et méchante', elle donna au jeune prince qu'elle dominait de dangereux conseils, entre autres celui de se retirer à Boulogne, dès que le roi serait mort, en laissant la reine mère à Calais, et de faire arrêter Mazarin, en ayant soin de le dépouiller des trésors qu'il avait amassés'.
Le cardinal, qui avait des espions partout, fut promptement informé de ces cabales. Il savait qu'à Paris les partisans de Condé et de Retz s'agitaient. Le président Perrault, le duc et la duchesse de Brissac , Jarzé et d'autres intrigants, se réjouissaient publiquement de la maladie du roi ^ répandaient le bruit de sa mort et préparaient de nouvelles guerres civiles. Mazarin, instruit de ces menées, prit les mesures les plus propres à prévenir le danger. Il pouvait craindre que ses ennemis ne cherchassent à exciter une émeute à Paris. Il envoya des ordres à Colbert, son intendant, pour mettre le châ-
^ Après avoir été qucliiue temps exilée, M""' de Fiennes fut de nouveau admise dans la cour du frère de Louis XIV. (Voy. les Lettres de la duchesse d'Orléans, traduction d'Ernest Joeglé, t. I, p. 14.) Le grand écuyer, Louis d'Armagnac, annonçait en ces termes la mort de M""^ de Fiennes, en 1079 : « La vieille diablesse est morte. î
- Lettre de Gui Patin, t. II, p. 397 et 39S des Lettres à Spon. — Comparez les Mémoires de ili''^ de Montpensier, t. 111, p. 266.
^ Lettre de Colbert à Mazarin, en date du 11 juillet 1658, dans le recueil de M. Pierre Clément (t. I, p. 303).