MESURES PRISES
toaii de Viiicciincs et la Bastille à l'abri (ruii coup de main*. Colbert lui répondait le iO juillet 1658 ■ : « J'ai satisfait à toutes les diligences qu'elle (Votre Éminence) m'ordonne. J'ai donné les ordres nécessaires à toutes ses places : les garnisons de Vincennes et de la Bastille sont en bon état. Je verrai tous les ministres et officiers publics et tous les amis particuliers de Votre Éminence, afin de prévenir toute sorte d'accidents. Je prendrai même mes précautions pour le palais de Votre Éminence ', en sorte qu'elle peut se reposer sur mes soins de toutes ces choses. » Dans une lettre écrite le lendemain*, Colbert insiste encore sur les mesures qui pouvaient calmer les inquiétudes de Mazarin.
Tout en prenant ces précautions, le cardinal comptait, avant tout, sur l'affeclion de la reine et sur l'autorité qu'elle avait toujours conservée sur ses enfants. Le duc d'Anjou, comme le roi, l'aimait et lui obéissait. Dès le 8 juillet, Mazarin annonçait, dans une lettre confidentielle adressée à Turenne, que la mort du roi que l'on redoutait en ce moment,
* C'estcequeM""'deMotteville {Méinoirea, I.IV, p. 1 13 de l'i-diiion CharpentifM") appelle « des actions qui devaient déshonorer sa niéluoire ». Nous connaissons ces mesures de prudence par les lettres de Colbert à Mazarin.
^ Tome I, p. 299, des Lettres, lustnictions et Mémoires de Colbert, publiés par M. P. Clément.
^ Ce palais est aujourd'hui, comme on le sait, la Bibliothèque nationale. M. le comte Léon de La Borde a publié une description fort intéressante du Palais Mazarin.
* Tome I, p. 301, du recueil de M. P. Clément.
PAR MAZAULX (Juillet 1G58). 183
n'apporterait aucune modification au gouvernement. (( S'il arrivait, écrivait-il au maréchal', un malheur que j'appréhende plus que ma mort, je crois vous pouvoir dire, [d'après] tout ce que je vois, que l'état des choses ne changerait en aucune façon; car, quoique l'inclinatiou de la reine serait (^ic) de se retirer en ce cas"", je suis assuré que Sa Majesté fera ce que j'aurai l'honneur de lui conseiller, et je crois que Monsieur serait entièrement résigné à ses volontés. » Les intrigants, qui avaient spéculé sur la maladie du roi et sur la faiblesse du duc d'Anjou, en furent punis : M""' de Fiennes et de Choisy^ furent exilées, ainsi que le duc et la duchesse de Brissac, parents du cardinal de Retz; Jarzé et le président Perrault,
' Affaires étrangères, Pays-Ras, t. 45. CeUe lettre suffirait pour prouver qu'il n'y avait eu aucune mésintelligence entre Mazarin et Turenne à la suite de la bataille des Dunes, comme quelques historiens l'ont prétendu (voy. ci-dessus, p. 159-160). Cette correspondance entre le cardinal et le maréchal continua en 1651) et 1660, et fournit une preuve péremptoirede la fausseté de l'accusation portée contre Mazarin. Les Mémoires de Turenne, rédigés à une époque postérieure, attestent aussi l'intimité qui existait alors entre le cardinal et Turenne. On y lit (p. 4-97 de l'édition Michaud et Poujoulat) que Turenne « recevoit tous les jours de M. le cardinal des lettres sur l'état oîi étoit le roi. ... iM. le cardinal, contre qui on crie, comme on fait d'ordinaire contre ceux qui gouvernent, trouva beaucoup d'amis eu ce temps-là. »
- M""^ de Molteville (Mémoires, t. IV, p. 1 12-113, de l'édition Charpentier) dit qu'elle tenait de la reine elle-même que son intention était, si le roi mourait, de se retirer au Val-de-Gràce. 11 semble que ce fut, en effet, sa première pensée.
^ Les Mémoires de M"" de Montpensier (t. II, p. 265 et 266) donnent des renseignements sur M""' de Choisy. Son fils, l'abbé de Choisy, a laissé des Mémoires.
IHl GUÉRISON DU ROI (.Uili.et 1Pm8j.
qui étaient de la cabale deCondé, eui en l le môme sort '. Mazarin savait qu'on lui imputerait ces mesures de rigueur et que le duc d'Anjou lui en conserverait du ressentiment. Il écrivait à la reine- : « Le confident (le roi), et vous, verrez que le fils de 22 (le duc d'Anjou) voudra grand mal k la mer (à Mazarin), qu'il croira la seule cause du malheur des personnes qu'il aime; mais, après tout, je forai toujours mon devoir et il arrivera ce qu'il pourra. »
La santé du roi donna encore des inquiétudes pendant plusieurs jours. Ce fut seulement le 10 juillet que Mazarin fut complètement rassuré. (( Je suis transporté de joie, écrivait-il au maréchal de Turenne à cette date^, de vous pouvoir dire que le roi est hors de tout danger, et, quoiqu'il soit aisé de connaître que cela est, il y a plaisir de voir que les médecins en répondent unanimement, après avoir vu les prodigieux effets qu'a faits la dernière purgation. »
Dès que la santé du roi fut assez bonne pour qu'on pût le transporter, de Calais, à Compiègne, la reine le conduisit dans cette dernière ville (22-28 juillet) \ où il se rétablit complètement. Quant à Mazarin, il ne voulut pas s'éloigner du théâtre de la guerre, afin de profiter du découragement des ennemis et
* Mémoires de Bussy-Rabutin, t. II, p. 81.
^ Affaires étrangères, France, t. 277, f" 245. ^ Affaires étrangères, Pays-Bas, t. 15.
* On le transporta à petites journées, par Montreuil, Ahbcville Amiens et Montdidier.
SUITE Di'] (.A CAMPAGNE (Juillet iG5S). isr,
pousser rapiclemciU les conquêtes de la France'. Dès le i^ juillet, il donnait l'ordre au maréchal de la Ferlé de s'avancer, de manière à inquiéter les villes de Cambrai, de Bouchain, de Douai et de Hesdin'. De son côté, Turennc devait, après avoir mis Furnes et Dixmude en état de résister à une attaque des ennemis^, pénétrer en Flandre. Mazarin pressait l'ambassadeur Lockhart de faire compléter les régiments anglais, qui servaient dans l'armée française ^ Enfin, le 26 juillet, il eut une conférence à Cassel avec Turenne, le maréchal de la Ferté et le secrétaire d'État, Michel Le Tellicr, pour arrêter la suite des opérations militaires. Le lendemain, il donnait avis à la reine des décisions, qui avaient été adoptées^ : on avait résolu de faii-e le siège de Gravelines, « quoique sans contredit, ajoutait-il, ce soit la place de Flandre la plus forte, ayant trois fossés où la mer entre tous les jours. » Il était nécessaire, surtout, d'intercepter les secours que Gravelines aurait pu recevoir par mer. Mazarin se hâta de demander à
* Avant son départ pour Compiègne, le roi avait signé la nomination de Castelnau-Mauvissière comme maréchal de France. Castelnau la reçut sur son lit de mort, comme nous l'avons dit. Peu de temps après, Fabert et Montdejeu furent promus à la même dignité. Montdejeu prit le nom de maréchal de Schulemberg.
"^ Dépèche de Mazarin au maréchal de la Ferté , en date du 1-2 juillet 1658 (Aff. étr., Pays-Bas, t. 45). ^ Ibidem. Dépêche du 13 juillet.
* Ibidem.
^Affaires étrangères, France, t. 275, f" 421. Dépêche du 27 juillet.
186 SIÈGE DE CllAVEUNES (1658).
l'ambassadeur Lockharl, conformément au second traité de P;iris', d'envoyer la flotte anglaise pour bloquer le port de Gravelines, pendant que le maréchal de la Ferté l'assiégerait par terre.
Dès le 59 juillet', Gravelines l'ut investi. Turenne détacha plusieurs régiments de son armée pour fortifier les troupes de la Ferté, et avec le reste il se posta de manière à rendre impossible toute tentative des généraux espagnols pour secourir cette place. En rendant compte à la reine de ses efforts pour assurer à la France de nouveaux avantages, Mazarin insistait sur le but qu'il poursuivait avec persévérance : ce n'était pas seulement la grandeur de la France, mais surtout la paix, qui permettrait au roi de travailler à la prospérité d'un royaume épuisé par tant de sacrifices. Il voulait, disait-iP, « tacher de relover la gloire de l'État par des actions qui obligent, à la fm, les ennemis d'avoir recours à la paix, que vous savez avec quelle passion on désire au milieu des prospérités... Le roi est trop juste pour vouloir des avantages par un moyen qui plonge de plus en plus la chrétienté dans de nouveaux accablements... La paix lui donnera beau champ de rendre tous ses sujets heureux. »
Ce langage était inspiré à Mazarin par la situation
* Voy. ci-dossus, p. 131; traité du 58 mars 165R. 2 Mazarin à la reine ( France, t. 27"), f" 12 1). ^ Lettre à la reine, en date du 2 août (Ad', étr., France, ibid., f 441).
DESOIN GÉNÉPiAl. DE LA PAIX. 1N7
du royaume, où Texcès de la misère provoijuail des révoltes. Les paysans de la Sologne^ qu'on appelait les Sabotiers, s'étaient soulevés, et les nobles du Poitou, de l'Anjou et de la Normandie", menacés par l'édit qui soumeltait leurs titres à un nouvel examen, menaçaient de prendre les armes ^ Ces mouvements furent réprimés; mais il fallut des exécutions sanglantes pour étouffer les cris d'une misère trop réelle, et des protestations, qui se croyaient légitimes. Chaque nouvelle campagne, même heureuse, épuisait de plus en plus la France, et l'aveu de Mazarin, que nous venons de rappeler, prouve à quel point le roi, la reine et son ministre comprenaient la nécessité de mettre un terme à cette lutte, qui durait, depuis 1635, entre la France et l'Espagne. On voit, d'ailleurs, parles lettres d'Anne d'Autriche à Mazarin, quel accord parfait régnait entre le roi, la reine mère
1 Mémoires de Monglal, p. 333. La guerre des Sabotiers de Sologne a élé l'objet d'un savant et intéressant mémoire de M. L, Jarry, membre de la Société archéologique et liistoriiiue de l'Orléanais (Orléans, 1880, in-8'').
- Comparez les lettres de Colljert à Mazarin (Recueil de M. P. Clément, t. I, p. 303, 307). Colbert écrivait à Mazarin, le 7 août i658 : « Il est certain que les provinces de Normandie, Anjou et Poitou sont dans une fort mauvaise disposition. »
3 Saint-Évremond, dans sa Lettre sur la paix des Pyrénées, plaisante sur les sabotiers de la Sologne et les nobles de Normandie. Il n'y voit que des prétextes du cardinal pour s'empresser de signer une paix désavantageuse. Nous aurons occasion de revenir sur les appréciations de ce bel esprit superficiel, qui se vengeait, par des railleries, de la disgrâce que le cardinal lui avait infligée.
IS8 SIEGE 1)K GRAVELliNES (1()58).
et le cardinal. Elle lui disait, le .S août 1058, que le roi et elle n'avaieiil (|u'iin ('(riii' pour lui' : «Le confident ne vous écrit pas, puisqu'aussi bien vous ne connaissez de différence de nos écritures non plus que de nos sentiments, puisqu'ils sont une même chose pour vous et que, encore qu'il n'y ait qu'une seule main qui écrive, les cœurs sont fort coniormes en amitié. » Cette unité de vues et la tendresse de sentiments, qu'exprime la lettre de la reine-, soutenaient le cardinal, qui, souffrant de la goutte% et accablé de soucis, ne cessait de presser le siège de Gravelines.
Les Espagnols avaient fortifié cette place avec soin, et l'attaque présentait de grandes difficultés. Il fallait d'abord s'emparer des ouvrages extérieurs, tels que le fort Philippe et le fort de l'Écluse, puis enlever la contrescarpe, combler et franchir les fossés , et enfin s'attaquer aux remparts mêmes et les faire sauter par la mine. Mazarin, quoique cloué dans son lit par la maladie, suivit tous les progrès du siège avec le plus vif intérêt; sa correspondance en rendait compte au roi et à la reine. Il savait combien le jeune Louis XIV s'intéressait à ces
* Voy. le texte complet de cette lettre à l'Appendice n" I.
- « Vous ne doutez pas, lui écrivait la reine dans la lettre du
3 août 1G58, que celui-là (votre mal) n'en fasse sentir à d'autres personnes, puisque vous savez à quel point elles ont de l'amitié pour vous. »
•* Affaires étrangères, France, t. 277, f" 235. Dépèche du
4 août iti58.