‹ Les Français de la décadenceChapitre 11 sur 23 · Ï-ES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

Ï-ES FRANÇAIS

quoique, informations prises, on ait reconnu que cesl le même. Ce que M. Arnault ne dit pas, c'est si Ja loge est du côté du soleil. Avoir les reins cassés par Rigolo II, et, à peine remis, aller se faire griller •dans une loge de six, doit être par cette bonne chaleur l'ambition de tous les hommes distingués.

J'insiste sur les grandes chaleurs pour ne pas être obligé de raconter à mes compatriotes que nous venons d'être affreusement battus par les Anglais. Mon cœur saigne, mais une nation n'est vraiment grande que lorsqu'elle avoue ses défaites. C'était au •crickett-club : les choses se sont passées comme au combat des Trente: plusieurs gentlemen sont venus jusque sous les murs de Paris défier un nombre égal de nos fils de famille. Or jamais un des nôtres n'a refusé d'aller sur le terrain. On s'est battu toute la journée à la balle élastique. Les curieux qui assistaient à cette lutte gigantesque, de loin, afin de ne pas recevoir les projectiles dans l'œil, se disaient -entre eux :

— C'est le sort de la patrie qui se décida.

Après six heures de combat, on a vu des Français l'œil farouche et le front humilié, longer des rues basses qu'ils avaient choisies de préférence pour retourner chez eux. C'étaient nos joueurs de cricket! qui avaient été battus à plates coutures par les Anglais. Oh! ces hommes! Nos héroïques soldats se sont pourtant bien défendus. L'un d'eux , qui doit descendre ■du fameux Beaumanoir s'est écrié à bout de forces-:

— Allons-nous chez Brébant? j'ai une faim atroce.

-«- Tu as faim ? avale ta raquette ! lui a répondu un des lutteurs.

Et qu'on vienne me soutenir maintenant qu'il sont dégénérée, ces jeunes gens qui, de midi à sept heures du soir, ont versé leur sueur pour leur pays !

Il est fâcheux que les dames ne soient pas admises sur ce turf qui leur fournirait toujours quelques prétextes à toilettes. Et puis, nous avons de si grandes âmes parmi nos femmes à la mode I J'en suis sur, en apprenant qu'il y avait là des Anglais, dont quelquesuns étaient fort riches, les plus élégantes auraient demandé à être emmenées prisonnières sur les pontons. Pour peu que les vainqueurs leur eussent garanti la vie sauve, avec le strict nécessaire, c'està-dire cinq cents guinées par mois (la guinée est évaluée à vingt-six francs cinquante centimes), une villa sur les bords de la Tamise, un dockar, deux breacks et trois américaines, plus quatre paires de chevaux et cinq robes neuves par semaine, n'en doutez pas, ces vraies Romaines se fussent généreusement offertes en holocauste. Citez-moi un pays où l'on trouve une aussi nombreuse collection d'héroïnes.

En attendant que l'heure terrible de la servitude ait sonné pour elles, le patriotisme de nos cocottes s'est rabattu sur le gros lot de l'emprunt mexicain, dont le tirage a lieu ces jours-ci. On ne saurait croire combien de somnambules elles ont déjà consultées à cet effet. Car, vous l'ignorez peut être, rien n'est

i*4t >ES FRANÇAIS

simple comme de gagner les cinq cent mille francsannonces. Vous allez chez une. somnambule qui, moyennant dix francs , tombe en extase et vous divulgue le numéro gagnant. Vous achetez alors, au prix de quinze francs, un morceau de papier qui vous donne droit aux chances du tirage, et qui porte le chiffre révélé, après quoi vous attendez.

Un profond philosophe a dit :

« Remercions Dieu qui a placé des tunnels là où passent les chemins de fer. »

' Remercions-le aussi d'avoir logé les somnambules dans les villes où se font les tirages d'obligations. Seulement, comme la circonstance actuelle est pleine de solennité et que les cinq cent mille francs seront gagnés le 3 juillet, il y a aujourd'hui à Paris quatrevingt-quatorze somnambules qui fonctionnent continuellement. Or, chacune des ces quatre-vingt-quatorze filles des prophètes a un numéro qu'elle garantit sur facture. Mais comme le lot de cinq cent mille francs ne peut être gagné que par un seul numéro, sur les quatre-vingt-quatorze pythonisses il s'en trouve nécessairement quatre-vingt-treize pour le moins dont les prédictions seront démenties par les événements.

En bonne logique, il faudrait consulter une quatrevingt-quinzième somnambule, afin de savoir laquelle des quatre-vingt-quatorze autres a dit vrai. Et encore . arriverait-il ceci, que la même somnambule étant obligée, sous peine de contradiction flagrante, de

DE LA DÉCADÉHCtf -• ftt$;

donner le même numéro aux cinquante personnes qui viennent quotidiennement l'interroger, il se trouve-* rait bientôt une quantité fabuleuse' d'individus qui n'auraient plus d'autre occupation que de courir après le fameux numéro qu'on finirait par mettre aux enchères comme un Hobberaa. De sorte, qu'une fois le bon numéro connu, il deviendrait aussi difficile de l'acquérir que si on ne le connaissait pas.

A vue de pays, on pourrait croire que je plaisante mais je suis dans la douloureuse nécessité de le constater : nous avons peu à peu tellement descendu l'échelle des êtres animés, qu'un grand nombre de gens, en apparence sérieux, sont convaincus que, dans trois jours, à partir d'aujourd'hui, ils auront vingt-cinq mille livres de rente. Beaucoup prennent déjà leurs dispositions en conséquence. Quand un consommateur fait des observations à un garçon de café sur la lenteur de son service . celui-ci s'éloigne en murmurant :

— Oh! la semaine prochaine, quand j'aurai gagné le lot de cinq cent mille francs, comme je lâcherai le métier!

Quelques surnuméraires dans nos principales administrations publiques ont déjà donné leur démission, tant ils ont la certitude de se rattraper sur l'emprunt mexicain. Il faut tout dire, les surnuméraires ne reçoivent aucune espèce d'appointements; en admettant même que le numéro sortant soit un aulreque le leur, ils n'y perdraient pas encore énormément, attendu

qu'il est toujours facile de trouver une place où Ton ne gagne rien du tout, quand ce ne serait que celle de fabricant de crinolines pour Mme Pomaré, la souveraine des lies Marquises.

Je n'ai jamais su au juste si cette reine du nouveau monde tenait son nom d'une danseuse parisienne, ou si elle lui avait fourni le sien. Je suis, à cet égard, comme ce restaurateur qui me disait un jour :

— Le chateaubriand est un filet tellement exquis qu'il a donné son nom à un grand écrivain.

Quelque soit le fond de cette affaire, la reine Pomaré vient de se décider à introduire la crinoline dans son royaume, mais seulement à l'état de décoration. Elle a institué VOrdre de la Crinoline, dans un but probable de concurrence à VOrdre de la Jarretière. Trois personnes de sa cour sont seules autorisées à en porter les insignes, elle d'abord (tout souverain s'octroyant lui-même en récompense de ses bons et loyaux services la décoration qu'il vient de fonder), sa sœur ensuite, et un de ses chambellans. Quant à la sœur Pomaré, je ne suis pas inquiet de la façon dont elle attachera sur... sa poitrine les marques distinctives de son nouveau grade, c'est le chambellan qui me tourmente.

On a beau être chambellan, c'est-à-dire résigné à toutes les humiliations, il doit être bien douloureux pour un homme de paraître dans les cérémonies publiques avec une cage en fer battu qui vous ballotte dans les jambes. Je n'ai jamais été très porté sur le& décorations étrangères, celle-ci m'en dégoûte tout à

fait. La reine Pomaré est donc prévenue que dans le cas où elle croirait devoir m'adresser Tordre de la Crinoline, je le lui renverrais sous enveloppe, d'autant plus qu'il faudrait donner au moins trois louis à la Grande Chancellerie, et qu'on a dans tous les magasins une crinoline pour vingt-cinq francs.

Mais je connais à Paris une foule de gens qui seraient enchantés d'étaler sur les boulevards cette distinction honorifique. Ils trouveraient encore moyen de teindre en rouge le cordon destiné à serrer la taille, afinde laisser croire qu'il a quelque accointance avec celui de la Légion d'honneur.

L'ordre de la Crinoline n'est pas au résumé beaucoup plus ridicule que bien d'autres; le seul reproche que j'oserai adresser à une tête aussi couronnée que celle de la reine Pomaré, c'est d'avoir profité d'une occasion puérile pour déclarer solennellement qu'elle avait une mission providentielle. Il me semble d'ailleurs que depuis quelque temps on abuse un peu de lamission providentielle. Il devient impossible de faire à un homme d'Etat une observation sur la façon dont il tient le gouvernail qu'on lui a confié, sans qu'il répande immédiatement que ce n'est pas son affaire, qu'il a une mission providentielle, et que le reste ne le regarde pas.

Je crois qu'il est temps de s'arrêter sur cette pente

glissante, sans quoi nous sommes exposés à tout. Que

demain on essaye de faire comprendre à Mlle Gredi*

nette qn'elle mène une conduite atroce, et qu'elle dévalise audacieusement les jeunes gens de bonne maison qui la déshonorent de leur confiance.

— Moi, répliquera Gredinette, je ne dévalise personne ; j'ai une mission providentielle. Ces jeunes gens riches n'arrivent à rien. En les plongeant dans la plus affreuse misère, je leur donne l'idée du travail, et plus d'un m'a dû un brillant avenir. D'ailleurs, quand la Providence parle, je suis bien forcée d'obéir.

Quand je sers un mauvais chapitre à mes lecteurs, je voudrais bien savoir comment ils prendraient la chose si je leur présentais cette excuse :

— J'en suis désolé, chers lecteurs, mais j'ai une mis • sion providentielle qui consiste à vous abrutir par ma prose aûn de vous obliger à rentrer en vous-mêmes.

Ils me demanderaient que je veuille bien faire venir chez eux la Providence en personne, ornée de son écharpe, aûn de s'expliquer avec elle à ce propos, et ikauraientraison. Eneflet, ya-t-il, ouiounon, des missions providentielles? S'il y a des missions providentielles, il faut se hâter d'écrire dans le Gode les circonstances dans lesquelles un homme pourra dire qu'il en a reçu une, ou sinon les juges sont destinés à entendre les accusés leur rétorquer l'argument d'une façon irréfutable.

Exemple :

— Pourquoi, quand vous allez dans un restaurant, avez-vous la déplorable habitude de mettre l'argenterie dans votre poche?

— Monsieur le Président, je vais vous dire : j'ai une mission providentielle.

Si ce système était admis, j'aurais une mission providentielle, vous auriez une mission providentielle, nous aurions tous une mission providentielle. Jamais on n'arriverait à prouver à quelqu'un qu'il a une mission providentielle moitié coton, tandis que la vôtre est tout fil. Ce seraient des discussions perpétuelles entre les missionnaires. Nous serions ainsi ramenés au bon temps de la sorcellerie ; auquel cas je n 'aurais plus qu'à retirer les railleries fines que je me suis permises plus haut sur les personnes qui vont consulter les somnambules.

j Le choléra et le vi~e-roi d'Egypte. — Les dépêches prohibées. —

| Un théâtre à Charenton. — La loyauté internationale.

9 juillet 1865.

1 Le vrai moyen de se faire lire, c'est encore de

l ' parler du choléra. Voyez- vous, l'esprit, le bon sens,

! l'ironie et les calembours, ça n'est pas mauvais dans

\ un livre, mais ça ne vaudra.jamais le choléra. La foi

transporte les montagnes, je l'admets, quoique alors i j'aie le droit de demander pourquoi on n'a pas usé de

j ce moyen de transport pour amener au bois de Bou-

■ logne les rochers qu'on est allé prendre dans la forêt

de Fontainebleau. Seulement si, en effet, la foi transporte des montagnes, la peur déplace des villages entiers. Le Français est naturellement très brave, avec ce correctif qu'il a naturellement peur de tout. A la première nouvelle que l'épidémie avait été aperçue en Egypte, rôdant autour des maisons, on a - vu des Parisiens, verts comme le choléra lui-même,

s'élancer dans les trains en partance pour Asnières ou Argenteuil ; on leur a fait observer que si le fléau devait venir à Paris, il n'avait aucune raison pour ne pas pousser jusqu'à Asnières, mais on ne raisonne pas avec des fuyards. Autant essayer de faire comprendre à Thérésa que la Patti a plus de talent qu'elle.

Le bon exemple a, du reste, été donné par le viceroi d'Egypte lui-même. Quand ce demi-monarque a eu vient que quelques-uns de ses sujets avaient succombé, il n'a pas hésité, et, sans même se donner le temps de rassembler son conseil, il a bouclé ses malles et s'est sauvé avec ses femmes, en faisant savoir qu'il reviendrait lorsque la salubrité aurait reparu dans ses États*

J'avoue ma faiblesse : voilà un souverain comme je les aime. Ce n'est pas un homme qui trompe son peuple par de vaines paroles et d'inutiles proclamations. On ne peut pas lui reprocher, à celui-là, d'avoir étudié Machiavel. Au lieu de s'écrier dans un élan de fausse politique; « Égyptiens, nous mourrons ensemble ! » il leur tient ce langage qui, quoi qu'on en dise, est magnifique de simplicité :

— Vous qui n'avez pas les moyens de voyager, vous resterez expusés au choléra aussi longtemps qu'il voudra bien séjourner parmi vous. Recevez-le en mon absence. Quant à moi, comme ma liste civile me permet de fréter quelques navires qui me transportera moi et mes femmes dans des pays moins malsains, je file. Mais, soyez tranquilles, dès qu'il n'y aura plus de

danger, je reviendrai parmi vous. En attendant, mourez le plus possible, afin que, à mon retour, le choléra soit complètement rassasié.

0 belle nature ! grande âme ! cœur d'or 1 reçoi& ici mes félicitations pour la franchise de ta conduite et la candeur de tes façons ; agir avec cette loyauté quand on n'est que vice-roi ! Que serait-ce si tu étais roi tout à fait ?

Les Égyptiens les plus complimenteurs vont se trouver furieusement embarrassés pour recevoir leur maître et seigneur quand il daignera reparaître au milieu d'eux. Quelque versé qu'on soit dans l'art de flagorner son prochain, il est difficile de féliciter un homme sur la poltronnerie dont il a fait preuve. Mais je me tourmente bien à tort. Je suis convaincu qu'il se trouvera là-bas des corps constitués pour lui présenter l'adresse suivante :

« Altesse,

« La cruelle épidémie qui s'est abattue sur l'Egypte aura eu cet avantage de prouver de quoi vous étiez capable. Vous aviez ici un palais magnifique et des jardins superbes, vous n'avez pas hésité à vous en séparer pour fuir la contagion. Yous avez eu très peur, c'est vrai ; mais votre couardise a quelque chose de princier qui étonne, et il y a dans votre façon de vous sauver à toutes jambes ce je ne sais quoi qui n'appartient qu'aux natures d'élite. »

Telles seront probablement les premières nouvelles que nous transmettront les fils télégraphiques récemment établis entre l'Afrique et la France. Ceux de nos compatriotes qui tiennent à savoir si le choléra a pris la première rue à droite ou la seconde à gauche, peuvent désormais lui écrire à son domicile, avec cette indication, taire suivre en cas d'absence, et ce, moyennant huit francs pour vingt mots, adresse comprise. Huit francs pour vingt mots, on trouvera peut-être que c'est un peu cher. Les employés du télégraphe n'ont peut-être pas réfléchi que pour huit francs on avait une demi-livre de truffes. Certes, je suis le premier à reconnaître que j'ai un grand talent; mais si je venais offrir ma collaboration à un journal sur le pied de huit francs pour vingt mots, je crois que je ne ferais pas long feu dans la maison.

Alexandre Dumas lui-même n'a jamais été payé plus de vingt sous la ligne, et il avait encore à donner là-dessus quelque chose à Maquet,

Si l'exemple de l'administration des lignes télégraphiques pouvait donner à nos différents rédacteurs ^ chef l'idée d'élever le prix de notre copie, je dirais qu'Allah est grand. Actuellement je ne connais en Afrique personne avec qui je tienne correspondance au prix de huit francs pour vingt mots, si ce n'est peut-être Abd-el-Kader à qui j'ai toujours eu envie décrire pour lui conseiller de changer sa coiffure. Mais ce serait de l'argent jeté par la fenêtre puisque l'émir va venir à Paris.

D'ailleurs, on n'en dit pas long en vingt mots ; or, quarante mots font seize francs et quatre-vingts mots trente-deux francs. A ce compte-là, il y aurait économie à faire le voyage.

Le désir de se rappeler au souvenir d'une femme aimée peut seul entraîner un Français à commettre une pareille orgie pécuniaire. Mais les bureaux dé télégraphes ne reçoivent pas les lettres d'amour. Vous avez aujourd'hui une maîtresse qui vous adore au point que, quand elle vous trompe, c'est qu'elle ne peut vraiment pas faire autrement. Eh bien, je suppose qu'elle vous quitte tout à coup pour aller coloniser la Kabyiie. Si vous vouliez lui expédier le télégramme suivant :

Moi sécher sur pied. — Penser continuellement à ton bas de jambe. — Toi revenir ou moi te tromper avec une petite des Folies.

Le buraliste chargé de la transmission des syllabes vous dirait :

— Monsieur, nous ne pouvons envoyer à son adresse cette dépêche qui froisse les convenances. Ah ! si pour huit francs vous écriviez à celte dame que les cochers ont repris leur service et qu'on va décidément rebâtir l'Hôtel-Dieu, très bien. Mais ce que vous lui dites n'est pas de notre ressort. Nous regrettons donc de ne pouvoir vous servir d'intermédiaires.

Il est également interdit aux employés du télégraphe de prêter leurs fils à certaines opérations de Bourse qui se faisaient autrefois à distance d'après les cours de Paris. Seulement, comme les boursiers «ont actuellement ce que nous avons de plus fort, ils avaient créé entre eux un langage financier dont ils se servaient entre Paris et Lyon, sans éveiller les défiances de personne.

L'un deux, par exemple, envoyait à son correspondant cette dépêche :

« Léontine plus malade — s'est évanouie deux fois •dans la journée — ai consulté Nélaton — amputation nécessaire. » %

Léontine, c'est la rente. L'évanouissement signifiait Ja baisse. Néalaton voulait dire ; Rothschild ou les Pereire. Amputation nécessaire devait se lire : Il faut vendre, fût-ce à perte.

À force d'entendre parler de Léontine, on conçut des tôupçons. Le Javanais en question fut découvert et rigoureusement proscrit. On raconte même qu'un brave négociant, dont la femme malade s'appelait véritablement Léontine, ayant voulu en donner des nouvelles à son beau-frère installé à Marseille, fut reçu avec la pelle et le balai dans le premier bureau télégraphique où il eut la funeste idée de pénétrer.

— Monsieur, lui dit sérieusement l'employé, nous

la connaissons, votre Léontine ; elle vous ruinera

comme elle en a déjà ruiné d'autres. Défiez-vous

d'elle ; elle pourra vous conduire plus loin que vous ne pensez. D'ailleurs, nous avons ordre de ne transmettre quoi que ce soit ayant rapport à celte femme-là.

Le négociant, stupéfait d'entendre traiter son épouse avec ce sans-gêne, essaya de protester contre de pareilles diffamations ; mais ce ne fut qu'après de nombreuses explications qu'il parvint à faire comprendre que la Léontine en question n'avait aucun rapport avec la baisse de la rente.

L'employé rit beaucoup de l'aventure, et, comme il était dévoré d'ambitition, il proposa au négociant d'en faire un vaudeville.

Le seul homme qui puisse aujourd'hui dépenser huit francs pour vingt mots, sans risquer de se faire interdire, c'est le possesseur du n° 16,144 des obligations mexicaines. Dans le cas où ce veinard (le mot n'est pas de moi) aurait de la famille en Algérie, il aurait évidemment le droit de lui annoncer sa victoire. On ne gagne pas cinq cent mille francs tous les jours. Toutefois, comme l'usage veut qu'un numéro sorti ne soit payé que trois mois après le tirage, il est très possible que le vainqueur, qui aura vingt-cinq mille livres de rente au mois d'octobre, ne possède pas même huit francs aujourd'hui.

A quels monologues pittoresques se livrerait un monsieur qui, n'ayant pas de quoi déjeuner, saurait pertinemment que, dans un trimestre, il fera à lui tout seul la moitié d'un millionnaire ! Il trouverait facilement, il est vrai, des escompteurs qui accepteraient de lui

des billets à trois mois, mais cette seconde situation aurait un inconvénient très grave : c'est qu'au moment de toucher ses -cinq cent mille francs, il se trouverait peut-être en devoir six cent mille.

Nous avions, un de mes amis et moi, juré, si le sort nous favorisait, de fonder un lit à Charenton, l'hôpital dont lés fondateurs de lits s'occupent le moins, quoique ce soit de beaucoup le plus intéressant, puisque le dernier recensement opéré sur les insensés constate qu'ils augmentent dans une proportion tellement ascendante que personne ne peut dire où elle s'arrêtera.

Encore quelques années, et ils arriveront à formpf la majorité de la nation. Il est probable qu'alors ils bâtiront des hospices pour les gens raisonnables. En attendant, et pour donner satisfaction à des citoyens d'autant plus honnêtes que leur démence est plus complète, il y aurait peut-être convenance à leur offrir, dans notre société, une position meilleure que celle qu'ils s'occupent. Pourquoi, parexemple, neleursubventionnerait-on pas un théâtre spécial ? La pièce d'ouverture serait extrêmement facile à faire, puisque moins elle aurait de sens, plus elle réussirait.

On serait sûr de gagner beaucoup d'argent avec des choses comme celle-ci :

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