‹ Les Français de la décadenceChapitre 10 sur 23 · KS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

KS FRANÇAIS

toutes les passions humaines, y compris celle des chevaux, rien de plus admissible. En Angleterre, une aristocratie toute puissante a façonné le peuple à l'amour de la race chevaline; mais chez nous, ce genre d'éducation manque absolument. Parmi les cent mille Parisiens qui se pavanaient dimanche sur la piste, il s'en trouvait peut-être cinquante sachant à peu près de quoi il s'agissait. Si je prenais à part les dames qui ont bombardé de bouquets le cheval de M. de Lagrange, et que je leur demandasse sérieusement ce qu'on entend par le mot handicap, elle seraient bien embarrassées de répondre.

Qu'on attelle demain Gladiateur à une charrette, et qu'on l'envoie conduire des légumes à la halle, pas un 4e ceux qui l'ont acclamé ne serait de force à reconnaître que c'est là un cheval capable de gagner le Derby.

Laisse-moi te le dire, jeunesse élevée au lait de macadam, il en est pour toi des chevaux comme des tableaux et des femmes. Quand il te tombe sous la main une jeune, jolie et honnête ouvrière, tu la repousses dédaigneusement pour aller te faire dévaliser par de vieilles cocottes qui traînent depuis vingt ans, dans les Champs-Elysées, un déshonneur à tant la course (après minuit et passé les fortifications, il y a quelque chose en plus.)

Pendant huit ans, on a pu voir à la devanture d'un marchand de la rue Taitbout un portrait d'homme attribué h Rubens, et dont personne ne voulait pour

cents francs. Passé dans la collection Morny, il s'y est vendu deux mille.

Je me suis rappelé toutes ces inconséquences devant la frénésie prétentieuse déployée par ces messieurs et par ces dames au moment de l'arrivée de Gladiateur. Au fond, les femmes étaient beaucoup pluspréoccuppées d'elles-mêmes qu'elles nie voulaient le paraître et indépendamment du prix de cent mille francs, il y a eu ce jour-là, au bois de boulogne plusieurs courses aux fausses nattes auxquelles ont pris part tout ce que Paris compte de beautés dénuées de préjugés sociaux.

C'est toujours mademoiselle Cora qui est arrivée première, dépassant ses camarades de plusieurs longueurs de chignon. Parmi celles qui n'ont pas été classées, j'ai reconnu dans une grande voiture jaune, ce qui est le dernier genre, une ex-ingénue des Délassements, qui, il y a deux ans à peine, jouait le rôle du Radis noir dans une revue de fin d'année, où elle venait réciter avec une expression tendre que je n'oublierai jamais :

Je suis le radis noir !

Avec décence Je m'avance ; Qui veut me recevoir Est toujours sûr de me revoir.

Ah ! daignez m 'accueillir, Je vous promets de revenir.

Je suis le radis noir, etc.

Elle chantait faux alors, et elle portait des robes d'organdi au mois -de janvier. Aujourd'hui elle ne chante

plus du tout, mais elle exhibe aux courses du Derby des châles algériens qu'on croirait brodés avec de la lumière électrique, et des chapeaux qui ne sont pas plus larges qu'un faux râtelier. Aussi a-t-elle fait peindre des armes sur sa voiture jaune, et elle ne nie salue plus, parce que je connais son passé.

Maintenant que cet ancien radis noir a trouvé un ou plusieurs cocodès pour lui donner tout ce qu'un • radis noir peut désirer, que ferait son fournisseur ordinaire si elle lui demandait la croix de la Légion d'honneur? Car on n'y réfléchit pas assez, il y a désormais un danger permanent pour les fils de famille qui peuvent d'une minute à l'autre, recevoir de leurs folles maîtresse un billet ainsi conçu : « Fais-moi décorer, ou je te quitte. »

Mademoiselle Rosa Bonheur a beaucoup de talent comme peintre d'animaux, et je suis enchanté de voir le ruban rouge à la boutonnière de son pince-taille, mais je suis assez indécis sur la façon dont je m'exprimerais si j'avais à lui adresser une lettre de félicitations.

Je consentirais difficilement à mettre sur l'enveloppe :

A Mademoiselle

Le chevalier Rosa Bonheur.

Et mon embarras augmenterait encore le jour où l'éminente artiste serait nommé officier.

Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'on abolisse la loi salique, instituée par le bon Pharamond, un jour qu'il avait à se plaindre de son épouse, mais si nous proclamons l'égalité de la femme ou même sa supériorité, comme dans la Reine Crinoline, j'insiste pour qu'on la fasse participer à toutes les prérogatives dont la croix de la Légion d'honneur est un premier spécimen.

Quelle délicieuse comédie on ferait pour le Gymnase avec l'idée suivante :

Un jeune employé aime une demoiselle qui le lui rend avec usure. Les parents respectifs consentent au mariage, mais au moment où le jeune homme, ivre . d'amour, va partir pour la mairie, il s'aperçoit que sa fiancée a la médaille de Sainte-Hélène.

J'avoue qu'il me serait pénible à moi, qui n'ai pas même le Meljidié, d'épouser une femme décorée, mais étant donné ce nouveau système, je vote pour que les femmes soient envoyées au Corps législatif, où leur présence éclaire irait peut-être certaines questions restées obscures. Je suis sûr que mademoiselle Fargueil prendrait comme orateur du gouvernement, une jolie place entre M. Boula tignier et M, Porcade de La Roquette.

On reconnaît d'ailleurs, à des signes certains, que l'heure approche où la femme sera complètement émancipée. Nous suivons tous avec le plus vif intérêt les correspondances échangées entre le Petit Journal et mademoiselle A. C***, qui demande à la quatrième

page de toutes les feuilles politiques qu'on lui envoie. en échange de ses deux millions de dot, un mari pauvre mais honorable. Malheureusement l'annonce se répète depuis deux mois, et mademoiselle A. C*** n'a pas encore trouvé son affaire. Gomme ce ne son! pas lesj eu nés gens pauvres qui manquent, nous sommes obligés de supposer que ce sont les jeunes gens honorables.

Il s'agit maintenant de savoir ce que mademoiselle A. G*** entend par un homme honorable. Si elle est trop exigeante et s'il lui faut un monsieur pur de toute souillure physique et morale ; s'il est nécessaire d'avoir été voué au blanc toute sa vie il est clair qu'à l'heure où nous sommes mademoiselle A. G*** a encore devant elle la probabilité d'un long célibat. Mais en sachant satisfaire sa passion matrimoniale avec un monsieur qui n'a volé que quelques cuilliers dans les •restaurants, qui n'a pas été condamné à plus de cinq ans de réclusion et qui ne se grise jamais passé trois heures du matin, notre intéressante héritière peu! •certainement trouver l'homme honorable dont elle -convoite l'alliance.

Actuellement, pour deux millions, c'est tout ce •qu'on peut avoir. Les hommes honorables qui se •contentent de tricher au jeu coûtent déjà beaucoup plus cher. Du reste, mademoiselle A. G*** ne peut ignorer que tout augmente.

Ainsi je crois qu'elle serait forcée de rajouter quel-

ques centaines de mille francs si elle aspirait par hasard à l'honneur d'épouser ce monsieur porteur d'un grand nom dont tous les journaux parlent, et qui a été expulsé du Jockey-Club pour avoir eu, selm l'expression vulgaire, plus de chance qu'un honnête .homme.

L'enquête a établi que, depuis seize ans, il s'était fait une rente d'environ sept cents francs par jour à ta sueur de ses cartes. Au reste, il est probable que les tribunaux nous éclaireront bientôt sur les bruits qui courent au sujet de cet élève du professeur Garcia. On aurait pu étouffer l'affaire, mais les membres du Jockey-Club, qui sont l'honneur même, n'ont pas craint de donner à la déloyauté d'un des leurs un retentissement dont ils ne pourront même pas se sentir effleurés. Maître Garcia et son collègue ayant •été condamnés pour des faits analogues, il me paraît difficile que cette affaire-ci ne suive pas la même filière que l'autre.

J'ai d'autant moins à intervenir dans les questions •de cette nature, que si je faisais jamais partie du jury, j'acquitterais tout le monde, même les avocats; mais il me semble que nos instincts égalitaires n'admettent guère qu'un délit puisse ne pas être poursuivi pareeque le délinquant porte un grandnom.

Outre que le grand nom dont nous parlons est aujourd'hui singulièrement rapetissé, je ne vois pas trop comment les tribunaux se tireront de là, à moins

qu'on ne se hâte, avant la fin de la session du Corps

législatif, d'inscrire dans le Code un article ainsi conçu :

« Tout individu porteur d'un grand nom a le droit de tricher au ieu. »

Les nobles luttes. — Le gros lot et les somnambules. — L'ordre de la crinoline. — Les missions providentielles.

2 juillet 1865.

La vie n'est jamais tout à fait dénuée d'aventures dans une saison volcanique où les pièces à grand succès rapportent à leurs auteurs vingt-quatre centimes de droits par soirée. L'autre soir, une dame de mes connaissances a eu une contestation au théâtre de... où son fauteuil se trouvait occupé, quoiqu'elle fût en possession du coupon. Elle est descendue afin d'invoquer l'autorité du contrôleur, mais celui-ci n'a jamais pu monter lui faire rendre justice, parce qu'il était en train de prendre un bain de pieds dans son comptoir.

M. Arnault, de l'Hippodrome, n'en offre pas moins une loge de six places au cavalier qui restera une minute sur le dos du mulet qu'il intitule Rigolo II, et qu'il faut bien se garder de confondre avec Rigolo Ier,

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