LA MARQUISE
Qu'elle entre ; j'ai justement à lui parler.
[La toile tombe).
On ne sait pas : une comédie qui conserverait ce ton pendant cinq actes arriverait peut-être à un degré de gaielé que sont loin d'atteindre tant d'autres ouvrages qui ont la prétention d'être plus raisonnables. Je l'avoue, il est rare que, dans le théâtre moderne, on fasse venir la girafe chez une dame du faubourg: Saint-Germain ; mais quand l'héroïne de la pièce épouse, sans le reconnaître, l'homme qui, précisément, l'a séduite seize ans auparavant, est-ce que vous «royez que l'intrigue est de beaucoup plus vraisemblable, surtout si Ton songe que la terre a neuf mille lieues de tour, et qu'elle contient neuf cents millions d'habitants, sans compter les nouveaux annexés par suite du reculement des barrières ?
D'ailleurs, le champ de la folie étant à peu près illimité, on ne serait pas exposé à revoir constam-
ment la même pièce, sous prétexte que tout, ici-bas, doit finir par un mariage.
Les traités récemment conclus entre la France et un nombre considérable de pays pour garantir la propriété littéraire et dramatique deviendraient ainsi inutiles, d'autant plus qu'en fait de théâtre les traités avec les étrangers n'ont jamais servi à grand'chose. Pour peu que nous jouions ici un drame à succès, nos voisins d'outre-Manche, d'outre-Rhin ou d'outre n'importe quoi, s'en emparent avec la plus grande sérénité.
Quelquefois l'auteur, français, apprenant que son œuvre obtient à Londres un succès fou, fait observer au directeur que des traités l'obligent à lui payer un droit par chaque représentation. C'est alors que le directeur répond invariablement :
— J'ignore absolument de quoi vous voulez me parler. Votre pièce est intitulée : U Aïeule, la mienne s'appelle : La Grand' Mère. Dans la vôtre, l'héroïne a dix-huit ans, dans la mienne, elle en a dix-neuf. Le poison que vous avez employé au quatrième acte est de la nicotine. Mon poison, à moi, est de l'arsenic. En outre, la jeune femme qu'on a crue morte reparaît chez vous en robe blanche, à la dernière scène. Tout le monde vous dira que, chez nous, elle reparaît en peignoir bleu. Vous voyez que les deux drames n'ont pas entre eux le moindre rapport.
Après des explications aussi loyales, que faire ?
Armer six frégates cuirassées et opérer une descente sur les côtes d'Angleterre ? La Société des auteurs dramatiques y a pensé, mais comme elle ne possède encore que trois mille livres de rente et qu'on n'a pas une bonne frégate à moins de cinq ou six millions, il faut bien patienter quelque temps encore.
Abd-el-Kader et la polygamie. — La croix aux dames. — En quoi consiste l'honneur des femmes. — Les bains froids et les justes répugnances du maire de Croissy. — La manie de l'hyperbole.
23 juillet 1865.
La pluie est venue à temps. On ne savait plus quoi inventer pour se rafraîchir. J'avais pensé à m'atleler àla confection d'une cantate. Je me connais: j'y aurais mis tant de froideur que ce travail m'eût vraisemblablement procuré des résultats hygiéniques. J'ai réfléchi que je me donnerais trop de peine à chercher un directeur qui voulût bien exécuter sur son théâtre mon ouvrage dont le plan était déjà ébauché. Il y avait un chœur de souscripteurs à l'emprunt de la Ville qui aurait produit une certaine sensation. Un joueur de crickelt venait détailler, raquette en main, un récitatif dont l'effet eût été, il me semble, assez grandiose. L'édifice était couronné (il faut toujours finir par couronner les édifices, quelque mauvaise volonté qu'on y mette) par un trio chanté amoroso
parles trois femmes légitimes d' Abd-el-Kader que l'émir a amenées pour se distraire pendant les trois mois qu'il va passer à Paris.
Si on n'était pas de temps en temps rappelé aux choses d'ici-bas par les exigences de la vie réelle, on demeurerait continuellement en extase devant le monceau d'amères folies dont se compose ce qu'on est convenu d'appeler nos lois sociales. La bigamie en France est considérée comme un crime affreux et punie des galères. Or, il est de toute évidence que puisqu'un bigame nous inspire l'horreur la plus profonde, Abd-el-Kader qui est, non seulement bigame, mais encore trigame, devrait être l'objet de la plus invincible répulsion. Pas du tout. Ce qui ferait passer en Cour d'assises un homme qui se nommerait Bertrand, n'empêche pas que celui qui se nomme Abd-el-Kader ne soit reçu chez tous les ministres avec toutes sortes d'honneurs et de rafraîchissements.
On dira que la religion musulmane autorise les croyants à ces mariages multiples; mais si la religion musulmane exigeait qu' Abd-el-Kader coupât tous les matins la tête à quelques chrétiens, nous ne tolérerions pas une minute cet émir parmi nous. On fera difficilement croire à la masse de3 gens sensés qu'un bigame en habit noir soit ce qu'il y a de plus méprisable au monde, et qu'un bigame en burnous ait droit à tous nos respects. Quand un substitut requiert contre un accusé assis au banc d'infamie pour avoir prononcé deux fois, dans la même session, le « oui »