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solennel, ilne manque jamais de lui représenter énergiquement toute l'étendue de son forfait. Que ferait l'organe de la loi si le coupable lui répondait simplement:
— Pourquoi n'avez-vous pas dit tout cela à Abd-el- Kader quand il est venu à Paris?
Il me serait très pénible de lire dans les j ournaux :
« L'ex-émir Abd-el-Kader vient d'être condamné par la Cour d'assises de la Seine à quinze ans de travaux forcés pour crime de polygamie. »
Mais il ne m'est pas beaucoup moins désagréable de songer qu'en ce moment peut-être un infortuné se promène en bonnet vert dans la rade de Toulon, par ce seul fait qu'il a eu sous un ciel tempéré des goûts matrimoniaux qui, dans les pays chauds, n'eussent fait qu'ajouter à sa réputation d'honnête homme.
Ce qui atténue toutefois les effets de son triple mariage, c'est que, actuellement, il doit restera Abd-el- Kader bien peu de temps à donner à ses femmes. L'ancien chef arabe est venu chez nous prendre quelques vacances, et jamais homme, depuis la déplorable invention du travail, n'a été aussi effroyablement occupé.
Ce n'est vraiment pas la peine d'avoir déposé les armes pour avoir plus à faire qu'à l'époque où il tenait la campagne.
Le matin, il reçoit des visites qu'il rend dans l'après-midi;
De midi à deux heures , il s'occupe d'un pro-
gramme politique sur la réorganisation de l'Algérie ;
De cinq à sept heures, il se livre à la confection d'un autre programme qu'il est chargé de présenter sur le mode d'instruction le plus favorable au développement de l'intelligence des indigènes ;
De sept à neuf, et de neuf à onze, il médite sur quelques autres programmes relatifs à d'autres questions, car on n'ouvre plus un journal sans y lire qu'on a prié Abd-el-Kader de rédiger un programme sur quelque chose, sans compter que mon intention est de lui demander un nouveau programme sur la façon dont s'y prennent les Arabes pour garder trois femmes dans le même appartement, sans qu'elles se sautent aux yeux dix minutes après leur installation.
M. Emile Ollivier, ce colonel sans régiment, est allé aussi lui rendre sa- petite visite, dans le but probable de lui soutirer également un programme sur la propagation des chèques dans le monde des Kabyles. A toutes ces demandes de programme, ne craint-on pas que l'ancien guerrier ne réponde par ce raisonnement facile à tenir :
— Puisque tout le monde s'adresse à moi pour la réorganisation de l'Algérie, il y avait à faire une chose bien simple: c'était de m'y laisser lorsque j'y régnais. Si on a levé des armées entières pour m'en chasser, c'est que j'étais incapable de faire son bonheur, et si je suis incapable de faire son bonheur, pourquoi tout le monde me demande-Jt-il des programmes?
Lorsque vous avez renvoyé votre cuisinière parce qu'elle vous faisait manger de mauvais dîners, il. ne vous est jamais venu à l'esprit d aller lui demander sa recelte pour accommoder les fricassées de poulet, ce qui eût été de votre part une grave inconséquence.
Maintenant qu'Abd-el-Kader est passé che& nous à l'état de marchand de programmes, on pourrait soliciter son avis sur la question embarrassante de la croix de la Légion d'honneur accordée aux femmes; question que le voisinage du 15 août remet énergiquement sur le tapis.
S'il faut donner sur ce sujet mon opinion personnelle que personne ne me demande, ce qui m'effraye pour les dames dans cette expression « Légion d'honneur », ce n'est pas le mot légion, c'est le mot honneur. Il est parfaitement prouvé depuis longtemps que l'honneur des femmes n'est pas fait de la même étoffe que celui des hommes. Dernièrement, un de nos gentilshommes les- mieux vus a été surpris la main sur une cagnotte qui ne lui appartenait pas ; il a été obligé de s'expatrier le lendemain à la première heure. Si ce gentilhomme avait été une femme, personne n'aurait songea prendre son indélicatesse au sérieux, et on eût conservé avec elle les mêmes relations que par le passé.
C'est à vous que je m'adresse, jeunes gens qui ave/.
le cynisme de frapper vos amantes ; vous ont-elles jamais envoyé des témoins à la suite d'un soufflet reçu? Le seul honneur que les femmes comprennent, c'est celui qui consiste à se laisser séduire le moins souvent possible. Or, il serait bien difficile, avant de décorer une dame, d'envoyer lui demander des renseignements comme ceux-ci:
— Vous savez que les faillis ne peuvent, jusqu a leur réhabilitation, porter la croix. Oui ou non, avez-vous failli ? Nous ne vous cacherons pas que la rumeur publique vous prête le petit Jules, et que le jeune Gustave se vante dans tous les endroits publics d'avoir obtenu vos faveurs.
Ces interrogatoires amèneraient des révélations amusantes saus doute, mais funestes à la morale publique. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'on fonde, pour le sexe opposé au nôtre, une décoration spéciale; je voudrais seulement que l'honneur n'y jouât aucun rôle, parce que si, par hasard, les femmes se mettaient à prendre ce mot-là au sérieux, le vaudeville de la vie deviendrait le plus fastidieux des mélodrames.
J'ignore de quelle légion fait partie le maire de Groissy, mais il faut que ce fonctionnaire ait de l'honneur des femmes une idée démesurément haute car, par un récent arrêté, il vient de défendre à MM. les amateurs d'hydrothérapie de se baigner en caleçon dans les eaux de sa circonscription: Il exige
un costume complet pour satisfaire à de justes répugnances, ajoute l'arrêté.
M. le maire ne dit pas assez en quoi consiste le costume complet. Un pantalon en cuir de laine, un gilet en ratine, plus deux paletots dont un garni de fourrures, est-ce là ce qui peut passer pour un costume complet?
Doit-on prendre un passe-port avant de se mettre à l'eau, et faut-il y ajouter des décorations étrangères?
Il me semble que, par les chaleurs qui ont régnées la semaine dernière, un homme simplement couvert de sa peau était dans un costume suffisamment complet. Ce dernier vêtement était à peu près le seul qu'on pût supporter, et encore nombre de gens ont- .ils essayé de Tôter, sans toutefois y parvenir.
Il est heureux que M. le maire de Groissy ne soit * pas en même temps directeur du Jardin des Plantes : il serait capable d'obliger rhippopotame à endosser un costume pour prendre son bain. Quand un homme se met à cultiver la feuille de vigne, il ne s'arrête plus. Quedis-je? la feuille de vigne ne suffit plus h M. le maire de Groissy, il lui faut tout un ajoupa.
Où je me permets précisément d'être en désaccord avec lui, c'est quand il exige les costumes complets pour satisfaire à de justes répugnances. Si l'aspect d'un homme en caleçon répugne aux dames qui viennent sur les bords de la Seine déshonorer leurs regards par la vue de ces tableaux vivants, eh bien ! tant mieux! Le danger, ce serait que les dames en ques
tion eussent de la sympathie pouf eux et non de la répugnance, et qu'au lieu de se voiler la face avec leurs muselières en dentelles, elles se jetassent au cou de ces messieurs en enlaçant tendrement leur» thorax.
M. le maire n'a probablement pas compris qoe, loin 4e le conjurer, il augmentait le péril. Les dames qui se rendent habituellement à Bougival n'étant pas, en général, la fine fleur de la modestie française, elles ne se feront maintenant aucun scrupule d'adresser aux baigneurs de l'île de Croissy la déclaration suivante :
— Tant que vous ne portiez que des caleçons, vous nous inspiriez une juste répugnance, mais aujourd'hui que vous avez des costumes complets, nous vous prions de vouloir bien venir souper avec nous.
Quand on a avalé ainsi un double extrait de pudeur concentrée, il faut jouer de malheur pour être justement nommé maire de Croissy, ville célèbre par les sauteuses de bals publics qui fréquentent ordinairement ses rives. C'est comme si on donnait à l'abbé Listz la place de chef d'orchestre du bal d'Asnières. Je suis convaincu qu'au fond M. le maire n'a pas autant de répugnance qu'il en affiche à voir des épaules humaines ; il est probable qu'il aura pris cet arrêté par trop décent pour faire plaisir à quelque vieille cousine de province.
Entre la nudité absolue et le costume complet, il y
a un milieu, c'est le caleçon ; mais la France est pardessus tout le pays de l'exagération, et le maire de Groissy n'est malheureusement pas le seul homme qui se laisse ainsi glisser sur la pente de l'hyperbole. Nous autres, journalistes, par exemple, nous usons fréquemment de formules comme celle-ci :
« C'est avec la plus profonde douleur que nous enregistrons le fait suivant... »
Ou encore :
« Il nous est difficile d'exprimer la joie que nous avons ressentie en apprenant que... »
C'est au point que les gens sensibles qui habitent les départements un peu lointains doivent se dire le soir à la veillée :
— Mon Dieu ! quelle triste existence mènent ces écrivains de Paris ! t)'une minute à l'autre, et quelquefois dans le même alinéa* ils passent de la douleur la plus vive à la satisfaction la plus échevelée, de l'étonnement à la crainte et du désespoir à l'enthousiasme. On ne comprend pas comment leur système nerveux peut résister à des revirements aussi brusques.
Nos compatriotes extra-muros seraient vraisemblablement moins inquiets de notre chère santé s'ils pouvaient voir par eux-mêmes avec quelle sérénité nous supportons « nos profondes douleurs » et « les joies » que nous renonçons à exprimer faute de phrases. J'ai lu, il n'y a pas très longtemps, dans un journal sudiste, un article qui commençait ainsi :
« L'arrestation de M. Jeflerson Davis nous a plongé dans une stupeur que nos lecteurs partageront sans doute... »
Le soir même, en allant dîner chez Brébant, j'aperçus le signataire de l'article assis à une table du fond, en compagnie de trois personnes.
— Garçon, disait-il au sommelier, est-ce que vous avez toujours de ce petit vin de Moselle comme j'en ai bu ici Tannée dernière ? Tâchez donc de nous en apporter deux bonnes bouteilles... Ah! en passant par la cuisine, dites, s'il vous plaît, qu'on nous serve le plus tôt- possible, parce que nous allons ce soir à la Belle Itélène.
Pendant tout le temps que dura le dîner il me fut impossible de retrouver sur le visage du rédacteur sudiste le moindre symptôme de la stupeur annoncée le matin. Il rit très haut, but très sec, et paya l'addition sans qu'aucun nuage vînt obscurcir son dessert. J'en conclus qu'il ne fallait pas prendre trop à la lettre ces formules désespérées, et qu'en style courant « être plongé dans la stupeur » était tout bonnement une façon de parler ou même de ne rien dire.
Je ne répéterai pas avec les journaux sudistes que l'arrêté du maire de Croissy m'a plongé dans la stupeur, mais je constaterai qu'il est fâcheux, au moment où Nadar nous donne le droit au vol, qu'on pous retire le droit à la natation.
XVÏ
La vertu contemporaine. — Un maire imaginaire.
13 août 1865.
Je m'étais toujours douté que la vertu ne menait pas à grand'chose, mais c'est chez moi une conviction solide depuis la dernière distribution des prix Montyon. Tous ceux qui se sont partagé les médailles de trois mille à cinq cents francs sont, en effet, dans une position extrêmement précaire. On cite notamment, parmi les lauréats, un brave militaire qui sert depuis quatorze ans, et qui n?est encore que simple grenadier. En lisant le détail de cette existence si méritante, iJ ost difficile de résister à l'envie de se faire cette réflexion :
— Voilà un homme qui est resté simple soldat après quatorze ans d'une conduite exemplaire. S'il avait été moins vertueux, peut-être serait-il maréchal de France.
Jamais de mémoire de Montyon un banquier ou un
LES FRANÇAIS DE LA DÉCADENCE iît
propriétaire n'a été couronné dans les solennités de ce genre. Donc, pour devenir propriétaire, il faut commencer par ne pas être vertueux.
Est-il prudent de décourager ainsi la vertu, sous prétexte ' d'encouragement ? Je laisse à l'hi&oire le soin de me répondre,, mais ce qui me frappe avant tout dans cette distribution annuelle, c'est que ceux-là même qui couronnent la vertu sont tout interloqués quand on s'avise de . leur demander en quoi elle consiste.
Pour le vrai chrétien, l'homme vertueux étant celui qui tend la joue aux insultes de son interlocuteur, l'Académie devrait logiquement décerner là médaille du plus grand module à celui qui a encaissé le plus de soufflets dans son année.
Dans un autre ordre d'idées, Brutus passait pour le plus vertueux des Romains, puisque, en mourant, il a accusé la vertu de n'être qu'un substantif féminin, ce qui prouve qu'il la connaissait. Or, Brutus avait tué César, qui était son père. Si un homme masqué s'avançait à la barre de l'Institut en disant à M. Victor Cousin :
— J'ai tué mon père, j'aime à croire que vous allez me donner le prix de trois mille francs!
M. Cousin, qui a eu le prix d'honneur de rhétorique (récolte 1810), se jetterait sur cet audacieux en, priant, au besoin, M. Pongerville (récolte 1803) de lui prêter main-forte.
Si, poussant plus avant vos investigations, vous
•demandez aux femmes — vous n'êtes pas sans en connaître — ce qu'elles entendent par le mot vertu, elles vous répondront des choses excessivement égrillardes. La vertu étant, en outre, essentiellement modeste, bien des gens, et je fais partie de cette agglomération, se sont souvent demandé comment l'Académie arrivait ainsi à connaître, dans leurs plus petits détails, les belles actions qu'elle récompensait. La petite fleur des bois, toujours, toujours cachée, dit Paul Henrion, se trahit par son parfum, mais, la vertu n'ayant aucune odeur, on est porté à croire que l'Institut entretient dans son personnel des courtiers ^n faits honorables, quelque chose comme des commis- voyageurs qui, au lieu de travailler dans le bordeaux cachet vert, exploitent exclusivement les -actes recommandables et les dévouements sans bornes.
Il n'y a pas de sots métiers, mais il y en a de bizarres. Jamais je ne me déciderais à entamer ce dialogue 4Y6C un concierge :
— Je suis envoyé par l'Académie pour savoir si vous n'auriez pas des gens vertueux dans la maison.
— Non, monsieur, non. Nous avions, Tannée dernière, au quatrième, un homme vertueux qui aurait probablement fait votre affaire, mais on n'a pas voulu lui changer le papier de sa salle à manger, alors il -est parti.
— Et vous ne savez pas où je pourrais en trouver un autre?
— Voyez au n° 24 : l'épicier m'a parlé d'une vieille dame qui ne rentre jamais passé huit heures. Vous vous aboucherez avec elle, et peut-être la chose pourra-t-elle s'arranger.
Gomme pour toutes les professions, il se rencontre évidemment des années mauvaises où la vertu n'a pas rendu suffisamment. Ce doit être un cruel embarras pour l'Académie quand ses affidés reviennent après avoir fait buisson creux. Il est probable que quelquefois les commis-voyageurs dont nous parlons sont obligés, pour ne pas rentrer bredouille, de s'adresser à des individus quelconques qui ne sont pas vertueux du tout, mais qui, moyennant le prix de trois mille francs, consentent à se tenir un peu pendant quinze jours. ^
Les correspondants de théâtre prélèvent d'ordinaire dix pour cent sur le prix des engagements qu'ils font •contracter aux artistes. Ceux qui découvrent des gens vertueux ont-ils une somme de... sur la valeur de la médaille accordée? Toutes ces choses-là seraient bonnes à savoir, parce qu'elles serviraient à caractériser notre époque qui manque principalement de caractères.
Voilà des détails que les grands journaux devraient nous donner au lieu de nous apprendre tous les jours que la sœur Palrocinio a quitté Madrid, et que le maire de Graffignies-les- Nèfles ou celui de Villeneuveles-Taureaux a donné sa démission. Car, depuis lés
élections municipales, il n'est parlé, dans les feuilles quotidiennes, que de maires donnant leur démission. Il est à craindre que les hyménées n'en souffrent cet automne. Il paraît, du reste, que, quand on a marié ses semblables pendant un certain temps, rien n'est douloureux comme d'abandonner cette douce prérogative. Le fils d'un chef de municipalité, retraité à cause de son grand âge, me racontait qu'à peine rendu à la vie privée, son père était tombé dans un si violent désespoir, que la famille, pour le sauver, avait été obligée d'imaginer un pieux stratagème. Tout le monde s'était entendu pour lui faire accroire qu'il était toujours maire de la commune. Sa maison avait été surmontée d'un drapeau tricolore, et on avait fabriqué à son usage un registre fictif d'état civil. Chaque fois qu'une femme passait au bras d'un homme devant la porte, les parents de l'ancien maire les suppliaient d'entrer un instant, afin de se faire marier.
— Mais nous le sommes déjà depuis quinze ans, répondaient parfois les deux passants.
N'importe, à force de prières, on les déterminait à se laisser introduire près du vieillard qui, plein de conviction, ceignait son écharpe, leur adressait les questions voulues et les unissait au nom de la loi. Après cette cérémonie fictive, les deux époux allaient vaquer tranquillement à leurs affaires.
De temps en temps, le domestique de la maison, déguwé en garde champêtre, lui amenait un maraudeur de bonne volonté qu'on accusait d'avoir mangé
du raisin dans les vignes voisines. Le maire simulé le condamnait à trois francs d'amende que celui-ci payait d'autant plus volontiers qu'on les lui avait glissés dans la main en entrant.
Quand les chaleurs commençaient à se faire sentir, ce fonctionnaire amateur rendait des ordonnances concernant les chiens non muselés et rédigeait un arrêté destiné à prévenir les accidents provoqués par l'imprudence des baigneurs.
Il rendrait encore des ordonnances à l'heure oùnous écrivons, s'il n'avait lu un matin, dans le Petit Journal, que le maire de la commune venait d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur. Persuadé qu'il s'agissait de lui, 'il sortit le soir afin de promener son ruban rouge dans tout le pays; mais, ayant rencontré des gendarmes, il fut arrêté pour port illégal de la décoration. En égard à son grand âge et à sa parfaite bonne foi, il ne fut condamné qu'à seize francs et aux frais, mais on eût aussi bien fait de le condamner à mort, car l'affreuse vérité s'étant fait jour, il succomba dans la nuit même à une attaque d'apoplexie.
Il est probable que cette profession de maire a, comme Mlle H... des Folies-Dramatiques, des attraits cachés. Lesquels? je ne les soupçonne même pas. J'ai assisté un jour à une distribution de prix à l'école communale d'un village inclus dans Seine-et-Oise. Le maire qui la présidait avait tenu à faire les choses à l'instar de la Sorjxmne. Malheureusement, son conseil
municipal avait refusé les fonds nécessaires à l'acquisition de musiciens chargés de célébrer par des fanfares le triomphe des lauréats. Il avait alors d un côté une pile de livres et de l'autre une clarinette. Chaque fois qu'il avait couronné et embrassé un enfant, il saisissait la clarinette et jouait lui-même un petit air au vainqueur qui, il faut le dire, ne paraissait nullement surpris de ce mode de glorification.
La sérénade finie, le président couronnait un autre ^lève, et reprenait sa clarinette. Ce manège dura de deux heures et quart à cinq heures moins dix. Il est vrai' que l'air de clarinette était toujours le même mais celte atténuation ne m'a pas paru suffisante pour me faire accepter jamais des fonctions publiques. C'est à cela que j'ai reconnu que j'étais un mauvais citoyen.
Paris en fête. — Les fausses femmes honnêtes. — La perfide Albion. — Les thèmes de l'Exposition. — Les armoiries: Merlettes et Léopards* — Les décorations étrangères.
20 août 1865.
J'allais fuir honteusement, croyant que la province marchait sur Paris. On m'a retenu en m'assurant que les parapluies vert-pomme, les châles à ramages et les bonnets garnis de légumes qui circulaient dans nos rues nouvellement percées, étaient des armes inoffensives aux mains des campagnards des deux sexes venus du fond de la vieille Armorique, ou du pays des anciens Allobroges pour voir le feu d'artifice du 15 août, qui a raté, et les illuminations qui n'ont jamais pu s'entendre avec le suif chargé de les produire dans le monde.
Dans ces jours de mâts de cocagne, de pétards et de femmes géantes, la capitale a l'air de faire avec les départements un échange de prisonniers. Tandis que le vrai Parisien sort par une porte, le vrai provincial
:Si
entre par une autre et quelquefois par la même, ce qui produit d'inévitables encombrements.
Les parapluies vert-pomme, dont nous parlons, ont dû être assez désappointés en reconnaissant sur l'esplanade des Invalides le veau à deux têtes et l'Hercule du Nord qu'ils ont acclamés deux mois auparavant à la fêle de leurs communes. Car il faut bien apprendre à mes concitoyens l'affreuse vérité: il n'y a jamais eu qu'un veau à deux têtes qu'on promène dao& toute la France depuis une centaine d'années. Il lui serait certainement permis, en vieillissant, de passer à l'état de bœuf, mais il sait qu'il porte sur ses deux têtes la fortune de toute une famille, et il n'use pas de son droit.
Quand je l'ai retrouvé l'autre jour, il m'a paru néanmoins sensiblement affaissé. Ses cheveux avaient blanchi et ses deux fronts étaient sillonnés de rides qui n'avaient rien de précoce. La tête de droite a principalement subi les outrages du temps. L'œil était morne et les oreilles semblaient, selon le système de Newton, attirées vers le centre de la terre. Peut-être, après tout, avait-elle eu le matin des mots avec la tête de gauche. Car nous nous apitoyons souvent sur le sort de deux forçats rivés à la même chaîne. A-t-on jamais réfléchi aui souffrances non interrompues de deux têtes placées sur les mêmes épaules, et possédant des opinions politiques qui font; qu'elles ne peuvent pas vivre ensemble î
Le seul spectacle vraiment neuf pour les gens qui
-arrivent de Sainte-Menehould, c'est le bal Morel, où nos principales dames du lac (du bois de Boulogne)bnt pris, depuis quelques automnes, l'habitude d aller passer la nuit du 15 août en costume de jeunes ouvrières. Après -avoir écrit les Comédies de V amour, elles essaient de venir donner là la comédie de la benne tenue. Malheureusement, si d'une femme honnête on peut arriver parfois à faire une cocotte, d'une cocotte il est impossible de taire jamais une femme honnête. Ces dames veulent bien, pour le bal Morel, s'afTùhler dHih simple bonnet de linge et d'une robe de jaconas, à douze sous le mètre, mais elles ne peuvent se décider à supprimer le maquillage qui les trahit, et la mèche frisotée qui les signale à l'attention des connaisseurs.
Presque partout le naturel qu'on a chassé revient au galop; au bal Morel, il revient même avant le galop. r Omelle n'a pas été, l'autre soir, la stupéfaction d'un " 4>rave homme qui pouvait être de Quimper, en entendant «ne ingénue qu'il contemplait avec attendrissement, lui crier tout à coup :
— Dérange-toi donc, vieux serin, je viens de laisser tomber une boucle d'oreille de deux mille cinq cents francs l
11 est, du reste, éminemment moral que ces femmes en métal anglais ne puissent, quoi qu'elles fassent, passer pour du bon- argent. Je suppose que MM. les provinciaux égarés au bal Morel prennent Gora Pearl pour une petite lingère ou une honnête fleuriste vivant de son travail : à peine rentrés dans leurs chefs-lieux,
ils raconteraient qu'à Paris les ouvrières les moins rétribuées gagnent de quoi porter aux doigts des saphirs gros comme des noisettes, et que quand elles vont, le 15 août, danser sur la coudrette, leurs prétendus, ouvriers eux-mêmes, leur offrent, en tout bien tout honneur, des paniers de Champagne à quinze francs la bouteille.
Trompées par ces récits appétissants, les jeunes filles que la province couve encore de son aile s'élan ceraient par escouades sur Paris, où elles arriveraient à se faire, dans leur partie, soixante-quinze centimes par jour, en travaillant de sept heures du matin à dix heures du soir, à moins qu'elles ne rencontrent en débarquant la* honte, le déshonneur et un engagement au Théâtre Déjazet.
Nos célébrités à huit ressorts qui, pour la plupart, sont laides et n'ont aucun esprit, trouvent d'ailleurs leur plus sérieux intérêt à tenir éloignées de Paris les beautés départementales qui pourraient leur faire ici une concurrence vraiment facile.
Le grand avantage des provinciaux, c'est qu'après avoir admiré Paris ils le quittent; tandis qu'après l'avoir admiré nous y restons. Si je n'avais écouté que mon courage, je serais allé assister au bombardement fictif de Cherbourg par l'escadre anglaise. C'est, en effet, un spectacle grandiose que celui de deux nations oubliant leur rivalité séculaire pour s'envoyer mutuellement en pleine figure des décharges anodines.
Car l'homme sera toujours le plus étrange des problèmes d'arithmétique : quand on l'accueille par des volées de coups de canne, il est généralement furieux, et rien ne le flatte comme d'être reçu par des volées de coups de canon.
Cette mitraille m'eût enorgueilli tout comme un autre, mais il y a des circonstances où on ne peut être patriote à moins de posséder une grande fortune. Les logeurs de la bonne ville de Cherbourg n'ont pas trouvé, pour consacrer dignement l'entente cordiale, d'autre moyen que de faire payer les chambres au poids de l'or. Les renseignements préalables que j'avais demandés m'ont donné les résultats suivants : pour douze cents francs par jour, on avait une cabine de bains froids. On était forcé de s'y tenir debout, mais le propriétaire exigeait six mois d'avance.
On a offert, à plusieurs de mes amis, le logement et la nourriture avec une bonne place pour assister aux évolutions des machines cuirassées; seulement il fallait d'abord s'engager pour sept ans dans l'infanterie de marine.
Les chambres à un lit étaient occupées jusque dans leurs moindres placards. C'est au point que le voyageur étonné ne pouvait pas ouvrir sa table de iiuit sans y trouver quelqu'un. Quand aux chambres à deux lits, elles étaient adjugées aux enchères par les mêmes commissaires-priseurs qui ont fait la vente Pourtalès. On est allé jusqu'à prétendre que le musée
du Louvre, qui ne s'effraye de rien, en avait poussé
une qui lui était définitivement restée pour cent quinze mille francs. Il serait même question de la placer dans le salon Carré, à côté de l'Antonello de Messine.
Après être descendu dans mon for intérieur par le petit escalier, je me suis dit qu'il serait bien téméraire de me grever d'hypothèques pour la seule satisfaction de prendre part à une manifestation politique dont lord Palmerston ne me saurait aucun gré. Outre la question d'argent qui m'attachait au rivage, il y avait d'ailleurs pour moi une question de sûreté personnelle qui, à mon avis, aurait dû faire recu'er les plus braves. La perfide Albion jouit, parmi nous, d'une telle réputation de mauvaise foi, que sa conduite dans cette affaire me paraissait toute tracée ; elle rassemblait sa flotte cuirassée, mais au lieu de charger simplement à poudre les canons de ses navires, elle y fourrait d'énormes boulets, et après avoir bombardé Cherbourg de façon à ne pas y laisser debout le quart d'une maison» elle opérait, à la tête de ses troupes, une descente sur les côtes de France où elle proclamait la reine Victoria avec tous ses enfants, qui sont nombreux.
Pour une nation perfide comme l'est Albion, il n'y aurait jamais eu, en effet, plus belle occasion de démasquer sa perfidie. J'ai' donc été fort surpris et «même un peu désappointé, je l'avoue, quand j'ai appris que la flotte anglaise était rentrée au domicile conjugal, et que cependant Cherbourg nous appatrte-
nait encore. Il en résulterait que cette locution adverbiale « perfide Albion » ferait partie des cinq cent mille bôlises que nos professeurs nous enseignent à l'âge où Ton joue aux billes. Napoléon avait promis de rester à l'Ile d'Elbe. Il en est sorti. Depuis ce temps-là, il est convenu qu'Albion est perfide.
Si Albion l'est réellement autant que le soutiennent plusieurs groupes d'imbéciles, elle ne peut manquer de remporter la grande médaille de perfidie à l'exposition de 1867, où l'on enverra de tout, y compris des versions latines et des thèmes internationaux. Il y aura, a dit M. Duruy à la distribution des prix du grand concours, une vitrine spéciale réservée aux jeunes élèves de tous les pays, et où seront étalées des traductions du bon Homère qui sommeille quelquefois, des commentaires sur Gicéron (de Officiis) et des dissertations sur les questions les plus actuelles.
J'adore les luttes, surtout quand elles sont pacifiques, mais je crains pour ce genre de section l'indifférence d'un public mondain , qui apprécie plus volontiers la qualité d'une étoffe que celle d'un discours, même latin. D'ailleurs les visiteurs ne voudront jamais croire que les compositions n'ont pas été revues et corrigées par les maîtres de pension jaloux d'inscrire en tête de leurs prospectus :