‹ Les Français de la décadenceChapitre 2 sur 23 · LE · texte numérisé non relu

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La franc-maçonnerie et ses mystères. — Les philanthropes. L'art et la pudeur. — Les femmes qui se teignent.

27 novembre 1864.

La franc-maconnerie vient de s'enrichir d'une nouvelle recrue. Les journaux anglais et français ont fait trêve à leurs antiques querelles pour annoncer à l'envi que le général Tom Pouce était attendu ces jours-ci à Londres où la grande Loge (.*.) dont il fait partie se disposait à le recevoir avec tous les égards dus à des épaulettes si noblement gagnées.

Beaucoup de personnes qui, évidemment, n'attendaient qu'un prétexte, ont profité de celui-ci pour se

faire recevoir francs-macons. C'était leur droit : on m'a même proposé de faire partie de la prochaine fournée, et j'ai décliné cet honneur. C'était également mon droit.

L'idée-mère de la franc-maconnerie est très belle, puisqu'elle a pour principe la fraternité entre tous les hommes : la qualité de maçon peut-être d'ailleurs extrêmement utile, même en voyage. On raconte à ce propos des faits qui tiennent du merveilleux :

Un Européen avait parié qu'il traverserait le Gange à la nage. Il avait déjà gagné les deux tiers de son pari, lorsqu'un énorme crocodile sort de l'eau et se précipite sur lui en ouvrant une de ces gueules dans lesquelles il ne reste plus qu'à entrer. L'européen a tout juste le temps d'essayer machinalement quelques gestes de désespoir ; tout à coup l'énorme bête s'arrêl e, referme ses odieuses mâchoires et tend une main amie à celui qui allait devenir sa victime.

Le crocodile était franc-macon, et, dans la façon dont l'Européen remuait les bras, il avait reconnu un confrère .

Les anecdotes de ce genre se remuent à la pelle. Le célèbre Tom Pouce a donc bien fait d'entrer dans cette institution protectrice, quoique je cherche en vain quels services peut rendre à l'humanité un général haut de vingt-cinq centimètres. Quant à moi, une chose m'empêchera toujours de me mêler aux agapes maçonniques, c'est la mise en scène usitée pour la réception d'un nouveau frère.

Ah ! si j'entendais, en entrant dans la salle du Grand-Orient, les dignitaires de l'ordre me dire simplement :

— Bonjour, monsieur, donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Savez-vous ce qu'on a fait hier au Palais-Royal ? A propos, vous voulez être francmaçon? Vous connaissez les devoirs que ce titre vous impose? Vots jurez et promettez de secourir les autres comme les autres ont juré de vous secourir. Et maintenant je vous sacre franc-maçon. Rendez- vous général, ce soir, chez Douix.

Je n'hésiterais pas une minute à nrraffilier à celte société de protection mutuelle. Mais il court sur les épreuves réservées aux néophytes des bruits tellement sinistres, que je ne me sentirais jamais le courage de passer outre, moins par peur du danger que pour me garer du ridicule.

La légende veut que le récipiendaire soit promené un bandeau sur les yeux dans les labyrinthes les plus compliqués. Tout à coup il entend le bruit de l'eau qui clapote à ses pieds, et une voix caverneuse lui crie :

— Tu es sur le bord d'un puits profond de quinze cents mètres. Plonge dedans et dépêche-toi.

Le futur maçon se précipite et tombe sur un excellent sommier.

Après quelques heures de cette gymnastique, on lui remet un poignard spécialement aiguisé pour la circonstance, et dont il doit se frapper en pleine poitrine.

L'intrépide récipiendaire se l'enfonce jusqu'à la garde, et tombe...

Mais il ne tarde pas à se relever mieux portant qu'avant, la lame ayant eu l'obligeance de rentrer dans le manche.

Il n'y a pas d'exemple qu'un homme soit resté au fond du puits ou qu'il ait succombé au coup de poignard. Jamais je ne consentirai à admettre qu'il y ait la moindre bravoure à braver un péril qu'on sait notoirement ne pas exister. Pour que la séance des épreuves offrît quelque intérêt, au moins faudrait-il en poignarder sérieusement un sur dix. Chacun se dirait alors : La lame rentrera-t-elle ou ne rentrera-t-elle pas dans son manche? et il en résulterait une émotion qu'il y aurait quelque témérité à se donner.

Mais personne n'ignore qu'un citoyen ne peut pas disparaître sans que la loi intervienne, et on va subir les épreuves maçonniques les plus effroyables aussi tranquillement qu'on irait se faire couper les cheveux.

11 en est des examens de la franc-maçonnerie à peu près comme de ses secrets. Il paraît que tout candidat nouvellement admis reçoit dans l'oreille la révélation de mystères qu'il lui est interdit de trahir sous peine de mort. Je suis bien heureux de ne pas être en possession de ces secrets terribles, parce qu'il me semble que je ne résisterais pas à l'envie de les raconter, ne fût-ce que pour savoir au juste si réellement le révélateur est puni aussi sévèrement.

Le fait est que, bien que j'aie toujours entendu dire

qu'on ne se relevait pas des indiscrétions de ce genre, personne n'a encore été trouvé assassiné pour avoir ébruité les secrets en question.

Nombre d'accusés ont avoué qu'ils avaient commis des meurtres, soit pour hériter plus tôt, soit pour s'emparer d'un portefeuille, comme dans la Berline de f Émigré, soit pour épouser la veuve de leur victime, comme dans une foule d'autres drames. En revanche, il n'est pas arrivé qu'un coupable répondit à un président de Cour d'assises :

— J'ai tué cet homme parce qu'il avait révélé les secrets de la franc-maconnerie.

Peut-être cette circonstance ne s'est-elle pas présentée uniquement parce que les secrets n'ont jamais été révélés par personne. Ce qui est invraisemblable, eu égard à l'esprit de bavardage qui anime le peuple français, et quand on songe que tant de femmes dont la vie est murée, ne peuvent pas changer d'amant sans qu'on en cause dans les cercles le lendemain matin !

Aussi, dans ma conviction personnelle, on n'a pas révélé les secrets de la franc-maçonnerie pour une excellente raison : c'est que la franc-maçonnerie n'a pas de secrets.

Je crois, du reste, que moins elle aura de secrets, mieux elle s'en trouvera. Il est parfaitement inutile d'inventer des formules cabalistiques et d'évoquer les spectres de la salle Robin pour avancer vingt francs à un camarade qui se trouve dans une situation précaire. -,.

Il est probable que M. Beulé n'est pas franc-maçon, car, À la dernière séance de l'Académie, personne, en le voyant se noyer dans son discours, n'a eu ridée de lui tendre la perche. Le rapport sur les beaux-arts a constaté un effroyable accroissement dans les fondations des prix académiques. Le sieur Montyon a d'abord fondé, dans les intentions les plus libérales, un prix de vertu que j'obtiendrai peut-être un jour si je continue à me bien conduire.

Après M. Montyon est venu un certain Bodin qui s'est dit :

— Tiens! tiens! Mais Montyon est célèbre. On parle de lui dans les journaux. Au lieu de laisser ma fortune à des collatéraux qui vont dire du mal de moi dans les cafés, si je fondais aussi mon petit prix académique. Nous avons la rue Montyon, pourquoi n'aurions-nous pas un jour la rue Bodin?

Après Bodin vint Toirac, puisCarbonnel, Cabassol, Fadinard et quantité d'illustres inconnus. L'épidémie, circonscrite primitivement dans un cercle spécial, a étendu ses ravages de proche en proche. Le choléra de 1832 n'a pas commencé autrement.

Dans dix ans, tout Français majeur aura fondé un prix de quelque chose. 11 est peu d'hommes dont la vie ne soit poursuivie par une idée fixe. C'est cette idée fixe qu'on propose à ses contemporains sous forme de question à traiter, moyennant une prime de cent francs pour le vainqueur. Car il est remarquable combien abondent les prix de cent francs, et combien

sont rares ceux de dix mille. Je suis convaincu que n'était la crainte de faire rire la galerie, nous aurions des fondateurs de prix académiques à deux francs cinquante.

Je découvre par exemple dans la liste un prix de cent francs pour le sauveteur dont la vie privée est la plus honorable. Rien au monde ne paraîtrait blessant pour mon amour-propre comme de voir entrer chez moi un monsieur qui viendrait m'interroger sur l'honorabilité de ma vie privée.

— Gomment passez-vous vos soirées?

— Je vais de temps en temps faire un domino chez Brébant dans la salle du bas ; après quoi je monte au foyer des Variétés causer des choses de ce monde avec Aline Duval et Gabrielle. Sur le coup de onze heures, je rentre et je me couche en m'écriant : Est-il possible ! c'est aujourd'hui mercredi, et je n'ai encore rien pour mon courrier.

• — Vous avez probablement des dettes?

— De l'espèce la plus bénigne, mais j'en ai.

— Avez-vous lu Renan.

— Parbleu 1

— Vous n'avez jamais sauvé personne?

— Un jour, sur le boulevard Montmartre, à l'endroit qu'on à surnommé le rendez-vous des écrasés, j ai dit à unegrosse dame : « Prenez garde! voici l'omnibus. » Mais on. ne m'a pas donné de médaille de sauvetage. *

— Très bien, monsieur. Ces renseignements me.

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