S LES FRANÇAIS
suffisent. A quarante-cinq francs, je vous accepterais encore, mais pour mes cent francs, vous n'êtes pas assez honorable.
Il n'y a pas un de nous qui n'envoyât, le lendemain matin, deux témoins à cet intrus. En général, d'ailleurs, pour obtenir à l'Académie un prix de cent francs, il faut dépenser en démarches quatre cents francs de voiture. Demandez à madame Louise Collet.
Le plus fort de tous les fondateurs, c'est encore un ancien agriculteur qui avait institué un prix de cinquante écus à décerner tous les ans par l'Académie de sa province sur ce thème :
Du binage et de ses conséquences agricoles.
Gomme seul dans le pays il avait étudié à fond la question, il concourait chaque année pour son propre prix, qu'il remportait haut la main. De sorte qu'il trouvait à la fois le moyen de rentrer dans son argent et de passer pour le bienfaiteur de sa commune. Aujourd'hui il est député et il songe à fonder un nouveau prix de cinq cents francs, dans les mêmes conditions.
L'agriculteur ci-dessus a un pendant : c'est ce banquier qui, après avoir fondé un lit dans un hospice, tomba tout à coup en faillite. Afin de le sauver de la dernière détresse on le fit entrer à l'hospice même qu'il avait enrichi, et, depuis bientôt trente-trois ans, il couche dans le lit qu'il s'est fondé à lui-même.
M. Beulé, au discours duquel jereviens, pour peu de temps, soyez sans inquiétude, M. Beulé a modulé à propos de la nouvelle organisation des Beaux-Arts quelques plaintes que Schubert de son vivant eût certainement mises en musique. En principe, l'honorable membre de l'Institut est parfaitement dans le vrai, et l'audacieux traitement qu'on a fait subir à nos Rubens, à nos Raphaël et à nos André del Sarte justifierait pleinement ses sanglots. La seule mesure nouvelle à laquelle je donne mon entière approbation, c'est l'introduction des modèles du sexe féminin dans les ateliers de l'école.
Après la cuisine des restaurants, la pudeur est chez nous ce qu'il y a au monde déplus incompréhensible. A la moindre affaire de viol et d'adultère, les femmes écrivent des déclarations au président de la Cour d'assises pour avoir un strapontin dans l'enceinte réservée, et quand il s'agit de l'art, cette divinité sans sexe, on se heurte perpétuellement à des poseurs de feuilles de vigne.
Jusqu'ici, les hommes avaient seuls le privilège de découvrir leurs torses devant les élèves de l'école des Beaux-Arts. Les femmes réclamaient énergiquement leurs droits politiques, c'est-à-dire la faculté de poser V ensemble. Elles ' expliquaient aux professeurs que M. Ingres, qui est aujourd'hui sénateur, n'aurait jamais peint son Angélique du musé du Luxembourg, s'il n'avait eu devant les yeux que des Auvergnats.
Les professeurs résistaient en rappelant que l'apparition de Phryné avait mis les juges d'Athènes dans un état impossible à décrire. L'un deux surtout frissonnait d'horreur en songeant qu'on pourrait voir se renouveler dans les familles l'aventure arrivée chez Paul Delaroche.
L'atelier du peintre de l'Hémicycle se trouvait mitoyen avec un pensionnat de demoiselles, mais un doigt indicateur dessiné sur le mur empêchait toute confusion, en indiquant l'entrée du pensionnat.
Un soir les élèves de Delaroche descendirent dans la rue, et en deux coups de pinceau tournèrent vers la porte de l'atelier le doigt qui désignait celle de la pension. Puis ils attendirent.
Le lendemain, vers midi, une dame d'un certain âge entra dans l'atelier où deux jeunes gens étaient déjà installés.
— Messieurs, dit la dame, n'est-ce pas ici la pension de mademoiselle Graffinard ?
— Si fait, madame, se hâta de répondre un des élèves. Donnez-vous la peine de vous asseoir, notre cousine Graffinard sera ici dans trois minutes.
— Je viens prendre des informations sur la maison, continua la dame, avant de confier ma fille, qui a quinze ans, aux soins de votre cousine.
— Votre demoiselle sera ici comme chez elle, la nourriture est excellente et les études sont très fortes.
Elle apprendra une foule de choses qu'on ne lui enseignera pas ailleurs. Il y a, en outre, pour les récréations,
un magnifique jardin qu'on peut admirer de la fenêtre. La tendre mère se leva et alla à la croisée, mais en tirant le rideau pour démasquer la vue, elle se trouva face à face avec une jeune fille nue comme une anguille, qui s'étudiait avec le plus grand sang-fçoid à prendre des attitudes serpentines.
— Que vois-je ? s'écria la dame.
— Ne faites pas attention, répondit tranquillement l'élève; c'est une pensionnaire qu'on a punie, parce qu'elle n'a pas pu réciter sa leçon d'histoire sainte.
La mère épouvantée s'enfuit et alla raconter à toutes ses connaissances comment mademoiselle Graffinard corrigeait ses pensionnaires. Ce qui amena bientôt la ruine totale de l'établissement.
Malgré ce danger, qui est bien vague, après tout, les femmes seront désormais admises à l'école des Beaux-, Arts comme au parterre de l'Odéon, et les jeunes artistes ne seront plus réduits à compléter leurs études académiques sur des photographies coloriées.
Il est vrai que les femmes elles-mêmes sont passablement coloriées aussi, et qu'un peintre n'est plus sûr de rien dans un pays où les cheveux de ces dames changent de nuances quatre ou cinq fois dans la même année.
La couleur qu'elles ont récemment adoptée pour leurs chignons est le rouge vif qu'on obtient au moyen d'un mélange d'ammoniaque et de brique pilée Toute femme qui soustrait sa tête aux séductions de la
brique pilée est immédiatement reléguée au sixième plan parmi les comparses de la galanterie.
La célèbre Cora Pearl, qui est brune, a, la première, arboré ce drapeau rouge en s'écriant : Qui m'aime me .suive.. .et comme elle a été souvent aimée, elle est arrivée à rassembler autour d'elle une légion de chevelures àexaspérer tous les taureaux de la Péninsule.
Cette folie passagère pourrait néanmoins amener une réforme importante, ce serait de supprimer les femmes pour en garder une seule qui les représenterait toutes Tune après l'autre. L'inconduite des hommes voués au mariage ou au célibat vient surtout des différences notables que présentent les femmes entre elles. Le Français, étant né avec des ailes dans le dos, va de la brune à la châtain foncé, et de la - blonde cendrée à la châtain clair, avec un déplorable entraînement. S'il suffit d'un peu d'ammoniaque pour obtenir un changement complet de décor, la même femme réalisera les rêves les plus excentriques, et ainsi seront évitées les séparations de corps pour incompatibilité de cheveux.
Un chimiste serait attaché à la maison et procéderait instantanément à la coloration demandée. Peut-être, dans un temps donné (qui sait où la science s'arrêtera ?), faudra-t-il voir à obtenir des négresses aumoyen d'une teinture de tournesol encore inconnue. Il ne serait pas absolument désagréable de s'entendre dire par une jeune fille qui était, quelques instants auparavant, blonde comme Cérès :
DE LA DÉCADENCE i,\
— Petit blanc l'y venir sur la coudrette !
Et les hommes blasés qui courent après des sensations nouvelles ! Il me semble que voilà de quoi les ragaillardir. Quand à moi, je nourris depuis longtemps une passion muette pour une brune piquante que j'ai revue hier au bois avec une chevelure tomate. Je n'ai pas encore osé me déclarer, mais je me suis juré à moi-même de tout lui dire le jour où elle aura les cheveux violet d'évêque.
L'ère des phénomènes. — Les curieuses. — Le bal de l'Opéra. Amende honorable à ces dames. — Réparation aux Cocodès.
Il décembre 1S6I.
Une brave dame, atteinte de cette épidémie qu'on nomme au théâtre une indisposition de neuf mois, étant allée voir les éléphants du Cirque, a mis au monde un enfant mâle dont la tête paraît absolument moulée sur celle de ces intelligents animaux. L'affreux poupon prend ses aliments avec son nez, au contraire de M. Samson, de la Comédie-Française, qui se sert du sien seulement pour parler, et ses oreilles sont tellement développées qu'elles pourraient supporter, sans aucun déchirement des cartilages, la paire de boucles d'oreilles de cent cinquante mille francs appartenant à mademoiselle Juliette B..., dont la vente continue.
La pauvre mère ne sait pas au juste si elle doit envoyer son petit dernier en nourrice ou au Jardin
des Plantes, et en attendant qu'elle prenne un parti, elle pleure toutes les larmes de son corps et remplit l'air de ses cris lamentables.
Rassure-toi, mère désolée. Il y a seulement dix ans, cette conformation antédiluvienne eût été un grand malheur pour ton fils. Aujourd'hui, avec le progrès des idées et le raffinement des goûts, ce qui peut arriver de plus heureux à un citoyen français, c'est de naître avec une tête d'éléphant.
11 est évident que notre société entre dans une voie nouvelle. Nous inaugurons ce qu'on peut appeler Y Ere des phénomènes. Un danseur muni de ses deux jambes gagne trois cents francs par mois, et succombe bientôt au ridicule qui s'attache à son nom. Un chorégraphe doué d'une seule jambe se fait payer en ce moment à Londres sur le pied de trois cent cinquante mille francs par an, et les Anglais trouvent que c'est donné.
Les artistes ne se plaindront plus de l'indifférence du public. Tout ce qu'on leur demande, c'est une bonne difformité qui les aide à sortir de la foule, ou quelque monstruosité physique qui fasse rêver les dames de Favant-scène. Une jeune première, connue sous le sobriquet de Madame Mazeppa, fait également révolution dans le Royaume-Uni. Cette actrice extraordinaire parle sept langues, et se laisse attacher tous les soirs, la tête en bas, sur un cheval rétif qu'on tient dans un état d'exaspération continuelle. Elle fait ainsi ( rente fois le tour du théâtre, sans perdre la respiration. Madame Mazeppa, bien qu'elle sache sept
langues toutes vivantes, ce qui est d'ailleurs bien inutile pour se faire attacher sur un cheval rétif, ne gagne que mille francs par soirée, mais ce prix modique tient uniquement à ce qu'elle a ses deux jambes.
Le directeur de Covent-Garden, qui est un homme de ressources, lui a proposé trois mille francs par jour si elle voulait s'en faire retrancher une. On avait déjà écrit à Nélaton à ce sujet, lorsque, après réflexion, l'actrice a refusé. On ne peut compter sur rien avec les grandes comédiennes !
Nous aurons encore cet hiver un ténor incomparable, dont la voix dépasse en volume les montagnes les plus élevées. Sa spécialité est de lancer des notes tellement hautes, qu'il est obligé de les donner avec ses cheveux.
Si encore cet engouement pour les monstres demeurait circonscrit dans les choses du théâtre, mais les femmes qui font autorité en matière de sentiments, commencentà leur ouvrir « la petite porte du jardin. » Vous vous étonnez que Gustave, qui est un beau blond cendré, soit congédié un beau soir pour Frédéric qui est un petit rouge à linge douteux. C'est que vous ignorez que Gustave ne sait qu'aimer et payer des cachemires, tandis que Frédéric, non-seulement connaît l'art de marcher en imitant la grenouille, mais il n'y * pas son pareil dans Paris pour jongler avec des assiettes.
La petite Clémentine, qui est bien de son temps, ne s'en est pas cachée l'autre jour :
— Mon amant, disait-elle, a toujours été très-bon pour moi. Il ne me laisse manquer de rien, et me mène au spectacle tous les soirs, mais ce qui m'a surtout attachée à lui, c'est qu'il est ventriloque.
Dans un de ces moments d'abandon auquel n'échappent pas les natures même les plus perverses, une ingénue d'un théâtre démoli nous a avoué que si elle éprouvait encore quelque chose, ce serait pour un homme qui aurait un œil au milieu du front, et qu'elle était devenue incapable de faire des folies si ce n'est pour l'invalide à la tête de bois.
Un auteur très-connu a été toute sa vie criblé de bonnes fortunes. (Pourquoi donc appelle-t-on ces aventures-là des bonnes fortunes ?) Son procédé était bien simple : il avait fait circuler le bruit que pendant que sa mère le portait dans son flanc, elle avait eu follement envie d'une maison de campagne. Le lendemain de sa naissance on constata qu'il avait une ravissante maisonnette dessinée dans le dos. Salon, chambre à coucher, cuisine, rien n'y manquait. Il y avait jusqu'à des volets verts. Et, ce qui prouve combien sont impénétrables les décrets de Providence, à l'âge de sept ans, la maison s'augmenta d'un étage. Toutes les Curieuses voulurent voir les volets verls de notre ami, et quand elles s'apercevaient qu'elles avaient été victime d'une fausse nouvelle, il était trop tard. Or, comme les femmes, même du grand monde,
ne tiennent pas à avouer les gens de lettres, notre confrère continue à parcourir une carrière émaillée de rendez-vous. Ce volume verra malheureusement la fin de ses succès, puisque je viens d'éventer la mèche. S'il en était autrement, ce serait la preuve qu'on ne me lit pas, hypothèse à peu près inadmissible.
Vous le voyez, bonne mère, vous avez tort de vous plaindre de votre visite aux éléphants du Cirque. Yotre fils a maintenant toutes les chances d'être aimé pour ses charmes personnels, et ce soir même, il aurait, j'en suis convaincu, le plus grand succès au premier bal de l'Opéra, qui est le triomphe des faux nez. Il est vrai que la beauté physique joue maintenant un rôle efficace dans les intrigues qui s'y nouent sur Tair delà Polka des Baisers. On m'assure qu'autrefois les femmes allaient au bal de l'Opéra chercher des liaisons sérieuses; elles y vont aujourd'hui tout bonnement pour se faire nourrir. On danse bien plus dans les cabinets particuliers d'alentour que devant l'orchestre de Strauss. Les plus adroites se contentent même d'enfiler une culotte de satin ponceau, et au lieu d'aller manger de la poussière dans la salle de danse, elles se rendent, en sortant de chez elles, tout droit chez Brébant, où elles unissent toujours par rencontrer la truffe de l'amitié.
Elles appellent ce système danser à V anglaise.
La victuaille est si bien devenue le but avoué des nuits d'Opéra, que l'administration des bals s'en est
émue. Elle lit dans l'avenir qu'un moment viendra où, tandis que les restaurants seront pleins, sa salle restera vide, et que les quadrilles finiront par se composer d'une ouvreuse faisant vis-à-vis à deux petits bancs. Un actionnaire, ingénieux, comme la plupart des actionnaires, a proposé, pour forcer la recette, de distribuer dans Paris, à trois mille individus de tout âge, une circulaire écrite à la main, sur le modèle suivant ;
« Mon. gros lapin,
« C'est ce soir le premier bal de l'Opéra. Je tromperai la surveillance de ma famille, et, à une heure du matin, tu me trouveras au foyer, non loin du buffet. Qui je suis? où je t'ai vu? tu le sauras là seulement. J'aurai un domino bleu, et un masque cachera ma rougeur.
« Une femme oui souffre. »
Tout homme se trouvant flatté d'être, une fois
dans sa vie, appelé « mon gros lapin, » peut-être sur
trois mille circulaires, aurait-on rassemblé douze
cents jocrisses de l'amour qui eussent apporté leur»
dix francs. Mais ce procédé antichevaleresque a para
répugnant dans un théâtre où l'on joue tous les soirs
Roland à Roncevaux, et l'administration q, passé
outre.
Quant aux cafés où l'on soupe, ils ne voient dans
les bals de l'Opéra qu'un prétexte à augmenter les
prix de leurs consommations. Je me rappelle m'êtrc égaré un soir dans les fondrières de la chaussée du Maine, et j'y serais peut-être encore si je n'avais aperçu la lumière d'un estaminet dont la devanture portait en toutes lettres :