‹ Les Français de la décadenceChapitre 21 sur 23 · G LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

G LES FRANÇAIS

fardeau vous semblerait trop lourd, nous avons quelqu'un qui se propose à voire place.

Vous verriez comme l'héritier présomptif ai: consulté s'écrierait précipitamment:

— Ce monsieur est trop bon. Le lourd fardeau pouvoir me parait léger comme une plume.

11 est vrai que les flatteurs ont adopté une au formule qui consiste à soutenir que certaines natu sont nées pour le commandement. Mais cellecomme on dit chez Péter's, il ne faudrait plus nous faire. Si j'allais trouver le maréchal Mac-Mahon, que je lui parlasse en ces termes :

— Maréchal, je suis né pour le commandeme veuillez me céder votre gouvernement général l'Algérie.

Je suis convaincu, et vous l'êtes également, que maréchal me prierait d'aller méditer dans des c< trées lointaines sur les vocations manquées. Que maréchal Mac-Mahon se rassure toutefois; je ne i sens pas plus né pour le commandement que po l'obéissance. Je n'ai jamais pu supporter d'être maître quelque part, parce que je n'aime pas J domestiques, cl je consentirais difficilement à i faire domestique, car je n'aime pas les maîtres.

■ D'ailleurs le maître d'aujourd'hui sera peut-êt le domestique de demain. Voyez Soulouque, l'e empereurd'Haïti, dont onannonce l'arrivéeprocliai) en France.

Ce grand vaincu, que j'appellerai l'Abd-el-Kad

des singes, s'était, après sa dernière culbute, retiré à la Jamaïque, avec ses deux fils qu'il aime d'une égale tendresse, quoiqu'ils ne soient pas du même lit, j'allais dire du même cocotier. Aujourd'hui, la révolte des noirs contre la domination anglaise lui fait là-bas une position insupportable. Lui qui craignait tant les conspirations, il a peur maintenant de passer pour un conspirateur. 0 vicissitude ! ô ironie de la destinée! ô interversion de Tordre des facteurs!

Aussi se décide-t-il à venir, comme Thémistocle, s'asseoir à notre foyer. Après avoir tant cherché à imiter la France, c'est bien le moins qu'il emploie ses derniers jours à la visiter. Je suis sûr que ce cousin du roi de Dahomey ne se doute pas de l'immense succès qu'ont eu jadis parmi nous ses ducs de Sucre- Candi et ses princesses de la Frangipane. Nous n'osons pas lui promettre qu'il retrouvera ici un daguerréotype parfaitement exact de son ancien royaume ; mais nous pouvons nous vanter d'avoir aussi nos gentilshommes de carton, et si notre sol ne produit pas de cocotiers, il n'en nourrit pas moins de bien jolis cocos et de très remarquables cocottes.

11 aura, à coup sûr, une très grande vogue à Paris, surtout s'il y fait son entrée dans le costume de marchand de vulnéraire avec lequel le représentent les gravures du temps. 11 y a pour lui un regain de popularité folâtre à recueillir. Peut être trouvera-t-il des Français qui ne demanderont qu'à l'aider à reconquérir ses États. Lorsque, comme le vieux Soulouque,

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on n'a d'autre ressource que de s'établir marchai' de cirage, ou Centrer à l'Hippodrome pour ymarchi devant cinq mille spectateurs, en contrefaisant '. grenouille, à l'instar du prince persan qui, l'anoi dernière, daignait honorer M. Arnault de ses bonté on ne peut rien perdre à tenter un grand cou] k Mieux vaut, dit Machiavel, risquer nne entreprit « folle que de se laisser oublier. »

Pour moi, j'aurais droit au titre de prince, non < la Marmelade, mais de l'Ingratitude, si j'oublîa jamais que Soulouque a été le seul et unique souv rain qui ait jamais voulu me conférer une distinctic honorifique.

G'étaiten 1853; je rédigeais, arec la timidité c jeune âge, la biographie des hommes vivants f Dictionnaire de la conversation, auquel Soulouqi et sa cour, dans le but de s'assimiler notre bea langage, avaient pris plusieurs abonnements.

Au moment où nous arrivions à l'article Haïti, directeur de l'entreprise reçut une lettre du premii ministre de Sa Majesté noire, qui offrait au rédactei chargé d'analyser son règne une décoration quel venait de fonder tout récemment, si l'article éta flatteur pour elle, bien entendu. Or, Bavez-vous con ment était intitulée cette décoration de l'autre cô de l'eau? Elle s'appelait tout simplement la croix < la Légion d'honneur. Elle était rouge et singeait '. noire au point de tromper l'œil de l'orang-outang plus exercé. La seule différence consistait en un pel

liséré noir qui bordait d'un côté le ruban étranger, et encore avait-il été calculé de façon à ce qu'il se confondît avec la couleur de l'habit.

Se voir, étant encore mineur comme le jeune Debrousses, décoré de la Légion d'honneur (d'Haïti), c'était furieusement affriolant, d'autant plus que je serais arrivé facilement au grade de commandeur. D'autre part, Soulouque, qui avait fait couler le sang dans les rues de sa capitale, ne m'était guère sympathique, et je ne pouvais, sans mentir à tous mes instincts, élever cet homme sur le pavois. J'étais fort agité lorsque j'appris qu'avant d'être autorisé à porter cette pseudo-décoration, il fallait déposer soixante francs pour les droits de chancellerie.

A cinquante-cinq francs, j'aurais probablement conclu l'affaire, mais j'avais vingt ans ; c'était le mois du terme, je me dis que peut-être Soulouque ne resterait pas longtemps sur le trône, et qu'après avoir promené ma décoration sur les boulevards, je serais obligé de la supprimer tout à coup, ce qui serait fort humiliant pour moi. Bref, je refusai d'écrire l'article, et les événements onf prouvé que j'avais eu raison, puisque ce puissant monarque, qui avait offert de me décorer, ] jouera peut-être au Châtelet dans la prochaine féerie de Glairville et d'Ernest Blum, et que,]s'il est^mauvais, ce qui arrivera probablement, j'aurai le droit de lui dire des choses désagréables dans les journaux auxquels je collabore.

Il pourra encore, maintenant que la liberté des

voitures est à peu près décrétée, s'installer sur le siège d'un coupé de remise et conduire -ces dames au lac du bois de Boulogne. U est vrai que la seule voiture qu'il ait conduite jusqu'ici, c'est le char de l'État, et qu'il a versé au premier tournant. Cette liberté des voitures, qui est en même temps celle des cochers, va donner une nouvelle utilité à cette compagnie bizarre qui s'est constituée pour assurer contre l'écrasement. Au premier abord, je croyais que c'était le piéton qui s'assurait pour le cas où la roue d'un tilbury viendrait à lui passer sur les deux jambes. Mais des explications qu'on m'a données depuis, il appert que c'est le propriétaire de la voiture qui, moyennant une somme annuelle, fait payer par la Compagnie toutes les indemnités, pensions ou visites de médecins qui peuvent résulter de sa maladresse.

De sorte que, loin d'inviter les gens à veiller sur les incartades de leurs chevaux, cette entreprise est une sorte d'encouragement à la négligence, puisque, quoi qu'il arrive, c'est la Compagnie qui paye.

— Ma foi, se dit malgré lui le cavalier, en lançant son cheval au galop, s'il arrive un accident et qu'il y ait une pension à servir à quelqu'un, ce n'est pas encore moi qui' en souffrirai le plus.

Un êtreavaricieux et perverti pourrait même arriver avenir ce raisonnement infernal :

— Depuis dix ans, je paye régulièrement ma part à la Compagnie, et je n'ai encore écrasé personne. Si

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j'écrasais quelqu'un afin qu'au moins pas été versé en'pure perte ?

Je comprends parfaitement à prêt nombre des accidents de voitures au proportion si respectable.

D'un côté, nous avons les cochet besoin de se préoccuper du présent cas de malheur, la Compagnie se cha tions. D'un autre côté, il y a le passi quelquefois à se précipiter sous les r< de se faire donner une prime par la Ce voyez qu'avec un peu de tenue de toujours par retrouver les comptes el aux sources des choses. C'est ce qu oc cognoscere causas. Je n'en conseille pa louque d'étudier spécialement cette q cas où il se déciderait à entrer chez M

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