‹ Les Français de la décadenceChapitre 20 sur 23 · C LES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

C LES FRANÇAIS

Dejean vient de nous présenter. Je ne l'ai pas encore vu travailler, mais plusieurs personnes m'ont assuré qu'il faisait des choses extraordinaires. Cette expression appliquée à un dompteur ma fort intrigué. La seule chose extraordinaire que puisse faire un éleveur de cette nature, c'est d'être mangé par ses lions. Il y aurait encore un autre élément de succès : ce serait que les lions fussent mangés par le dompteur. En dehors de ces deux résultats, le niveau de l'art dans cette position scabreuse est extrêmement difficile à maintenir. En effet, lorsqu'au bout d'un certain nombre de représentations l'apprivoiseur n'a pas eu un biceps dévoré ou un gras de jambe mâchonné par ses carnivores, le public commence à se demander si les panthères ne sont pas d'anciennes descentes de lit dont on a enlevé la bordure rouge et qu'on a rembourées avec de l'étoupe. Il se demande par contre-coup si les lions ne portent pas de fausses crinières, quelque chose comme des cache-folies ou de vieux cache-peignes provenant de la vente de mademoiselle Ganibillarde. D'autre part quand le roi des animaux, dans un accès de fièvre chaude, déshabille d'un coup de griffe son cornac jusqu'à l'os et lui change subitement sa profession de dompteur en celle d'écorché, les dames poussent des cris de Mélusine et s'indignent que la Préfecture de police autorise ces odieux spectacles. Le dernier mot du domptage consisterait à obtenir d'un lion qu'il se révoltât tous les samedis et qu'il ouvrit à un moment donné ses mâchoires formidables comme

pour engloutir son maître. Celui-ci feindrait d'être effrayé, et, après cinq minute (cinq siècles!) d'une lutte simulée, il finirait par réduire à l'impuissance Tanimal repentant, qui lui demanderait grâce en lui promettant désormais obéissance et soumission.

Malheureusement comme je le disais très bien plus haut, le lion est le roi des animaux, et comme tous les rois, surtout ceux d'aujourd'hui, il est capricieux, sanguinaire et menteur. Le jour où son cuisinier ordinaire lui aurait retranché quoi que ce soit sur les dix livres de viande qui lui tiennent lieu de liste civile, il ne se ferait aucun scrupule, au mépris des traités, d'ouvrir un emprunt dans la partie la plus charnue de M. le directeur.

Nous avons eu déjà un grand nombre de montreurs de bêtes, et il n'en est pas un qui n'ait eu la plus grande peine à se faire prendre au sérieux. De temps en temps, quand nous apprenons, toujours par l'agence Havas, que l'un d'eux a été étranglé par ses pensionnaires, nous nous écrions :

— Tiens ! il paraît que ses animaux étaient vivants!

Et tout retombe dans le silence M. Batty, le nouveau débarqué sera donc tenu, s'il veut nous allumer de faire exécuter aux élèves de son Conservatoire des tours entièrement inédits et tout à fait exceptionnels. Nous ne lui demanderons certainement pas qu'il leur fasse jouer Henriette Maréchal au profit des pauvres; mais s'il pouvait profiter de la prochaine liberté des

voitures pour atteler quelques panthères à des fiacres

de la Compagnie impériale qu'il conduirait à la Daumont sur les boulevards,' je crois qu'il arriverait à se faire remarquer.

Mon Dieu! cette idée n'est pas beaucoup plus excentrique que celle qui a fait vivre pendant longtemps un ancien acteur du Palais-Royal, qui se nommait Michel, et dont le génie appartient à l'histoire. Après avoir reçu, comme comédien, ses huit jours dans tous les théâtres, il avait accepté témérairement un engagement comme clown dans un cirque. Par malheur, ses reins trahirent bientôt son courage, et, obligé de résilier pour cause de lombago, il finit par devenir Cocher de remise. Ce fut l'origine de sa fortune. Il avait connu dans les écuries de Franconi, chez lequel il jouait le serpent du désert, un vieux cheval gastronome qui, après avoir avalé pendant quinze ans sa bouteille de vin tous les soirs, avait été mis à la réforme comme incapable de supporter plus longtemps £a boisson. Pour quelques maravédis il acheta la pauvre bête et l'attela incontinent à sa voiture.

Or, voici quel était son plan : tous les soirs, de minuit à deux heures, il allait rôder avec son coupé dans les rues mal fréquentées qui avoisinen t la barrière Blanche, et quand il apercevait deux amoureux qui marchaient côte h côte en se tenant parla main, il leur offrait un abri dans sm remise. A peine les voyageurs avaient-ils exécuté trois tours de roue, qu'il sifflait gon cheval en faisant claquer sa langue, comme du

temps où Tanimal faisait l'exercice dans la poussière du Cirque. Celui-ci, à ce signal bien connu, se couchait tout de son long sur la voie publique et faisait le mort avec un sang-froid prodigieux. Michel descendait alors de son siège en se frappant le front de ses deux poings fermés, puis il s'agenouillait devant sa bête étendue et poussait des cris de douleur qu'il accompagnait d'exclamations déchirantes:

— Cocotte, criait-il, réponds-moi, est-ce que tu es morte? Ah! mon pauvre cheval! il a un coup de sang ! je suis ruiné... c'était mon gagne pain!... je n'ai plus qu'à me jeter ài'eau.

Le plaisir fait croire au bonheur, a dit Béranger, et, a-t-il ajouté, le bonheur rend l'âme bonne! 11 était bien rare que les deux amoureux qui étaient restés une minute et quart dans la voiture, ne payassent pas l'heure tout entière à ce malheureux qui allait se trouver sans ressources. Quelquefois même on y ajoutait un copieux pourboire. Mais à peine les deux voyageurs avaient-ils tourné le coin de la première rue, que Michel, en faisant reclaquer sa langue d'une façon particulière, replaçait le cheval sur ses pieds. 11 se mettait alors à la recherche d'autres bourgeois à qui il faisait de nouveau payer sa scène de sentiment. Quand il avait ramassé ainsi une somme raisonnable, il entrait dans un restaurant avec son cheval, qui, on ne l'a pas oublié, était gastronome, et l'aurore les retrouvait quelquefois tous les deux, le verre en main, buvant à la bêtise humaine et à l'ex-

ploitation de l'homme par le coupé de rec I j , Si cet audacieux exploiteur a fait fortune, coi

on me Tafûrme, c'est à douter qu'il y a une justic

! ciel, et, comme il n'y en a pas déjà trop sur la ti

j -, il faudrait donc conclure qu'il n'y a de justice i

part. Éloignons cette pensée qui est tout simplei

épouvantable.

Lettre interdite. — Après avoir frisé la politique je la coiffe. — L'honneur militaire et l'honneur civil.

On sait ce qu'il en a coûté à M. Guizot pour être allé à Gand et ce qu'il en coûte aujourd'hui à six étudiants pour être allés à Liège. Si nos jeunes compatriotes s'étaient rendus en Belgique dans le but de vider les armes à la main une querelle particulière, on ne leur eût adressé aucune réprimande. Ils sont allés pour traiter. des questions de politique internationale, et on les raye à toujours de l'Académie de Paris. Un philosophe de l'antiquité a prévu le cas, lorsqu'il a dit que la parole était plus dangereuse que l'épée.

Du reste les appréciations politiques et les combats singuliers offrent ce point de contact qu'ils sont soumis chez nous à une répression extrêmement variable. Fussiez-vous étudiants, si vous allez à Liège déclarer que nous sommes heureux comme il n'a été donné jusqu'ici à aucun peuple de l'être, et que l'expropriation du Luxembourg doit transformer le quartier latin en paradis terrestre, croyez qu'à votre retour en

France vous n'aurez à subir aucune peine disciplinaire. Si vous soutenez la thèse opposée, vous serez :; en revanche, rayé à toujours de Y Académie de Paris

] , Ce mot à toujours m'inquiète : d'abord parce qu'i

j ". est bien sévère et ensuite parce que je ne le crois pai

grammatical. On peut dire à jamais, mais il me sembli qu'on doit dire pour toujours. Ce ne serait pas li première fois que l'Académie française aurait commi une faute de français. Mais quand il s'agit de politique , personne n'est tenu d'être excessivement littéraire.)

i Un vieux professeur du collège Saint-Louis, pré

voyant le grand avenir qui m'était réservé, m'a u 1 jour résumé en ces termes la politique de tous le

âges, de tous les pays et de tous les gouvernements — En 1806, j'ai été en prison trois mois pour avoi dit dans un café que le duc d'Enghien avait été assas sine. En 1817, j'ai été en prison trois autres mois pou avoir dit dans le même café que le duc d'Enghie avait été condamné légalement.

En France, la question du duel est soumise à pe \ près aux mêmes fluctuations et traitée par des procé

dés non moins fantaisistes» Quand ce sont deux jour nalistes qui en viennent aux mains, on les cite ei police correctionnelle, où je n'ai pas besoin d'ajouter n'est-ce pas? que le vainqueur et les témoins ne son .. jamais renvoyés absous. Qnand ce sont deux mili

taires, non seulement on se garde de les inquiéter aprè le combat, mais on offre aux deux adversaires, commi

dans le duel de M. de Lauriston et de M. de Galiffet, une salle de billard afin qu'ils ne s'enrhument pas.

Dans les régiments même, un soldat qui refuse de se battre, quand il y a eu offense, est envoyé pour un temps plus ou moins long à la salle de police.

Si vous demandez à un jurisconsulte d'où proviennent ces différences fondamentales, il vous répondra évidemment en vous opposant « l'honneur militaire. » J'ai souvent entendu prononcer et je ne l'ai jamais compris, ayant toujours pensé qu'il n'y avait ici-bas qu'un seul et unique honneur qui s'appliquait indistinctement-atout le monde. En quoi l'honneur militaire diffère-t-il de l'honneur civil? Le premier est-il châtain clair, tandis que le second est blond cendré? L'honneur a-t-il, comme le journal la Patrie, une édition du matin et une édition du soir ? Si un Français qui porte des épauleltes peut être mis à la salle de police pour avoir refusé de se battre, comment un Français qui porte un habit noir peut-il être condamné à cent francs d'amende pour avoir accepté le combat. 11 est, je le sais, dans l'armée, certaines traditions auxquelles un sentiment d'honneur tout spécial est attaché, le culte du drapeau, par exemple. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir l'uniforme pour suivre un drapeau et même pour être mal vu quand on l'abandonne. Prenez, à ce sujet, des informations auprès de M. Emile Ollivier.

Mais nous avons l'habitude de traiter ces questions là comme les médecins traitent les maladies : avec

des formules toutes faites. Si on se donnait la mission de changer toutes les étiquettes erronées qui sont depuis des années collées sur nos usages, comme sur des bocaux de pharmaciens, on ne tarderait pas à se faire la réputation d'un homme qui sape les sociétés par leurs bases, et quoique je n'aie jamais songé à entrer dans les sapeurs, je n'ai pu m 'empêcher de remarquer que, dans les nombreux discours adressés au roi des Belges, il a été souvent question de la reconnaissance du peuple envers le jeune Léopold II, qui avait accepté avec tant de dévouement le lourd fardeau du pouvoir. J'ai certes de grandes sympathies pour les Belges, et je ne saurais trop féliciter le roi Léopold Ier d'être mort dans son lit. Aujourd'hui, les pays se mesurent non géographiquement, mais moralement. Celui qui possède un homme sur dix est réellement plus grand que celui qui compte tout au plus deux honnêtes gens sur mille; mais, franchement, rien n'est comique comme cette locution adverbiale et monarchique, qui consiste à remercier un monsieur de vouloir bien accepter une position sur laquelle tant de gens jettent à la dérobée des regards de convoitise.

Dire à quelqu'un :

— Voici une jolie couronne en or enrichie de diamants, avec douze ou quinze millions de liste civile. En outre, tout le monde ici sera trop heureux de vous obéir au plus léger signe, et si vous avec un chat, un chien ou un perroquet, on s'empressera autour de lui comme s'il avait aussi le droit de distribuer des

décorations. De plus, on ne vous parlera qu'à la troisième personne, et au lieu de vous dire simplement: Comment vous portez-vous? on vous dira: Gomment Votre Majesté se porte-t-elle? Nous n'ignorons pas tout ce qu'il y a de pénible à toucher quinze millions par an, à porter une couronne enrichie de diamants, et à être entouré d'hommages de toutes sortes ; mais résignez- vous à ce sacrifice ; acceptez ce fardeau, Sire, acceptez-le.

Et quand l'interpellé se hâte de répondre :

— Parbleu ! si j'accepte !

Se confondre en remercîments et lui vouer pour ce beau trait une reconnaissance éternelle, c'esjt, à mon avis, pousser la générosité au delà des limites fixées par l'Evangile. Si le souverain voulait être sincère, voici comment il répondrait à ces expressions de gratitude :

— Je vous dispense de toute reconnaissance. Vous savez très bien que je suis enchanté de monter sur le trône, et que vous m'auriez été profondément désagréables en ne m'offrant pas cette couronne en or enrichie de diamants que vous me priez d accepter avec des larmes dans la voix. Ces choses-là se demandent souvent, mais elles ne se refusent jamais.

11 y a, d'ailleurs, un moyen élémentaire de déterminer la reconnaissance qu'on doit aux monarques pour avoir accepté le lourd fardeau du pouvoir, ce serait de leur dire au moment de leur couronnement:

— Voyez si l'entreprise vôu$ plaît. Au cas où ce

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