‹ Les Français de mon tempsChapitre 10 sur 17 · DE 1/ 11 A 131 TU DE · texte numérisé non relu

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Un baiser de femme qui aurait la saveur du poisson, un poisson qui embaumerait la rose, une rose qui exhalerait un parfum d'oignon, seraient sincèrement en horreur à qui aime l'oignon, la rose, le poisson et les lèvres féminines ; mais dont le sens ne jouit de ces choses qu'à la condition de conserver à chacune son terrain traditionnel.

Par l'habitude, on s'accoutume aux choses les plus étranges et à la privation des plus nécessaires, dans le gouvernement des Etats comme dans la vie privée; et cela est un mal. Mais ceci est un bien : que ces choses, passant alors pour naturelles, plaisent universellement. C'est ainsi que subsistent très longtemps de mauvais régimes politiques.

Et sait-on même si ces régimes sont « mauvais " , puisque la généralité du peuple s'en accommode, La vénalité et l'hérédité des fonctions publiques, sous Tancien régime, furent à coup sûr une institution très bizarre; elle a pourtant conservé aux sujets de la monarchie absolue un minimum d'indépendance : des employés héréditaires ne gouvernent pas comme les agents d'un jour.

L'habitude, en atténuant la douceur des biens et la rigueur des maux, établit entre les riches et les pauvres une certaine justice compensatrice :

elle corrige Tinégalité des conditions. Par elle, les heureux jouissent moins de leurs privilèges, les malheureux souffrent moins de leur dénuement.

Elle agit de même pour chaque être, à ses divers âg.es : si le vieillard n'était pas attaché à l'existence par l'habitude, le soir de sa vie, sans projets ni avenir possible, s'écoulerait dans l'ennui profond que l'on éprouve à écouter, par force, une conversation sur un sujet qui ne vous intéresse pas.

Pour omnipotente qu'elle soit, l'habitude ne supprime pas la volonté; mais la paie de ses efforts en la soulageant. C'est une première récompense de l'homme laborieux ou honnête, que de prendre l'habitude du travail ou de la vertu; par quoi la pratique lui en devient plus aisée. Comme c'est une première punition du vice, pour qui s'y abandonne, que de s'y accoutumer tellement qu'il n'en peut sortir.

Cela est aussi vrai des sociétés que des individus. Qui voit tuer autour de lui tue plus volontiers. Dans les temps troublés, dans les milieux déréglés, on commet plus facilement toutes sortes de méchancetés et d'infamies; parce qu'à être journellement commises elles perdent beaucoup, par l'accoutumance, de leur caractère odieux.

L'homme d'aujourd'hui n'est peut-être pas

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beaucoup moillour, dans le fond, qu'à certaines époques affreuses de l'histoire; mais le manque d'halîitude lui fait repousser comme exorbitants les crimes que conçoit sa pensée.

Dans le domaine intellectuel, autant que dans le moral, l'habitude cristallise la tâche antérieure. " Apprendre » est le fait de la volonté, « savoir » est le fait de l'habitude. Elle seule crée l'action instinctive , seule parfaite, plus rapide, plus adroite, moins pénible que l'action volontaire.

C'est même pour cela que nos capacités sont si limitées; car, si nous ne faisons bien que ce que nous faisons par habitude, usage régulier et répétition journalière, chacun sent que l'on ne peut acquérir cette « habitude » que dans un très petit domaine.

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