CHAPITRE VII
LA FORTUNE ET l'aRGENT
Les Français d anjourd luii sont ])Ius riches que leurs pères; peut-être n'aiment-ils pas davantage l'argent, mais jamais ils n'ont tant haï celui qu'ils n'ont pas.
Le progrès donne aux hommes le goût de l'égalité, tout en accroissant l'inégalité entre les hommes. Ils ont organisé l'égalité théorique, celle que l'on met dans les codes; tandis que l'inégalité pratique, celle que Ton porte avec soi, allait grandissant. De toutes les distinctions qui subsistent, celle de la fortune est la plus évidente, partant la plus odieuse, puisque ceux qui la possèdent n'ont pas à en justifier et que ceux qui la subissent ne peuvent la nier.
Si la masse des citoyens ne parait pas sentir le prix des jouissances nouvelles dont le dix-neuvième siècle l'a dotée, c'est que la « question d'argent» n'est pas une question de jouissance,
Al
mais une question d'ég^alité ; affaire d'amourpropre et non point d'agrément. « Avoir de l'arguent, " .n'est-ce pas, au fond, « avoir plus d'ar- {jent que les autres " . Et comment faire pour que chaque Français ait plus d'ar^jent que les autres ? Peut-être se satisferait-il si personne du moins n'en avait beaucoup plus que lui ? Mais cela encore est impossible ; la construction économique de ce pays s'y oppose. Seulement elle est aussi ignorée du peuple électoral que l'était, il y a cinquante ans , la géographie du centre de l'Afrique.
D'abord nos concitoyens ne se doutent pas de leur richesse. Et comment pourraient-ils l'apprécier? Une aisance universelle ne frappe personne, et le pain blanc à discrétion ne paraît un luxe que pour qui la veille en mangeait du noir et pas toujours à sa faim.
Que trente-neuf millions d'individus dépensent cinquante francs de plus par an, cela se remarquera beaucoup moins que si un particulier acquiert dix millions de rente, et cela représente pourtant deux cents fois plus d'argent.
Pour offrir à tous les habitants de notre république le supplément d'une livre de viande par semaine, il en coûterait un milliard et demi de francs par an, le double du revenu global des millionnaires français.
I Le temps présent se distingue des temps anté- I -rieurs, et par un plus grand bien-être de tous, et
I par une opulence plus grande de quelques-uns.
; Donc cette « opulence » n'est pas prise sur ce
{.«bien-être», elle ne lui fait pas tort. Au con-
î traire, elle y aide, elle le crée. Et ce bien-être
' n'atténue pas cette opulence, il ne l'émiette pas
en d'innombrables atomes ; au contraire, il en est
la source, il la multiplie.
La richesse contemporaine n'est pas assise sur les mêmes bases que l'ancienne. Elle ne consiste pas dans la possession des mêmes choses. D'abord les choses susceptibles de " propriété » ont beaucoup varié et ensuite la manière de les acquérir.
A l'époque où des hommes et des fleuves pouvaient être possédés p7ivénient par un particulier, les champs et les bois ne pouvaient l'être que pendant une petite partie de l'année ou pour une petite portion de leur surface. Le droit en vigueur consacrait leur usage collectif.
Les navires jetés à la côte par la tempête appartenaient légitimement, avec toute leur cargaison, au châtelain du rivage sur lequel ils s'étaient échoués, et le maître d'un domaine était l'héritier unique du bien des étrangers qui décédaient sur son sol. Mais ce maître n'avait pas de droit spécial sur les bêtes sauvages qui s'y rencontraient. La chasse, au moyen âge, était libre pour
tout le momie, et ce ne fut que plus tard, quand le gibier se fit rare, qu'un seul revendiqua le privilège de le tuer.
Les seigneurs fonciers d'aujourd'hui s'indignent contre les perturbateurs de l'ordre social, qui veulent persuader au paysan que le vrai possesseur de la terre c'est le fermier ; les seigneurs fonciers d'il y a cinq cents ans, proposaient au paysan de devenir propriétaire en devenant fermier — par le bail à cens et autres systèmes de tenures. — De fait, il l'est devenu; mais après avoir transformé le guéret, à force de bras, cette génération de paysans-propriétaires n'a point proposé aux générations suivantes un marché analogue, qu'elle eût regardé comme une spoliation.
Au contraire, la « propriété » terrienne, dont les barbares se faisaient une idée si confuse que les Germains n'avaient pas de mot pour la désigner et la confondaient avec 1' « usufruit » , n'a cessé de se fortifier avec la civilisation, en se simplifiant et se précisant de siècle en siècle, jusqu'à nos jours. Loin d'être, sous sa forme actuelle, un vestige du passé qu'on a omis de faire disparaître, c'est une conquête du présent que l'on vient de consolider.
Le titre de u propriétaire » varie en importance, suivant la qualité de celui qui le porte. Il
en est si peu de grands et tant de petits dans notre nation. Deux journaliers, vêtus de même, occupés à la même besogfne, mang^ent pareillement sur leurs g^enoux un morceau de pain et une sardine. L'un est le propriétaire de l'autre ; entre eux ce n'est qu'une particularité sans conséquence de se louer, pour quelques dizaines de francs, la chaumière où ils gîtent.
A l'autre bout de l'échelle, subsistent quelques héritages échappés au morcellement ou constitués à une date récente. Ce ne sont pas des latifundia à la mode de la vieille Rome. Il ne se voit point chez nous de ces « estâtes » britanniques, de ces majorats hongrois ou polonais, dont les titulaires dominent sur un peuple de tenanciers, et jouissent bourgeoisement de superficies plus étendues que celles de certaines principautés allemandes qui ont une cour, un ministère et une politique.
Il n'existe pas cinq personnes, en France, à la tête de 10,000 hectares, tandis que la Hongrie a plus de deux cents magnats dans ce cas. On ne trouverait pas, dans notre pays, plus d'un citoyen ayant 750,000 francs de rente en terres, lorsque la Grande-Bretagne en compte cent soixantequinze dans cette catégorie.
Ce qui reste encore chez nous de domaines que, par comparaison, nous appelons «grands»
appartient en général à la classe aristocratique, chez qui n'est pas aboli le souvenir des temps où la terre était plus qu'un titre au porteur — une dignité, — où la futaie, emblème de force et de durée, était punie comme complice de son maître ; lorsque l'on condamnait les troncs altiers, compagnons d'une race, à être dégradés, « rasés à hauteur d'infamie, » disait la procédure, par la cognée du bourreau, en même temps que la tête du gentilhomme coupable tombait sous la hache.
Nobles parcs et demeures historiques sont toutefois lourds à maintenir sur un pied de luxe. Parmi ces châtelains notables plusieurs sont riches malaisés, harcelés d'hypothèques, chiffrant sans cesse et périssant en détail, avec la tristesse de vivre sous ces lambris et dans ces parterres que l'on sait ne pouvoir conserver longtemps, qu'il faudra vendre et où l'on n'a pas le courage de retrancher une fleur.
Ces gênes superbes, loin d'être inhérentes à notre pays et à notre état social, sont au contraire plus rares en France que dans tel pays monarchique de l'Europe, où la « mésalliance » est impossible. Quel supplice que celui de l'archiduc pauvre, chargé de famille, vivant de privations dans un logis d'apparat, et rognant tantqu'il peut
26Û LES FRANÇAIS DE iMOX TEMPS
sur la nourriture, le bois et la bougie, pour payer les domestiques que l'étiquette lui impose et la clame d'iionneur de sa femme que S. M. l'Empereur et roi ne lui permet pas d économiser !
A cette indig^ence splendide notre aristocratie se soustrait par les mariages; mais en France, où la terre est si ricbe, personne n'est très riche par la terre.
Ainsi que la fortune foncière, la mobilière a changé d'aspect depuis quelques centaines d'années. Le rôle de l'argent fut jadis plus ample qu'on ne croit. Il servit à faire circuler, en les monnayant, une foule de biens qui semblent ne pas se prêter aux transactions manuelles.
Il y eut une féodalité métallique; on affieffa de l'argent; on devint vassal d'un sac de pièces d'or et l'on rendit hommage-lige pour une somme de mille francs. On créa d'innombrables rentes en grains, Iransmissibles et sur lesquelles on spéculait. Les prisonniers de guerre étaient aussi, par les rançons qu'ils représentaient, de précieux billets au porteur, des lettres de change que l'on expédiait à distance. Les droits à indemnités pour meurtres, « excès » , ravissements de virginité, furent des valeurs mobiles que l'on négociait et qui n'ont plus d'analogues dans notre civilisation.
Aux temps modernes les u rentes constituées » reposant sur la personne et les biens d'un débi-
leur, les of^ces vénaux, judiciaires ou financiers, cliar^^es de robe et d'épée, modestes ou grandioses, furent d'autres sortes de biens meubles.
Les conditions matérielles et politiques s'opposèrent longtemps à Texistcnce des grandes fortunes, difficiles à faire, impossibles à conserver. Les idées jalouses de nivellement, qui présidaient aux corporations ouvrières, emprisonnaient en des mailles serrées celui qui prétendait s'enrichir.
Les seules grandes spéculations des derniers siècles se firent dans les finances de l'État. Elles étaient peu édifiantes. " Partisans " et " maltôtiers 1) , fermiers des impôts et banquiers du Trésor, attachés au budget en formation comme à une proie, le rongèrent avec cynisme et profit, d'où le vieux proverbe roulant parmi le vulgaire que " l'argent du roi est sujet à la pince » .
Jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, où le crédit public était encore mal établi, la « grande affaire » , l'affaire lucrative par excellence consistait à négocier les emprunts nationaux. Les gouvernements ne se laissaient plus dépouiller impunément, comme jadis ; mais il y avait encore moyen de les rançonner discrètement et avec mesure.
Le théâtre des spéculations contemporaines a changé et aussi leur caractère. On s'enrichissait
aux temps féodaux par la guerre privée, en ruinant ses voisins ; aux temps modernes, par l'usure publique, en pompant les deniers de TÉtat. On s'enrichit aux temps actuels en enrichissant ses voisins et l'État. L'opération est certainement plus honnête.
Ceux qui visent à l'argent par les seules voies où il puisse désormais être atteint, de l'industrie et du commerce, obéissent à une double loi, qui les contraint de réduire le bénéfice et de multiplier les affaires. Ils ont ainsi plus de difficultés à réussir, et, s'ils réussissent, plus de facilités à édifier de colossales fortunes. Les succès sont à la fois plus rares et plus grands.
Aucun homme, dans le passé, n'a jamais moissonné d'aussi grosses recettes que de nos jours ; cela n'est peut-être pas démocratique, et c'est pourtant dans le pays le plus démocratique — les États-Unis — que l'on signale les exemples les plus extraordinaires ; parce que c'est aussi celui qui, par sa jeunesse et par sa taille, se prêtait aux plus vastes entreprises.
Les privilégiés de l'argent ont, de tout temps, excité l'envie et le respect; mais, n'en déplaise à ceux qui pensent que nous sommes un « siècle d'argent » , l'envie décidément l'emporte aujourd'hui sur le respect, et La Bruyère n'écrirait plus
que « Ton ne saurait tourner en ridicule un homme fort riche, parce que les rieurs seront de son côté » .
A l'égard des millionnaires en vue, le dénigrement est maintenant plus à la mode que l'adulation. Le bon ton est de les dédaigner, comme il était naguère de les rechercher.
Les juifs ayant passé pour monopoliser l'opulence, ce sont eux d'abord qui ont servi de cible; un parti s'est fondé et prospère dont tout le programme consiste à ne les aimer point.
Cette antipathie, à la juger par son titre d' « anti-sémitisme », remonterait au déluge. Quoique nous ne sachions pas exactement, nous autres Européens, de quel fils de Noé nous sommes issus, il est certain, parait-il, que Sem ne fut jamais pour nous qu'un oncle, et que ses descendants directs, en première ligne les enfants d'Israël, doivent être regardés comme les ennemis de notre nation.
Historiquement, l'assertion est contestable. Les siècles passés ne mentionnent aucune persécution des Français par les Hébreux; tandis qu'on y peut noter nombre de spoliations, exils, emprisonnements et supplices, dont les Israélites furent victimes sur le sol français. Leurs meilleurs moments étaient ceux où les rois se bornaient à les mettre en coupe réglée, à les tondre et à les saigner, au lieu de les écorcher et de les pendre.
Les juifs sont très diversement répandus sur le globe : New-York, à lui seul , en possède le triple, et Buda-Peslli le double, de ce que la France entière en contient. Une si petite poignée de gens ne pourrait tarder à se fondre dans la masse de la population, à moins qu'on ne les repousse énergiquement. Â.ussi Tantisémitisme est-il le seul moyen vraiment efficace de conserver la race juive dans sa pureté.
Religieusement, en tant que chrétiens, nous avons avec les juifs des liens vénérables et indissolubles. Leur Dieu est notre Dieu, leur livre est notre livre, leurs prophètes sont nos prophètes; ils ont été avant nous la famille élue, dépositaire des traditions et des promesses, et, comme eux, nous sommes devenus, par la foi, enfants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Le Christ, humainement, est de leur sang et, si c'est par les mains des juifs que Jésus a été crucifié, c'est par la bouche des juifs qu il a été prêché tout d'abord ; ce sont des juifs qui ont été les disciples de sa doctrine, comme ils avaient été les témoins de sa vie et les auditeurs de sa parole et, les premiers, ils ont, en témoignage, versé leur sang pour elle.
Aussi, dans la primitive Église, les juifs avaientils, sur les " gentils " que nous sommes, une prééminence dont ils étaient fiers ; délicate
matière à discussion entre saint Pierre et saint Paul, où ce dernier fit prévaloir l'égalité des fidèles, sans distinction d'origine.
Mais Paul en prend occasion pour rappeler aux incirconcis que, s'il a plu à Dieu de greffer notre rameau chrétien sur l'olivier franc du judaïsme, et de faire passer en ce rameau la sève du tronc principal, frappé par lui de stérilité, il demeure toujours loisible au Seigneur de rendre à cette souche originelle sa vigueur et fécondité ancienne.
Et comme il ne convient pas à des chrétiens d'être plus « antisémites" que l'apôtre Paul, nous devons regarder les juifs comme des frères aines, tombés dans l'erreur, toujours susceptibles d'en sortir, et que notre devoir est d'amener par la persuasion, non parles injures, à la connaissance de la vérité.
Quelques personnes professent un antisémitisme rétrospectif qui surprend. Le bon frère capucin, qui promène aux environs de Jérusalem les pèlerins des lieux saints, leur montrait, dans une excursion aux rives du Jourdain, sur les confins du désert, le sommet du mont ÎNébo où Moïse mourut sans pouvoir pénétrer dans la Terre promise. — « Oh ! fit remarquer un touriste, Moïse dut se consoler assez facilement de n'y point entrer, lorsqu'il vit le sol ingrat et pierreux
et le pays si peu engageant qui l'attendait. -) — « Heu, heu, répondit le frère convers, pour des juifs c'était bien assez bon. »
L'ostracisme de Yindex, pour les confessions religieuses auxquelles il n'appartient pas, est absolu. Et le plus curieux est que Yindex n appartient lui-même à aucune confession. Pour le moment, il protège notre culte et confond tous les autres dans une égale horreur. — A qui lui demande si M. Un Tel est juif, il répond : .' Je ne sais pas s'il est juif; mais eji tout cas il est protestant. "
Bornons-nous à protester contre l'intolérance, disent les sages, ne l'imitons pas.
On sn veut aux juifs enrichis de leur vanité et arrogance ; elle est toute pareille à celle des autres parvenus d'hier et d aujourd hui. Turcaret n'a ni Dieu, ni date, ni lieu qui le distingue.
Quant aux juifs qui veulent parvenir, la bassesse d àme qu'on leur impute est commune à beaucoup de solliciteurs ; les moralistes classiques abondent sur ce chapitre. Ce trait serait-il plus accusé chez l'Israélite, il ne faudrait pas trop s'en étonner ni lui en vouloir. Nous en sommes responsables. Un long abaissement, une humiliation héréditaire, changent le caractère d'une race. Les Levantins, Grecs d'Asic-Mineure, chrétiens
courbés SOUS la servitude ottomane, sont devenus faux, souples et vils. A vivre esclave, on prend les défauts de l'esclave.
Il V a quelque contradiction à blâmer les juifs de faire bande à part, de ne s'allier qu'entre eux, lorsqu'on repousse leur prétention de sunir aux chrétiens par le lien conjugal. A en jug^er par le nombre des mariages contractés dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle, nous voyons les plus notables d'entre les Israélites heureux et fiers d'avoir travaillé toute leur vie, pour enrichir des familles chrétiennes, d'illustration moderne ou antique, où leurs héritières sont entrées, et où elles se montrent d'ailleurs aussi sincères dans leur foi nouvelle, et aussi dignes de leur nouveau nom que pouvaient être, il y a cent cinquante ans, les filles de fermiers-généraux, devenues épouses de grands seigneurs, qui curent des tabourets à Versailles.
Aux juifs encore on fait un crime de pulluler dans les métiers de bourse et de banque, dans le commerce de l'argent.
Pourquoi ce peuple hébreu, répandu sur le monde, s'était-il attaché à cette branche de négoce plutôt qu'à toute autre, comme les indigènes de certaines de nos provinces se spécialisent dans des professions déterminées; comme
les Limousins se font maçons et les Auvergnats chaudronniers? Simplement peut-être parce que les prohibitions religieuses, en écartant jadis les catholiques des opérations financières, avaient ouvert aux observateurs de la loi mosaïque ce champ d'activité, délaissé par tous, et qu'ils ont dès lors persisté, par un phénomène d'atavisme, à creuser le même sillon que leurs pères.
A dire vrai, ils n'y sont point cantonnés; il se voit des juifs dans toutes les professions libérales : avocats, médecins ou professeurs. Il s'en voit dans toutes les carrières, dans celles même où il y a plus d'honneur que de profit à recueillir, dans l'armée, dans la magistrature, dans l'université.
On les rencontre dans la littérature d'imagination et les arts plastiques; dans l'assyriologie, l'hellénisme, la philologie, l'économie politique ; dans la physique, la chimie, et dans toutes les avenues de la science. Beaucoup y sont pauvres et ont, comme les autres savants, si peu souci du lucre, qu'ils dédaignent de prendre brevet pour leurs découvertes. Ils se contentent de les entourer de soins paternels, durant cette enfance ing^rate, obscure, où végète toute invention jusqu'à ce qu'elle atteigne ce qu'on pourrait nommer sa « puberté » ; le moment où elle entre en pleine possession de ses organes, où la science qui l'a
enfantée, qui Ta fait vivre, la voit assez forte pour l'abaudouner à l'industrie, qui en vivra.
A côté des juifs voyants, il en est de minables, qui sont légion; il en est d'inscrits au bureau de bienfaisance et qui ne se voient pas.
Dans la finance, les juifs ne tiennent nullement ni comme effectif, ni comme importance, la place que leur assigne la lég^ende.Surles soixante agents de change près la Bourse parisienne, ils sont quatre ; sur les quinze régents de la Banque, ils sont un ; tandis que , sur les deux cent cinquante membres de l'Institut , ils sont douze.
Mais au dix-neuvième siècle, en Europe, il arriva que Grésus, l'homme d'or, fut un juif. Toute fortune pâlit devant la sienne et celle de ses enfants : « Monsieur Alfred » à Paris ; » Monsieur Raphaël" à Londres; car leurs prénoms, comme les rois, suffirent à les désigner.
Le peuple, lui, ne connaît pas, n'a jamais vu Grésus. Il ne sait s'il vit ou s'il est mort, et si ses biens se sont morcelés et ce qu'il faut penser de sa mystérieuse puissance ; mais comme « Grésus " symbolise, concrète, personnifie l'idée de richesse, et que Grésus est juif, pour le peuple tout juif est un banquier millionnaire et tout archi-riche est un juif.
Sur le toit de l'omnibus, un ouvrier interrompt la lecture de son journal pour dire à son camarade : " Ce duc de Montpensier qui vient de mourir, parait qu'il laisse 50 millions. — Ah! ces juifs ! II répond l'autre, en hochant la tête.
Cependant la profession de prêteur, qui passait pour la plus lucrative, est maintenant l'une des moins favorisées. Les chances de gain y sont très réduites, les risques de perte demeurentindéfinis. Le » veau d'or » , idéalement, a toujours son autel ; pratiquement, les prêtres attachés au service de cette idole, les banquiers, ont grand'peinc à lui trouver de la pâture ; encore, depuis la baisse du taux de l'intérêt et de l'escompte, ne mange-t-elle pas toujours à sa faim.
Il s'est créé des boîtes à milliards, où les parcelles d'épargne condensées, puis mobilisées en lingots redoutables, ont fait reculer Crésus. Et le progrès de la libre concurrence a réalisé ce prodige : que le capital aujourd'hui s'aventure et peine volontairement, presque pour le seul profit du public.
Ces « établissements de crédit » sont tous en mains chrétiennes ; le plus considérable, celui qui sert aux autres de modèle, a pour fondateur un génie financier, qui ne sait ce que c'est qu' il antisémitisme » , mais qui prouve, par son exemple, que rien n'empêche un catholique de
révolutionner le marché de l'arguent et de le gouverner en maître.
S'il ne se crée plus, en France, de grosses fortunes dans la banque, il continue par d'autres voies de s'en élever de fort imposantes.
Leurs possesseurs, c'est Ghanut, le grand métallurgiste, qui exporte ses machines dans le monde entier; c'est Rouvel, qui tire de ses creusets soixante tonnes de fonte à l'heure; c'est Darlot, qui bobine en rouleaux cent cinquante mille kilos de papier par jour; c'est Mourlon, qui baptise a vin de Champagne " trois millions de bouteilles par an; c'est Bouvier, qui broie du chocolat; Jal et Foresty, qui raffinent du sucre; Gantel, qui distille de l'eau-de-vie, et dix autres, qui confectionnent des chaussures, des biscuits, des huiles, des parfums et des casseroles.
C'est Blériot et son rival Molicaut, créateurs des grands bazars où se vend tout ce qui peut meubler et vêtir; c'est Torin, qui fournit tout ce qui sert à la nourriture; c'est Duparquet, qui parvient à nous éclairer pratiquement au gaz ; Lhomme, l'entrepreneur, qui nous loge dans les maisons bâties par lui en bordure des avenues qu'il apercées; Parisel, qui s'entremet pour nous céder à crédit ce que nous ne saurions payer comptant.
Pas un de ceux-là, remarquons-le, n'est Juif;
tous sont de nationalité française et de religion... commerciale ou industrielle.
Gomment et pourquoi ont-ils réussi, plutôt que d'autres, à recueillir chaque année plusieurs millions de bénéfices? La plupart avaient débuté sans argent, ou avec fort peu de chose; preuve que l'argent n'est pas indispensable au succès. Aussi bien de gros capitalistes se sont-ils essayés dans des entreprises analogues à celles que je viens de citer. Ils ont succombé et leurs capitaux se sont évanouis.
L'intelligence ou l'application au travail manquaient-elles à ces derniers? Nullement ! Les élus, les gagnants, optimistes indulgents au temps présent comme le temps présent l'a été pour eux, insinuent que la richesse vient du travail et de l'intelligence. C'est une formule d'école à laquelle nul ne croit. Par le travail, on économise de quoi subsister. Les grands et extraordinaires succès d'argent viennent du hasard, tout simplement.
Ce petit déballeur rêvait, en ouvrant boutique de nouveautés, de se retirer au seuil de la vieillesse avec quinze mille livres de rente ; une forme inédite de costume lui conquit la vogue et il s'annexa des rues entières. Ce jeune ingénieur tire d'une substance vulgaire l'acide sulfurique, jusqu'alors onéreux, dont le bon marché transforme
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plusieurs industries. Vn clerc de notaire anglais, en trouvant le moyen de déphosphorer le minerai de fer, enrichit du même coup toute une région de l'Europe.
La chance se plaît parfois à visiter les simples ou à seconder les pirates.
Ce nigaud de Blanchard eut, en ses jeunes ans, le bonheur de faire part à deux avec Cabassol, auquel il prêta le contenu du bas de laine de sa mère. 11 eut le bon sens de laisser son prodigieux associé manœuvrer à sa guise et se vit porté tout doucement à l'extrême opulence. Avec elle, lui est venu l'amour des beaux-arts — en trois ans, il se monta une galerie de tableaux chers — et aussi le g^oùt de la libéralité. Habitué à la publicité des grandes mises en vente, il ne fait point mystère à sa main droite de ce que donne sa main g^auche. Les journaux, à l'entrée de chaque hiver, impriment indiscrètement la liste de ses charités et font ressortir la noblesse du total.
Planeur a ses ridicules, comme Blanchard, mais son passé n'est point aussi net. Il y eut, dans son élévation, des rencontres qui ne furent pas innocentes, des vilenies trop lucratives ; on lui reproche des victimes. Le succès a purifié et luimême et ses opérations, qui rendent maintenant vingt fois plus de services qu'elles n'ont pu faire
de tort naguère. Malheureusement il est resté antipathique et il est devenu prétentieux. Il finira dans la peau d'un honnête homme et le public ne le croira point tel.
Gavarin n'a pas été bien inspiré, lorsqu'en certaine heure de désarroi il aumôna une grosse somme pour qu'on ne révélât pas qu'il était un voleur. Ce joueur si fin se trouve ainsi avoir fourni lui-même la preuve écrasante qu'il devait indubitablement être un voleur, puisqu'il donnait tant d'argent pour qu'on ne l'accusât pas de l'être.
Les gouvernements ayant renoncé à exploiter eux-mêmes, dans les « loteries » , l'amour de leurs peuples pour le jeu, Rochoux afferma le privilège de satisfaire cette passion et la géra décemment, en père de famille, suivant des tarifs modérés. Il mourut en laissant des coffres pleins — parce que son monopole avait été fructueux — et une mémoire discutée — parce que la morale ambiante était devenue sévère. Pourtant les actions de sa ferme ayant décuplé, il ne semble pas qu'on la dédaigne.
A côté des fortunes nées en France, il s'en voit chez nous d'exotiques, dont les possesseurs viennent sous notre ciel clément jouir en paix du fruit de leurs expéditions diverses.
Ils ont extrait de l'or, les uns des entrailles de la terre; les autres des caisses, mal défendues, d'États qui se laissent piller impunément, comme il s'en trouve encore beaucoup dans les deux hémisphères.
Ces sources ne sont pas près de tarir; les trois quarts du globe sont inertes ou en enfance. Il s'y verra longtemps de belles aventures d'argent, pareilles à celles des contes de fées, tantôt pures, tantôt louches. Leurs héros, exceptionnels et cosmopolites, ne nous font pas tort et nous ne perdons rien à les hospitaliser sur notre sol.
Mais nos parvenus indigènes sont infiniment précieux; ce sont des hommes inestimables. Ils nous rendent les plus grands services, et nous profitons de leurs revers autant que de leurs succès; car, si l'un réussit, cent échouent.
Il est advenu, au dernier siècle, qu'un travailleur plus hardi, ou plus habile, plus « chanceux " surtout que les autres, a embauché un grand nombre d'autres travailleurs. Au lieu d'un compagnon et d'un « apprentif » , il en a pris cent ou mille et a fondé peu à peu ce qu'on nomme une " usine » .
Chaque patron nouveau a calculé son prix de vente de manière à gagner sur son prix de revient, ainsi que fait le plus modeste savetier qui ravaude des chaussures. Et comme il produit une grosse
quantité de marchandises, que chacune se compose partie de matière et partie de travail, et qu'il est impossible de dire si son bénéfice porte sur la première ou sur le second, il semble gagner uniquement sur le travail qu'il achète et revend avec profit.
C'est proprement en quoi on l'accuse de « s'engraisser des sueurs du peuple » , de ce peuple dont il est issu. Ceux qu'il appelait hier « ses camarades " , « ses confrères )> , il les appelle aujourd'hui " son personnel » ou « ses ouvriers M .
11 est doue arrivé que, taudis que la société politique se nivelait, que l'on abolissait les privilèges et que, châtelains, clergé possessionné, magistrats et propriétaires disparaissaient dans la foule, la société économique se hiérarchisait, se féodalisait. Bien qu'il n'ait aucune supériorité légale, aucun droit officiel, l'homme qui commande à beaucoup d'autres, qui leur donne du pain en leur donnant de la besogne; qui, ce faisant, s'enrichit, accroît ses moyens de production, perfectionne son outillage et défie la concurrence ; cet homme devient, ou semble devenir, inexpugnable derrière ses marteaux-pilons, ses broches à filer, ses turbines ou ses comptoirs, comme le haut justicier du treizième siècle à l'abri de ses fossés et de son donjon.
Ce patron moderne exerce pratiquement un pouvoir étendu.
C'est un « grand » , c'est un « noble » , eut-on dit naguère, puisque c'est un « fort » . Est-ce un nouveau partage des hommes qui commence? Qui de nous va tomber en a villenage " ? Et voilà le premier degré de l'évolution.
Mais voici le second : ce « grand industriel » , ù la tête de son usine, n'est solide qu'en apparence. Comme le seigneur d'autrefois, un plus fort a raison de lui, le chasse de sa demeure, s'en empare ou la détruit. Et cela le plus simplement du monde : un autre fabricant se contente d'un bénéfice moindre, le premier doit aussitôt réduire son gain dans la même proportion. D'un autre côté, ses ouvriers réclament des suppléments de salaire. Or, mille ouvriers, répartis chez cinq cents maîtres, ne sont que poussière devant leurs cinq cents patrons ; employés chez un seul, ils discutent avec lui d'égal à égal.
Si ce patron cède, son profit disparaît peutêtre; il fera, selon le langage commercial, des « affaires blanches » . S'il ne cède pas, la fabrique s'arrête, les commandes iront ailleurs. Mieux vaut plier sous l'orage.
En attendant le retour du beau temps survient un troisième fabricant qui, lui, a su abaisser son prix de revient par la découverte d'un nouveau
procédé ou d'une nouvelle substance. Celui-là peut réduire son prix de vente jusqu'à un niveau où les anciens ne peuvent pas le suivre. Il faut transformer le mécanisme et l'usine tout entière, si par hasard il s'agit d'un produit que l'on va obtenir avec des matières ou des méthodes absolument dissemblables des précédentes : car la science invente sans cesse des routes nouvelles pour atteindre un même but.
Ces grandes exploitations, si solidement assises que le public se les figure volontiers garnies d'un revenu naturel à chaque automne, comme aux rosiers chaque printemps poussent des roses, ne subsistent au contraire que par l'ingéniosité constante de ceux qui les dirigent. Ces riches passent leur vie pauvres; ils ne sont riches qu'en apparence; ils sèment plus qu'ils ne récoltent. A mesure qu'ils gagnent l'argent, ils le remettent dans leur entreprise ; c'est uniquement de cette épargne que l'institution tire son revenu.
Impossible de s'arrêter une heure. Produire sans trêve, jeter dans la circulation des marchandises de plus en plus abondantes, dont labondance fait le bon marché et qui pénétrent ainsi dans des couches humaines où elles étaient naguère inconnues, telle semble être la loi bienfaisante à laquelle nul ne peut se soustraire. — « Ce n'est pas moi qui mène mes affaires, ce sont
mes affaires qui me mènent » , dit rAméricain qui passe aujourdhui pour le plus riche citoyen de l'univers.
Faute d'avoir employé à temps la majeure partie de leurs bénéfices à l'accroissement du capital, beaucoup d'industriels ont végété et, lorsqu'ils se sont aperçus de leur faute, il était trop tard. Chaque année voit ainsi disparaître des vaincus, naguère artisans ou précurseurs du mouvement qui les a emportés. Ils ont laissé dans nos produits actuels leur bourse et aussi leur vie, un peu de leur rime. Qui donc toutefois songerait à les plaindre?
N'avaient-ils pas, sur leur route aussi, semé des ruines? Petits banquiers, petits marchands, petits artisans, petits transporteurs, combien avaient disparu, broyés par des forces implacables et fatales!
Partout même aspect : humbles manufactures qui s'effacent; organismes plus puissants qui surnagent, mais à la condition de multiplier leurs risques en multipliant leur puissance. 11 faut s'approvisionner de plus en plus près de la source, créer même sa source d'approvisionnement. De sorte qu'une matière que l'ancien industriel appelait u première " n'est, pour le nouveau, qu'une étape de sa production.
282 LES tRANÇAÎS Ï)E MON TEMpS
Le fabricant a tenu bon ; il a su rester à flot, il prétendait marcher seul et avait toujours repoussé Tassociation sous quelque forme que ce fût. — « Je ne crois, disait-il avec scepticisme, qu'aux ententes que l'on fait à un. « Cependant ses capitaux, ses épargnes n'ont pas suffi; il a dû recourir -à la société anonyme, se laisser embrigader dans le « trust » ou le « cartel » .
La marge des gains, comparée au total des "ventes, devient si étroite que l'erreur d'un instant suffit à les faire évanouir. L'aléa devient si grand, la tension d'esprit si forte, que les fondateurs de machines pareilles sont incités, par prudence, à passer la main à une collectivité. Dès lors, le patron n'est plus qu'un « directeur » , un délégué des actionnaires. C'est le second terme de l'évolution.
Nos fils verront le troisième et dernier : ces entreprises, qui grandissent par la force des choses, et, par la force des choses, se morcellent et se transforment en administrations impersonnelles, s estiment heureuses lorsqu elles peuvent servir au capital la portion congrue qu'il espère.
Car " l'odieux capital » n'attend pas que ses adversaires lui fassent un mauvais parti. De luimême, il se mortifie et fait pénitence, pressé d'un côté par des syndicats ouvriers et, de l'autre, par des coopératives d'acheteurs. Et l'on
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Voit le profit de plus en plus mince, disputé avec acharnement par tous ceux qui concourent à la formation des prix de revient et de vente, luttant âprcment à qui arrachera un lambeau de la somme.
Tel sera le terme final de l'évolution : la société en masse travaillant, produisant, consommant ; une sorte de collectivisme si l'on veut, mais pacifique et volontaire, non point ohligaioire comme le collectivisme utopique. Le monde moderne accomplit sa transformation lentement, atome par atome, insoucieux de qui s'efforce de le retenir en arrière, comme de qui le voudrait pousser en avant.
C'est le rayonnement de quelques succès inouïs qui lance sur ces pistes fameuses des milliers d'êtres solidement charpentés pour les batailles épiques de l'or. Laissons-leur ce mirag-e et cachons à leurs yeux les écueils où la plupart se briseront; de peur qu'ils ne s'ankylosent prudemment, aussitôt leur vivre assuré, dans un faste stérile.
Ces poursuivants de fortune ne feront, pour la plupart, aucune fortune; quelques-uns, à moitié hauteur, retomberont lourdement. Favoris du destin, une poi^juée de richissimes mourront aux sommets et passeront comme des météores.
Hommes nouveaux, ils n'avaient pas eu d'ancêtres; très peu ont une postérité; tellement ce privilège d'argent est précaire et bref, presque j viager. ^
Mais qu'ils fassent ou qu'ils manquent leur fortune, ou qu'ils la perdent après l'avoir faite, ils font la nôtre, celle du peuple, dont peut-être -J ils ne se souciaient guère, et qui profite de ces efforts, de cette fièvre, dans son bien-être et ses salaires accrus.
L'une portant, ou mieux poussant l'autre, production et consommation grandissent de concert, mais ne marchent point toujours du même pas. Et selon que la première ou la seconde s'attarde, des crises surviennent, provoquées tantôt par la cherté extrême, tantôt par l'extrême abondance. Pour paralyser ces crises ou les prévenir, des alliances se nouent, des groupements se forment entre syndicats. Ils se croient, on les croit, tout puissants; et l'on crie sus à l'accaparement, on les veut entraver ou proscrire. A quoi bon ?
Ces colosses bâtissent les tours de Babel de la spéculation. Un rien suffit à les confondre, ils espéraient former des compagnies d'assurances sur le gain, s'affranchir des risques redoutables, en les pesant et les classant dans leurs cartons, où ils deviendraient sans danger par leur nombre même, leur division, leur équilibre. Ils se flat-
talent d'élaborer un vaccin contre le Hasard.
Mais le dieu Hasard, capricieux et rebelle, ne cesse d'en faire à sa volonté. Les hommes du vingtième siècle ne parviendront pas à le domestiquer, à l'apprivoiser, en surprenant ses secrets, comme ces autres forces de la nature, naguère indomptées, que les hommes du dix-neuvième siècle ont su réduire en esclavage. Le conflit des intérêts s'y oppose.
Il demeure aussi aigu que dans le passé. Excès, déceptions, péripéties sont les mêmes, dans ces luttes gigantesques où l'or coule à flots, que dans les duels livrés jadis pour une obole.
Le travailleur, esclave hier, libre aujourd'hui, demain despote peut-être, prétend dicter ses lois, et le consommateur, plus puissant qu'eux tous, parce qu'étant plus nombreux il est plus riche, a, lui aussi, ses grèves silencieuses et incoercibles. Lie prix des choses n'obéit à personne, il ne se laisse point asservir.
La ploutocratie, impossible sur le terrain économique, nous menace-t-elle dans le domaine politique?
Depuis trois siècles déjà, il se fait moins de choses par la force ; il s'en fait davantage par l'argent ou par la plume. Ce n'est pas nécessairement un progrès, puisqu'il [y a de méchantes bourses
et de méchants écrits, comme il v a de bonnes épées. C'est moins encore un recul; les ruines deviennent moins sanglantes, moins injustes sinon moins cruelles, moins inutiles à la communauté .
Mais y a-t-il, pour le pays légal, un « danger de l'Argent »? Et le gouvernement tend-il à passer, des mains du manieur d'hommes, aux mains du manieur d'affaires?
L'influence de l'Argent sur les hommes d'État n'est pas toujours fâcheuse pour les peuples. Même elle est bienfaisante lorsque, faute de pouvoir convaincre un coquin ou un sot, on l'achète. Convertir des sauvages par 1 octroi d'une veste neuve, est-ce un crime en climat de suffrage universel?
Ceux qui, par leur argent, semblent régner sur les « intérêts » parce qu'ils possèdent les voies de communication, les principaux métaux et comestibles, et qui semblent régner sur les » idées w , parce qu'ils possèdent les journaux, passent pour tenir à leur dévotion les agents ostensibles du pouvoir et les représentants officiels de l'opinion. En réalité, ils travaillent eux-mêmes, les premiers, en vue des intérêts, et dans le sens des idées de la masse populaire..., parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement
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La vénalité existe présentement en des monarchies autocratiques ou parlementaires et en des républiques démocratiques et l'on ne saurait dire où elle sévit davantage. Pourtant son rôle est entravé chez les nations libres, instruites et riches, par ce seul fait qu'il y faudrait payer trop souvent, trop de gens et trop cher.
Dans notre État français, la ploutocratie ne semble point à craindre ; nous serions plutôt enclins à la » ploutophobie » .
Non seulement V « argent-domination w , mais aussi r » argent-vanité, " tient moins de place aujourd'hui que sous l'ancien régime. Pour les élus de la fortune, l'inimitié actuelle du peuple n'est pas si redoutable que le gibet ou la confiscation des rois; elle leur permet de jouir de l'opulence à huis-clos, mais non point de la faire éclater au dehors et d'éblouir la rue de leur splendeur.
Le luxueux étalage d'antan, qui pénétrait de respect le populaire, collé aux auvents des boutiques pour laisser passer le carrosse des grands, offusquerait la foule, aujourd'hui où le piéton ne sesauve plus devant la voiture, où toute voiture* se gare pour faire place au tramway, ce carrosse du peuple. La pompe extérieure, démodée, est devenue ridicule, peut-être parce qu'elle serait dangereuse,
La puissance pécuniaire a-t-elle grandi, dans le monde, de rabaissement des autres puissances, aristocratiques et sacerdotales, de l'effacement des personnages politiques aussi, désormais sans prestige? N'oublions pas que, si le sac d'écus était jadis contrebalancé par les parchemins, l'argent acquérait aisément les prérogatives de la naissance et multipliait ainsi sa valeur propre par celle de la noblesse, qu'il y joignait.
De son côté la noblesse, celle de cour surtout, se montrait accueillante pour l'argent qui, de tout temps, est partie constitutive, et peut-être la plus indispensable, du « grand seigneur » . Un riche de petite extraction trompera plus facilement sur la modestie de son origine qu'un pauvre de grande naissance ne fera illusion sur l'exiguïté de son revenu.
De nos jours, où la science généalogique est en baisse, les millions, quelle qu'en soit l'origine, font reluire les noms obscurcis que l'on frotte sur eux; ils leur rendent vie et force. Tandis que de beaux titres, dans la médiocrité, s'étiolent et perdent leur lustre.
La richesse, si elle est moins respectée par le peuple, est prisée davantage par l'aristocratie. On avait envié le sort de Glotilde Tapinot, l'aînée des filles du grand constructeur, lorsqu'elle épousa le duc de Contras; au contraire, lorsque la cadette,
Adélaïde Tapinot, accorda sa main au prince d'Anlibes, on envia le sort du prince. Tel fut le chemin parcouru dans les dernières années du défunt siècle.
Quand Tarrière-petit-fils du tailleur de Louis XVI, le très riche Maclou, plus connu comme « comte de Beauvoisin » , se maria avec une fille pauvre de l'illustre maison de Mercœur, ce fut elle qui passa pour faire un beau mariage, et le monde admira le désintéressement de son fiancé .
Mais de ce que le besoin et Fimportance de l'argent aient grandi, aux yeux d'une noblesse dépouillée de privilèges, il ne s'ensuit pas que la fortune donne, autant que jadis, une autorité sociale.
Elle ne donne que des jouissances, et encore d'une étendue et dans un ordre assez restreints, puisque le riche ne peut ni se rajeunir s'il est vieux, ni se guérir s'il est malade, ni s'embellir s'il est laid, ni s'éviter les infirmités ou les accidents; qu'il ne peut acquérir ni la gloire, ni l'amour, ni accroître ses appétits ou ses ambitions, puisque le désir s'émousse et se détruit par là même qu'il se satisfait.
Si bien que l'hyperopulence aboutit, pour qui la possède, au souverain mépris de l'argent; la richesse lui devient de nul prix, non qu'il la dédaigne, mais il ne la « sent " plus.
Est-ce un avantage ou un inconvénient, pour la valeur morale ou intellectuelle de l'individu, que de naîtrepauvre?«QuandDieu veut perdre une fourmi, il lui donne des ailes » , dit un proverbe arabe.
Cependant, l'argent confère l'indépendance — mais c'est aussi la suprême indépendance que de mépriser l'argent — seulement, il faut déjà une vraie supériorité pour se passer de celle de l'argent.
A qui la possède en naissant, une grande fortune enlève l'obligation de l'effort, le contact avec le peuple, la pénétration du dessous des choses, l'apprentissage du cœur humain qu'il n est pas contraint d'épier, pour s'en servir. Dénué d'expérience, il demeure enfant et naïf; il traverse le monde sans le connaître.
Pour contre-balancer cette ignorance de faveur et ouvrir les yeux de ce prédestiné-aveugle, il faut au riche une intelligence rare, qui lui fasse deviner la théorie de la vie, dont les nécessités journalières ne lui révèlent pas la pratique. Il n'y a que l'ambition qui sauve ces sortes de gens de l'incapacité; mais l'ambition leur est plus difficile qu'à d'autres, parce qu'ils sont portés à être si satisfaits de ce qu'ils sont, qu'ils ne conçoivent pas que l'on puisse vouloir être davantage. De là une vanité béate et nulle ardeur.
Cependant, il est bon de naître sûr de sa vie, de ne pas courir après ce dont les autres ont
besoin. — " H faut avoir de l'argent, le manque d'argent abaisse les caractères » , disait un homme d'État qui en savait quelque chose. C'est au fond la question, toujours débattue, du mérite comparé des régimes égalitaire et hiérarchique.
L'aristocrate, d'argent ou de caste, placé au sommet, ne peut plus guère monter. Sa vue est plus dégagée d'intérêt personnel. Son âme est plus haute, quand elle est haute et née aux grandes choses. Il n'est pas obligé d'atermoyer, d'entrer en des compromissions qui affaiblissent, dénaturent ou énervent ses projets. Il « peut » beaucoup par lui-même, et il peut très jeune; ce qui est important, parce que trop d'expérience dégrade le vouloir comme une vieille maison s'effrite avec les années.