CHAPITRE X
Il est triste pour Fliomme de craindre la mort, plus triste encore de la souhaiter, et presque impossible de ne pas être dans l'un de ces états sans tomber aussitôt dans l'autre.
I L'homme devrait donc être triste, s'il était Isage ; mais heureusement il est fou. Si l'homme était sage, considérant le peu qu'est la vie et combien courte, combien le succès en tout est rare, imparfait ou tardif et combien c'est augmenter ses causes de tristesse et de dégoût que de tenter et vouloir quoi que ce soit, il ne formerait aucun dessein et se bornerait à satisfaire étroitement son besoin présent, comme une bête.
Seulement cette sagesse est entièrement con-
/iraire à la marche du monde. Les bêtes ont cette
1 sagesse-là et sont restées toujours dans l'état où
les témoignages primitifs nous rapportent qu'elles
étaient il v a des milliers d'années; les hommes,
au contraire, sont fous, et c'est par leur folie quef le monde marche.
Ils se préoccupent et se tourmentent; à tous les maux inévitables qui les environnent et les pressent ils en ajoutent d'autres et s'en voient satisfaits, parce qu'ils s'imaginent tirer de ces maux passagers un peu plus de joie. Cependant ils ne consomment pas plus de joie que leurs pères. Mais ils espèrent toujours accroître leur dose et tout ce qu'on nomme " progrès )> vient de là. La folie est donc nécessaire et, si l'homme était sage, l'humanité ne serait pas sortie de la plus grossière sauvagerie.
La « lutte pour la vie » est l'expression moderne d'une idée très ancienne. Pour être habillée de neuf et parfois exprimée en anglais, elle n'offre pas un sens plus étendu. « S'avancer " , « se pousser » , « parvenir » , termes aussi vieux que la langue, avaient jadis la même signification.
Je ne parle pas des neuf dixièmes de la population, chez qui la lutte pour la vie n'est que la lutte pour le pain, assaisonné d'un peu plus ou moins de confitures; mais de ceux qui veulent, suivant le dit courant, » faire leur chemin » , qui partent en conquête, à l'heure de la vingtième année, et chez qui la lutte pour le gîte, le vivre et le vêtement, se complique d'aspirations vers la richesse, la puissance ou la renommée.
La jeunesse a une sorte de foi dans la vie qui ne se remplace pas. Bien qu'il n'y ait sur la terre ni optimistes ni pessimistes absolus — les uns et les autres, par des motifs opposés, aboutiraient à un résultat identique : l'inaction — les jeunes gens, quand ils se disent pessimistes, le sont toujours moins qu'ils ne pensent, et les vieillards, même quand ils se croient optimistes, le sont toujours moins qu'ils ne disent.
La lutte pour la vie n'est guère plus générale dans la France contemporaine que dans la France d'hier. Elle a peut-être revêtu d'autres formes; à peine est-elle plus âpre; seulement elle laisse plus de déceptions, parce que l'esprit d'égalité exaspère davantage les vaincus.
" Arriver " était naguère la chance que l'on ^espérait; ne point arriver était le sort com.mun que l'on prévoyait. Aujourd'hui <■ arriver » est un droit que l'on revendique ; ne point arriver est une injustice contre laquelle on proteste.
Les hommes, dans la vie, sont comme la foule pressée devant un spectacle dans la rue, où chacun peine soit pour s'avancer au premier rang, soit pour s'y maintenir. Celui que le hasard place en ce premier rang de la foule, s'il ne veille pas à le conserver, mais qu'il soit comme une pâte molle, glisse peu à peu au second rang, puis au
troisième et se trouve enfin au dernier; ses voisins n'avant cessé de se pousser lentement devant lui.
Si, au contraire, placé au dernier rang il joue adroitement des coudes, s'appuyant, pressant d'une façon douce et continue sur celui de ses voisins qui lui semble le plus débonnaire; s'excusant si une pression trop forte a décelé son manège, mais reprenant et continuant ce mouvement insensible, qui semble l'effet d'un poids plutôt que d'une poussée, il finit par passer le bras, l'épaule : le corps suit; le voilà en avant d'un rang. Parfois il est arrêté plus longtemps; un gaillard solide, brutal, implacable, barre la route ; un finaud devine son intention et s'interpose. Il lui fauttâter d'un autre côté, attendre un remous favoraWe; néanmoins il avance.
Cette constance dans l'effort, c'est la " volonté » . Elle se double de la « hardiesse » , de la tactique offensive.
Telle par exemple est 1' « affirmation » , qui offre des avantages péremptoires. Sa puissance repose sur ce qu'il est naturel à l'homme de croire ce qu'il lit, ce qu'il entend. La défiance, l'esprit critique n'agit qu'en seconde ligne et, chez la plupart des êtres, il n'agit pas. Plus l'affirmation est formelle, plus elle en impose; on n'ose s'inscrire en faux contre une parole qui, formulée
avec tant d'assurance, doit avoir quelque fondement.
Il est très remarquable, dans la conversation, que celui qui " tranche » tout d'abord ne saurait être contredit, su?' le même ton, sans impolitesse. En parlant le premier comme il a fait, il n'était suspect de vouloir blesser personne; il prenait possession d'un terrain inoccupé. Maintenant qu'il l'occupe, par l'opinion qu'il a émise, il faut l'en déloger et l'on ne le saurait faire, sans quelque mesure, sous peine de grossièreté.
Les prétentions longtemps soutenues finissent par paraître justifiées; les conviés ont d'autant plus de raison de choisir les premières places, au banquet de la vie, et de s'y installer d'autorité, que c'est la plus sûre manière de les obtenir et même d'en sembler dignes. Beaucoup diminuent d'un second degré dans l'estime des hommes, parce qu'ils en ont descendu un premier de leur propre mouvement. La modestie n'est bonne qu'en apparence et à titre de rouerie supplémentaire.
La confiance en soi est la première des vertus terrestres : on a dit à celui-ci qu il était médiocre, il l'a cru et, par là, se rabaissant en son propre sens, il est devenu plus médiocre encore.
Mais volonté, hardiesse et confiance en soi ne
donnent point le succès, non pas même à ceux qui possèdent, par aventure, autant de talent que d'ambition.
Quoi de plus certain que ceci : l'homme sait, il sent qu'il est libre; il croit pouvoir se déterminer à son Qvé. Mais sa liberté consiste surtout dans l'idée qu'il s'en forme, car c'est à peine s'il en use. Il faut tenir compte du tempérament, de la complexion morale, des penchants : le généreux ne peut s'empêcher de donner, ni l'avare d'entasser; l'un trouve bonheur à remuer et l'autre même bonheur à demeurer tranquille ; 1' " effort » est aussi naturel à celui-ci qu'il est pénible à celui-là.
Beaucoup traitent la vie comme un débiteur insolvable dont on tire ce qu'on peut, et dont on se déclare volontiers content si l'on en a tiré quelque chose.
Chez ceux qui possèdent le don de la volonté, combien n'est-elle pas oppressée, resserrée par le milieu et les circonstances! Quel rôle modeste a joué l'effort personnel dans la vie de ceux mêmes où il a joué le plus grand rôle?
La part de leur raison, de leur volonté, pour! grande soit-elle et imployable, est petite dans leur/ destinée en comparaison de la part du hasard.^
Laissons aux jeunes gens la belle folie de croire qu'ils régleront leur vie suivant leur rêve, pour qu'ils ne se croisent point les bras en attendant la vieillesse et la mort. Cependant, le hasard se jouera d'eux et continuera de mener les choses à sa guise. Heureux ou malheureux, nous le savons tous, dans le secret de notre âme, par notre propre sort; nous le voyons, en dehors de nous, par le spectacle des événements dans l'histoire.
S'il est vrai que « tout chemin mène à Rome " , le plus sûr, le plus court est encore le chemin de P»ome et, s'il est vrai que le hasard domine le monde, il favorise plus volontiers ceux qui se mettent en posture de profiter de ses caprices; mais il ne se laisse point maîtriser.
Il fait perdre la bataille au général qui, logiquement, devait la gagner; il refuse au navigateur vieilli sur les flots la découverte notable dont il glorifie le marin novice; il met dans la main de l'industriel la substance, le procédé, le moteur, qui va le conduire subitement à la ruine ou à l'opulence; il fait conclure au commerçant le marché avantageux ou funeste et concevoir au financier la spéculation, désastreuse ou magnifique, par quoi l'un et l'autre deviendront un objet de risée ou d'envie.
A l'ingénieur, au chimiste, il indique le détail inaperçu, la combinaison inusitée, par où un
mécanisme devient pratique et une expérience féconde. Et ce n'est pas seulement dans l'atelier de l'inventeur, dans le laboratoire du savant, dans les bureaux du banquier ou sous la tente du capitaine, qu'il règne dcspotiquement, c'est partout.
Il conseille au solliciteur la démarclie qui décide de son avenir, dicte à l'auteur le cboix du sujet qui constituera les trois quarts de son mérite et met sur le chemin de l'avocat la cause qui fera connaître son nom. Il inspire au politique indécis l'abstention ou l'audace, lui suggère le bon ou le mauvais parti, le contraint malgré lui au silence qui va le sauver, ou lui inspire la parole éloquente et fatale, que chacun admire et qui va le perdre.
Nous, hommes, qui n'avons sur toutes choses, même sur celles où nous bandons notre application la plus ardente, que des connaissances imparfaites et superficielles ; qui ne pouvons répondre que de nous; qui ne pouvons prévoir les contrecoups des événements ni augurer l'avenir, nous édifions patiemment nos petits projets, qui sont sages peut-être au moment où nous les faisons et au point de vue où nous nous plaçons; mais lui, le Hasard, maître de tout et de tous, il brouille à sa fantaisie nos calculs.
Il agit en dehors et à côté de nous, sur le monde
qui nous environne, en notre faveur ou à notre détriment. Il suscite des concurrences qui barrent la route, ou déblaie le terrain par des morts inattendues; de sorte que celui qui touchait au but en est rudement arraché et que cet autre, qui courait à l'abîme, se voit mollement porté vers le succès.
Il agit par le choix de Tépoque et des circonstances, au milieu desquelles il nous place; de façon que les mêmes facultés intellectuelles, les mêmes vices ou les mêmes vertus, les mêmes avantages et désavantages de naissance ou de complexion. tantôt paralysent, par leur anachronisme, celui qui les possède, et tantôt le multiplient par leur opportunité.
Que d'existences ainsi illustrées par des conjonctures favorables ou sacrifiées, étouffées par d'écrasants voisinages, comme les fleurs dans un parterre ou les arbres dans une futaie. Combien ont été privés de leur part de joie, de leur journée de soleil, par un détail tout fortuit! Venu vingt ans plus tôt ou plus tard, le grand homme qui a rempli le monde de sa personne eût vécu à demi ignoré dans un emploi modeste.
Henri IV eût-il jamais régné sur la France si, au lieu de Mayenne, il avait eu F'rançois de Guise pour adversaire? Si Richelieu n'avait pas été en
relations avec Tavocat Barbin, qui lui voulait du bien, il n'aurait jamais eu la confiance de Marie de Médicis, qui le mit en valeur et le poussa près de son fils. Si Mazarin eût été un moins bel homme, son génie politique eût été de peu de poids pour se maintenir auprès d'Anne d'Autriche; et Golbert n'aurait jamais réformé nos finances si Fouquetne l'avait pas eu pour factotum. Que fùt-il advenu des armées de la Révolution, si elles avaient eu à combattre le Frédéric II de la guerre de Sept ans? La Prusse vaincue en 1866 à Sadowa par la faute des chefs militaires, Bismarck s'écroulait sous l'animadversion générale avec le renom d'un présomptueux frivole. Les historiens se bornent à écrire l'histoire, qui vit du fait accompli; aussi bien est-ce un jeu trop facile et un peu niais de la refaire; mais comme il est instructif!
On y voit le Hasard, après avoir presque tout donné à certains, couronner son œuvre en leur: donnant par surcroît l'admiration des hommes. Car la foule admire ceux qui, nés dans une peau de bonheur, ont été comblés des chances heureuses. Elle ajoute à leur propre mérite et leur fait don et hommage de tout ce qui a fait, autour d'eux, leur élévation, et ils ont cette chance suprême de passer pour les auteurs habiles et uniques de leur fortune.
3'tO LES FRANÇAIS DE MON TEMPS
Pour les chrétiens, il n'y a point de « hasard » et ce que nous nommons ainsi n'existe pas; c'est le dessein caché de la Providence. Mais comme l'on comprend les païens qui, doutant un peu du pouvoir de Zeus, avaient inventé ce dieu supérieur et mystérieux qui ne motive point ses arrêts : le Destin !
Si l'hqmme était une créature tout à fait supérieure, s'il était tout âme, s'il pensait et voyait le néant des choses, il serait pris d'un tel dégoût de vivre qu'il n'aurait plus le courage de la vie. Heureusement il est à moitié corps, et par là médiocre, et sa médiocrité l'aide à vivre, d'une part en l'empêchant de voir l'absence d'intérêt de tout, d'autre part en lui suggérant mille passions et besoins divers qui le distraient.
On frémit en supposant l'homme sur le globe sans faim, ni soif, ni sommeil, sans soucis d'honneurs ou de volupté, en un mot sans aucun besoin à satisfaire, sans aucun désir à réaliser, sans aucune chimère à poursuivre, n'ayant plus ainsi d'autre distraction que de se creuser la tête en regardant ses jours s'enfuir et la mort s'approcher. Il ne l'attendrait pas : l'ennui le chasserait préma:turément de ce monde, tandis que l'appétit de ces multiples besoins l'y retient et l'amuse.
LA LUTTE l'OUIl LA VIE 34l
Encore n'est-ce que pour les privilégiés! Pour que la masse soumise à la loi étroite du travail, contrainte de vendre sa vie pour avoir de quoi vivre, se décide à continuer sa tâche désolante, il a été indispensable que l'attachement bestial à h» vie fût le premier de nos sentiments. Autrement, le monde se dépeuplerait; il n'y aurait presque personne qui consentirait à demeurer sur la terre. Mais la fable du bûcheron est toujours vraie : l'homme qui délibère avec lui-même s'il n'en finira pas avec la vie est pris d'une angoisse extrême quand il voit la mort.
Il est bon de plier son journal et d'ouvrir un dictionnaire historique pour se donner la notion du temps, ou un atlas pour se donner la notion de l'espace. Regardez ce lac méditerranéen auquel les anciens bornaient l'univers, et nous rions des anciens! Notre Europe, tout entière, qu'est-elle par rapport au reste du globe? On rira de nous dans mille ans.
Chaque seconde sur la terre, chaque minute en France, deux hommes s'en vont, deux arrivent. Le monde où nous sommes est fait pour la mort; il ne pourrait subsister sans elle. Qu'arriverait-il si les générations ne passaient pas? Quel encombrement sur la planète? Il faudrait bien vite arrêter les entrées, si les sorties ne venaient faire de la place.
sa LES ËfiANÇAiS DÉ MON TEMPS
L'homme est donc construit en vue de la mort. Né faible et stupide, il doit tout apprendre avec peine, à marcher, à parler, puisa écrire, à penser; tandis qu'il souffre pour avoir des dents, puis pour les perdre. Constitué adulte, prétend-il alors jouir de son àme, la développer par vni effort continu? Il ne demeure que très peu d'années en cet état.
Bien vite ses facultés cessent de croître et tôt après diminuent. Il perd ses dons créateurs, sa foi dans l'avenir. 11 peut compter le nombre maximum des heures qui lui restent, combien de fois il verra verdir les arbres. Aussi bien son physique s'affaiblit; ses cheveux tombent, sa vue baisse, son ouïe s'endurcit. 11 s'ankylose, ses organes fonctionnent moins bien, les infirmités l'accablent.
Et si le malheureux ne meurt pas, de sorte qu'il n'y ait pas sujet de l'enterrer encore, puisqu'il continue de respirer, de manger et de dormir, il n'est plus qu'une chose, il retourne à l'imbécillité. Il ne sert plus à personne, ni à luimême. 11 a trop vécu et il n'a vécu pourtant que si peu d'années.
Pauvres éphémères! Nous avons peine à concevoir les insectes d'été qui font tenir en deux heures leur jeunesse, leurs appétits et leur déclin ; pourtant nous sommes comme eux.
Dès le milieu de sou âge, cet homme, qui a si peu de passé, ne vit plus que dans le passé. Il ne peut plus regarder devant lui, mais seulement en arrière. C'est avec le passé que sont ses liens. L'élasticité de la sensation et du sentiment, qui lui semblait hier presque infinie , il en est désormais incapable. Ses goûts ne peuvent plus varier.
Dès avant la vieillesse, la mémoire, dit-on, | devient un cimetière, tant on a vu mourir autour de soi. Mais ce qu'on a vu mourir le plus, ce sont les illusions : la joie était eu nous, dans la volonté de vivre. Peu à peu se déposent dans l'àme de profondes rancœurs, entassées, successives, la lie, le levain amer qu'apporte et laisse le temps. La fibre sensible se fatigue, elle devient moins accueillante.
De ces souhaits de la jeunesse, presque aucun ne s'est réalisé et la petite route parcourue est jonchée des cadavres de nos espérances mortes.
On dit que le plus grand bonheur est de n'être tourmenté d'aucun désir; je ne sais, car beaucoup souffrent de ne rien souhaiter. Pour être heureux, en tout cas, par l'absence de désirs, il faut que ce sentiment soit tellement naturel que l'on n'en ait pas conscience, et cela n'est presque
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à la portée de personne. Le philosophe qui " borne ses désirs » , par volonté, réflexion et sagesse, est un résigné; ce n'est pas un heureux.
Le désir suppose la privation de la jouissance et cependant il n'y a pas de jouissance sans désir. Ce qui fait que toutes les jouissances sont courtes, parce qu'elles disparaissent par leur seule durée. L'habitude atténue le charme des biens, plus vite que la rigueur des maux.
Toutes nos jouissances sont d'ailleurs conventionnelles ou du moins comparatives. Qu'est-ce qu'un bruit agréable ou désagréable, une bonne ou une mauvaise odeur, une bonne ou une mauvaise nourriture, une belle ou une laide chose? De simples opinions sans doute, car tout cela varie suivant les temps et les lieux. On dit d'une rose artificielle, parfaitement imitée, qu'elle a l'air naturel, et d'une rose naturelle^ parfaitement faite, qu'elle a l'air artificiel.
Tout n'est que par comparaison. Les enfants ne souffrent pas de leur débilité parce qu'ils n'en ont pas connaissance; mais les vieillards en souffrent parce qu'ils se souviennent de la force qu'ils ont perdue.
Qu'est-ce qu'une « infirmité » ? Simplement une conformation différente des autres. Si tous
les hommes sans exception étaient bossus, boitaient, n'avaient qu'un bras ou qu'un œil, ce ne serait pas être « infirme " que d'être ainsi, ce serait naturel. Avoir une " bonne vue » , c'est voir par exemple à cent pas; pourquoi non à mille pas, comme avec une bonne jumelle? Dès lors, voir à trente pas, c'est avoir une vue médiocre et à dix pas une mauvaise vue; mais, en soi, il n'y a rien de malheureux à ne point voir à dix pas et il n'est guère supportable de ne point distinguer nettement à plus de cent pas; de sorte que les meilleurs yeux humains valent moins que de grossiers verres.
Nous sommes entourés, sur cette planète, d'animaux dont les sens et les facultés sont inférieures ou supérieures aux nôtres; mais nous ne plaignons pas les j)remiers et nous n'envions pas les seconds, parce qu'ils, ne sont pas de notre espèce.
" Princes de la création " , nous le sommes par lintelligence, mais non par les aptitudes physiques. Nous ne possédons ni la force du lion, ni l'odorat du chien, ni les yeux du pigeon, ni l'agilité du chat, ni les capacités génésiques du coq. Nous sommes incapables de nous promener librement sous les eaux comme les poissons, ou dans les airs comme les oiseaux. Il ne vient à personne 1 idée de s'en affliger.
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Et dans l'ordre intellectuel, n'est-ce pas pitié de ne savoir rien sans 1 apprendre et d'apprendre si lentement et par conséquent si peu que les savants et les habiles, parmi nous, ont seulement quelque teinture d'une certaine petite chose; les uns pouvant résoudre un problème, les autres peindre un tableau, ceux-là commandant une armée et ceux-ci lisant de vieilles langues. Mais quel d'entre eux saurait faire tout cela et en outre bâtir une maison, diriger un bateau, inventer une machine et jouer delà flûte?
Si la majorité du genre humain avait conscience de son imbécillité, elle serait inconsolable. L'amour-propre individuel nous préserve de ce malheur. Le progrès moderne n'a rien innové à cet égard. Les hommes de ce siècle continuent à ne pas souffrir de la modicité de leur esprit; ils continuent d'accepter sans révolte les tortures de leur cœur et les douleurs de leur corps. Ils ne s'étonnent pas que 1 invention des chemins de fer, ou la création du papier de bois, n'apportent aucune consolation efficace à qui devient aveugle ou perd une femme aimée.
Mais, dans l'ordre matériel, en révolutionnant les conditions de la vie, les découvertes scientifiques ont trop donné pour qu'on ne leur demande pas davantage. . Ouvriers de la douzième heure,
pour qui s'est allégé le poids de l'antique et universelle misère, nous protestons contre une destinée que les ouvriers des heures matinales eussent rêvée à peine; eux, qui ne murmuraient pas contre leur infortune, qui ne murmurent point encore, dans ces trois quarts du globe où l'homme est loin de pouvoir se repaître comme une vache dans un bon pré.
Le fellah, le moujick, le paria, le bédouin, le nègre ou le peau-rouge ne se connaissent pas misérables; aussi ne le sont-ils pas. Au contraire, il semble que le Français actuel, depuis qu'il est vêtu, s'aperçoit de sa nudité; la boisson dont est rempli son verre lui révèle la soif, et la notion de ce qu il possède engendre chez lui le sentiment de la privation.
11 se connaît tout à coup misérable; il l'est par conséquent, comme on a dit, puisque c'est être misérable que de se connaître tel. Est-ce donc 1 ultime résultat de la civilisation que de faner les fleurs en nos mains, à mesure qu'elle nous les donne à cueillir, et de nous prodiguer des pains qui se clianfjent en pierres?
Torturée depuis quatre-vingts ans par la Science qui lui vole ses secrets un à un, la ISaiure se laisse enfin approcher et se résigne aux assauts qu on lui livre. Pratiquement il en est résulté que le
travailleur manuel jouit d'un bien-être moitié plus grand que celui de ses aïeux immédiats. Mais les bienfaits de la civilisation présente ont eu le sort réservé à beaucoup de bienfaits : ils n'ont engendré que lingratltude.
Jamais ce peuple que nous sommes na été matériellement aussi heureux, et jamais il ne s'est cru plus à plaindre ; ses doléances ont grandi avec son bien-être et, à mesure que sa condition devenait meilleure, il la jugeait pire. La caractéristique de ce siècle, favorisé entre tous, est d'être mécontent de lui-même; parce qu'il suscite plus d'appétits qu'il n'en assouvit, et que les tristesses imaginaires ne sont pas les moins poignantes. Misère de comparaison, les plaintes contem- , poraines n'ont pas d'autre origine. La lutte pour • la vie, ce n est pas 1 effort pour obtenir plus de jouissance, mais pour en obtenir autant que ceux qui en ont davantage. La diversité des conditions subsiste; elle semble insupportable à lame inquiète de notre démocratie, tandis que les cervelles en friche des serfs féodaux ne concevaient point d'autre monde et que, même sous l'ancien régime, lorsque le respect immobilier des âges antérieurs s'évaporait lentement, la plèbe des « chers et bien-amés " sujets avait encore le pri- \ ilège de ne point voir la hiérarchie d aisance qui s'étageait au-dessus de sa tête.
La masse du vingtième siècle supporterait plus volontiers l'égalité, dans une misère stagnante, que 1 inégalité dans im croissant bien-être. Ses réclamations proviennent non pas de ce qu'elle manque du nécessaire, mais de ce que des citoyens acquièrent ou conservent du superflu.
A ces regrets, nul remède. Il n'y serait pas donné satisfaction, lors même que l'organisme du monde futur se perfectionnerait encore cent fois plus qu il n'a fait jusqu'ici. La richesse consiste dans la possession, non delà chose belle ou bonne, mais de la chose chère, c'est-à-dire de la chose rare; or, M. de La Palisse eût observé qu'il est impossible qu'un objet puisse être, à la fois, très rare et néanmoins possédé par tout le monde.
L'industrie, le commerce, s'appliquent sans cesse à mettre à la portée de tous des objets dont le mérite et l'attrait principal étaient d'être malaisément accessibles par leur valeur. Mais, lorsque chacun a constaté que 1' « article " rare est partout, nulle part aussitôt on ne le veut plus avoir et il tombe dans le mépris.
11 y aura toujours des gros lots dans la loterie humaine; il faut cela pour provoquer des mises au jeu, comme il faut des prix pour les collégiens et des timbales au sommet des mâts de cocagne. L'on persistera d'ailleurs, parmi les porteurs de numéros non gagnants, à protester contre Thon-
nêteté du tirage. Ceux qui affirment au peuple qu il est spolié ne savent pas, hélas! à quel point on les croira.
Toutefois, les gémissements les plus forts ne cesseront de venir de ceux qui n'ont pas pris de billets à la loterie, c'est-à-dire des paresseux et des incapables. Ces insurgés perpétuels ont profité pourtant, ainsi que les autres, de Teffort commun, de la marche du temps dans lequel ils ont la bonne fortune de vivre. Ils récoltent, tout en maugréant, les fruits des arbres qu ils n'ont point plantés.
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