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CHAPITRE III

CE qu'il reste de christianisme en FRANCE

Je lisais un discours adressé au chef de l'Etat par le doyen des évêques français, au nom de ses confrères dans l'épiscopat; il se termine par ces paroles : » Enfin nous pouvons dire que le désordre est à son comble et que la reli(jion s'en va tout à fait perdue, s'il n'y est apporté un prompt remède. »

Qui formule ces doléances et à qui parle-t-on ainsi? Cette harangue date du treizième siècle; le texte en est rapporté par Joinville et c'est au roi saint Louis que le clergé de l'époque se plaignait en ces termes.

Tout n'allait donc pas au mieux dans le passé. L'Eglise française est peut-être aujourd'hui plus fondée à se plaindre qu'il y a six siècles ; mais, quoi qu'en pensent ses adversaires et même ses défenseurs, elle n'a point vieilli; elle se transforme seulement et les révolutions passent sans l'affaiblir.

Les efforts tentés de nos jours contre son prosélytisme prouvent la vitalité de la foi, et leur modération relative prou\ c les progrès de l'esprit reli(jieux, que Ton n'ose heurter de front ni trop fort.

Il y eut naguère des gens qui disaient a croire » , bien qu'au fond ils ne crussent point. Il en est beaucoup aujourd'hui qui se vantent de n'avoir point de foi ; mais il leur en reste plus qu'ils n'osent se l'avouer. Les ennemis du catholicisme en sont plus près qu'ils ne pensent et ses adeptes les plus sincères le pratiquent beaucoup moins qu'ils ne disent.

Si l'homme était logique, les croyants iraient au mysticisme et à la sainteté ; les incroyants iraient au matérialisme et à l'immoralité. Mais ils se placent tous en un moyen terme : gardant de la loi religieuse, même lorsqu'ils disent n'en rien garder, ce qui leur paraît indispensable à la marche de la société, et laissant de cette loi, même lorsqu'ils affirment n'en rien abandonner, ce qui paraît inconciliable avec leur propre commodité.

La pratique des vertus chrétiennes est si difficile : on s'humilie devant Dieu ; on confesse son néant, son iniquité et ses misères; on s'humilie et, intérieurement, on se loue soi-même de si

bien savoir s'humilier et l'on éprouve de l'orgueil d'une humilité si parfaite.

D'ailleurs on ne se croit pas dans le fond aussi petit, aussi misérable et aussi pécheur que l'on se dit être; on a la secrète conviction que l'on outre un peu la dose, et le plus piquant est que tout ce que l'on pense de soi, en croyant se ravaler trop bas, n'est aucunement exagéré, que l'on n'est pas meilleur que cela.

Tel un homme qui croirait faire sa caricature el qui ferait son portrait, sans le savoir.

Pour le peuple des " libres penseurs " , le catholicisme demeure malgré tout la religion u nationale 1) . Son empreinte est sur eux ineffacée; bien mieux, sa substance est tout entière dans leur âme et, autant que dans leurs idées, elle survit dans leur langage, dans leur vie extérieure. Les dates de l'année sont ses dates; les seules fêtes que l'on chôme sont ses fêtes. Les athées sollicitent une " croix " d'honneur, et les socialistes, partisans de la Commune, vont porter une couronne sur la tombe des fédérés, le jour des Morts.

Notre pays est plein de « voltairiens « satisfaits d'avoir des épouses pratiquantes, et qui seraient fâchés qu'elles ne fussent point telles; il abonde en prolétaires anticléricaux qui s'habillent de neuf à l'occasion de la première communion de

leurs enfants et déclarent, à Tissiic de la cérémonie, que a c'est bien là le plus beau jour de leur vie » . Notre bourf^coisie fourmille de pieux sceptiques qui, livrant à 1' n erreur « ce qu'ils ont de plus cber, font élever leurs filles dans des couvents et recommandent à l'aumônier du lycée, où leurs fils sont internes, de veiller à ce qu'ils s'approchent exactement des sacrements dont euxmêmes se rient.

Dans ces têtes chauves de rayons, d'où le troupeau des croyances antiques semblent s'enfuir effaré, s'agitent sans cesse des questions religieuses. On en parle avec chaleur, on se passionne pour ou contre elles, et le Parlement consacre des sessions entières à légiférer sur les moines, bien que les ordres monastiques aient été solennellement abolis il y a plus de cent ans. Voilà qui est de bon augure pour les disciples de l'Évangile.

« Nous sommes chrétiens, écrivait Montaigne, au même titre que nous sommes Périgourdins ou Allemans;... nous nous sommes rencontrés au pays où cette religion était en usage. » Cette remarque, moins vraie qu'au temps de Montaigne, l'est encore beaucoup. Il y en a fort peu, parmi nos concitoyens, qui aient acquis ou perdu leur foi par une conviction réfléchie : les croyants

naïfs d'autrefois ont été remplacés par les naïfs incroyants d'anjourcrhui.

Les uns ne savaient pas plus pourquoi ils croyaient que les autres ne savent pourquoi ils ne croient pas.

La propag^ation du christianisme a débuté par des millions de conversions que Ton peut appeler " impulsives » : des juifs d'abord, des esclaves romains qui haïssaient leurs maîtres, des barbares qui suivaient leurs chefs. Puis vinrent les schismes, les hérésies, acceptées par des masses populaires, également en bloc; ce qui n'indique pas chez elles des opinions très solides.

On devint successivement catholique, protestant ou orthodoxe, et l'on changea de religion comme le prince voulut et comme on changeait de prince , dans un temps où la domination laïque changeait souvent. Combien de populations religieuses, en Asie, en Europe, en France même, ne le sont encore que par habitude! Combien peu pourraient dire les raisons de leur foi!

Il est arrivé que les plus intelligentes, les plus cultivées, ont été les premières à vouloir s'en rendre compte, et, faute d'y parvenir, sont devenues incrédules les premières. De sorte que, pour le moment, c'est dans les pays avancés que la religion semble en baisse. D'où cette conclusion,

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facile à tirer, que, lorsqu'une nation s'instruit, elle se « déchristianise » .

Ce n'est là pourtant qu'un état transitoire : les peuples passent, de la foi d'ig^norance et de routine, à la foi d'intelligence et de volonté. Les évolutions de la conscience humaine étant très lentes, celle-ci durera plusieurs siècles sans doute ; mais, pour le spectateur désintéressé, il ne parait pas que l'Église du Christ soit en voie de déclin. Elle se métamorphose au contraire avantageusement, dans ses parties accessoires et contingentes^, et se vivifie.

Le catholicisme, en France, depuis la chute de l'ancien régime, a perdu, a gardé, a conquis.

Il a perdu la domination matérielle, le bras séculier. Il ne mène plus l'Etat et n'a plus de place dans l'Etat. Il a perdu des foules; ses temples, en mille endroits, sont déserts. Il est mal vu du pouvoir nouveau, pour avoir été longtemps inféodé aux pouvoirs anciens.

Il a gardé les femmes et, par les femmes, les enfants, la perpétuité, le foyer domestique; il a gardé la tradition du culte, les principaux actes de la vie, qui étaient imprégnés de lui et qu'il continue de présider, de bénir ou d'accompagner. Il a gardé surtout la morale publique, sa morale religieuse que le législateur a laïcisée et versée presque entière dans les codes, mais qui

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ne vaut que par les racines et par les sanctions de l'Evangile.

Sa foi, en d'autres époques, avait fait recevoir et dominer sa morale; sa morale aujourd'hui soutient et conserve sa foi, mais toutes deux sont bien inséparables.

Enfin l'Église a fait des conquêtes : elle s'est conquise elle-même ; elle s'est ressaisie, toute libre et spirituelle. Sa discipline, sa hiérarchie, sont devenues très fortes, les mœurs de son clergé très pures, parce qu'elle n'est plus envahie de sujets indignes. Comme elle regarde davantage le ciel, elle le fait mieux voir. Sa foi, disparue en tant que dogme « officiel " , redevenue simple adhésion de la raison, domine mieux la raison. Elle a gagné une élite de trempe affinée, des individus qui valent des foules.

Ce sont de grands symptômes de solidité; car les religions qui tombent se maintiennent d'ordinaire parmi le peuple avec l'appui des gouvernements, lorsque nul esprit supérieur ne croit plus en elles; au lieu que celle-ci recrute des fidèles dans les sphères les plus hautes delà pensée et de la science — dans des sphères où elle était honnie il y a un demi-siècle — lorsque la majorité des citoyens semble se détacher d'elle et que la force publique est fort refroidie à son égard.

Il est possible d'aii(jurer, par ce que nous avons sous les yeux, que le monde, en se civilisant, passera par l'incrédulité et en sortira avec une foi nouvelle, i-aisonnée, autant que le peut être la crovancc à des dogmes supérieurs au raisonnement.

Hier, l'ensemble de ces dogmes catholiques, formels, intraitables, absolus, pesait sur l'âme d'un poids très lourd; d'autant qu'ils étaient imposés par l'autorité laïque, c'est-à-dire par le Sabre, et par l'Opinion, pouvoir plus redoutable que le sabre.

Et il y avait de l'audace, de la grandeur, à revendiquer contre eux les droits de la liberté; cette audace n'était point sans péril; car l'Eglise qui, par un côté, est du ciel, était étrangement terrestre par un autre. Ce parut donc une noble tâche que d'affranchir la pensée.

Aujourd'hui, voici que cette pensée-esclave, devenue libre, se fait aussitôt tyran; aussi impérieuse que l'autorité ancienne, la « libre-pensée » prétend passer « dogme "à l'ancienneté ; au lieu de douter, elle affirme. Dès lors, il semble qu'elle est hors de sa voie et qu'elle abuse. Elle affirme que la matière est inciéée, féconde, éternelle; qu'il n'y a point de Dieu, ni d'âme.

On en vient à douter de doutes aussi affirma-

tifs. Comment ces gens font-ils pour être si sûrs de ces choses-là? Si nos pères n'avaient point de preuves de leur affirmation, comment nos contemporains administrent-ils la preuve de leur négation? Les uns semblaient avoir des intelligences dans le Paradis et les autres ont des correspondances dans le Néant.

Qu'il existe des athées ayant la terreur du vendredi, du chiffre 13, de trois bougies allumées côte-à-côte, du sel renversé sur la table, des glaces cassées et vingt autres inquiétudes respectueuses, cela est fort inoffensif. La superstition n'est pas le monopole des croyants et l'inconséquence n'est pas le privilège des incrédules : telle confession chrétienne est aussi plaisamment illogique, qui rejette la Tradition comme base de foi, et prétend ne s'appuyer que sur l'Evangile ; lorsque chacun sait que l'Évangile n'est autre chose qu'une tradition écrite, un texte qui tire son authenticité de la seule tradition.

Mais que des systèmes saugrenus soient inventés par des particuliers, dédiés à notre admiration et imposés à notre dévotion exclusive comme une philosophie dogmatique, voilà qui semble excessif.

S'il n'est pas prouvé que Dieu existe, il n'est pas prouvé non plus qu'il n'existe pas ; si la religion n'est qu'une hypothèse, l'antirellgion ne

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peut être aussi qu'une hypothèse; et si le christianisme n'est ({u'unc doctrine philosophique, il est du moins une philosophie, dont il faut tenir compte. Surtout qu'elle apparaît assez supérieure aux autres pour que l'on ait pu dire que, si Jésus-Christ n'est pas Dieu, il mérite de l'être.

Cependant il se trouve des esprits qui se croient libres de préjugés, et qui veulent imposer telle hypothèse sur la création — celle du transformisme, par exemple — comme une foi, tandis qu'ils n'admettent même pas la/oz en Dieu comme une hypothèse. De cette prétention, les siècles futurs s'amuseront. Dans le nôtre, elle profite au christianisme.

Le recrutement des missionnaires d'impiété se fait dans des couches plus basses qu'il y a cinquante ans, surtout parmi les lourds garçons de politique. Leur antipathie contre la divinité et contre la conception spiritualiste semble étroite et puérile, aux yeux mêmes des indifférents ; parce que, si Dieu existe, le rôle de ses ennemis est bien sot; mais il est plus sot encore si Dieu n'existe pas.

Vaines sont et seront toujours les tentatives d'unir la science et la foi, aussi bien que de les opposer l'une à l'autre.

Au moyen âge, la foi prétendait maîtriser la

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science, par la persuasion ou par la hache. La science plus tard prétendit remplacer la foi et la convaincre de mensong^e. Des esprits conciliants s'interposèrent ensuite et s'efforcèrent de mettre fin à la guerre, en mariant la science et la foi. Ces combats et ces alliances appartiennent maintenant au passé; chimères sans intérêt et dangereuses.

11 n'y aura jamais, pour les incroyants, une " preuve » de l'existence de Dieu, comme il y a, pour les ignorants, une n preuve » que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. La foi est un don, c'est une grâce; elle commence où s'arrête la science, au point où commence la création, où l'on aperçoit l'immensité qui ne peut tenir entre nos doigts d'atome.

Mais, à mesure qu'augmente le nombre des mystères que l'homme pénètre, le mystère de la vie et du monde s'obscurcit pour lui davantage.

Chacun, dans sa vie, suivant ses occupations et ses facultés, dans l'orgie de la pensée solitaire, a connu des moments où il s'est senti élevé audessus de lui-même; où, touché d'une étincelle, parcouru d'une secousse électrique, il lui semblait qu'il allait changer d'âme; que son moi s'élargissait, devenait capable de tentatives gigantesques ou d'intelligence surhumaine des choses.

Ce sont moments de grandeur et de vision. Ils passent comme l'éclair; le voile soulevé retombe, le ciel se recouvre, c'est fini; Tétre se replonge dans Fignoble vulgarité de Texistencc.

Les découvertes modernes procurent une de ces visions de l'au-delà : les progrès de la science naturelle font mieux concevoir le surnaturel, l'éternel, l'infini. Elles le rapprochent de nous et nous le rendent vraisemblable.

L'humanité marchait comme une troupe à tâtons, éclairée par une torche qui projetait un peu de lumière en avant et en arrière, et, à mesure que la troupe humaine avançait, la nuit se reformait derrière elle, profonde, opaque. Sauf ce qu'on nomme " l'histoire " , actualité d'hier, et ce qu on nomme « la légende » , histoire d'avant-hier, personne ne pouvait rien dire, personne ne savait rien du passé.

Des villes, des peuples, des civilisations antiques il ne restait pas trace. Sur notre sol, des capitales gauloises, toutes récentes, de quinze cents ans à peine, perdues comme de petits objets tombés dans la poussière du chemin. Des langues, emportées comme les monuments, dissoutes et noyées comme une vapeur dans l'atmosphère. Ces temps abolis étaient, pour les générations précédentes, comme les territoires inconnus au delà du petit horizon où se confinait pour elles l'univers.

Elles ne ressentaient nullement leur ignorance, en fait d'espace ou de durée, parce que celte durée et cet espace étaient pour elles comme inexistants. Elles vivaient en paix parce qu'e//e5 croyaient savoir. Depuis les résurrections archéologiques, depuis les extensions géographiques, depuis les pénétrations géologiques, nous avons, nous, un sentiment tout contraire.

Et notre ignorance nous est révélée. Elle nous est révélée bien davantage par les découvertes physiques et mathématiques : les murs de la nuit, capitonnés d'étoiles, pâquerettes qui, sans se lasser, tous les soirs, éclosent aux prairies bleues du firmament; cette cosmographie simpliste des enfants et des poètes avait été compliquée par les révélations de l'astronomie aux derniers siècles, et notre globe paraissait modeste vis-à-vis des autres planètes, dérisoire au regard du soleil.

Mais combien le système solaire tout entier s'est lui-même réduit à peu de chose, depuis que l'allongement de nos lunettes nous a démontré son insignifiance dans léther; depuis que nous voyons les astres se multiplier par millions, grossir et s'éloigner sans cesse, à mesure que nous apprenons à les voir.

L' « Infini » , ceux mêmes qui naguère y croyaient sans réfléchir, sur la parole des prêtres,

avaient bien de la peine à s'en faire idée, et l'idée même, s'ils s'efforçaient de la creuser, était affolante et comme contraire an bon sens.

Depuis que les lieues se comptent par milliards, qu'avec le perfectionnement des télescopes les limites reculent et, sans doute, centupleraient encore avec des instruments plus gros, l'Indéfini s'impose sans réplique. Le mystère nous étreint plus épais et moins improbable. Il semble que nous allons le toucher du doigt. Et ceux mêmes qui nient le plus fort l'Infini sont sollicités à y croire, parce qu'on en fournit un avant-goût à leur raison.

Ces échantillons d'infini que la science du ciel nous offre en « grandeur » , la science de la terre nous les fournit en » petitesse » . Nous mesurons des courants électriques, dont l'alternance change de sens un milliard de fois par seconde. Nous mesurons le chemin parcouru par la lumière durant une période déterminée : sa longueur est de moins d'un millième de millimètre. Et nous sentons mieux ainsi, par ces exemples sensibles de la petitesse infinie, que l'allongement peut être sans fin, comme l'exiguïté est sans bornes.

Notre répugnance pour la foi, c'est-à-dire pour l'inconnaissable et le surnaturel, venait de ce que, croyant « connaître » , nous prétendions

jugfer, et construire des systèmes en appliquant nos instruments naturels : la raison et les sens. Il fut un temps où, s'il n'y avait pas eu de poissons dans l'eau, il y aurait eu des livres pour démontrer que l'eau était, par essence, impropre à contenir des êtres vivants. Et puisqu'en effet il n'y en eût eu aucun, ces livres eussent paru « raisonnables 1) .

Toutes nos affirmations sont de même force. Il n'y a pas tant de siècles que nous pensions nous mouvoir dans le vide; et cette opinion fut très (i raisonnable " , jusqu'au jour où la science nous apprit que nous étions entourés d'une atmosphère très pesante, sans laquelle nos veines éclateraient.

Il fut également « raisonnable » , jusqu'à l'apparition des rayons Rœntgen, de penser que l'on ne pouvait voir à travers le corps humain, puisqu'en effet il n'est point diaphane. Nous étions portés à en croire uniquement le témoignage de nos sens et, à mesure que nous inventions des outils qui amélioraient nos sens, le témoignage de ces outils : nous voyons ainsi des microbes, là où nos pères eussent juré qu' « il n'y avait rien à voir ') ; et avec justice, puisqu'ils n'auraient rien vu.

Nous aurions souri, il y a quelques années, de l'idée que la rétine humaine pourrait distinguer une étincelle à trente kilomètres, si elle avait la

même sensibilité que les appareils qui décèlent Téner^pe de la télégraphie sans fil. Et ainsi de cent autres progrès, qui nous expliquent aujourd'hui rinexplicable d'hier, nous révèlent les secrets, les combinaisons des corps, l'existence et le maniement des forces occultes.

Quel chemin parcouru depuis le temps où les plus anciens Égyptiens avaient remarqué la propriété de l'ambre, frotté contre une étoffe et légèrement échauffé, de soulever et d'attirer à lui de petites miettes de paille! Quel chemin parcouru depuis cet embryon de l'électricité jusqu'à l'heure présente où la foudre domptée est notre messager intime, notre béte de somme et notre flambeau de chevet!

D'autres sciences encore informes, le magnétisme, la lecture et la divination des pensées, les phénomènes de télépathie et de dédoublement, ne sont-elles pas aussi le balbutiement de quelques découvertes énormes, qu'après quatre mille ans de sommeil on verra révolutionner le monde?

Nos veux ont vu, depuis cent ans, tant de choses que l'œil de l'homme n'avait point vues jusqu'ici, qu'ils s'ouvrent béats et confiants dans l'attente de mille autres merveilles et l'unique sentiment des simples peut être de se glorifier, de s'enorgueillir des faits accomplis.

Mais le temps vient et, pour une élite, il est déjà venu, où ces arcanes dévoilés nous plongeront dans la stupéfaction de notre ignorance. Eh! quoi, tant de mystère dans cet air que nous respirions, dans ce sol que nous foulions comme des brutes! Nous ne connaissions vraiment pas à quel point nous ne » connaissions » rien. De connaître un tout petit peu de plus aujourd'hui, cela nous révèle notre propre ignorance d'hier. Nous en mesurons, nous en sondons mieux la profondeur à la lumière de notre science nouvelle, et le mystère nous apparaît plus grand et plus obscur.

Par tout ce qu'il a découvert et dont ses pères ne se doutaient pas, l'homme conçoit donc combien de choses, très simples encore, on peut ignorer, tout en croyant qu'il n'y en ait plus à pénétrer aucune. Il sent alors qu'il serait possible d'augmenter indéfiniment ses connaissances, d'avoir une science et une puissance cent fois, mille fois supérieures à celles qu'il possède, sans arriver encore à la science absolue, ni à la puissance absolue.

Et cela lui précise, lui concrète la « Toute- Puissance » , qui jusqu'ici n'était qu'un mot abstrait, un attribut de la Divinité dans la langue religieuse — omnia auœcumaue volait, fecit; — mais que l'humanité entrevoit désormais

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comme une réalité existante bien qu'insaisissable.

A mesure que nous cataloguons, comme naturels, des faits qui eussent paru « surnaturels » jadis, nous voyons bien qu'il subsiste tout autant de surnaturel. Nous devenons que nous ne découvrirons jamais tout, que jamais notre effort ne prendra fin — bien que nous n'opérions que sur une si petite parcelle de la matière — et cela dispose à riîumilité la raison des sages.

Mais, en même temps nous sentons sourdre en nous la notion quasi divine de tout ce que 1 on pourrait savoir, si F on savait tout; le monde de r (1 esprit » , ridée de 1' « âme » cessent d'être contraires à ce que nous nommions le « bon sens » . Nous prenons humainement conscience du domaine surhumain, de la possibilité de l'invraisemblable, et cela incline à la croyance au mystère initial de Dieu.

Bossuet, qui s'entendait si bien — trop bien même parfois — à expliquer cet inexplicable : « les desseins de la Providence » ; qui connaissait tous les secrets couloirs et comme les « bureaux » du royaume céleste, aurait aujourd'hui beau jeu pour montrer, dans tout ce qui s'est passé sur le globe et notamment en France depuis un siècle, les vues divines qui ramènent, par une pente

invisible, l'Église vers l'Évangile et les hommes vers l'Église.

Les bénéfices que le clergé recueille de la chute de l'ancien régime, de l'attitude nouvelle des gouvernements et des peuples à son égard, de la destruction du pouvoir temporel des papes, du développement des sciences et de la poussée naissante du socialisme, eussent fourni à l'orateur sacré, par la comparaison de ce que l'on pouvait prévoir avec ce qui est effectivement advenu, des pages pleines d'encouragement et d'espoirs prophétiques.

Ceux qui prétendent que le christianisme d'aujourd'hui n'est plus celui des temps primitifs, qu'il a dégénéré, qu'on a dû civiliser les enseignements de l'Évangile, émasculer au besoin des paroles « qui s'adressaient aux petites gens d'un pays barbare " ; ceux qui disent cela ne connaissent guère ni l'Église catholique actuelle, avec les rigoureux ordres religieux qu'elle compte dans son sein, ni l'Évangile avec sa mansuétude débordante. Rien n'a changé au contraire; l'arbre, le bon arbre du Christ a porté ses bons fruits d'amour.

L'Évangile, modèle historiquement toujours oublié, même par l'Église, même par les moines, — c'est-à-dire par ceux mêmes qui avaient formé le projet et pris le parti de se faire uniquement

«évan^éliques » et qui ne pouvaient pas — demeure le modèle toujours repris et remis sous les yeux, quand on l'oubliait, par un nouvel et meilleur imitateur ; le modèle impossible et auquel s'acharnent les plus hautes âmes.

De sorte que cette imitation, toujours imparfaite, toujours renouv^elée, échouant toujours et toujours essayée, atteinte par très peu, poursuivie de loin par beaucoup, admirée par tous, constitue, depuis dix-neuf siècles, le travail intime de ce que nous nommons <i civilisation morale » . Elle commande, même dans ses chutes, le respect, par une sorte de « marche à l'Étoile » ; c'est le grandissement de l'homme qui se veut faire semblable à Dieu, parce qu'il sort de lui-même, terrasse sa nature et entre dans les vues de Dieu.

Tel savant écrit un livre pour démontrer que l'Evangile n'est qu'un plagiat, que sa substance est toute empruntée à la philosophie païenne. — « Il croit ainsi me calmer, dit un incrédule; il m'inquiète bien davantage. Car si tout cela était vieux, comment ces paroles n'ont-elles eu d'écho qu'en sortant de la bouche du Christ ? » Et comment, aux adversaires de ce Christ, le chercheur sans parti pris ne répéterait-il pas le mot de l'aveugle aux pharisiens : « C'est ce qui est étonnant, que vous ne sachiez d'où il est et que pourtant il m'ait ouvert les yeux? "

De pareils doutes ne tourmentent point la foule. Son irréligion, aussi bien que sa religion, sont tout d'une pièce : raisonneuse, elle s'installe d'un bond dans l'indifférence; pieuse, elle se porterait volontiers à l'idolâtrie.

L'Église n'a pas eu moins de peine à se préserver du second excès que du premier, à tenir la balance égale entre les iconoclastes et les iconolâtres, entre ceux qui proscrivent les statues de la Vierge ou des saints, et ceux qui ont l'audace de les placer sur l'autel, voire au-dessus des crucifix et des tabernacles. Cette tendance du peuple à « humaniser » le culte engendre sans cesse des dévotions parasitaires, qui plaisent par leur nouveauté. Leur vogue irrésistible concentre et absorbe, tant qu'elles durent, la faveur d'une armée de fidèles; puis elles disparaissent, sans laisser trace de leur passage.

Les papes ont souvent fulminé contre elles, contre l'irrévérence de maintes images et la superstition de nombreuses pratiques. Le moyen âge eut comme nous ses sanctuaires préférés, ses pèlerinages qui faisaient fureur et furent délaissés ensuite. ïl eut des catégories de madones et de saints spécialistes, auxquels on recourait pour certaines infirmités, comme aux cliniques de nos médecins en réputation pour certaines maladies. Les cathédrales, les simples chapelles de village

nous offrent ainsi, à des places crhonneur, d'antiques statues dont les titulaires, oubliés, ne sont plus l'objet d'aucune intercession, et dont les troncs ne reçoivent désormais nulle offrande.

D'autres saints les ont remplacés, et aussi d'autres sanctuaires et d'autres pèlerinages. Ce sont les modes accessoires du culte, les agréments que les hommes mettent dans la foi et qui passeut avec les hommes.

On aura peine à croire que dans toute la France et dans ce sceptique Paris, tel saint jusqu'alors demeuré dans l'ombre et uniquement invoqué pour le recouvrement des objets perdus, ait joui, à la fin du dix-neuvième siècle, d'une popularité subite, provoqué les plus larges aumônes, reçu, dans des boites à lettres à son adresse, une édifiante et volumineuse correspondance, et qu'il ait, durant un temps, éclipsé tous les autres bienheureux.

Tel autre, représenté sous les traits d'un guerrier romain, commençait à sortir de l'obscurité et à recevoir des hommages, en raison de l'influence qu'on lui supposait sur la réussite des examens scolaires et sur l'admission aux carrières publiques ; son renom allait s'affirmant, lorsqu'un ecclésiastique, maître illustre en archéologie et grand faucheur de dévotionnettes, prouva clairement que ce vénérable apocryphe n'avait jamais

existé. Il n'importe! Un de perdu, on en trouvera d'autres.

Le christianisme populaire néglige, dans la liturgie, l'abstrait et l'intangible. Il n'a point de goût pour la Trinité ni pour le Saint-Esprit. L'Ascension ne l'inspire guère, quoiqu'elle termine la commémoration annuelle de la vie de Jésus; la " Fête-Dieu » au contraire l'enchante parce qu'elle est représentative, quoique au fond elle ne signifie rien de plus que la messe quotidienne.

Le catholicisme, tout en prescrivant d' " adorer le Père en esprit et en a érité » , est néanmoins, par l'incarnation du Verbe fait homme et par la transubstantiation de l'Homme-Dieu en pain eucharistique, très à portée de la généralité des fidèles. Il semble que, s'il n'y a pas de religion plus métaphysique par certains côtés, il n'en est pas, d'un autre côté, qui soit plus accessible aux sens de la masse.

Mais le besoin de matérialiser la Divinité, qui avait fait créer les idoles antiques, survit chez les contemporains même religieux, non satisfaits encore des formes du culte qui suffisaient à nos anciens dans la foi. De bonnes âmes se sont trouvées, dans les temps modernes, pour particulariser innocemment la personne divine, pour en

CE QU'IL RESTE DE Cil III STI AN 1 SMK EN FRANCE 18H

adorer en détail les divers org^anes. I^e cœur, dans le commun langage plutôt que dans la physiologie, passant, chez la créature humaine, pour être le siège de l'amour, ce viscère est devenu le symbole de l'amour du Christ pour l'humanité; vénéré à ce titre en certains temples et à certaines dates.

La piété anthropomorphiste est, à tout prendre, moins dangereuse pour l'Église catholique que la critique interprétative pour l'Eglise protestante.

Mais si la seconde tend à altérer le dogme, la première risque de défigurer le culte; à moins que les Pontifes ne mettent un frein aux imaginations inventives de la foule. Aussi, parmi les livres condamnés à Rome, le plus grand nombre sont-ils des ouvrages « religieux " . Les meilleurs de ces livres " religieux » font bien pauvre figure à côté de l'Evangile et il est malheureux que les catholiques français lisent assez peu l'Évangile, dans son ensemble, et le connaissent fort mal.

Beaucoup ne connaissent même pas intégralement la messe, le « Canon " , au lieu d'être simplement traduit en français, étant remplacé, dans maints paroissiens usuels, par de petites prières d'un sens parfois opposé à celles que prononce le célébrant; notamment en ce qui concerne Tallusion aux présents d'Ahel, d'Abraham et de Melchisédech.

Ce sont les vestiges du temps où les cérémonies, comme les textes, s'enveloppaient de mystère, où le « catholicisme d'État » florissait, où la îhéologie masquait l'Évangile, où les hommes adossaient des baraques foraines au roc impérissable donné pour fondement à l'Église. Les révolutions ont depuis lors emporté ces baraques; la superstructure fragile de la religion temporelle s'est écroulée; les théologiens, vieillis et vus d'un certain angle, ont paru un peu bouffons de prétendre tondre les mystères de trop près, expliquer ce qu'ils définissaient eux-mêmes inexplicable.

Mais, en désincrustant l'édifice des appentis de bois et de boue qui s'appuyaient sur lui, les démolisseurs, qui pensaient l'ébranler, l'ont fait apparaître dans la force et la nudité superbe de ses lignes éternelles, et l'on s'aperçut que leurs marteaux, en offensant ses murs, en avaient seulement gratté la mousse et effacé la vétusté.

Il n'y a plus de " tartufes » aujourd'hui, parce qu'ils n'ont plus de profit à l'être. 11 n'y a plus de faux dévots, mais il y a de pseudo-incrédules, et c'est dans le camp matérialiste qu'est passée la tourbe des âmes, timides ou intéressées, qui })ratiquent l'irréligion sans y croire.

L'histoire du moyen âge est pleine des empiétements du clergé : il s'applique à n'obéir que le

moins possible et à commander le plus possible. Il se sert des moyens spirituels pour fonder, maintenir ou aug^menter ses droits temporels. Il veut beaucoup recevoir et ne veut rien payer. 11 abuse, il abuse tant qu'il peut...

Puis il meurt de sa victoire; il meurt comme clergé, comme bon clergé. Son pouvoir, ses richesses tentent. On les lui prend; non pas en le dépossédant, mais en devenant clergé, en se faisant abbé, évêque, pasteur, ou mieux simili-abbé, simili-pasteur. De sorte qu'il scandalise et fait moins de bien. Pour avoir voulu gagner le temporel, il perd le spirituel et le temporel aussi, puisque ses biens sont possédés par des tièdes ou des indignes.

L'Église avait donc conquis le monde et le monde à son tour lavait conquise. Il l'a rejetée et, en la repoussant, il l'a faite libre.

Ce n'est pas qu'en France le goût des politiques pour une religion d'Etat ne soit resté le même que par le passé; ni que le clergé ait abandonné son rêve d'imposer, comme lois de l'État, les lois de l'Église. Mais si, par le Concordat de 1801, l'Église et l'État demeurent mariés, c'est, en fait, sous le régime de la séparation de corps.

L'indépendance dont jouit le clergé français vis-à-vis de « César » n'a jamais été aussi grande que maintenant, où » César » ne le protège plus

et même lui est franchement hostile. Des ministres francs-maçons choisissent il est vrai les successeurs des apôtres, en vertu des titres du Consulat, comme les seigneurs protestants continuaient, après la Réforme, de conférer, en vertu des droits féodaux, les bénéfices ecclésiastiques ; c'est ainsi que le plus sur moyen, pour un prêtre, de parvenir aujourd'hui à l'épiscopat est d'avoir, dans sa parenté, un libre-penseur influent qui le pousse.

Mais ces {gouvernements, malveillants en principe, sont timorés en fait ; si l'on appliquait le Concordat à la lettre, Romt apprendrait les nominations d'évè(jues par le Journal officiel. Au contraire, le Saint-Siège se trouve investi, parla pratique républicaine de » l'entente préalable " , d'attributions étendues dans un domaine où Charles X et Louis-Philippe ne souffraient point départage. D'une manière générale, le Pape gouverne plus efficacement l'Église de France qu'il n'avait fait depuis mille ans : son autorité y est plus forte et s'étend sur plus de choses; elle est mieux obéie par le clergé et moins entravée par le pouvoir que sous le règne du « Fils aîné de l'Église » .

A l'intérieur, les cent mille Français des deux sexes qui composent la milice religieuse, séculière et régulière, offrent le spectacle d'une liiérarchie

homogène, dont les attaques extérieures fortifient la discipline, entretiennent les mœurs et réchauffent l'enthousiasme.

II y a cent ans, les couvents se vidaient d'euxmêmes, faute de recrutement; ils étaient pleins hier et c'est vainement qu'on se flatte de les disperser aujourd'hui par la force. Cette preuve de vitalité, tirée de la renaissance, de la puUulalion actuelle des ordres religieux, est d'autant plus significative qu'ils n'avaient plus, à l'aurore du dix-neuvième siècle, ni logis, ni sujets, ni ressources. Ils ont poussé de nouveau, dans notre vieux pays, comme sur un sol vierge.

Et quoique l'Etat s'efforce de les restreindre et de les supprimer, au nom de l'opinion populaire dont il est issu, cette même opinion populaire ne peut se défendre de les placer très haut dans son estime. La preuve, c'est qu'elle donne tort à ceux qui croient pouvoir s'affranchir de leurs engagements : moines défroqués ou prêtres mariés sont assez méprisés par elle.

Les non-catholiques ne sont pas moins sévères pour les fautes contre la chasteté sacerdotale : ils la déclarent impossible et contre nature et font cependant au prêtre un crime impardonnable d'y manquer, ne fût-ce qu'un jour. Gela prouve à la fois, et que la vertu de continence est incons-

ciemment prisée très haut par ceux qui la dénigrent le plus, et que le scandale est très rare. En effet, le clergé français est, plus qu'à aucune époque, attaché à ses devoirs moraux.

Ses membres sont aussi plus unis.

L'ancienne Église gallicane offrait le spectacle d'une assez belle anarchie : le personnel d'un diocèse, d'une abbaye, d'une cathédrale, n'était pas d'humeur à se laisser volontiers diriger. Vingt autorités contraires s'y disputaient et portaient chaque jour leurs querelles devant les juges. L'ingérence journalière des laïques, la jalousie des « curés primitifs » et des " vicaires » portionnés, des prieurs conventuels et des abbés cornmendataires — frelons qui, dans cette ruche sainte, mangeaient presque tout — les immunités des chapitres, les présentations des seigneurs, les exemptions des réguliers, tous ces droits, hérissés les uns contre les autres, ne laissaient au premier pasteur qu'une juridiction illusoire sur ce troupeau si procédurier.

L'Église était organisée en république, et l'État en monarchie absolue. C'est maintenant le contraire.

Seulement les évéques sont, parmi les hauts « fonctionnaires » de la République, les seuls qui soient généralement issus du peuple, ceux dont

l'orlg-ine est la plus humble. Les préfets, les p^énéraux, les présidents de cour et même les élus du suffrage universel sont de plus haute lignée. Gela tient à ce que le clergé, dans son immense majorité, est, par son recrutement, très près de terre. La bourgeoisie a peu de vocation pour un ministère qui exige tant de vertus et procure si peu d'avantages.

Mais cette transformation du haut personnel sacerdotal le met en très bonne posture pour plonger dans la foule et agir sur elle, au jour prochain où les malentendus se dissiperont entre la démocratie et TEvangile. Nous voyons déjà des signes avant-coureurs de cet apostolat futur. La propagation des doctrines socialistes, les succès, et surtout les échecs, dont leurs essais d'organisation seront suivis, tourneront au profit du christianisme. Il pourra revendiquer les uns et consoler des autres. L'État laïque, dans ses déboires, sollicitera son concours. Écouté du peuple, le prêtre redeviendra fort et sa force tournera au profit de ses idées.

Et pourquoi le peuple ne l'entcndrait-il pas ? La France serait-elle le seul pays où il ne saurait s'en faire écouter?

Il y a, sur le globe, bien des types de catholiques : depuis le citoyen des États-Lnis, qui discute et paye largement les dépenses annuelles de

sa paroisse, jusqu'au coolie chinois, qui accepte la mort plutôt que de brûler de Tencens devant les idoles, toute l'histoire du christianisme se présente simultanément à nos yeux, dans l'espace, comme elle s'est déroulée dans le temps. Et que nous portions nos regards sur l'Église ultra-moderne de l'Amérique, ou sur la primitive Église de l'Extrême-Orient, nous voyons que leurs clientèles appartiennent également aux classes les plus modestes, parce que c'est à elles, en effet, que ces Églises réservent le plus de consolations.

Il n'y a aucun motif pour qu'il n'en soit pas de même dans notre pays

Les actes du gouvernement, en France, ne jdoivent pas nous abuser sur ce point : loin que nous soyons à l'aurore de nouvelles guerres de [religion, nous assistons seulement à l'agonie de 'l'Intolérance. Elle a perdu sa vigueur ancienne; ses spasmes récents témoignent de sa caducité. Les catholiques ont raison de se défendre, mais ils auraient tort de croire que leur foi puisse être atteinte par voie législative.

Si des abus de pouvoir, que l'on supportait naguère, deviennent aujourd'hui insupportables; s'ils révoltent ceux qui en souffrent, tandis que leurs pères se résignaient à de semblables injustices comme à une fâcheuse fatalité, c'est précisé-

ment parce que la liberté de conscience a largement prog^ressé.

Et c'est pour le même motif que la majorité despotique qui eût, il y a deux cents ans, condamné les dissidents à l'exil et h la confiscation, se contente, de nos jours, de les molester de son mieux, sans oser proscrire leur culte. Elle n'avoue même pas qu'elle se flatte de l'anéantir, mais, au contraire, proteste de son impartialité pour toutes les croyances. C'est un grand pas et il faut s'en féliciter.

Unir une conviction forte à un respect profond de la conviction contraire est le privilège des esprits d'élite, et l'on pourrait craindre que la foule n'arrive à la liberté religieuse que par l'indifférence, parce qu'elle ne supporte la contradiction que sur les sujets qui ne l'intéressent pas. Cependant il est des pays où cette liberté existe et où le christianisme n'a rien perdu de sa vitalité. Il n'est donc point chimérique d'espérer qu'elle s'établisse un jour en France.

Le chrétien doit être, par religion, le plus libéral de tous les hommes. Pùt-il convertir le monde d'un coup de poing, il devrait s'interdire de le faire. Puisqu'il adore un Dieu tout-puissant, qui a respecté la liberté de sa créature et que cette liberté de l'homme est un dogme fondamental du

catholicisme, comment pourrait-il vouloir attenter à la liberté de ses frères?

Mais l'histoire nous offre le spectacle d'un perpétuel oubli de cette doctrine : sous le prétexte spécieux que chacun devait faire triompher la a vérité » et extirper 1' « erreur » , fût-ce par la force, les latins et les orthodoxes, les catholiques et les protestants, et les protestants aussi entre eux — calvinistes contre luthériens — au lieu de se persuader, se battirent et se persécutèrent au lieu de se prêcher.

La lutte continue entre chrétiens et libres-penseurs, mais moins âpre dans la forme, quoiqu'un fossé plus profond les sépare. Le principe invoqué est toujours le même : c'est pour consolider « l'unité morale de la patrie » que le législateur actuel entrave l'enseignement chrétien, comme Jean le Bon chassait les juifs, Pliilippe d'Espagne les maures, Henri YIII les catholiques et Louis XIV les protestants. Il y a autant de résistance que jadis et moins de succès.

D'ailleurs, comme la prédication des apôtres a propagé l'Évangile parmi des peuples qui n'avaient pas appris le catéchisme à l'école, et qu'au contraire les lois hostiles à l'instruction religieuse de l'enfance ont été votées par des députés, et approuvées par des électeurs, qui avaient euxmêmes reçu cette instruction dans leur jeune âge.

il sciubic ({lie ni rétiucation chrétienne ait (jaranti la foi clans le passé, ni son absence garantisse 1 incrédulité dans l'avenir.

La marche des événements est chaque jour si déconcertante pour les faiseurs de pronostics.

La spoliation des États romains par Tltalie semblait, en 1870, devoir porter un coup sensible à Tautorité du Saint-Siè,«je. Les historiens avaient bien remarqué que la possession de ces territoires fut toujours beaucoup plus nuisible ({uutile à la Papauté; que les potentats laïques, en lutte spirituelle avec elle, ne manquaient pas de s'en prendre au « Roi de Rome " pour obtenir, par la diplomatie ou par les armes, ce que refusait le " successeur de Pierre » .

Sans aller jusqu'au conflit ouvert, les grandes puissances pesaient lourdement et constamment sur le Vatican pour le contraindre à entrer dans leurs vues et à épouser leurs querelles. Il lui fallait louvoyer entre toutes pour n'être pas asservi par une seule, et payer ses " protecteurs » pour se débarrasser d eux.

Avec les principicules d'Italie, c'était bien pis. Le Pape, engagé nécessairement dans la politique de la Péninsule, avait avec eux des rivalités, des alliances, des injures à venger, des avantages à maintenir. Gomme chef d'un État temporel, il avait des devoirs temporels envers ses sujets, au

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même titre qu'un do(je de Venise ou de Gênes, un duc de Florence ou un roi de Naples. Il avait, comme eux, des soucis de famille, des ambitions princières, des parents sur quelques-uns de ces trônes, des adversaires sur d'autres.

Mais, de plus qu'eux, envers les sujets de ces seigneuries italiennes et de toute la chrétienté, il avait des devoirs spirituels. Et, pour bien remplir les premiers, il était tenté de sacrifier les seconds. Souvent même il ne les distinguait pas parfaitement : de fait, le spirituel et le temporel s'enchevêtraient si bien dans ses cartons qu'ils devenaient inséparables. Le tiroir des induits, des dispenses, des excommunications, était si voisin de celui des gratifications, des états de solde, des conventions de paix ou de commerce, qu'on les prenait parfois l'un pour l'autre, en y puisant, dans le gouvernement de la chrétienté et de la « ville éternelle » .

Les citoyens de cette capitale, à eux seuls, donnaient à leur II Pontife-Roi » autant d'affaires que ia moitié du monde, remuants et indisciplinés comme ils étaient. Leurs colères, leurs petites émeutes, avaient une toute autre portée que celles des Parmesans ou des Milanais : elles influèrent directement sur l'administration de l'Église, ne fut-ce que pour avoir déterminé des

choix dont les catholiques ne pouvaient savoir aucun gré aux Romains.

Gomme cette situation, en elle-même bizarre, était semblable à celle de beaucoup d'autres princes-évéques en Europe, et que cet « État ecclésiastique " existait depuis très longtemps, l'opinion s'y était accoutumée. Il passait pour une pièce nécessaire de léchiquier politique, autant que pour une nécessité fonctionnelle du Souverain Pontificat.

D'ailleurs les papes y tenaient; les seuls ennemis du catholicisme en contestaient l'utilité. Gela suffisait pour que les fils dévoués de l'Eglise s'abstinssent de le critiquer et, au besoin, s'appliquassent à le défendre.

Depuis que la convoitise de son voisin, en le dépouillant de ses domaines, a réduit le Pape à la condition de vicaire du Ghrist, on s'est aperçu que son pouvoir spirituel n'avait point été entamé, que son autorité morale ne faisait que croître et, dans ce siècle positif, le saint et illustre chef des consciences catholiques s'est trouvé tenir plus de place, jouer plus de rôles, parler de plus haut et se faire mieux obéir, que n'avaient fait avant lui ses prédécesseurs depuis les temps apostoliques.

Et, tant que le Pape proteste contre la destruction du pouvoir temporel, nul ami du Saint-

Siège ne se permettrait de dire que cette Révolution ait été bienfaisante ; mais beaucoup le pensent.

Il sortira de cet événement d'autres conséquences nécessaires que nos fils verront se produire : bien que 1 É^jlise « catholique " fut universelle, c'est-à-dire internationale par ses dogmes, elle était italienne par son premier pasteur, par son état-major, par son haut personnel central, et elle ne pouvait pas ne pas Tétre : il eût été trop dur, pour les Romains, d'être gouvernés par un monarque et des ministres étrangers.

Ce privilège de donner des chefs à la catholicité, de composer en majorité le Sacré-Collège et presque exclusivement cette portion du Sacré- Collège qui réside en permanence à Rome — la curie — échappera fatalement aux Italiens, parce qu'elle semblera exorbitante et que rien ne justifiera plus la possession, par un seul peuple, du monopole de gouvernement de l'Église.

Les congrégations de cardinaux, les fonctions de confiance auprès du Souverain Pontife, se partageront peu à peu, ainsi que la raison le commande, entre toutes les nations selon l'importance numérique des fidèles, comme c'est le cas de toutes les institutions internationales et, par exemple, des grands ordres religieux. Cette

CE qu'il reste de christianisme en FRANCE 197

réforme, qui permettra au Saint-Siège de recruter ses conseillers, ses ambassadeurs et ses titulaires sur toute la surface du globe, sera d'une haute utilité au moment où le monde semble s'élargir, où de nouvelles églises grandissent et prospèrent avec des mœurs et des besoins nouveaux, auxquels il faut approprier le droit canon du moyen âge qui visiblement ne suffit plus.

Ainsi, par un résultat imprévu, la perte d'une souveraineté locale, que l'on redoutait comme un affaiblissement possible de l'Église, se trouvera favoriser au contraire son extension et la ramènera à son principe en la « calholicisant » davantage.

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