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CHAPITRE IV

LA MORALE ET l'hONNEUR

Le premier caractère de la « morale naturelle " et son plus grand défaut, c'est de ne pas exister.

Théoriquement, la religion enseigne qu'il existe une « loi naturelle « , par le péché ohlitérée en nos consciences. Oblitérée, elle l'est pratiquement si bien, que nous n'en avons aucune notion. Le signe distinctif d'une loi naturelle serait d'être naiurellement inscrite dans tous les cœurs et non pas d'être ignorée de tous les hommes à l'état de nature.

La seule loi naturelle que connaissent les civilisés, aussi bien que les sauvages, c'est d'obéir à leurs instincts; seulement les civilisés ont, pour vivre, institué quelques coutumes et promulgué des règlements de police qui composent une morale artificielle, très variable suivant les temps, les lieux, les sexes, les professions.

Nous jugeons ces règlements et ces coutumes à

la lumière de la morale chrétienne et, suivant qu'ils s'en rapprochent ou s'en éloi{|nent plus ou moins, nous les appelons justes, absurdes ou féroces. Mais ils ne sont ni bons, ni mauvais, ou plutôt ils sont toujours » bons » au regard des peuples chez qui ils existent, puisque ces peuples s'en trouvent bien, et les changent quand ils ont cessé de les approuver.

Un grand philosophe rationaliste, " résolu de ne s'arrêter que devant \ indubitable " , dit « n'avoir rien trouvé de bien clairque \e devoir ■>) ? Parce que, sans doute, « le devoir » semblait indubitable à ce philosophe. Mais il n"v a rien au contraire de plus douteux — humainement — que le « devoir » . Il n'a même pas été possible de dire en quoi il consiste ; d'en donner, en dehors de la religion, une définition à peu près sensée. On en a essayé beaucoup dont aucune ne soutient l'examen.

Le devoir » philosophique » est la plus plaisante opinion du monde. Il pose en principe qu'il existerait, pour des hommes sans àme, dans un univers sans Dieu, un » bien » et un « mal « ; il suppose que chacun puiserait en sa raison l'idée de ce bien et de ce mal, et il admet enfin que chacun serait sollicité, par sa conscience, de s'adonner au premier et de s'interdire le second. Or, tout cela est également faux.

f200 LES FRANÇAIS DE MON TEMPS

Si nous parvenons à nous bien dépouiller, nonseulement des enseignements de rÉvangile et de la Bible, mais aussi de tous les « préjugés » ambiants et de tout Théritage des gloses classiques, sur ce qui passe, ou a passé pour bon ou mauvais; si nous nous recueillons ensuite afin d écrire notre catéchisme sur une pa{je blanche, nous ne trouverons d'autre formule du « devoir » , que de jouir de la vie avec plénitude, suivant nos goûts et nos forces.

Il faut, pour cela, être toujours seul ou toujours le plus fort. La société s oppose à la réalisation de cet idéal ; même entre sauvages , qui commencent par fonder une humanité à coups de poing et qui ensuite pactisent, pour respirer.

C'est ce que nous voyons dans le centre de l'Afrique ; c'est aussi ce que nous voyons en Europe, de peuple à peuple. Car les individus se sont civilisés en se donnant des gendarmes, mais non pas encore les nations. Leurs rapports sont restés primitifs, et la morale " internationale " n'obéit à d'autres lois que celle des sauvages : « Ote-toi de là que je m'y mette » ; ce que la diplomatie appelle « rectification de frontières " . Elle l'applique seulement moins souvent, parce quelle a quelque chose à conserver et moins envie de gagner que peur de perdre.

Telle est la u morale humaine " dans toute sa candeur : Gain réfléchissant avant de tuer Ahel, lorsqu'il redoute un j)lus Gain que lui.

Entre particuliers, à l'intérieur de ces groupes que nous nommons « des pays " , il s'est établi des règles, des manières de vivre fondées sur la convenance, sur l'intérêt réciproque de posséder quelque tranquillité, sans être obligé de toujours se battre.

Mais cela ne provenait d'aucune connaissance du bien et du mal; car le « bien " et le " mal " doivent être universels , tandis que ces morales patriotiques et régionales sont extrêmement diverses et souvent tout l'opposé les unes des autres, à quelques lieues de distance. Le bien et le mal doivent être ùnniuables, tandis que ces morales temporaires ont changé, d'une époque à la suivante, comme la forme des habits.

Le christianisme apporta une morale nouvelle, nouvelle par ses bases, sa sanction, ses exigences. Elle ne s'^offrait plus comme une découverte des hommes, mais comme un commandement de Dieu; elle prenait sa source dans la révélation, non dans l'adhésion à des usages que leur antiquité ou leur utilité avait transformés en lois : bien au contraire, les préceptes absolus de cette morale tombée du ciel démolissaient nombre des

anciennes lois « morales " , dont le monde s'était jusque-là contenté.

Aussi ne fut-elle pas adoptée facilement, ni peut-être tout à fait comprise; tellement elle dut sembler extraordinaire à qui d'abord voulut la pratiquer. Tandis qu'aujourd'hui ceux même qui repoussent son origine surnaturelle en mesurent mieux la grandeur et en goûtent davantage la beauté, après une pénétration dix-neuf fois centenaire.

Par exemple, nous vovons clairement dans l'Évangile la plus éloquente de toutes les condamnations de l'esclavage. Mais depuis si longs siècles l'esclavage existait, il était si bien dans les mœurs que nul n'y voyait de mal. Ni parmi les maîtres, ni parmi les esclaves, l'idée que l'homme était une marchandise, susceptible d'achat et de vente, ne révoltait personne. Cliacun au contraire trouvait naturel que la moitié ou le tiers de ses semblables fût assimilé à un bétail, dont il était loisible, en toute conscience, de s'approprier les profits par reproduction.

Affranchir des esclaves fut, pour les premiers chrétiens, œuvre charitable, œuvre méritoire, mais non pas œuvre nécessaire; tandis qu ils regardaient comme un grave péché le prêt à intérêt, qualifié d' « usure " . Il était permis de

vendre des hommes et défendu de louer de l'arffent ; le commerce des monnaies était coupable, le commerce des esclaves était admis.

Tout simplement parce que, dans la morale usuelle, bien avant l'apparition du christianisme, Topinion publique en avait ainsi décidé, les païens convertis n'eurent pas la pensée d'autoriser l'une de ces pratiques et de s'interdire l'autre. Tellement sont vivaces et durables parfois les conceptions morales et immorales.

Les barbares christianisés conservèrent l'esclavage pur et simple des Romains de l'Empire, sous le nom de servage. On nous apprenait naguère, dans les écoles, que le servage différait de l'esclavage antique, qu'il en était un adoucissement; mais ce n'est pas vrai. Le mot est différent, la chose est la même.

On nous a dit que le « serf » était attaché à la terre, tandis que 1' « esclave " était attaché à la personne : en fait, les esclaves ruraux au temps du paganisme, comme les serfs laboureurs au moyen âge, ou les noirs des plantations américaines il y a cent ans, étaient rarement séparés du fonds qu'ils cultivaient parce qu'il n'y avait point d'avantage à les en distraire; en droit et en fait, il y eut au moven âge beaucoup de serfs " personnels » , qui n'étaient liés à aucun domaine, mais affectés au service du maître.

Et ceux-là, comme les autres, étalent des biens meubles, dont le propriétaire disposait entre vifs ou par testament, vendant ou donnant les enfants sans les parents, individuellement ou en bloc, comme nous offrons ou léguons aujourd'hui à un ami un tableau ou un cheval.

Les clercs, évêques ou moines, n'agissaient pas sur ce chapitre autrement que les seigneurs laïques. Ce qui montre à quel point la chose leur paraissait innocente, c'est qu'aux époques de disparition graduelle du servage certains pieux abbés déploraient que 1 on eut compromis le rendement de leurs terres par des affranchissements inconsidérés.

L'on voit au seizième siècle, lorsque la libération des serfs était presque partout effectuée, des religieux soumis à la règle la plus rigoureuse, des chartreux, peu suspects d'attachement aux biens temporels, vendre des serfs sans scrupule et les échanger, comme des étangs ou des bols.

Lorsqu'il fut plus tard passé en principe qu'il était « immoral » à un chrétien de tenir ses coreligionnaires en servitude, on continua quelque temps en France, puis seulement hors de France, de posséder des esclaves d'autres religions; des ordonnances royales, sous Louis XV, défendaient, sous des peines sévères, de baptiser ou faire bap-

tiscr suhreplicement les noirs, dans nos colonies, de peur (jtie les nègres ne prétendissent, par l'admission au christianisme, se soustraire au jougde leurs maîtres.

L'abolition de la traite, au dix-neuvième siècle, rencontra chez les puissances européennes beaucoup de mauvais vouloir. Aux États-Unis la suppression de l'esclavage ne s'opéra qu'après une guerre sanglante, où lUnion pensa sombrer et, voici quelques années à peine, le Parlement français se montrait fort perplexe et divisé sur la question de rendre à l'indépendance les esclaves de Madagascar.

Il arrive parfois qu'un homme dit tout haut ce que chacun pense et, comme il sème dans un terrain très propice et préparé, le grain de sa parole germe et pousse très vite. Mais parfois aussi la terre est rebelle, la fécondation est longue et la moisson lente à venir. C'est pourquoi la morale chrétienne n'a pas produit de suite tous ses effets.

Elle ne les produira jamais tous, parce qu'alors l'homme serait parfait et il est peu probable qu'il le devienne. Mais cependant le Christ chemine parmi nous en silence et nous en sommes plus imbibés, à notre insu, qu'on nel'était ilya quatre cents ans. L'histoire de l'esclavage en fournit une preuve, l'histoire du meurtre ou du mariage en fourniraient d'autres.

L'homme est naturellement homicide. Le Décalogiie, comme l'Evangile, lui disait : <i Tu ne tueras point. » Il tuait tout de même, assez ingénuement; il a continué depuis, soit par intérêt, soit par plaisir quand il se fâche.

Mais évidemment il tue moins et, peut-être que dans un millier d'années, il tuera moins encore. Voyez, dans les histoires, les milliers de vies sacrifiées sans raison, sans colère parfois, ou pour de très futiles motifs. Hérode, donnante sa bellefille comme une gfàterie la tète de Jean-Baptiste que cette jeune personne lui demandait en cadeau , n'a sans doute pas trop choqué ses convives.

Les meurtres et les assassinats politiques de jadis n'ont peut-être pas été, dans l'esprit des contemporains, les forfaits exécrables qu'ils nous paraissent aujourd'hui. Longtemps, chez les barbares, on ne punissait les crimes que d une amende. Aujourd'hui, à peine ose-t-on aussi ôter la vie aux criminels; mais, ce que les barbares faisaient par une estimation modérée de la faute, nous le faisons, nous, par une estimation excessive du châtiment, tellement est grande notre dévotion pour la personne humaine.

De plus en plus, la vie devient une chose de première importance, à quoi il faut tenir. La mort

était naxTuère un accident que Ton ne prenait pas autant au sérieux que de nos jours.

Ce respect plus grand delà vie, nous n'en trouvons pas en nous le principe; c'est une conséquence du christianisme et non de la « civilisation '> laïque. Les peuples les plus « civilisés » de 1 antiquité eurent des sciences, des arts, des magistrats et de la police; ils eurent des richesses et des déploiements de luxe; ils demeurèrent cruels et sanguinaires. Notre mentalité est autre.

Elle n'est pas uniforme dans toutes les classes. Au sein d'une même ville, à quelques centaines de mètres de distance, vivent des populations distinctes; à Paris, les mœurs, adouciessur le houlevard des Italiens, demeurent rudes sur les boulevards extérieurs. Telles discussions un peu vives, qui prendraient fin, aux alentours de l'Opéra, par un mot violent ou un échange de cartes, se terminent, aux environs de La Yillette, par un coup de couteau, comme chez les guerriers francks ou germains.

Le temps n'est pas si loin où, dans les milieux policés, les différends se tranchaient de même.

L'Évangile, en interdisant, comme la Bible, les rapports des sexes hors du mariage, avait, beaucoup plus que la Bible, resserré les liens de l'union régulière. Les lois édictées par le Christ

avaient paru si étrangement dures aux disciples, ses premiers auditeurs, qu'ils n'avaient pu s'abstenir de cette réflexion : « Si telle doit être la condition de l'homme avec l'épouse, il n'est point avantageux de se marier. "

Ces lois du reste, enseignées par l'Eglise, étaient comme aujourd'hui souvent enfreintes par les fidèles. Mais les infractions semblaient plus admises il v a cinq cents ans : le bâtard jouissait, en ces siècles de « foi » , d'une bien plus grande considération et d un bien meilleur état dans le monde que l'enfant naturel, en notre ère d' u incrédulité » .

Hier on l'avouait et il s avouait; maintenant on le cache et il rougit. Ce qui n'était qu'une particularité est devenu une tare, dont souffrent, comme d'une blessure secrète, les personnes les plus dégagées de croyances et libres de préjugés.

C'est là un hommage moderne à l'institution évangélique de la famille.

La morale chrétienne fut donc longue à comprendre, ou du moins à accepter avec toutes ses conséquences, tellement elle était singulière et différente des anciennes mœurs qu'elle prétendait remplacer. Ce n'est pas à dire qu'à son défaut les hommes s'abandonnassent toujours à de mauvais instincts.

D'abord il est presque impossible d'avoir tous

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les vices. Les défauts se contrecarrent; les plus forts chassent les plus faibles et procurent des qualités, ou des envers de défauts qui ressemblent h des vertus. L'orjjueil, même coupable, la vanité, même basse, sont par exemple grands guérisseurs de vices. L'humanité en usa pour s'administrer une morale homéopathique quelle appela « l'honneur » .

Celte morale-là était comme le remède sur l'étiquette duquel on avait inscrit : Bon pour les tailleurs, mauvais pour les cordonniers" ; chaque corps d'état ayant son « honneur " professionnel, qui 1 astreignait à certains devoirs, moyennant quoi l'opinion le tenait quitte ,du reste.

L'honneur du soldat ne fut pas le même que celui du marchand; l'honneur du mari ne fut pas le même que celui de la femme. L'honneur varia, dans le même pays, suivant les dates et les localités : aux champs, la faute des filles non mariées est moins grave que la faute des épouses; à la ville, c'est le contraire : ce n'est point affaire de si grande conséquence de se donner à plusieurs hommes, à condition d'avoir, au préalable, juré fidélité à un seul.

Ce qu'on nommait " bravoure » et » délicatesse », il y a trois siècles, n'était pas la même chose que ce que nous appelons aujourd hui ainsi ; c'eût été déshonneur, pour un gentil-

homme, de se refuser à servir de second, dans des duels où Ton donnait et recevait la mort, d'un vis-à-vis contre lequel on n'avait nulle aigreur. Mais ce n'était pas même une peccadille que de tricher au jeu.

Ceci maintenant est un déshonneur, et le fait de ne pas payer ses dettes de jeu en est un autre. Quant aux dettes ordinaires, il n'importe, eût-on pris rengagement écrit de les payer, lorsqu'on savait ne pouvoir le tenir, tant pis pour le créancier trop confiant. Tandis que le négociant honnête qui manquera quelques jours à s'acquitteret que souvent la faute d'autrui réduit à la faillite, sera par là même <i déshonoré " .

Mais nul ne trouverait sérieusement à redire à ce que ce négociant réalisât une «bonne affaire » , par une de ces adroites tromperies, qui firent jadis de Mercure le dieu du commerce en même temps que celui des voleurs.

Des tromperies, il en est de " déshonorantes" , non pour qui les commet, mais pour qui en est victime. Personne n'a jamais pu, ni ne pourra, dire pourquoi un mari est » déshonoré » lorsque sa femme manque à la foi conjugale et pourquoi il n'est point n déshonoré » lorsqu'il y manque lui-même.

Bref, si Ion passe en revue tout ce que permet et défend la « morale d'opinion " , tout ce qui soi-

disant « déshonore » ou ne déshonore pas, on sera bien empêché de juger si « l'honneur est sauf " ou compromis, en telle ou telle occurrence, à moins de savoir d'abord de quel pays, de quelle époque, de quel sexe et de quel métier il s'agit. Cette morale sur mesure, toute flexible et précaire qu'elle soit, rend toutefois des services : garde-vertu mitoyen, cadre utile, qui protège de quelques vilaines choses; ceux qui secouent son joug descendant plus souvent au-dessous qu'ils ne s'élèvent au-dessus.

Pourtant la morale humaine, à mesure que nous progressons, nous semble moins naturelle, et la chrétienne, à mesure que nous la comprenons mieux, nous apparaît plus légitime. Si légitime, que les plus antichrétiens d'entre nous, pour s'emparer de ces préceptes en toute sûreté d'irréligion, les revendiquent comme un bien laïque, usurpé par le prêtre et dont il convient de l'exproprier.

C'est un beau triomphe pour l'Eglise.

Sa morale est seule enseignée par ses adversaires : il se trouve quelques fantaisistes de cabinet, des amuseurs pince-sans rire qui, pour amasser du monde sous leurs fenêtres, lancent, sous couleur philosophique, des pensées qui font du bruit et représentent la morale comme « le

plus grand danger de runlvers » ; mais il ne se trouve pas d'école publique où l'on enseigne, sur le (1 bien » et le « mal » , autre chose que ce qui se lit dans le catéchisme.

Aucun maître, payé par l'État, n'oserait, sous peine de destitution, recommander, ni le droit au meurtre et au vol qui s'appelait autrefois la " guerre privée » , ni l'abandon aux instincts sexuels que l'antiquité nommait le " culte de Vénus » , ni même la polygamie ou la polyandrie, bien que l'une et l'autre soient » dans la nature » , puisque beaucoup d'espèces animales les pratiquent et que plusieurs religions les autorisent.

Qu'on ne dise pas que cet enseignement est officiel, parce qu'il est conforme à nos lois; il n'est obligatoire que parce qu'il est conforme à nos idées. Si nos idées changeaient, nos lois changeraient de même.

Ceux qui doutent de la somme d' « amour '> et de (1 bonté » que l'Évangile a mise sur la terre n'ont qu'à lire l'histoire. Ils ne trouveront cette « bonté » dans aucune des civilisations païennes.

Nulle ne fut plus complète, nulle ne dépassa celle des Romains au temps de Tibère, ils avaient recueilli et ajouté à leur propre fonds l'héritage des Grecs, des Égyptiens, des Asiatiques; ce que pouvaient donner la philosophie et les mœurs des

peuples les plus «avancés» . Toutccla, représenté chez eux par des hommes supérieurs dans les diverses branches de la culture intellectuelle.

Cependant il suffit de voir paraître, apportée par des gens du commun, cette lumière inouïe du Christ pour que l'ancien monde semble avoir jusque-là croupi dans l'obscurité; pour que la bassesse et la barbarie de sentiments admis jusqu'alors brusquement sautent aux yeux et fassent horreur.

Ces Romains qu'on appelle " raffinés » et qui, au moral, Tétaient si peu, s'entassaient sur les gradins du cirque et se repaissaient les yeux de tortures et de supplices, de milliers de tortures et de milliers de supplices, pour s'amuser. Ces nobles conquérants de la terre allaient voir brûler, crucifier ou dévorer par des fauves, des individus contre lesquels ils n'avaient point de haine, inoffensifs et soupçonnés seulement de mauvaises doctrines.

Ce peuple-roi jouissait naïvement de ce qu'il ne soupçonnait même pas être un vice, vice qui désigne aujourd'hui le degré final de la débauche : le sadisme, délectation du sang versé, volupté de la douleur d'autrui.

Notre civilisation est la seule qui ait gagné en bonté, et, bien que le catholicisme semble avoir baissé en France depuis un siècle, il est seul en

droit de revendiquer cette doctrine toute moderne de la pitié sociale, puisqu'il la prêche depuis dix-neuf cents ans. Saint-Simonisme, fouriérisme, humanitarisme, viennent de lui, et en lui aussi puise le socialisme tout ce par quoi il séduit et capte la raison des simples.

Maintenant le prolétaire innombrable, roi du monde, défiant Dieu, semble marcher et ne sait plus vers quoi. C'est encore le christianisme qui débrouillera ce gâchis d'âmes mortes; il disciplinera cette société contemporaine, issue de lui et qui le bafoue comme une vieille idole. Il lui répétera l'avertissement du prophète : « Malheur à vous qui osez dire au Seigneur : " Qu'il se hâte, que son œuvre commence devant nous ! "

Seul, il demeure capable de donner " ce qui ne sert pas » , de désembourber et d'auréoler la vie. Au fond de ces êtres positifs, amants de l'argent et de l'or, se cache et se tourmente un affamé d'idéal; en ces foules, si fiéres du pain blanc qu'elles viennent de conquérir, persiste la faim d'un peu de pain venu du ciel.

L'homme en travail depuis cent ans a enfanté des manufactures, des mines, des docks, des bateaux, des télégraphes, des écoles et des théâtres ; il a enfanté des habits, des journaux, du gaz, du linge, de l'hygiène et des égouts ; il a

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enfanté des richesses et des plaisirs, de la philanthropie et des sociétés d'assurances, même des constitutions politiques et des systèmes philosophiques; mais il n'enfante pas de l'amour ni de la joie; surtout il n'enfante pas de la résig^nalion et de ridéal, c'est-à-dire de la paix et de l'espérance. La fumée des locomotives et du tabac en contient-elle autant que la fumée de l'encens?

La " question sociale » ne sera jamais résolue parce qu'elle n'existe JDas. Et, en effet, elle n'existe que dans notre Imagination; elle ne vient pas de l'estomac, comme on pense, elle vient du cerveau et du cœur. Aux maux imaginaires, il faut des remèdes spirituels.

Toutes nos batailles modernes contre les éléments, toutes nos victoires sur la matière nont, au moral, abouti à rien. La masse Intelligente demeure Irritée, exacerbée, les sens plus subtils, l'esprit bandé vers un but Impossible, et l'àme triste, déçue. Nous avons, pour beaucoup produire, évoqué le Génie de la force et déchaîné le Génie de la vitesse; ils dévorent l'ouvrage ; nous devons marcher et les suivre; ces esclavesmachines nous entraînent.

Bientôt il n'y aura plus de place perdue sur la terre, il n'y aura plus de temps perdu dans la vie; mais, entassàt-on cent fois plus de jouissances, l'humanité sera la proie d'un terrible

ennui, 1 ennui que Ton éprouve à regarder les villes que ne surmontent aucune flèche, aucun dôme, aucune tour; toutes choses de première nécessité, quoique parfaitement inutiles en ellesmêmes.

Les ouvriers, les paysans, tous devenus « bourgeois 1) dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot, tous devenus penseurs, sentiront par là même des souffrances qu'ils ignoraient naguère — celles de la pensée — et seront désespérés d'être au monde, avant perdu la certitude d'en trouver un meilleur au sortir de celui-ci.

C'est alors que le peuple vomira les religions laïques, laborieusement absorbées ; il pleurera pour avoir une âme et pour qu'on lui rende un Dieu.

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