‹ Les Français de mon tempsChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'amour et le mariage

Jadis les romans nous parlaient surtout d amour et les histoires nous parlaient surtout de {juerre; comme si la guerre, pour les peuples, et lamour, pour les individus, était la grande affaire. Quoiqu'il tienne encore une grande place dans la littérature d'imagination, l'amour en tient réellement une très petite dans la vie du commun des hommes.

Chez quelques-uns il n'a jamais existé ; chez ceux-ci ce n'est qu'une aberration des sens ou du cerveau; chez ceux-là ce n'est qu'un luxe. Pour l'immense majorité il ne représente qu'un incident, une faible dose de minutes dans l'existence. Il y a bien d'autres passions, d'autres intérêts, d'autres mobiles.

L'amour absolu est si beau, si bon, que la religion en fait l'objet unique du paradis : les élus s'aimeront les uns les autres et ils aimeront Dieu. Ils ne feront pas autre chose. Ils ne pourront pas ne pas aimer et y trouveront une félicité

toujours nouvelle et comme infinie. On n'a rien imaginé de meilleur, de plus divin. Quelle grande idée, quel noble symbole, même si ce n'était qu'un symbole ! Précisément parce que l'amour est du ciel, il n'est pas de la terre.

Chez les mortels que nous sommes, l'amour, légitime ou non, est une liaison tendre et sensuelle que le raisonnement, autant que le cœur, crée, augmente ou détruit.

On aime parce qu'on veut aimer, et l'on veut aimer parce qu'on est aimé. On est débiteur d'amour reçu, et l'on tient à se libérer en rendant un amour égal. On contracte une dette d'amour et on l'acquitte; on ouvre un compte d'amour et on le balance exactement.

Le calcul ne se fait pas à froid, comme on l'écrit ici, mais ingénuement, inconsciemment. Et cet amour-raison n'est ni le moins chaud, ni le moins solide, même dans les âmes impulsives. Au contraire, c'est le seul qui dure ; l'autre est fugitif, c'est un emportement, un goût passager. On objectera les longues passions malheureuses ; ce ne sont que des désirs, point ou mal assouvis.

Si 1 on analvse tous les amours, on verra qu'ils reposent, ou du moins ne se maintiennent, que par calcul, intérêt; que ce sont des amours en partie double, avec un « doit » et un « avoir » .

On <« doit ' une satisfaction charnelle, un dévouement, une tendresse, des services rendus, des avantages procurés; on « paye » en même monnaie, si l'on en a, ou en une monnaie équivalente. C'est pour cela qu'il faut quelque intelligence pour faire durer un amour. Les gens sots ou légers ne « pavent » pas et leur partenaire coupe bientôt tout crédit.

Ce que, dans la langue courante, on appelle « amour » est le plus souvent la simple appétence physique des sexes l'un pour l'autre. Cette appétence, les hommes se glorifient, les femmes se défendent de la ressentir. Les lois de 1 opinion, sans modifier les lois de la nature, en ont ainsi réglé la manifestation dans l'espèce humaine : le mâle se fait honneur détre porté à 1" i< amour » , d'y être expert et fort enclin à en éprouver les jouissances; la femelle se pique de ne point rechercher ces plaisirs et de n"v être point entendue.

L'un rougit d avoir conservé linnocence que l'autre rougit d avoir perdue. Et, pour exprimer les rapports d' " amour" que les hommes ont avec les femmes, en dehors du mariage, ce qui s'appelle un « succès " , une " victoire " , pour les premiers, se nomme une « faute » , une « chute ^' pour les secondes.

On dit de celle-ci qu'elle « se perd " , quelle

« tombe » , qu'elle « se conduit mal » ; et de celuî-là on dit : c'est un « séducteur " . // la

" conquise " ; elle est « possédée " . Si elle Test par trop de g^ens , elle devient une créature

« débauchée " ; %il multiplie ses conquêtes, il devient un personnage «irrésistible". Pourtant il et elle font la même chose; d'où l'on peut induire que les femmes n'ont pas d'influence sur les jugements ni sur le langage.

Cette différence d'appréciation d'un même acte nous peut égarer sur la complexion amoureuse des hommes et des femmes; les uns affichant plus qu'ils n'en ont, les autres cachant ce qu'elles en possèdent.

Il est des hommes qui se souviennent plus que d'autres qu'Eve a été tirée de leur côte; ils sont plus intimement unis à elle et goûtent mieux le parfum de son atmosphère et la saveur de ses caresses. Mais, chez les plus dénués d'attirance féminine et dans les relations les moins propices à l'éveil des sens, le " sexe » subsiste.

Tous ceux qui ont commandé à des femmes, qui ont professé devant elles, le savent, et aussi ceux qui les ont soignées ou confessées. Cela est naturel sans doute et c'est le g^rand écueil de la doctrine d'égalité des hommes et des femmes, du « féminisme » . Il n'est vraiment parfait qu'avec des très antiques ou très laides personnes.

Une femme laide est plus laide qu'un homme laid ; mais aussi quel rôle joue la beauté dans la vie de celles qui lont reçue en don, de Dieu ou du « diable » . Cette dernière ne dure qu'un jour, mais l'autre aussi n'a qu'une saison. Une génération de belles passe si vite.

Voyez-les en toilette de bal par cette soirée de printemps. Que de tons exquis et divers sur les peaux nacrées, sur les peaux de satin, sur les peaux d ivoire neuf et transparent ; quels jeux de lumières dans les cheveux, depuis le noir qui s'enlève en dur contraste sur la matité du front et de la tempe des brunes, jusqu'au pâle cendré 'qui semble continuer la chair dorée de la blonde; que de cous joliment attachés et portant des nuques fines !

Et les veux, que de nuances et que d expressions dans la même nuance ; si bien que nul de ces yeux ne ressemble à d'autres exactement ! Le tout harmonisé d'un écrin de soie, de gaze ou de velours, sursemé de fleurs, de rubans, de pierres scintillantes, de la poitrine à la chevelure.

Songez à l'intérieur de toutes ces précieuses apparences humaines : hier, petites filles, elles sautaient à la corde, elles jouaient à cache-cache ; aujourd hui leurs jeux sont autres; vous les devinez dans l'amour, dans les attitudes de la passion, dévêtues et frémissantes ; demain elles joueront aux cartes, aux jeux de vieilles. Et com-

bien changées alors et combien manqueront ! Puis un peu plus tard, mortes, toutes mortes ; vous les représentez-vous dans leur boîte de satin blanc, si pâles, parfois méconnaissables. Au bout de quelques années il ne restera qu'un squelette et un peu de gaz de ce corps, fragile composé organique, moins durable que le papier d'un livre ou le bois d'un fauteuil.

Nous souhaitons de « laisser des regrets » après notre mort, et de les laisser à ceux que nous aimons le mieux; nous savons même ne devoir les laisser qu'à ceux-là. Quel raffinement de barbarie de nous réjouir de causer ainsi de la tristesse ; et cependant c'est la principale marque d'affection entre les hommes.

Le besoin d'aimer et d'être aimé est parfaitement compatible avec l'égoïsme. Beaucoup d égoïstes redoutent de se trouver » seuls au monde " , suivant l'expression reçue, c'est-àdire sans famille et surtout sans amour. Car c'est uniquement par 1 amour que Ion cesse d'être seul, et c'est aussi par sa privation, lorsqu'on l'a goûté, que l'on perçoit nettement la solitude.

Il est des personnes expansives qui logent leur àme dans la rue et des natures renfermées, auxquelles il est aussi difficile de se manifester, sans se violer soi-même, qu'il est difficile aux autres

de ne point donner de Tair à leurs pensées et de ne pas se mettre dehors. Mais il ne faut se fier aux uns ni aux autres. Il échappe aux taciturnes certaines choses, et les expansifs en gardent encore par devers eux ; de façon qu'on n'est pas sur que les premiers n'en disent pas plus qu'ils ne veulent et que les seconds disent vraiment tout.

Très peu d'êtres éprouvent d'ailleurs le besoin d'union parfaite avec d'autres êtres. Depuis l'âg-e de raison jusqu'à la tombe, quoique vivant en société, ils passent isolés comme dans un désert.

Ils travaillent, se reposent ou samusent; ils vaquent à des besognes ou à des plaisirs divers, chacun occupé du sien, princes ou miséreux, vieillards ou jeunes filles; mais jamais leurs âmes ne se mêlent, non pas même quand ils s'accouplent. Se réunissent-ils, se parlent-ils, ils se regardent mais sans se pénétrer. Face à face, ils sont loin par la pensée, absorbés dans leurs convoitises. Personne ne sait ce qu'il v a derrière l'horizon humain de chacun ; et cependant ce qu'on y verrait serait à peu près pareil.

Les égoïstes les plus parfaits sont ceux qui ne s'aperçoivent même pas de leur isolement et qui seraient surpris qu'on le leur fit remarquer. Leur âme est imperméable; il n'est point de fissure par où un sentiment quelconque puisse pénétrer

en elle. Si, par aventure, ils ont la chance d'être sans esprit comme ils sont sans cœur, ils ne se Aboient point sans mérite et se trouvent alors aussi heureux que possible, puisqu'ils se suffisent et s'admirent.

Ces privilégiés sont rares. La plupart des hommes pensent comme Alceste et agissent comme Philinte. Ils sont pleins de défauts rebutants, ils se jugent et se supportent péniblement. Ils ne s'aiment pas les uns les autres et ils savent qu'ils ne s'aiment pas.

Tout les porterait donc à demeurer séparés. L'intérêt, dit-on, les unit; mais ce qui les lie, c'est un instinct. Il y a des espèces animales dont les membres vivent isolés, comme les aigles, et d'autres en bande. Les hommes sont de cette dernière catégforie. Cela ne les empêche pas de se voir tels qu'ils sont et de s'en affliger ; mais il leur est impossible de se refaire et ils continuent de se rechercher et de ne s'aimer point.

La claire vision de l'égoisme de ses semblables a souvent pour résultat une grande indulgence ; elle incline liime à la reconnaissance et par là à une sorte d'optimisme.

Les âmes tendres, d'où l'amour déborde et qui se prodiguent volontiers aux autres, qui les veulent, non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils devraient

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être, sont sans cosse choquées de l'indifférence, de l'ingratitude d'autrui. Jamais elles ne reçoivent assez en échange de ce qu'elles donnent. Elles le déplorent, en souffrent et finissent par s'aigrir contre le genre humain, si peu conforme à leur idéal. Les autres, partant d'un principe tout contraire, voient le monde tel qu'il est. Ils n'attendent et n'espèrent rien de leur prochain. S'ils reçoivent une épingle, ils en sont aussitôt fort tonchés comme d'un présent inestimable ; et si l'on fait le moindre pas pour les obliger, ils l'admirent et s'en ressentent comme d'une marque extraordinaire de dévouement. Ils sont portés à se contenter de très peu, tandis que les affectifs ne se satisfont pas avec beaucoup. Ainsi la bonté du cœur porte au pessimisme, et sa dureté à l'optimisme.

On se rencontre, des années durant, sans se rien dire ; on échange saints, poignées de main et on meurt sans avoir échangé une idée. Parfois un rien vous accointe ; on est forcé de se parler, on se parle, on s'intéresse et on se fréquente. On cherche à savoir qui est cette personne, que l'on connaît si bien du dehors et si peu du dedans. Ainsi se forment nos amitiés.

Beaucoup plus répandu que 1' » amour » tout court, c'est-à-dire que l'amour d'autrui, est

Tamour-propre ; il y a des gens qui vivent et meurent sans avoir aimé, il n'y en a point qui soient totalement dépourvus d'amour-propre.

Les blessures d'amour-propre sont celles qui se cicatrisent le plus lentement, si même elles se cicatrisent jamais. Elles sont peu apparentes, comme celles d'un fleuret qui s'enfonce très proprement dans la chair, fait peu de dégât, mais va droit au poumon ou au cœur.

On nous conte sans cesse les « drames de l'amour " ; les u drames de l'amour-propre » sont tout aussi passionnants et terribles, beaucoup plus nombreux et de plus grande conséquence. Seulement ils se prêtent moins à la mise en scène, parce qu'ils se déroulent plus lentement et sont moins exiérietas : nul ne fait difficulté d'avouer qu'il agit par amour, par ambition ou par ressentiment, qui sont ou peuvent être de nobles mobiles ; mais l'amour-propre est un de ces mobiles peu glorieux auxquels, par amourpropre encore, on n'avoue pas obéir.

Un mot de Gladstone , mot que le premier ministre anglais laissa échapper, sans en mesurer la portée, vis-à-vis d'un jeune collègue de son cabinet, dont les prétentions lui semblaient exorbitantes et dont l'amour-propre fut par là blessé à vif, suffit à déplacer l'axe du parlement britannique, disloqua le parti whig, créa l'unionisme

et eut ainsi des conséquences, bonnes ou mauvaises, incalculables.

N'est-ce pas l'amour-propre qui divise les partis et dirigée la politique intérieure française? Le besoin de dominer, de gouverner, sont moins importants chez nous que le souci de paraître. La crainte d'être méprisé ou moqué maintient les classes, et les classes créent l'antagonisme des citoyens et l'exclusivisme d'en -haut et d'en^ bas.

Cet homme laisse voir assez volontiers les plus secrets replis de son âme; il a révélé cyniquement et sans honte des faits peu louables de sa vie, il n'a rien de caché ; mais il n'a jamais soufflé mot d'un détail qui lui parait bas : qu'il a subi quelque rebuffade ou accompli une besogne mesquine ; que son nom n'est pas très authentique ou sa fortune très solide, qu'une certaine chose très indifférente en somme — mais qui blesserait son amour -propre — est moindre qu'on ne suppose.

Cette femme qui a tout livré d'elle à son amant, à son mari, qui partage son lit et lui ouvre son cœur, est sa confidente de toutes les heures et ne fait qu'un avec lui, cette femme sincère et passionnée mourra sans lui avouer qu'elle est de deux ans plus vieille qu'il ne croit, ou qu'elle a, sur le devant de la bouche, une fausse dent.

" Soyez prudent, disaît-on à un débutant dans la vie, soyez réservé dans vos propos. Il n'y a que le chapitre des louanges où vous serez iinpuné' ment prolixe; vous ne paraîtrez jamais ennuveux. » La louange plait mieux quand elle est bien tournée, mais cela n'est pas absolument indispensable.

Chacun a fait à d'autres des compliments qu'il ne pensait pas ou dont il ne pensait qu'une partie. H en faisait de tels il y a une heure. On lui en adresse maintenant de pareils à lui-même, et l'idée ne lui vient pas qu'ils puissent être faux ou excessifs.

Si c'est un homme illustre ou une jolie femme, blasés sur ce sujet, ils n'en seront pas fort chatouillés; mais ils y croiront au premier moment et, pour douter de leur sincérité — s'ils y parviennent— il leur faudra faire sur eux-mêmes un grand effort. Le vin de la louange enivre plus vite et plus fort ceux qui n'y sont pas accoutumés ou à qui l'on en verse d'un cru dont ils ne boivent pas d'habitude ; par exemple si on les flatte sur ce qui est chez eux le plus défectueux.

Bien qu'il n'y ait rien de plus simple et de plus ordinaire que le mariage, il n'est guère de chose plus mystérieuse quant aux suites. Les parents, les intéressés eux-mêmes ignorent la solution du problème qu'ils formulent. Nul n'en saurait

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dég^agei" rinconnii. Se connaîtraient-ils parfaitement la veille, fussent-ils liés depuis l'enfance, fussent-ils du même sang et, comme chez certains peuples de l'antiquité, frères et sœurs, les fiancés du jour ne pourraient encore prévoir ce que seront les époux du lendemain.

Chaque fois que se forme cette sorte de société à deux et que l'union se consomme, c'est une combinaison chimique toujours nouvelle, dont les réactions s'opèrent sans lois définies.

Pour que ces deux éléments, jusqu'ici distincts se fondent en « une seule chair « , il est entendu que les esprits doivent se plaire et les caractères s'accorder. Les corps aussi doivent s'aimer. Le lien physique conserve beaucoup de ménages qui ont mille raisons de se dissoudre; son absence dissocie beaucoup d'autres couples qui semblaient appelés à fusionner. Or, qui pourrait expliquer pourquoi certains épidémies s'attirent ou se repoussent?

Et d'où vient la sympathie ou l'antipathie des âmes? Car il y a des natures qui s'accordent parce qu'elles sont semblables et d'autres parce qu'elles sont différentes. Existe-t-il dans l'esprit humain, comme dans les pierres des murs, des parties planes et des parties en saillies, qui ne se plaisent, les unes qu'avec des plats identiques, les autres qu'avec des reliefs contraires?

Dlra-l-on qu'il y a des chapitres où nous nous accordons avec autrui par sa similitude avec nous, témoin la parité des goûts, et d'autres chapitres — tel celui du caractère — où nous aimons trouver la « réplique » , l'inverse de ce que nous possédons nous-mêmes. Les timides s'entendent avec les audacieux, les bouillants avec les calmes. D'où l'on pourrait conclure que, pour se plaire, il faudrait avoir des goûts semblables et des caractères différents. Mais cela encore n'est point vrai, puisque les gais ne vont pas bien avec les tristes.

! En général, il ne faut pas avoir les mêmes Uléfauts. Nous discernons beaucoup mieux, chez notre camarade, les défauts que nous avons nousmêmes et, si nous les supportons chez nous, parce qu'ils font partie de notre être, nous les haïssons chez les autres, parce que nous voyons bien que ce sont des défauts. Tandis que d'autres défauts que les nôtres, nous les voyons moins bien.

Deux cœurs secs sondent et pénètrent très vite la sécheresse l'un de l'autre; mais un individu foncièrement bon pourra vivre longtemps avec un aimable égoïste, sans s'apercevoir qu'il est égoïste.

Deux personnes ayant beaucoup de qualités l'une et l'autre paraissent appelées à faire bon

méiiag'e ; mais elles sont séparées par très peu de chose et ce peu de chose masque à leurs yeux réciproques toutes leurs vertus. Une différence entre les conjoints, dans le degré de cette espèce de rouerie pratique que Ton nomme " habileté " est requise pour un mariage heureux. Un vieux proverbe de Languedoc disait : « Fin contre fin ne vaut rien pour doublure. » Deux joueurs de même force ne se cèdent pas volontiers et il faut que, même dans cette communauté de deux, il y en ait un qui commande.

Que ce soit l'époux ou l'épouse, cela importe peu au bonheur mutuel ; ce mari qui commençait son testament en ces termes : "Ceci est ma première volonté... ", et à qui son jeune fils demandait naïvement : « Papa, quand maman est sortie, est-ce vous qui êtes le maître? » ce mari n'a pas été trop à plaindre, parce qu'il était naturellement docile et qu'il jouissait d'une grande paix.

Y a-t-il plus, ou moins, ou autant, de mauvais ménages en notre temps qu'au temps passé, et dans notre pays que dans les autres? C'est là ce qu'il faudrait savoir pour comparer la moralité de deux époques, de deux nations. Ce serait une statistique d'un vif intérêt et combien utile, aujourd'hui où l'on a reconnu la nécessité de ne rien avancer sans preuves.

Mais quelle difficulté ! Comment savoir le chiffre

exact, même dans un seul département, des femmes qui trompent leurs maris, des maris qui trompent leurs femmes? De ce fait précis et brutal, parvint-on à dresser des moyennes, il faudrait, pour être complet, y joindre les intentions non réalisées, les pensées " de derrière la tête », de mauvaises pensées le plus souvent. Beaucoup n'ont eu des aventures qu'en rêve, mais ce sont toujours des aventures.

Les écrivains, qui présentent tels et tels moments de notre histoire comme plus ou moins relâchés que d'autres, non seulement s'en tiennent à des apparences, mais à des apparences restreintes et localisées. Ils n'envisag^ent qu'un tout petit groupe. II y avait sous Louis XV ving^t millions de Français, sur lesquels trois mille seulement fréquentaient la cour et pouvaient en subir l'influence.

Fùt-il général, le ton extérieur ne prouverait rien. Suivant les périodes il est« convenu « qu'on dit ou qu'on ne dit pas, qu'on fait ou qu'on ne fait pas ceci et cela; mais il n'est pas convenu qu'on dise ce que l'on fait, ni que l'on fasse ce que l'on dise.

La pudeur n'est pas la vertu, sinon la vertu serait bien changeante. Il y a trois cents ans, des personnes de distinction ne se gênaient pas pour consommer leur mariage devant des parents,

assis au pied de leur lit. L'on ne trouvait point indécent qu'une reine accouchât en public et il n'y avait pas que le roi à satisfaire, en compagnie, certaines nécessité. De simples bourgeois recevaient des visites, quoique séans en leur « chaise »

Aujourd'hui, ce que l'on fera sans indécence devant diverses personnes séparément, ne se pourrait faire en la présence simultanée des mêmes personnes, sous peine de choquer les bienséances. Une dame sortira du bain devant son mari ou devant sa femme de chambre, mais non pas devant les deux réunis.

Au contraire une tenue qui serait choquante devant un visiteur isolé, devant cinquante à la fois, cessera de l'être. La dame à sa toilette, qui refuserait de se montrer à un intime avec le dos et la poitrine nus, s'exhibe ainsi naturellement au bal, devant une foule d'indifférents.

Et quoique le décolletage des femmes, en' soirée, demeure la chose la plus respectable du monde, il est possible que les agents de police arrêteraient, pour outrage aux mœurs, rhétaïrev qui se promènerait en plein midi sur les boule-' vards avec les épaules ainsi découvertes.

C'est donc que les « convenances " qui varient de l'Orient à FOccldent, du Nord au Sud, et, dans le même pays, suivant les époques, les classes

sociales et les modes, changent aussi suivant l'heure de la journée et le lieu où Ton se trouve. Sans remonter au temps de Philippe le Bel, où les novateurs du sexe mâle, en abandonnant la robe pour le costume collant, semblèrent coupables de licence, les premières femmes bicyclistes, qui ont adopté la culotte, ont paru d'une audace singulière à nos contemporains.

La règle est, dit-on, que la pudeur commence où la concupiscence des yeux s'éveille ; mais précisément cette concupiscence ne s'éveille qu'en raison de la pudeur, c'est-à-dire du mystère.

L'habitude a grande influence sur la pudeur des yeux, comme sur la délicatesse des oreilles; ce sont là choses très subjectives, qui résident d'abord dans l'intention et dans l'effet visé : nulle autre qu'une nourrice, ayant un poupon sur les genoux, ne pourrait sans honte ouvrir tranquillement son corsage en public; nous ne sommes point étonnés de voir, dans les musées et les salons annuels, l'exacte reproduction, peinte ou sculptée, des modèles dont l'exhibition, en original, serait impudique au théâtre. Bien plus, la toile représentant une femme nue est œuvre d'art; elle devient œuvre de chair, si le peintre introduit seulement un chapeau d'homme dans le coin de son tableau, bien que ce chapeau, isolé, n'ait rien de polisson.

La piulcur du coslumc, du langage ou des écrits ne saurait être l'étlagc de la moralité d'une époque, moins encore de la fidélité des époux.

Une femme qui avait beaucoup aimé disait : " On ne trompe que ceux que Ton aime ; les autres, on ne s'en donne pas la peine. " Cette distinction entre la » fidélité " et la " constance " serait admise par fort peu de maris. Cependant la fidélité ne fait pas toujours le bon ménage, ni l'infidélité le mauvais ménage. Il y a bien d'autres choses. >

A entendre si grand nombre de gens médire du mariage, depuis saint Paul qui, dans l'épitre aux Corinthiens, en parle avec une telle amertume qu'il semble n'en avoir eu aucune satisfaction, jusqu'à La Rochefoucauld, qui affirme magistralement ne point exister au monde de « mariages délicieux » , on se demande comment la majorité des humains est assez téméraire pour s'engager sans effort en des liens qui lui offrent si peu de chances de bonheur.

Agissons-nous ainsi par routine, poursuivre un vieil usage, ou l'étroite union conjugale ne comporte-t-elle pas effectivement plus de biens et de charme que ne le disent les aphorismes courants?

C'est, je crois, une opinion fausse que de regarder le « fruit défendu » comme ayant plus d'attraits que le permis.

Il y a (les natures pour lesquelles la défense est un piment, un excitant; mais le plus grand nombre des hommes aiment la règle; ils ont le goût de l'ordre, ils en sentent le prix et trouvent plus de joie à leur plaisir dans la liberté de le goùtei' en paix.

Loin que l'amour du fruit défendu pousse beaucoup de gens mariés à des voluptés extra-conjugales, comme on l'entend souvent dire, on pourrait soutenir que c'est malgré, et non à cause de la défense que se commettent la plupart des infractions, et que si le fruit n'était pas défendu mais permis, si chacun des conjoints avait droit à des liaisons d'amour, comme il a droit à des liaisons d'amitié, il y aurait infiniment plus de ménages où l'on userait de cette faculté, qu'il n'y en a à enfreindre les prescriptions de la morale actuelle.

C'est pour des causes multiples et tout autres que les époux manquent à la foi jurée. Manger les « pommes du voisin » , par ce seul motif que ce sont celles « du voisin " , est un prurit de chasseur bien moins répandu qu'on ne croit. La plupart de ceux et de celles qui recherchent les pommes du voisin n'agissent ainsi que faute de pommes chez eux.

Celui qui a connu la douceur d'un de ces mariages " délicieux d , comme il en existe bien

plus qu'on ne pense, mesure Tabîme qui sépare la maîtresse de Tépouse. Si la mort Fa privé de celle qui était vraiment sa « moitié » et que, demeuré seul, il prétende se consoler avec les épouses d'autrui et goûte la femme hors du mariage, il se fait alors à lui-même l'effet d'un homme qui rentrerait en voleur, ou en mendiant, dans le palais dont il a été autrefois le maître.

Nombre de femmes, entre leur mari et leur amant, sont comme des biens fonciers dont l'un aurait la nue-propriété et l'autre la jouissance; mais, le plus souvent, elles aiment mieux leur mari que leur amant.

Avec l'amant, elles n'ont qu'un lien sensuel qui se distend chaque fois que le désir s'apaise. Elles attendent de lui, suivant les mobiles très divers qui les ont poussés à se donner, telle ou telle satisfaction; elles ont telle ou telle raison de le garder, mais presque toujours une raison unique.

Avec le mari, elles ont mille liens d'intérêt, tous durables : la communauté de nom, de fortune, de situation, d'avenir; elles ont des souvenirs aussi — l'empreinte première — et l'habitude de leur vie, où l'autre n'est qu'un hors-d'œuvre.

Entre le mari et la femme le moindre incident rapproche et réunit : la maladie, l'infirmité, le chagrin, les oblige à se voir davantage, en les

confinant au logis. Entre l'amant et la maîtresse, ces mêmes causes créent aussitôt une gêne, une entrave, une séparation plus ou moins prolongée, plus ou moins absolue.

Isabelle, l'artiste célèbre, vit depuis longtemps avec Moricet; se trouvant heureux, ils s'épousent; une fois mariés, il ne peuvent plus vivre ensemble, ils divorcent et, une fois divorcés, ils ne peuvent plus vivre séparés et reprennent leur existence antérieure. Baretot, le savant, après avoir fait casser judiciairement son mariage, se trouve inconsolable jusqu'à ce qu'il ait épousé son ancienne femme une deuxième fois.

Tirera-t-on de ces exemples des arguments pour ou contre les mérites de la cohabitation conjugale ?

L'union apparente recouvre à coup sûr de profonds désaccords, des rancunes qui ne s'effacent qu'à la dernière heure ; la belle Mme Ordival racontait à un intime l'agonie du grand industriel qui venait de la laisser veuve : « Lorsque je me suis approchée de son lit, il m'a tutoyée, ce qui ne lui était pas arrivé depuis quinze ans, et m'a dit : «Embrasse-moi. » Alors, j'ai compris qu'il était au plus mal, que c'était fini et qu'il allait mourir. »

Les écarts mutuels des conjoints ont-ils laissé des traces et introduit dans le ménage une progé-

niture que le mari sait, de science certaine, ne pas lui appartenir; ce grief, même devant la tombe entr'ouverte, ne disparaît pas toujours : le marquis de Riberpré, auquel sa femme avait naguère donné un rejeton, à la naissance duquel il était tout à fait étranger, ne refusa point, lorsqu'il était près de rendre l'àme, de recevoir cet enfant ; mais il se borna à lui dire gravement : « Vous portez le nom de Riberpré, tâchez de vous en rendre digne. «

Il est vrai qu'il n'avait point élevé ce fils; sinon, il l'eût fait sien, par l'éducation et l'habitude, comme il arrive fréquemment.

Et, fréquemment aussi, par une ironie de l'atavisme, ces pseudo-héritiers font plus d'honneur à la race à laquelle ils n'appartiennent pas que les descendants authentiques. Ghampigny, qui n'avait pas dans les veines une goutte de sang de son père putatif, a plus fait, par son zèle généalogique, pour l'illustre nom qu'il portait, que ses prédécesseurs depuis plusieurs siècles.

M. et Mme Salmonet ont vécu, ont vieilli côte à côte; le mari a été généralement infidèle; la femme a eu des affections irrégulières, une surtout, dont le fruit indiscret fut le portrait vivant de l'homme qui l'avait engendré. La ressemblance était trop frappante pour que le mari ne s'en aperçût pas. Il savait, et sa femme savait

qu'il savait. Néanmoins il aime ce fils, dont il est aimé comme un père ; et lorsque l'un ou l'autre des époux Salmonet mourra, le survivant aura beaucoup de chagrin et pleurera son conjoint très sincèrement.

Par contre, il est des couples que le monde croit heureux, parce que l'on ne voit rien qui ait pu les désunir; mais, si vous soulevez le couvercle de leur vie extérieure, vous les verrez plongés par la tyrannie de l'un ou par le caractère de l'autre, dans un état chronique de tristesse qu leur fait souvent souhaiter la mort.

Que de femmes demeurent, aux mains de leurs maris, comme des livres coupés et non lus; en quelques-unes l'amant ne trouve d'ailleurs rien à lire. Ce sont des décors, plutôt que des logis.

On leur fait la cour avec un ardent désir de ne pas les voir céder, parce qu'on pressent devoir être fort embarrassé de leurs faveurs; elles ressemblent à ces villes où l'on s'arrête volontiers une heure, pour en voir la principale place, mais où l'on devine qu'il serait mortellement ennuyeux de séjourner.

Les déceptions de l'autre sexe, sur le compte du nôtre, sont aussi abondantes. « Si les femmes savaient, jamais elle ne céderaient » , disait une femme qui avait beaucoup cédé. Il est vrai que

L'AMOUR ET LE ^NFARIAGE Ml

V " Amour " , l'amour romanesque et dramatique, nVst qu'un des nombreux mobiles qui engagent d honnêtes personnes en des intrigues galantes. Les femmes tombent aussi rarement par amour, qu'elles résistent rarement par vertu.

Le plus ordinaire de ces mobiles est le « tem-i pérament » . Aux messieurs la morale publique, prévoyante, ménage des satisfactions tarifées en chiffres connus, dans des conditions qui révolteraient la délicatesse des dames. Les moins sentimentales y veulent plus de cérémonies et tiennent aux rites usuels des capitulations de conscience.

Les voluptueuses ne commettent point de folies comme les passionnées; elles ont le sang chaud et le cœur froid. Le sang est aussi froid que le cœur chez les « amoureuses » de tête, pour qui le péché n'est qu'un moyen. Leurs buts véritables sont les joies de la vanité, les triomphes de lambilion.

Plus prosaïque encore est souvent le but : supplément de luxe ou de bien-être, que visent celles qui gèrent leurs a faveurs » financièrement, comme une métairie ou un immeuble de rapport. Gestion difficile au reste : il leur faut toujours paraître donner ce qu'elles cèdent à prix d'or. Leur marchandise n'a de valeur qu'à la condition de n'être pas « dans le commerce » ; celui qui eu offre très cher, parce qu'elle n'est pas à

vendre, s'il vient à croire qu'elle s'achète, n'aura plus de raison pour la payer.

Quelques femmes ne se donnent ni ne se vendent; elles se l'aissent prendre simplement par ennui, par curiosité, par vengeance, par esprit d'imitation aussi, si le sort les place dans une coterie, dans une ville où les dames ont un amant comme elles auraient des talons Louis XV, lorsque la mode l'exige.

Dans tel chef-lieu de département, la société, à trente ans d'intervalle, fut successivement vouée à un relâchement excessif et à une admirable austérité, sans qu'on puisse assigner à ces contagions d'autre cause que l'exemple.

L'infidélité, vue au microscope, tient presque toujours à plusieurs causes qui agissent de concert, et non pas à une seule ; et de même la fidélité : causes contingentes, occasionnelles, qui dirigent la vie. Une santé débile, une existence toute remplie, des sens très calmes, une laideur caractérisée, l'effroi des natalités intempestives, la terreur de perdre, par un scandale possible, la situation ou la fortune, écartent les tentations ou empêchent d'y succomber.

Dieu me garde d'oublier, parmi les barrières qui préservent de la chute, le sentiment du j devoir! C'est le plus noble et le seul méritant.

c'est aussi \c plus rare. Il est plus souvent curatit que préventif. La vertu, même solide, suscite moins d'énergie contre la faute à commettreJ qu'elle ne provoque de remords devant la faute commise.

Et cette faute, toute empoisonnée qu'elle est par le désespoir du lendemain, a bien des chances de se renouveler, sans que d'ailleurs le repentir cesse, jusqu'à ce que l'objet de la faute ait perdu assez d'attraits pour que la vertu retrouve les siens, et que la morale reprenne de la force. Le plus sur et, peut-être, le seul garant de la fidélité d'une femme, c'est l'amourqu'clle a pour son mari .

Sur dix épouses, qui sont tentées et qui résistent, la vertu en défend une, sans doute, et l'amour sauve les neuf autres.

C'est l'honneur de la femme amoureuse, et sa supériorité sur l'homme, qu'elle est imprenable. Elle respecte son amour et lui est loyale; tandis que bien des maris amoureux, en infligeant sans scrupule à l'être auquel ils sont chers, le vulgaire outrage de la tromperie physique, ne se doutent même pas de la bassesse de leur trahison.

Il y a de bonnes réputations usurpées ; il y a aussi des réputations mauvaises qui sont injustes ; celles qui en jouissent ne les méritent pas. Y a-t-il davantage des unes que des autres? Ce qui est

sûr, c'est que le monde sait fort peu de chose : les hommes dits à « succès » confesseraient, s'ils étaient sincères, n'avoir rien obtenu de certaines belles dont le public leur attribua la conquête, et avoir, au contraire, fait chanceler sans trop d'efforts des vertus que le soupçon n'a jamais effleuré.

Les unes se compromettent sans tomber, les autres tombent sans se compromettre.

Mieux que le monde, les maris pénètrent-ils le secretde leur ménage? Combien sont clairvoyants'»' Combien sont faibles aussi, ou indifférents, qui ferment les yeux par vingts motifs d'intérêt ou de tranquillité? Que de naïveté ou de calcul, de miséricorde ou d'ignominie, et que de sentiments inavoués à eux-mêmes, maintiennent dans les liens du mariage tant de couples qui en ignorent la divine beauté.

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