Les Français de mon temps. Introduction
Docteur es lettres : Directeur de la Section française à P Université d' Edimbourg
Le Vicomte d'Avenel s'est fait une place à part dans la littérature contemporaine par une série d'études économiques et sociales d'une information abondante, d'une méthode sûre, d'une ordonnance toute française et remplies d'aperçus nouveaux sur le passé et sur le présent. Il s'y applique inlassablement à découvrir sous la surface des faits politiques et militaires, les dessous profonds et les infiniment petits de la vie nationale qui, d'après lui, constituent proprement la trame et le tissu de l'histoire des peuples.
Ces quelque vingt volumes sur la vie privée des Français d'autrefois et d'aujourd'hui ont été infiniment goûtés des lettrés et du grand public. C'est peut-être ce succès même qui les a empêchés de trouver auprès de certains érudits l'accueil qu'ils
méritent par leur valeur scientifique autant que par leur valeur littéraire. Ces érudits n'ont pas pardonné à M. d'Avenel de porter si allègrement un lourd bagage de faits qu'eux-mêmes traînent si péniblement et d'avoir rendu si attrayante une science âpre et sévère qui dans leurs livres paraît si ennuyeuse. Car les érudits de cette catégorie sont une race soupçonneuse et jalouse. Ils passent leur vie à découvrir des richesses enfouies sous terre, mais ces richesses ils entendent s'en réserver sinon la propriété du moins l'usufruit. Ils sont incapables eux-mêmes de les mettre en valeur. Et alors même que contraints et forcés ils se résignent à livrer tardivement au public les résultats de leur labeur, ils s'exécutent avec une mauvaise grâce qui déplaît et dans un style rébarbatif qui rebute. Cette fonction proprement divine de faire rayonner la vérité et de répandre la lumière, ils la dénomment vulgarisation et ils se sont ingénié à donner au mot un sens défavorable : pour eux vulgariser la science c'est la rendre vulgaire et la faire déchoir. A les en croire, leur mépris pour la science facile est inspiré par la religion austère de la Vérité et par un aristocratique dédain de la foule. Mais, outre que ce dédain aristocratique révèle une superbe bien déplacée à notre époque, je verrais plutôt dans l'attitude des érudits la manifestation d'un vice qui n'a rien d'aristocratique, qui est au contraire éminemment
démocratique: l'envie du travailleur, qui accumule les faits, pour le génie qui improvise et synthétise. Les érudits sont les manœuvres de la science, les artistes et les penseurs en sont l'élite. Et les manœuvres savent que, le jour où les matériaux qu'ils ont amassés auront trouvé leur place dans un système scientifique, leur nom même tombera dans un injuste oubli et que la postérité ne se souviendra plus que de l'architecte qui a édifié le monument.
En présence de l'effrayante accumulation de faits qui, de plus en plus, encombrent les avenues du savoir humain, on ne saurait donc priser assez haut le talent et le courage de chercheurs et de penseurs qui, comme M. d'Avenel, se sont efforcés de mettre un peu d'ordre dans le chaos des phénomènes historiques et d'en dégager quelques vérités générales. Des livres comme Richelieu et la Monarchie absolue, le Mécanisme de la Vie moderne, r Histoire économique de la Propriété, des Salaires, sont des œuvres de haute et lumineuse vulgarisation et, avec quelques erreurs de détail et malgré tout ce que leurs conclusions peuvent avoir de prématuré, ont bien mérité de la science.
Et pourtant, quelle que soit la valeur scientifique et littéraire de cette œuvre de vulgarisation, je ne suis pas bien sûr que je ne donnerais pas volontiers ces vingt volumes d'études économiques et sociales pour le petit livre que nous présentons aujourd'huiauxlecteurs
de la " Collection Nelson." Car ce petit livre révèle en M. d'Avenel un artiste et un penseur que ses écrits précédents faisaient à peine pressentir et lui assignent une place éminente parmi les moralistes de notre temps. Aussi bien je connais peu d'ouvrages dans la littérature française contemporaine d'une forme plus originale et plus distinguée, ni qui fassent tenir en moins de pages une matière plus riche. Pascal s'excuse à la fin d'une de ses dernières Lettres provinciales de n'avoir pas eu le temps de la faire plus courte. M. d'Avenel a mis quinze ans à raccourcir son œuvre, ciselant sa phrase, condensant sa pensée et lui faisant subir ce travail de lente élaboration et de cristallisation qui seul produit les œuvres définitives, et l'on sent à chaque page que M. d'Avenel a mis dans Les Français de mon Temps à la fois le meilleur de son talent d'écrivain et l'expérience de toute une vie.
Nous sommes d'autant mieux à l'aise pour dire notre admiration pour ce livre que nous ne partageons guère les idées de l'auteur. Esprit indépendant, sincèrement libéral en religion comme en politique, catholique modernisant et américanisant, dégagé du fanatisme antisémite et légitimiste de ses amis du Faubourg, il n'a su pourtant se libérer entièrement des préjugés de sa classe, ni se réconcilier avec les institutions existantes. Et son mépris pour la politique de la Troisième République est tel qu'il
en arrive à reléguer la politique en général au rang des choses indifférentes. M. d'Avenel semble affirmer à la fois que la France de son temps jouit d'un gouvernement détestable et qu'il n'importe guère que ce régime soit détestable. C'est là une des thèses principales du livre ; et cette thèse que la politique ne joue qu'un rôle insignifiant dans la vie nationale me semble à peu près aussi paradoxale que cette autre thèse que l'amour ne joue qu'un rôle insignifiant dans la vie individuelle. M. d'Avenel oublie trop que dans la vie collective tous les phénomènes sont intimement liés et que l'on ne saurait ainsi séparer artificiellement la vie publique de la vie privée. Il sait mieux que personne que telle loi inspirée par des vues exclusivement politiques, telle innovation fiscale ou successorale a modifié l'assiette de la propriété et l'orientation du commerce et de l'industrie. Et il aurait pu se souvenir du mot de Montesquieu, qui seul suffirait à ruiner sa thèse, qu'un pays est cultivé non pas en raison de sa fertilité, mais en raison de sa liberté.
Nul mieux que M. d'Avenel n'a démontré combien la science a modifié le mécanisme de la vie moderne. Or n'est ce pas un truïsme que d'affirmer que la science qui révolutionne la vie économique est ellemême dans la dépendance la plus étroite de la religion et de la politique et que son progrès est favorisé
ou paralysé par elles. Et cette dépendance entre la vie économique et la vie religieuse n'est-elle pas, comme l'a si bien démontré de Laveleye, un des faits saillants de l'histoire moderne ? Et le despotisme politique, le fanatisme religieux n'ont-ils pas produit la déchéance économique de l'Espagne, n'entravent-ils pas encore aujourd'hui l'expansion économique de la Russie ?
Que si M. d'Avenel donne trop peu de place à la vie politique, il a peut-être accordé une place disproportionnée à la vie sociale de " l'aristocratie " en France. On a reproché à Saint-Simon de ne voir dans la France de son temps que la noblesse, et dans la noblesse que les ducs, et dans les ducs que luimême. Avec cette différence que M. d'Avenel n'est pas influencé comme Saint-Simon par l'équation personnelle, on pourrait lui faire un reproche semblable. Il a, sans le vouloir, exagéré l'importance de la classe à laquelle il appartient. Le chapitre intitulé " Ce qui reste d'aristocratie " occupe un quart du volume. Au point de vue littéraire c'est d'ailleurs le meilleur et le plus piquant du livre. Tandis que La Bruyère, né chrétien et français, se trouve contraint dans la satire, M. d'Avenel, qui d'ailleurs s'est si souvent et si heureusement inspiré de son immortel devancier, se complaît dans la peinture satirique des mœurs de son époque, il s'y déploie à l'aise et sa verve, à la fois
indulgente et malicieuse, s'exerce surtout aux dépens du milieu où il est né. Personne n'a dénoncé avec plus d'esprit, avec une ironie plus exquise et plus subtile, le vide des prétentions surannées de " l'aristocratie," son opposition stérile aux institutions établies. Et personne n'a eu plus de mérite et n'a mis plus de courage à exprimer toute sa pensée ; aussi cette aristocratie de la troisième République, qu'il a portraiturée pour la postérité, lui a tenu longtemps rancune pour avoir dit la vérité et pour l'avoir rappelée au sentiment de la realité.
Il n'en reste pas moins que l'importance exagérée que M. d' Avenel a donnée à la satire politique et sociale l'a empêché de tenir les promesses de son titre. Ce titre nous promettait un tableau de la France contemporaine. Or, et il faut le proclamer bien haut aux lecteurs étrangers qui liront ce livre, des politiciens parasites et des seigneurs de parade ne sont pas toute la France. M. d' Avenel ne nous dit rien ou nous dit peu de chose de la bourgeoisie, de l'aristocratie intellectuelle, des classes rurales et ouvrières, c'est-à-dire du vrai peuple français qui travaille et qui pense et dont le labeur et dont le génie continuent d'étonner et de transformer le monde. C'est là évidemment une grande lacune. L'auteur se doit à lui-même et doit au lecteur ou de changer le titre de son livre ou de combler cette lacune. Qu'il consente
à nous donner en un second volume sur les classes moyennes et sur le peuple une contre-partie et un complément logique du premier, et M. d'Avenel aura produit sur Les Français de son Temps un livre définitif qui restera comme document historique, par la justesse et la profondeur de l'observation et par les qualités supérieures du style.
CHARLES SAROLEA.