LA POLITIQUE ET LES GOUVERNEMENTS
LA politique ne tient pas du tout, dans la vie de j chacun de nous, la place qu'elle tient dans les journaux, dans les conversations, dans l'existence apparente d'une nation. La vie publique d'un peuple est très peu de chose en regard de sa vie privée.
Par suite, les modifications du gouvernement n'ont pas sur notre bien-être, sur la situation matérielle et morale de chacun de nous, ou sur notre mal-être, l'influence que l'on suppose. Cela n'est pas indifférent, mais en somme c'est assez peu de chose.
Aussi le peuple, dans son ensemble, se soucie-t-il médiocrement de la politique; et combien ce sentiment est avantageux ! S'il en était autrement, les nations seraient ingouvernables.
Il n'est qu'une conjoncture où cela les touche : c'est celle d'une totale anarchie; mais cet état dure peu. Hormis ce cas, tous les systèmes, depuis la monarchie la plus absolue jusqu'à la répubhque la plus démocratique, se ressemblent beaucoup pour la masse des gouvernés.
Il importe fort peu à un paysan russe ou français que le Tsar soit héréditaire et autocrate, ou que le Président soit élu par les Chambres et temporaire.
On est souvent étonné de voir subsister longtemps de très mauvais gouvernements; il faudrait les étudier dans leurs assises, dans leurs tout petits rouages, parce que ce sont seulement ces tout petits rouages, au plus bas de l'échelle, qui touchent la multitude.
Un État peut être parfait théoriquement et vu comme du dehors, tandis qu'il est médiocre dans le détail de son fonctionnement. Un autre paraît absurde et insupportable de loin, qui dans la pratique est assez accommodant pour les petits.
D'abord ces a mauvais » gouvernements — ceux du moins qui semblent tels — gouvernent très peu et ne sont pas gênants. Leur administration est nulle ou défectueuse, mais elle n'est pas tracassière.
Puis la malice naturelle de l'homme gâte les meilleurs régimes, parce que la perfection n'est pas de ce monde, et aussi la bonté naturelle de l'homme tempère les mauvaises organisations; de sorte que,
par un moyen terme entre le bien et le mal, TÉtat marche cahin-caha, dans les uns comme dans les autres : ici, malgré beaucoup d'abus introduits par le temps; là, grâce à la correction par Fusage de certaines injustices.
Historiquement les progrès de l'humanité sont une suite d'œuvres individuelles, non collectives. Une foule n'est par elle-même capable de rien. La meilleure combinaison est celle qui permet de la remorquer, péniblement toujours — ce qui est l'ouvrage d'une éhte.
Il y a toujours eu quelques esprits perspicaces; il n'y en a jamais eu beaucoup et lorsqu'on en veut assembler beaucoup, ils s'annihilent l'un l'autre. At-on jamais vu, dans le domaine général des idées, une découverte qui soit sortie d'un congrès?
Il en va de même dans le domaine politique : ces mots de a gouvernement populaire », « gouvernement despotique » sont de pures étiquettes. Ni, dans la monarchie, le Roi ne commande seul; ni, dans la république, le peuple en corps. Dans la république l'autorité échappe à ceux d'en bas, comme dans la monarchie elle échappe à celui d'en haut.
Qu'elle monte dans le premier cas, ou qu'elle descende dans le second, elle se trouve pratiquement exercée par des personnages intermédiaires; ce qui
fait qu'en réalité la monarchie et la république se ressemblent beaucoup^ sous peine^ pour Tune, de tomber dans une tyrannie qui serait intolérable, et pour l'autre, dans un désordie qui ne le serait pas moins.
Si le roi ou le peuple choisissent de bons agents et les laissent gouverner, la monarchie prospère et de même la république.
Mais, dans l'une comme dans l'autre, ces choix sont une affaire de chance et le hasard y a la plus grande part. Ni le peuple ni le Roi ne peuvent choisir avec un complet discernement ceux à qui ils se confient.
Un roi ne connaît pas tous ses sujets, mais seulement un tout petit nombre d'entre eux, placés auprès de lui par des circonstances fortuites et chez qui il croit apercevoir du talent.
Un peuple souverain, roi tiré à des millions d'exemplaires, ne connaît pas davantage tous ses citoyens. Sa vue ne porte pas très haut. A qui est très au-dessus de lui il ne saurait donner sa confiance par amour; il se la laisse acheter ou escroquer par des flatteries, comme le Roi.
Comme le Roi, le peuple comprend peu, est jaloux du pouvoir qu'il délègue, est inconstant. Et là encore, la monarchie et la république aboutissent à des résultats semblables.
A se remémorer le passé, il s'est vu tant de rois mauvais, idiots, étourdis, paresseux, capricieux, lunatiques que cela semble folie de laisser Tautorité à un seul homme placé par Thérédité au sommet. Des peuples, de grands peuples, ont eu à leur tête des princes si dénués de bon sens, d'application et de méthode, que personne, dans leur royaume, ne leur eût voulu confier l'emploi d'un commis vulgaire.
D'autres nations ont eu des chefs actifs et volontaires, mais présomptueux — il n'est point d'homme de valeur qui ne le soit et ne le doive être jusqu'à un certain point, — et ceux-là ont commis des fautes d'autant plus lourdes qu'ils étaient rois.
Quelques peuples se sont constitués en république et ont éprouvé des vicissitudes analogues, se tyrannisant soi-même sous couleur d'indépendance et vivotant sans direction avec les apparences d'un pouvoir réglé.
D'où il résulte que les monarchies et les républiques se ressemblent encore en ceci : qu'elles sont indifféremment bonnes ou mauvaises suivant les jeux de la fortune qui leur octroient de bons ou de mauvais maîtres, et qu'elles n'ont point de vertu qui leur soit propre.
Si l'on veut comparer entre elles toutes les sociétés politiques, on s'apercevra et qu'elles diffèrent peu dans tout ce qui tient au fond de notre immua-
ble nature humaine et que leurs institutions composées ont des qualités et des défauts qui se contrebalancent.
Par exemple, les pays démocratiques, qui décrètent l'égalité, et les pays aristocratiques, qui décrètent l'inégalité, ne sont pas si opposés qu'ils le disent et qu'on le croit, parce que dans les premiers l'inégalité naturelle et, dans les seconds, l'égalité naturelle s'opposent formellement aux législations artificielles qui les prétendent contrarier.
Lors même que la différence de législation semble creuser un abîme entre deux pays, cet abîme n'est qu'un trompe-l'œil. L'opinion publique n'est pas beaucoup moins puissante dans les empires absolus que dans les républiques. Elle pose aux pouvoirs, en apparence illimités, des bornes inapparentes qu'ils n'osent franchir ou qu'ils ne réussissent pas à franchir. Le Tsar redoute de toucher au calendrier, parce qu'il est des saints dont il troublerait la fête. Napoléon I*^^, devant qui tremblait l'Europe en 1812, désespéra d'imposer à la France le système métrique et ses dénominations; il battit en retraite devant la « toise « et capitula devant le « boisseau ».
L'opinion publique ne dispose pas toujours des mêmes organes, voilà qui est évident; mais ces organes sont-ils utiles ou fâcheux ? voici qui est moins clair. Sans presse libre, pas de lumière, pas de cri-
tique possible; mais pas de calomnies, de dénigrement systématique, ni d'esprit de parti qui substitue la passion à la justice aussi adroitement que les intrigues des Cours.
Sans Parlement, pas de contrôle aux dépenses nationales; mais jamais un souverain, quelque fou qu'il puisse être, et son entourage immédiat ne parviendraient à créer autant de sinécures, de pensions, à inventer autant de prodigalités ingénieuses que la foule des représentants du peuple.
Seulement, si le gouvernement démocratique est le plus cher, il est aussi le plus agréable... pour les classes moyennes, s'entend.
On remarquera du reste, pour peu que l'on passe en revue les personnes assises présentement sur les trônes, que les rois d'aujourd'hui ne ressemblent pas à ceux d'autrefois.
Il s'est créé un nouveau type très amélioré. Le Roi de jadis « jouissait » de son royaume, comme un particulier jouit de son bien; malgré l'émancipation des hommes et le mouvement des idées, il avait conservé la notion féodale d'un temps où la souveraineté se confondait avec la propriété. Cette ère a pris fin ; il ne se verra plus de Louis XV ou d'Auguste de Pologne.
Aujourd'hui, le Roi est un employé, un employé à 10, 15 ou 25 millions de traitement, un employé
héréditaire; mais c'est un employé. Il sait que son métier Toblige à certaines choses, à des heures -de bureau, à des tournées fastidieuses, il ne s'y soustrait pas.
Il fait sa besogne plus ou moins bien, suivant qu'il a plus ou moins d'aptitude; il se donne plus ou moins de récréation, comme tous les employés, mais il sait qu'il a une fonction à remplir ; qu'il a des droits, mais non tous les droits, qu'il n'est plus « le maître ». Même l'empereur le plus autocrate le sait, et agit en conséquence.
Il y a là un résultat très inattendu de la Révolution française, et de celles qui ont suivi, — qu'elles ont réformé, renouvelé, et par conséquent rajeuni, sans le vouloir, le principat laïque qu'elles pensaient détruire; comme la révolution religieuse de Luther avait fait pour l'Église catholique.
Le roi « à perruque », à tige de fer intérieure, a également disparu. Les monarques actuels, même les plus reluisants, même ceux qui se plaisent aux cérémonies et fuient le veston et le feutre mou, ont tous un fonds de bon bourgeois. Ils vivent d'une vie de famille très débonnaire, dans laquelle disparaissent les prérogatives de panache.
Le roi des Belges rend visite au prince de Joinville, de passage dans un hôtel de Bruxelles :
— Bonjour, mon oncle ! lui crie-t-il en Tapercevant au haut de Tescalier.
— Ah ! c'est toi, Léopold, lui est-il répondu sans façon, je suis bien content de te voir.
L'empereur et Timpératrice de Russie, en séjour chez leur grand-père de Danemark, se trouvent placés parfois au bout de la table, dans l'intimité, comme les petits-fils de la maison, après des princes étrangers. Tout porte à croire que Louis XIV n'eût pas admis ce protocole chez son beau-père le roi d'Espagne.
A Berlin, un père entre dans la salle d'étude de ses enfants en bas âge, les réprimande, finit par se mettre en colère, tempête et provoque un torrent de larmes. La mère survient, trouve les gamins en pleurs dans les coins et son mari se démenant à travers la chambre, criant :
— Je veux être obéi, je suis le maître.
— Non, répond l'épouse, connue cependant pour sa timidité, vous êtes le maître partout dans votre royaume; mais, ici, il n'y a qu'une maîtresse : c'est moi.
Quels sont les acteurs de cette honnête scène de ménage? Le couple le plus illustre d'Allemagne : l'empereur Guillaume II et l'impératrice Augusta- Victoria.
Une princesse pauvre d'un petit État allemand est invitée par ses cousins qui régnent sur le plus grand empire du monde à venir passer une quinzaine dans leur résidence d'été. Elle se flattait d'y rencontrer une cour brillante, et, pour ses filles déjà mûres et d'un placement lent, des amusements nombreux à défaut d'un bon parti.
Mais on ne voyait personne et, comme elle en faisait la remarque, le couple impérial lui demanda avec étonnement : « Est-ce que tu t'ennuies avec nous? Cette tranquillité n'est-elle pas délicieuse? »
Si l'étiquette, chevillée à l'âme des souverains d'il y a deux siècles et qui ne les quittait ni jour ni nuit, a disparu dans le détail de leur existence, comme un accessoire que l'on sert aux jours de gala, les dynasties environnantes se maintiennent par la persistance du sentiment qui est leur seule base possible : l'amour.
L'amour est en effet la seule raison d'être des monarchies, le ciment qui unit un peuple à une lignée de chefs. En l'amour est le secret du crédit que fait ce peuple à cette lignée, quand elle commet des fautes : il lui donne le temps et le moyen de les réparer.
En l'amour est le secret de l'indulgenee que prodiguent les nations à des princes ineptes ou débauchés : elles attendent patiemment que la mort les
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débarrasse des premiers et que la vieillesse assagisse les seconds. Elles jettent le manteau sur leurs faiblesses et répugnent presque à en parler.
Les personnes royales sont les idoles vivantes de cette religion de la patrie, qui, ailleurs, se symbolise et se concrète sous l'aspect de morceaux d'étoffes multicolores : les drapeaux.
L'esprit monarchique est donc affaire de sentiment, et de sentiment complexe comme tous ceux des hommes : à demi instinctif, à demi raisonné. Il entre dans cette sympathie une part d'intérêt et une part d'habitude respectueuse.
En Angleterre, Allemagne, Autriche ou Italie, le monarque, même aux yeux de ceux qui veulent le renverser et qui croient le haïr, conserve quelque auréole : le socialiste allemand ne peut s'empêcher de « rectifier la position « sur le passage de l'Empereur et de crier : « Hoch ! Hoch ! »
En France, l'auréole s'est dissipée et il n'y a plus d'encens pour ce culte. Personne ne croit plus à l'essence supérieure, au caractère supernaturel du prince ni le peuple, ni l'aristocratie, ni les membres de la famille royale.
L'entourage m.ême du prétendant et son propre parti, prompts à le blâmer lorsqu'il affecte des allures trop unies et familières, s'il semble au contraire
trop convaincu de sa « Majesté », ne se gênent pas pour en rire.
Il en allait tout autrement à la fin du dix-huitième siècle^ non seulement chez les royalistes mais chez les révolutionnaires.
En guillotinant le Roi, les régicides entendaient bien commettre un sacrilège ; mais on ne commet de sacrilège que lorsqu'on a quelque reste de foi. S'ils n'avaient pas eu au cœur un fonds inavoué de vénération, ils auraient tout bonnement destitué ou chassé Louis XVI.
C'est, semble-t-il, un grand avantage pour une nation que d'avoir perdu le « respect ». Une nation respectueuse respecte beaucoup de choses et de gens qui ne sont pas respectables. Elle place donc très mal son respect.
On objectera que du respect mal placé revient, de celui qui en est l'objet indigne à celui qui l'a manifesté et l'honore lui-même, parce qu'il fait preuve de soumission à des lois générales et utiles. On dira aussi qu'une nation qui perd le respect le remplace peut-être par l'envie, qui n'est que du respect tourné à l'aigre, ou par du « snobisme », qui n'est que du respect tourné au ridicule.
Cependant un peuple qui perd le respect des puis-
sants, celui des noms et des belles apparences, continuera d'honorer ce qui est vraiment estimable : il ne révérera ni les seigneurs, ni les ministres, ni les millionnaires, parce qu'il sait comment on les fabrique, ce qu'ils sont et combien ils valent, leur niaiserie, leurs vices, leur parfaite ressemblance avec les plus médiocres des citoyens; mais il rendra hommage aux héros, aux savants, aux individus qui, par leur intelligence ou leur vertu, ont acquis des droits à la déférence.
Ainsi il placera bien son respect au lieu de le placer mal. Et il faut se féliciter d'avoir perdu le mauvais respect et d'avoir gagné le bon.
Voilà qui est parfait : les hommes de valeur, artistes, gens de lettres, chez qui le génie n'exclut pas la vanité, se réjouissent, comme vaniteux, des égards accordés à leur talent et pensent que tout est bien. Les anciennes supériorités, qui jadis avaient remplacé la force du poignet — la plus ancienne force, celle des sauvages — et qui consistaient en la puissance, la richesse, la naissance, ne donnent plus droit au respect et la gloire seule, le mérite personnel le conféreront.
Théoriquement ce serait très beau : il en va tout autrement dans la pratique. Les hommes glorieux et méritants, qui les désignera? La notoriété, venue de la chance, de la camaraderie, de la réclame imite assez exactement la gloire et le mérite, du moins
pour un temps et pendant la vie de l'intéressé.
On peut donc respecter un faux glorieux, un faux
méritant, et, là encore, le respect fera fausse route.
Puis ce respect, qui n'est plus un lien social mais seulement une opinion discutable, un dilettantisme, ne suffit pas à investir d'autorité les hommes auxquels il s'adresse. Ceux qui sont honorés sont de simples particuliers, sans influence effective, sans rang positif dans l'État. Ceux qui possèdent ce rang sont de tout autres gens.
C'est un régime fâcheux, parce que ceux qui jouissent de l'autorité ne jouissent pas du respect. Ils ne jouissent que de la puissance brutale, de celle du sergent de ville : la force du poignet.
Et ainsi, en perdant le respect pour ceux qui avaient le pouvoir — ce qui était une fiction, stupide si l'on veut, mais nécessaire — une nation se rapproche, non pas d'un degré supérieur de civilisation, mais d'un degré inférieur de barbarie.
Il faut toujours en revenir au mot de Pascal : « Ne pouvant faire que la justice fût la force, on a fait que la force serait la justice... » Et en effet cela est très sage, sinon il n'y aurait point de paix.
Les hommes se parlent pour se persuader; ils espèrent donc se persuader. Ils trouvent naturel de convaincre autrui d'erreur: mais ils trouvent dés-
honorant d'être eux-mêmes convaincus d'erreur. Cependant ils professent qu'il est juste de changer d'opinion, quand on en a une mauvaise : les journaux, les discours ont pour objet de modifier l'opinion en r « éclairant )>. Mais lorsqu'on est parvenu à ce but et que l'adversaire s'est rendu à votre avis, on le méprise; s'il ne s'y est point rendu, on le hait.
Plaisant prosélytisme qui réprouve les prosélytes mêmes qu'il fait. Chacun dit qu'il faut se perfectionner par l'expérience et tout le monde estime que c'est petitesse et faiblesse d'esprit de changer sa manière de voir.
Une chose très fréquente est de discuter avec quelqu'un en défendant sa thèse jusqu'à la fin, sans en démordre. Mais l'avis contraire, quoi qu'on en ait, vous a touché. C'est un germe; il fermente, et le mois d'après on s'entretient avec un autre interloculeur en soutenant les arguments que l'on combattait naguère, et qui ont pénétré en soi, que l'on a faits siens.
« On affirme, que tel ou tel régime ne convient pas à la France «, disait un vieil homme d'État, et il ajoutait rêveusement : « Je voudrais bien savoir quel est le régime qui convient à la France ! » Peutêtre aucun, peut-être tous; car elle a aimé les plus divers, et de tous elle s'est lassée.
Quand elle a joui d'un gouvernement hbéral, elle
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s'est plainte de ranarchie; elle s'est plainte du despotisme quand elle a possédé un gouvernement autoritaire, et sous la présente République on reproche aux Chambres d'être « indisciplinées » quand elles renversent les ministères et d'être « serviles » quand elles les conservent.
Qui dira les motifs de la popularité? qui en sondera les mystères? Autant vaudrait-il chercher à expliquer pourquoi les femmes ont porté des crinolines et pourquoi elles n'en portent plus.
Deux présidents se sont succédé, dont le premier s'est rendu impopulaire par un attelage à la daumont et par un piqueur galonné d'or, sur lesquels son successeur a fondé sa popularité.
Des inconnus excitèrent l'enthousiasme et provoquèrent Tadmiration par un libelle injuste, ou par quelques invectives déclamatoires; portés au sommet du pouvoir ils s'en étaient montrés dignes en ordonnant un gouvernement raisonnable ou en dotant leur pays de territoires étendus. Mais, depuis qu'ils méritaient l'estime, ils étaient parvenus au comble de l'impopularité.
Les mutations fréquentes dans l'étiquette de l'Etat, depuis un siècle, ont créé ce qui n'existait pas antérieurement chez nous : des partis. L'un agit, les
autres critiquent. Ils se détestent, mais ils ne se font pas grand mal.
C'est un exutoire à Téternel instinct de combativité et d'incompatibilité des hommes entre eux. La civilisation Tatténue sans Tabolir. Les ennemis d'autrefois se prenaient la vie, la terre, les troupeaux, les objets mobiliers; ils se prenaient leurs femmes et leurs enfants. On le voit encore chez les sauvages. En se poliçant ils se prirent moins, tout en se battant presque autant.
Aujourd'hui ils se prennent seulement les emplois, les dignités, l'influence; ils s'appliquent à se vexer les uns les autres sur certaines idées morales.
C'est un grand progrès; nous n'en jouissons pas assez. Il en résulte ce bien tout moderne : la sécurité des personnes. Elle n'avait presque jamais existé, depuis les Gaulois du temps de César jusqu'à nos jours : car nul n'était sûr, sous l'ancien régime, de ne pas coucher à la Bastille.
11 est entendu que Ton abusera toujours de son autorité; que toujours l'on molestera, l'on tracassera ses adversaires; mais combien moins aujourd'hui qu'autrefois ! C'est même parce qu'il y a peu de danger à faire de l'opposition qu'il continue d'en subsister une. Le plus fort autrefois anéantissait le plus faible par la prison, 1 exil ou les supplices; et
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peu de gens aiment à risquer leur tête. On ne voyait que des complots isolés.
L'opposition contemporaine est donc très pacifique; c'est une attitude que l'on peut conserver longtemps sans en trop souffrir.
Il ne manque pas de gens bien nés qui, depuis soixante- dix ans que Charles X a perdu sa couronne, subissent avec indignation les différents gouvernements qui l'ont remplacé. Jamais ils ne se couchent, la veille d'une « fête nationale », sans désirer qu'il pleuve le lendemain.
Les adultes qui ont vu la chute de la Restauration sont morts ; les fils ont pris la suite des regrets de leurs pères. Les années ont passé, la face du monde a changé, des découvertes sont venues qui ont transformé la vie; le prince qui l'on avait chassé est descendu dans la tombe, et aussi ceux qui l'avaient vu partir.
Un autre lui a succédé, qui a tenu pendant plus d'un demi-siècle l'emploi in fartihus de roi légitime, et, de même qu'il fut un roi de fiction, ses sujets imaginaires lui conservèrent une fidélité de rêve.
Confit dans une ignorance sereine, le descendant de Louis XIV pouvait être sincère; ses partisans ne l'étaient qu'à demi, parce que leurs yeux, quoi qu'ils fissent, demeuraient à demi ouverts; mais ils se gardaient de les ouvrir tout à fait pour ne pas perdre
le sacré dépôt de leur confiance sommeillante.
Le chef continuait à lancer de loin des manifestes écrits dans une langue pure, noble et chaude. Nul ne savait mieux parler au peuple, seulement il ne savait pas ce qu'il fallait lui dire.
Un moment vint où, par un concours incroyable de circonstances, il toucha au trône. A la veille d'être couronné, il parla encore, et ce fut pour abdiquer la couronne... sans le savoir.
Son parti continua d'attendre la Royauté, comme les Juifs attendent la venue du Messie, sans trop y croire, tout en vaquant à ses affaires, se mariant et établissant ses fils et ses filles, renouvelant les baux de ses immeubles et touchant les dividendes de ses actions, chassant, bâtissant et se distrayant du mieux possible, quoique d'ailleurs inconsolable de voir la France aller aux abîmes.
L'hostilité verbale contre tout autre système que le monarchique s'estparfois révélée chez ceux mêmes qui ne semblaient pas avoir perdu au change. Le soir de la séance où l'Assemblée nationale avait voté la forme républicaine, l'épouse du maréchalprésident disait tristement à son voisin, en se mettant à table :
--- Eh bien ! nous l'avons donc, cette gueuse de République ■
A ces vétérans de Topposition, chaque révolution adjoignait des compagnons nouveaux, qui passaientj à Tancienneté, irréconciliables. D'autres Français, au contraire, adhéraient avec le même entrain et applaudissaient avec la même indifférence à tous les changements. Ils ne manquaient aucune occasion d'allumer des lampions et de prendre part à l'allégresse des majorités. Question de tempérament, de milieu, de calcul.
Ceux-ci avaient toujours de bonnes raisons pour se donner aux régimes victorieux, et des raisons meilleures encore pour se reprendre des vaincus.
Ils tiraient vanité d'être quelque chose, comme les autres tiraient vanité de n'être rien. Les uns faisaient valoir les mérites du présent et dénigraient le passé; les autres vantaient les services du passé, ils déploraient le présent. Et tous avaient raison, en somme, car chaque gouvernement avait à son actif quelque bien et quelque mal.
Tous les Français ayant reçu l'instruction secondaire, et même la plupart de ceux qui ne possèdent aucune instruction, ont ce qu'on appelle une « opinion politique », comme ils ont une montre depuis qu'on ne les paye pas cher.
Mais il n'y en a pas un sur dix mille chez lequel le choix de cette opinion soit le résultat de méditations intelligentes et libres sur les mérites respectifs des
différentes formes d'État. D'autant plus que ceux qui se livrent à ces méditations arrivent à la conviction que le mieux est de n'en avoir aucune^ tous les gouvernements étant indifféremment bons ou mauvais, suivant les circonstances et suivant les individus qui les dirigent.
Le plus grand nombre adopte T « opinion » de la catégorie sociale où le sort l'a placé, comme il en porte le costume, par habitude et par nécessité. Il en coûterait trop d'agir autrement, parce qu'en changeant d'opinion il faudrait aussi changer d'amitiés. Quant aux catégories sociales, d'en haut ou d'en bas, elles professent en bloc les idées qui paraissent flatter leurs ambitions ou leurs intérêts de caste.
Telle est la commune tendance, mais elle comporte beaucoup d'exceptions : l'ascendant personnel, les services rendus ou espérés, les passions religieuses ou les appétits économiques, les satisfactions de rancunes ou d'amours-propres modifient bien des opinions solides ou maintiennent bien des opinions chancelantes, du côté de l'opposition ou du côté du pouvoir.
On se plaint que l'électeur ne voie dans son député qu'un commissionnaire et qu'une machine à lui obtenir des places, des exemptions, des bénéfices et des faveurs. Et comment veut-on qu'il voie autre
chose en ce député? C'est sa manière simple de comprendre sa souveraineté et d'en jouir.
Le paysan, en qualité d'électeur, nomme le député qui nomme le Président de la République, qui nomme le ministre des Finances, qui nomme le percepteur, qui requerra l'huissier de faire vendre les meubles du paysan s'il ne paye pas exactement ses impôts.
Mais qu'importe au paysan, puisqu'il doit payer ses impôts, que le percepteur, qui les réclame, tienne son droit de dix millions d'électeurs ou d'un souverain prétendu nommée par la a grâce de Dieu » ?
Après avoir marché au scrutin, le dimanche, avec une altière majesté, l'électeur n'est plus, le lundi, pour le garde des sceaux, qu'un « justiciable «; pour le ministre des Finances, qu'un « contribuable, » et pour le préfet, qu'un « administré ».
Et il ne saurait en être autrement : si le peuple voulait tout faire par lui-même, il ferait tout mal et, au bout de peu de temps, ne voudrait plus rien faire. Seulement, une souveraineté que l'on n'exerce pas et qui ne consiste qu'à se mettre en tutelle n'est pas très intéressante.
La dignité, la liberté de la personne ont gagné beaucoup de terrain, en théorie, depuis un siècle, dans les monarchies comme dans les républiques; mais, dans les républiques comme dans les monar-
LA POLITIQUE as
chies, rautoritarismc gouvernemental a fait, en pratique, beaucoup de progrès.
Le peuple français, en particulier, fait pour luimême un usage très discret de sa souveraineté. Ncn seulement il se soumet à des charges très rudes, financières et militaires ; mais il souffre sans se plaindre beaucoup d'abus, d'injustices et de tyrannies anciennes qu'il ne tiendrait qu'à lui de faire cesser.
Ce pays qui a longtemps passé pour facétieux, est administré de plus près que beaucoup d'autres par des bureaux anonymes, comme un libertin mené à huis clos par une servante-maîtresse.
Il semble démocratique, mais sa législation est la moins socialiste de toutes en Europe; il se croit hardi, mais bien des innovations accomplies ailleurs l'effrayeraient : personne en France ne songe à conférer aux femmes certains droits de vote dont elles jouissent aujourd'hui dans les trois quarts du continent.
La politique ne régit que ce qui constitue en nous r (c homme public », le « citoyen )).Mais, à bien regarder en nous-même, nous voyons que c'est là fort peu de chose, une toute petite partie de notre individu. L'intérêt « politique » d'un Etat est même si distinct de celui de ses citoyens qu'il peut leur être parfois opposé.
Certains moments de son histoire, où « la France » a été la plus brillante, furent ceux aussi où « les Français j) furent le plus malheui-eux ; le pays faisait l'ad-
miration du monde en même temps que le désespoir
de ses habitants.
Les évolutions économiques importent bien davantage, parce qu'elles changent les conditions matérielles de notre existence; elles augmentent ou diminuent le bien-être général, et Tabondance du vivre ou du vêtement procure plus de jouissance que la liberté de la presse ou le suffrage universel.
Le changement effectif qui a été apporté dans la vie d'un paysan, d'un ouvrier, d'un bourgeois ou d'un grand seigneur par nos révolutions successives, far ces révolutions et point par autre chose, qu'on y réfléchisse, on verra qu'il est très petit.
L'histoire, maintenant qu'elle est mieux connue, nous apprend que les phénomènes économiques ont toujours été indépendants des changements politiques ou sociaux, aussi bien au moyen âge qu'aux temps modernes ou de nos jours.
La disparition du servage a été, pour les Français, beaucoup plus importante que l'établissement de l'absolutisme royal. Or la disparition du servage fut, en France, un phénomène économique, nullement un fait politique ni religieux.
Il n'existe aucune concordance nécessaire entre la prospérité du pays, abstraitement considérée, et
l'aisance de la classe laborieuse. La France de 178g est riche, l'ouvrier, le paysan y sont pauvres; tandis que l^ France de 1475 est évidemment pauvre, alors que le prolétaire y était riche. Voilà un phénomène très intéressant à retenir.
Même les progrès de l'agriculture et le bien-être du paysan sont choses tout à fait distinctes : la première peut être très florissante et le second très malheureux, comme on le voit sous Louis XVI, où les salaires ruraux furent plus médiocres qu'ils n'avaient jamais été peut-être, comparés au prix de la vie; tandis que les champs se trouvaient beaucoup mieux cultivés qu'ils ne l'avaient été précédemment.
A travers les heures sombres ou glorieuses que le pays avait traversées, indifférent à toutes ces péripéties, à ces révolutions civiles, à ces guerres extérieures, à ces intrigues ou à ces exploits, « faits divers » de l'histoire, que nous content les livres et qui passaient au-dessus de sa tête, le paysan, l'ouvrier a, de père en fils, bêché, tissé, battu le fer, fendu le bois, scié la pierre. Durant ces quatre étapes parcourues par lui, serf au début, puis vassal, ensuite sujet, enfin citoyen, sa besogne a été, est la même. Il labourait esclave; électeur, il laboure encore. Il continue, comme on dit, de « gagner sa vie )>, suivant cette destinée cruelle qui oblige la masse à peiner pour ne pas mourir, à vendre sa vie pour avoir de quoi vivre
Cette vie fut plus ou moins large, plus ou moins dure; mais la marche de la société ne l'avait pas adoucie et, par une contradiction désolante, la civilisation semblait n'apporter, il y a cent ans, que des privations et des misères au commun des êtres.
De ce recul la machine gouvernementale, la « politique » était-elle donc responsable? Non, certes, mais elle n'avait aucun moyen de lutter contre une force omnipotente devant qui les combinaisons des potentats ou des Parlements ne sont que purs enfantillages : l'accroissement de la population avait réduit le prix du travail et haussé le prix de la terre.
Ce jeu des forces anciennes a été favorablement bouleversé dans le siècle présent par l'introduction d'un élément nouveau : la science.
On a jamais fait on ne fera jamais du Pain avec des Lois; on en fait seulement avec de la Science. Mais il n'y a aucune connexité entre les découvertes scientifiques et les réformes politiques. L'ouvrier de 1850 ressemblait absolument, comme salarié, à celui de 1788, dont il différait si fort comme citoyen; l'ouvrier de 1904 est semblable, comme citoyen, à celui de 1850 dont il diffère si fort comme salarié.
Le suffrage universel est une noble institution; en donnant à l'État une base aussi large, on s'assure que l'intérêt de tous ne sera jamais sacrifié à celui
de quelques-uns. Autrefois on flattait, on craignait les grands; maintenant on craint et Ton flatte les petits. On ne peut les flatter individuellement, ils sont trop nombreux ; on ne le peut faire qu'en bloc : étant moins accoutumés à la flatterie, ils sont moins sur leur garde et plus faciles à tromper, car on ne leur dit pas la vérité plus qu'aux grands.
Aucun de ces petits ne considère qu'il est chargé de mener TÉtat; il n'en a pas le pouvoir, il n'en saurait avoir la responsabilité ni partant le souci.
Quant à ceux qui tirent leur autorité d'en bas, ils sont bien moins responsables, d'ime responsabilité effective s'entend, vis-à-vis de leurs milliers de mandataires, que les délégués des grands ne le sont visà-vis de leurs maîtres.
Mais en cherchant à être agréable aux petits, on se trouve travailler au profit d'un bien plus grand nombre de gens qu'en flattant les grands, qui ne sont qu'une poignée; on fait inconsciemment œuvre d'intérêt général.
Il y a ainsi, à flatter les petits, de bonnes conséquences; mais il y en a de mauvaises.
Ce qui intéresse tout le monde n'intéresse personne en particulier, et même l'intérêt général contrarie beaucoup d'intérêts particuliers qui ont, chacun, dans le Parlement, leurs représentants intraitables, tandis que l'intérêt général n'a pas le sien.
Personne ne parle pour lui, surtout avec la même chaleur.
De sorte que les intérêts particuliers, actifs, ardents à se défendre, arrivent souvent en se coalisant, en se promettant appui Tun à Tautre, à l'emporter sur le général. Or les intérêts particuliers, tous réunis, ne sont pas encore Tintërêt général. Celui-ci a tout autant de chance de se faire écouter et d'être bien géré par un seul homme que par dix millions, qui ne le savent pas traiter et moyenner aussi bien qu'un seul. Toutefois, une mauvaise Chambre vaut mieux encore qu'un mauvais souverain.
Bien que l'importance de ce que fait le Parlement et de ce que disent les gens qui le composent soit très minime, on leur en accorde une très grande; c'est un reste d'esprit monarchique, dans le public contemporain, de tenir ses yeux fixés sur cette poussière de trônes. Un jeune député, membre éloquent d'un de nos derniers cabinets, dont la parole au barreau vaut de l'or, avait une mère avisée qui disait en hochant la tête :
— La position de ministre n'est pas suffisamment sérieuse pour un hom.me qui a son avenir à faire.
Et en effet qu'est-ce aujourd'hui qu'un ministre... qui n'est que ministre?
N'empêche que tout député souhaite un portefeuille, et que nombre de Français briguent l'honneur d'être députés, conseillers de département.
ou simplement maires de village. Il en sera de même jusqu'à la veille du jugement dernier.
Pourquoi veut-on être député? Par dévouement à la chose publique, disent ceux qui le sont ; mais ils savent bien qu'on ne les croit pas et ceci n'est vrai de presque personne. Ce serait une vertu surnaturelle. Les esprits d'élite entrent à la Chambre pour « commander », diriger les affaires d'État et illustrer leur nom par un habile maniement des hommes, comme d'autres l'illustrent ailleurs par le maniement des idées. Cette espèce est extrêmement rare.
La plupart ambitionnent le mandat législatif, ou pour l'influence qu'il procure et qui permet de placer avantageusement les siens, ou pour le traitement qui y est attaché, ou pour augmenter sa surface, la clientèle d'un métier libéral, ou pour être mieux respecté du gouvernement dans les entreprises privées que l'on administre, ou par amour du panache local, pour présider les comices agricoles et les distributions de prix, ou par désœuvrement, pour s'occuper, faute d'autre carrière, ou pour cent autres motifs accessoires.
Mais le motif principal, le levier qui pousse le candidat à solliciter les suffrages, est le même qm faisait acheter, par le bourgeois d'il y a deux siècles, une charge de judicature ou de finances, le même qui
chassait le gentilhomme du manoir provincial vers les antichambres de Versailles, et qui incrustait à la personne royale le seigneur assez heureux pour avoir accès auprès d'elle. 11 y a aujourd'hui comme jadis des courtisans ; leur rôle n'a pas changé, mais seulement leur nom : on les appelle des « candidats ». Comme les courtisans, ce sont des serfs volontaires. Être député ou sénateur, c'est encore a être de la Cour )), de la Cour nouvelle du peuple. C'est être un patricien, un « grand », un magnat de la démocratie comme les évêques possessionnés, les abbés mitres, les barons crénelés et les hauts vassaux du moyen âge furent les aristocrates de la féodahté.
Car la démocratie n'a point aboli l'ancienne noblesse, quoiqu'elle s'en vante; elle en a seulement juxtaposé une moderne, sous d'autres noms. Comme l'ancienne, celle-ci a ses vicissitudes et l'on en peut déchoir; mais c'est affaire aux habiles de monter une garde sévère dans leur circonscription pour en repousser l'ennemi, et d'entretenir des guetteurs sur les clochers des communes pour défendre leur « fief électoral ». Aussi bien n'y manquent-ils pas, d'où qu'ils viennent.
Leur origine est fort diverse : toutes les classes sociales et toutes les professions de l'almanach y sont représentées. Il s'y trouve des ducs, des princes de maison demi-souveraine, avec des coiffeurs et des
cabaretiers, des archimillionnaires à côté d'insolvables permanents; mais ce qu'on y voit le moins ce sont des paysans et des ouvriers. Ces classes, les plus nombreuses de la nation, n'élèvent pour ainsi dire jamais les leurs sur ce pavois.
On entend dire que les députés sont en majorité vulgaires, communs d'esprit autant que de tournure. On faisait le même reproche aux nouveaux chevaliers sous les Césars et aux nouveaux comtes sous Napoléon. C'est le cas de tous les parvenus, dont l'élévation a été trop rapide pour leur donner loisir de prendre l'air de leur nouvelle dignité. Mais ils font de leur mieux et se façonnent assez vite à la grandeur; à les voir fendre une foule, la médaille en main et le cordon tricolore en écharpe, on sent qu'ils ont conscience d'être vraiment des optimates.
C'est une pure chimère de voir jamais au Parlement siéger des « députés- ouvriers )). Le propre de r « ouvrier » est de travailler de ses mains et non pas de porter une blouse. L'ouvrier élu à la Chambre quitte 1 atelier, achète ime redingote, engage une bonne et loue un appartement de quinze cents francs. Par son genre de vie, c'est désormais un bourgeois; par son titre, c'est un personnage, il assure les ministres de « sa haute considération ». Sa blouse, sa
popre blouse, s'il la conservait, lui deviendrait un déguisement.
Si Je suffrage universel n'a pas les grandes vertus qu'on lui prête, il en a de petites à quoi l'on n'avait point songé : il accointe ensemble des gens qui, sans lui, n'auraient point de contact; il n'unit peut-être pas les classes, mais il les force à faire connaissance. C'est son meilleur côté.
L'émiettement des citoyens qui n'ont plus rien à craindre ou à espérer les uns des autres et se retranchent volontiers dans une individualité ombrageuse, l'organisation usinière de l'industrie, la cherté des Joyers dans les villes qui groupe les maisons en quartiers riches et pauvres — tout cela tend à restreindre de plus en plus, dans ce peuple de soi-disant égaux, la pénétration des classes entre elles. Les brigues locales servent à la maintenir, du moins aux champs.
A Paris, dans les centres, l'élection se passe en affiches et en réunions « contradictoires », où l'on échange des discours, souvent des injures et parfois des coups. La tournée obséquieuse chez les concierges, les marchands de vin et les boutiquiers achalandés, dont on veut capter la bienveillance, est sans lendemain. Il n'en est pas de même dans les campagnes.
Là, il ne suffit pas au candidat de créer ou d'à-
clieter une gazette et d'entretenir des agents qui publient ses bontés; il lui faut payer de sa personne. Levé dès Taube, il parcourt les hameaux, affronte le soleil et la neige^ patauge dans les boues des chemins ruraux, enjambe les ruisseaux, escalade les haies, piloté par un guide qui le mène visiter les notables. Ses concurrents en font autant. Ils entrent la main tendue, la figure affable, du miel sur les lèvres, le gosier prêt à absorber tous les breuvages avec une provision inépuisable de bonne humeur et un désir de plaire aussi ardent que celui d'im amant bien épris, anxieux près de sa belle.
Le paysan, dénué d'illusion sur leur tendresse mais fier de sa supériorité d'une heure, les invite à s'asseoir, les écoute; ils causent, ils font connaissance. Souvent ils s'apprécient et se jugent favorablement l'un l'autre. Ce qui n'avait été au début qu'une corvée, une comédie, une formalité, devient à demi sincère. Des sympathies se créent plus ou moins vite, et ce ciment intéressé finit par lier des rapports affectueux entre gens que la vie sépare et que rien n'appelait à se fréquenter.
Le système a ses inconvénients : le candidat fait « de la popularité »; la popularité fait de lui une portion de roi, mais elle n'en fait pas nécessairement un roi de mérite. Non seulement il n@ se voit pas de collège électoral qui choisisse un représentant pour
sa valeur propre et le conserve sans Taimer, comme il s'est vu des rois prendre et maintenir de grands ministres dont ils ne goûtaient point la personne; mais le citoyen qui, sur un point quelconque du territoire, ne parvient pas à se faire aimer plus que ses rivaux, demeure aussi éloigné des affaires, dans ia république, que s'il avait, dans la monarchie, encouru la disgrâce du prince.
Et le peuple fait, en masse, ce que les souverains font isolément — qui est de donner leur confiance par sentiment, c'est-à-dire par caprice, et non par raison. Le peuple français ne se vend pas, il se donne. Il y a, dans nos Chambres, peu d'élections d'une vénalité toute nue et, comme ces femmes poétiques que les petits cadeaux pourtant influencent, lors même que l'on achète ses faveurs, l'électeur n'admet pas qu'on le paye.
Souvent il s'offre le luxe de choix fantaisistes où le calcul n'a aucune part. Thelusson, chef de parti qui distribuait les candidatures, venait d'assigner la circonscription flamande de Vareschott au jeune M. Cabarol, qui s'en trouvait médiocrement satisfait. Au sortir du cabinet de ce puissant personnage, Cabarol rencontre un de ses amis auquel le collège de Tourtoirac, en Gascogne, avait été attribué et n'agréait nullement. Il annonce son intention d'y renoncer :
— Vous ne voulez pas de Tourtoirac? dit Cabarol je le prends; retournons ensemble chez Thelusson.
L'affaire s'arrange et le candidat débarque, quelques jours plus tard, dans cette localité de Tourtoirac qu'il n'avait jamais vue. Désireux de s'y faire connaître sans perdre de temps, car la période électorale commençait, il mande en sa chambre, avant d'ouvrir sa malle, le patron de l'hôtel où il était descendu :
— Ayez l'obligeance, lui dit-il, d'annoncer que M. Cabarol, de Paris, pose sa candidature.
Sur quoi, iï referme sa porte et entend, un instant après, de grands éclats de rire sur le palier.
C'était l'aubergiste qui s'égayait, avec ses garçons, sur le compte de ce singulier voyageur. Trois semaines plus tard Cabarol était élu à une assez forte majorité. Il n'a pas tenu plus de quatre ans; mais c'est un homme de ressources^ il est maintenant député dans l'Est.
Tel candidat, dont l'arrondissement est mi-partie composé d'agriculteurs et d'ouvriers, s'est fait élire en s' engageant, vis-à-vis des premiers, à faire enchérir le blé et en même temps, vis-à-vis des seconds, à faire baisser le pain. Tous le crurent et le portèrent aux nues.
Tel autre, dans un arrondissement viticole, croyait îaire merveille en fondant une maison de
commerce pour Texportation des crus locaux. Mais ses adversaires furent assez malins pour démontrer, à la fois, aux froductew/s de la campagne, que cette tentative avilirait les prix et aux consommateurs de la ville qu'elle les ferait hausser. Sur quoi, il fut hué par tous, indistinctement, comme ennemi public. Certains régnent dans les districts ruraux parce qu'ils guérissent les foulures, ou parce qu'ils connaissent personnellement tous les chevaux ou toutes les vaches, à dix lieues à la ronde. Des riches prêtent de l'argent à taux minime et en empruntent à taux élevé — ils se font ainsi des créatures de leurs créanciers et de leurs débiteurs, qui redoutent également d'être remboursés ou de rembourser. Des prolétaires arrondis s'en tirent à bon compte dans les centres usiniers : avec des promesses d'autant meillerues qu^elles sont irréalisables; ils ont la certitude de pouvoir les conserver dans leurs programmes, puisqu'elles ne sauraient pratiquement passer dans les faits.
Venteux, l'amiable concessionnel, plaçait ce petit discours il y a vingt ans : « Je m'incline devant la haute personnalité de M. le comte de Chambord; j'aime les princes d'Orléans, je me suis assis sur les mêmes bancs qu'eux, au lycée. L'Empire est tombé, je ne saurais en dire du mal. Quant à la Repu' lique, c'est ^e gouvernement qui doit nous divi-
ser le moins. Je tiendrai haut et ferme... le drapeau de la conciliation. J'ose dire que mon passé vous répond de l'avenir et j'ai, dans ma famille, de quoi donner des gages sérieux à tous les partis : deux de mes tantes sont mortes en odeur de sainteté dans le canton voisin ; mon grand-oncle était conventionnel et a voté la mort de Louis XVI. Enfin, quant à moi, je déclare simplement que je ne suis pas francmaçon, mais... mon père Tétait. » Pourtant Ventoux ne fut pas élu.
Ceux-ci trinquent et boivent jusqu'à la pointe d'ivrognerie, sans l'atteindre tout à fait, et par là se rendent sympathiques. D'autres agissent de même et deviennent méprisés; ils ne le savent pas aussi bien faire.
C'est le même public qui, au théâtre, se révolte contre le défaut de langage ou de conformation d'un acteur, ou s'éprend de lui à cause de ce même défaut. Ce candidat est trop réservé pour plaire; son concurrent ne l'est pas moins, mais sa réserve en impose et séduit.
Ce représentant gagne par sa rondeur; il interpelle chacun par son nom de baptême : la familiarité de son rival est également débordante, mais ses poignées de main ne plaisent pas autant : il les offre à des gens qu'il ne connaît pas et l'on doute de son amour.
Le gros banquier Radichon, raffiné dans ses dessous, sybarite dans les détails de sa vie et qui ne saurait s'habiller sans valet de chambre, se condamne à rintimité d'haleines aigries et de vieilles pipes qui lui soulèvent le cœur. Il fraternise étroitement, à Noisy-le-Sec, avec des gens pour qui son chapeau ne se soulèverait pas à Paris. Au Parlement, il n'est qu'un comparse, vox damans; sa médiocrité native Tempêchera toujours de jouer un vrai rôle.
— Mais enfin, mon cher, lui demande un ami, pourquoi tant de soucis, tant de pilules stoïquement avalées?
— Ah ! répond-il avec un gourmand sourire, il est bien doux d'entendre crier : « Vive Radichon ! » quand j'arrive à Noisy-le-Sec.
Un martyr volontaire est Lebleu, né dans la pauvreté et le bas peuple, devenu soutien du trône, après fortune faite, parce qu'il n'est pas insensible aux belles relations. Mais ne les paye- 1- il pas trop cher? Elles flattent son amour-propre et, en même temps, le déchirent sans cesse. Vingt fois le jour, des pointes d'aiguilles caressent ou supplicient sa vanité et, s'il osait parler — car il rage à huis clos — il avouerait que les mauvais chatouillements l'emportent de beaucoup sur les bons.
C'est aussi le cas d'un sous-homme d'Etat à demi arrivé, le comte de Blancménil. Il souffre fort, il
n'arrivera jamais tout à fait. Il a sacrifié ses convictions, auxquelles il tenait peu, et ses affections, qui lui ont coûté davantage. Il a changé de camp, s'est vendu, s'est livré et n'a pas été payé. L'amertume d'avoir mal agi et de n'en avoir pas tiré profit le ronge.
A la Chambre française — en ceci semblable à toutes ceUes de l'ancien et du nouveau continent — il se rencontre un fort contingent de nullités dont la situation est indestructible; et il se trouve, dans le pays, un lot respectable d'individus tout à fait propres, par leurs capacités spéciales, à entrer au Parlement qui ne peuvent, malgré des tentatives réitérées, en forcer les portes. Les premiers finissent par sembler dignes de la place, puisqu'ils l'occupent depuis longtemps, et l'on reproche aux seconds leurs échecs successifs, comme si la sottise devait constituer un grief contre ceux qui en sont les victimes trop constantes.
Ce qui les doit consoler c'est que, fussent-ils députés et même ministres, ils ne réaliseraient aucune des réformes qu'ils projettent. Emus des dangers qu'offraient leurs vues incohérentes, les élus du peuple ont pris le parti de chercher le salut dans l'impuissance.
Pour les fractions extrêmes de droite et de gau-
che, où sévit Y « opposition » endémique, cette impuissance est obligatoire. Cantonné dans le blâme professionnel, le député d' « opposition » exprime sa critique suivant son tempérament, raisonnée ou violente, et suivant ses facultés, par interjections ou par discours; mais il refait pendant vingt ans la même philippique, qui roule chaque fois au pied de la tribune, comme la pierre de Sisyphe. C'est une destinée cruelle; pour n'en point souffrir, il faut être médiocre ou très vaniteux.
Sauf les cas où le pouvoir commet quelque belle ignominie ou quelque grosse faute — ce qui se rencontre de fois à autre, mais n'est point constant — l'opposition systématique glisse à la mesquinerie et à l'injustice. Elle s'imbibe d'un esprit de négation stérile. Incapable d'enfanter, elle ne réussit qu'à étouffer les enfants d'autrui.
Quoiqu'il soit plus facile de vitupérer et d'admonester que de gouverner, l'Opposition, sotts tous les régimes, depuis 1815 jusqu'à nos jours, a certainement commis beaucoup plus d'erreurs que le Pouvoir et le recueil de ses votes, en quatre-vingt-dix ans de vie publique, s'il était publié, ne lui ferait pas honneur.
Quant aux députés de la majorité, s'ils se flattaient de jouer quelque rôle et d'attacher leur nom à quelque mesure heui'euse, leurs illusions ne tar-
dent pas à se dissiper. A défaut de la jalousie régnant dans cette enceinte, la procéduie parlementaire se charge d'annihiler tous les projets; elle fauche et broie à peu près tout ce qui pousse, et le plus piquant est que, sans cette procédure, aucun Parlement ne serait capable d'exister.
Le député devient-il ministre, incarne-t-il ou semble-t-il incarner en sa personne une portion de ce qu'on nomme l'État, il demeure un personnage de figuration. L'ivresse du premier moment une fois évaporée, il renonce bien vite à appliquer son programme, il n'a même plus souvenir d'en avoir eu un.
S'il retire, ce « ministre )\ des vingt-quatre heures dont se compose la journée, le temps de dormir, de manger, de faire sa toilette, de voir sa famille, le temps qu'il donne à ses araires privées, à ses intérêts électoraux dans le département qu'il ne doit jamais perdre de vue ; s'il en retranche encore les moments consacrés aux discussions, questions et interpellations de la Chambre et du Sénat, les Conseils des ministres, où l'on ne fait rien, les audiences des particuHers, les Commissions et Comités à présider, les signatures à donner, les cérémonies surtout : voyages, inaugurations, distributions, banquets officiels avec prononcé de discours dont la préparation seule donne la nausée; s'il y joint la vie mondaine sous
ses diverses formes obligatoires ou réjouissantes — — il est homme; — si Ton observe que Tindividu est quelquefois souffrant et incapable de travail, voyez ce qui reste d'heures, durant un passage de douze à quatorze mois dans le cabinet ministériel, pour avoir des idées et les faire prévaloir.
D'ailleurs ce ministre, qui hier était simple député et avant-hier simple électeur, que l'on a mis à l'intérieur ou aux finances, comme on l'aurait mis à la justice ou aux affaires étrangères, il est semblable à nous tous : il ne sait que ce qu'il a appris; et comme il n'a peut-être rien appris encore sur la manière de faire mouvoir la portion de la machine politique à la direction de laquelle il est préposé, il laisse faire les autres.
Il est à la tête de son ministère comm.e ces bonshommes en métal dont les pâtissiers couronnaient jadis les gâteaux de Savoie, — décoratifs mais non comestibles.
L'administration française ressemble à une armée où l'avancement se donne à l'ancienneté et au mérite jusqu'au grade de colonel inclusivement, mais où les généraux en chef sont désignés par le suffrage universel des soldats, sans condition d'âge ni d'aptitude.
Les députés sont dans le même cas; le métier de
« législateur )> est le seul qui n'exige aucune compétence spéciale, et nul n'a jusqu'ici songé à réclamer, suivant la formule de 1848, l'adjonction des capacités, non plus au corps des électeurs mais à rassemblée de leurs élus...
C'est que, en vertu du droit divin des majorités, l'huile d'onction a glissé du front des anciens monarques sur celui des législateurs sacrés par le peuple. Or la souveraineté du peuple est un dogme aujourd'hui reconnu par tous les partis; les Français de 1904 sont d'accord, sinon sur la forme des étages supérieurs, du moins sur ce fondement de leur habitation politique.
Souverain absolu, le peuple gouverne aussi naturellement qu'il digère. Il exerce sa toute-puissance sans le savoir, comme M. Jourdain faisait pour la prose. Mais, souverain absolu, le peuple est soumis, comme tel, à toutes les misères de Tabsolutisme, qu'il subit beaucoup plus qu'il ne l'exerce.
Par la manière dont ces trente-neut millions de rois usent de leur empire sur eux-mêmes, il arrive que ce peuple souverain est rarement un peu libre; il n'a échappé à l'autorité de ses anciens maîtres que pour tomber sous une autre sorte de tyrannie qu'il a lui-même organisée.
Les « citoyens-rois », la majorité, se pensent-ils
tenus en conscience de traiter les « citoyens-sujets », la minorité, comme un prince qui ne demande à son peuple qu'une obéissance limitée aux choses dans lesquelles il ne peut céder sans descendre de son trône?
N'estiment-ils pas au contraire qu'ils représentent « l'État )) au même titre qu'un monarque inspiré par l'Esprit-Saint, et que l'État, étant la collection des individus, a naturellement intérêt à tout ce qui intéresse les individus et doit avoir le droit de régler tout ce qui l'intéresse? — syllogisme onctueux et pénétrant, dont la conclusion pourrait être de condamner tous les Français au même logement et à la même redingote et finirait par leur faire manger à tous le cruel brouet noir de Sparte sur le trottoir qai longe leur maison.
L'Etat ! Vieux mot de Richelieu et de Louis XIV, dont l'usage n'a point passé, dont le sens n'a pas changé. L'État, qui n'a plus ses « prisonniers », a encore ses « raisons » que l'on avoue tout haut et ses « droits » dont on ne parle qu'en se signant.
Dans ce pays qui a douté de tout et tout bafoué, le culte de l'État n'a presque pas un athée; il grandit avec les révolutions; chaque régime lui bâtit de nouveaux temples, lui recrute de nouveaux prêtres, et le peuple-roi adore obstiném.ent les décrets
de cette idole par la bouche de qui le pouvoir central fait parler ses chefs de bureau.
Notre société pohtique, qui paraît s'être modifiée de fond en comble, conserve néanmoins la structure que les siècles lui ont donnée. Déjà, sous Tancien régime, les peuples avaient été contraints et continuaient ensuite, par une débonnaireté native qui paraît assez dans nos coutumes, à tourner les yeux vers l'intendant comme vers la Providence.
La première République sentit, tout autant que la monarchie vieillissante, le besoin de faire passer la vie de la nation à travers ses cartons, de lui tâter le pouls dans des dossiers. Les conventionnels étaient grands paperassiers; les ministères du Directoire exhalent un parfum bureaucratique beaucoup plus accentué que ceux de Louis XVI. Napoléon P^ enchérit encore, et Louis-Philippe et ses successeurs ont continué Napoléon I^^; avec eux l'administration devint plus détaillée, plus inquisitive, régla plus d'actions et des actions plus petites.
A beaucoup d'égards, nous en sommes encore à souhaiter cet « affranchissement des communes » que l'histoire fait habituellement dater du règne de Louis le Gros.
Aux communes tous les hommes d'État qui se sont succédé depuis un siècle ont parlé de libertés né-
cessaires, quand ils étaient Topposition, et d'autorité plus nécessaire encore quand ils étaient le pouvoir.
Dans cette République fondée sur le suffrage universel, l'électeur est considéré comme capable quand il nomme un député, et comme incapable quand il nomme un conseiller général ou municipal ! Ces Conseils locaux, dépouillés de tous les droits qu'ils pourraient exercer, on les déclare inhabiles à se gouverner eux-mêmes, et la preuve, dit-on, c'est qu'ils sont en tutelle.
Les interdits et les mineurs administratifs, ce sont les majeurs et les souverains politiques, qui choisissent périodiquement leur tuteur.
Les petites choses qui se font en grand sont aussi mal faites que les grandes choses qui se feraient en petit. Trois cents députés qui votent à Paris, les yeux fermés, des millions en bloc, s'ils étaient assis sur les bancs de leurs Conseils municipaux, refuseraient, en détail, d'autoriser une dépense de cent francs dont la nécessité ne leur paraîtrait pas démontrée.
Quatre-vingt-sept particuliers qui, séparément, administrent bien leurs revenus sont souvent amenés, en faisant bourse commune, à mal employer le fonds social.
Depuis deux siècles qu'on travaille à empêcher les affaires de recevoir une solution dans les pro-
vînces, on est parvenu à en faire venir dans la capitale une telle quantité que ni les ministres, ni les directeurs même ne pourraient en connaître la vingtième partie.
Je ne crois pas qu'il faudrait plus de huit jours à un personnage sensé pour supprimer cette inepte broutille de dossiers secondaires qui ne font le voyage de Paris que pour la forme, se promènent — toujours pour la forme — entre « messieurs les ministres et chers collègues » de ceci et de cela, sont communiqués à des Conseils consultatifs pour obtenir des avis que Ton connaît d'avance, sont plusieurs fois renvoyés aux préfets « pour complément d'instruction )), et qu'un employé attentif et zélé ne laisse aboutir que lorsqu'ils sont suffisamment gonflés, tels qu'une volaille que l'on tue seulement lorsqu'elle est parvenue à sa dernière période d'engraissement.
Le tout pour atténuer, dit-on, les abus de clocher. N'en croyons rien, les influences se déplacent et opèrent au centre. Est-il un député de droite ou de gauche qui n'obéisse pas à un maire redoutable, un ministre qui résiste au député, un directeur assez héroïque pour braver le ministre? Et sur qui s'appuiera le chef de bureau pour ne pas tendre les mains aux chaînes qu'on lui présente?
Instructions, règles, circulaires, prétendue « jurisprudence du Conseil d'État », ne sont que des toiles
d'araignée pour les mouches; les gros insectes s'en jouent. Véritables décors de théâtre, capables d'en imposer de loin aux spectateurs qui n'ont pas leurs entrées dans les coulisses, ils ne sauraient être pris au sérieux par ceux qui les voient planter et déplanter au gré des nécessités contingentes, qui assistent aux réceptions et savent comment on manœuvre l'életricité.
Au demeurant, que nul ne s'inquiète : il ne se fera, bien entendu, aucune réforme. La force de l'habitude suffit à faire prendre une absurdité ancienne pour une institution respectable.
Qu'on suppose, en 1788, un article de journal ou un discours aux notables développant le plan des changements à effectuer : par quelles protestations eût-il été accueilli ! — supprimer les tailles, les gabelles, les fermiers généraux, la vénalité des charges civiles et militaires, autant de folies ! Il n'est pas jusqu'aux « jurés essayeurs d'eau- de- vie » ou « langueyeurs de porcs » qui n'eussent trouvé des défenseurs implacables.
Nous avons aujourd'hui encore, sous d'autres noms, beaucoup de « langueyeurs de porcs » parmi nous; seulement ils ne nous choquent pas, parce que nous les coudoyons tous les jours.
Qui sait si la justice a fait de grands progrès de-
puis le chêne de saint Louis? Les Francks étaient tous juges suivant que les circonstances le requéraient. La monarchie capétienne institua des professionnels pour juger. Nous sommes revenus, en matière criminelle, au système des barbares : jugement par ses pairs. Mais la vérité est-elle mieux discernée par des tailleurs que par des magistrats? Un accent, un geste, un rien, mille causes fugitives et insaisissables déterminent la conviction des jurés.
Aux yeux des foules, mieux vaut être heureux que sage : il y a une quinzaine d'années, un distingué financier-sociologue avait écrit et prouvé, dans une série d'articles sur le budget qui, pour ma part, m'avaient semblé très remarquables, que la France courait à sa ruine et que chacun pouvait le constater chez lui.
J'allai dans mon village, j'y vis les terres couvertes de moissons, les bestiaux abondants par la campagne et les paysans bien vêtus, attablés et satisfaits. Cela ne laissa pas de me surprendre, mais je me dis : Patience ! Le distingué financier-sociologue a deviné par avance, d'après la mathématique de son art, ce que ne perçoit point encore le vulgaire. Ces gens ne se doutent point de leur infortune. Les calamités, cachées encore, ne peuvent manquer de se révéler dans quelque temps.
•; Dix ans après je suis retourné dans mon vil-
lage et j'y ai retrouvé les mêmes champs, les mêmes bestiaux et les mêmes personnes dans les mêmes conditions. Bien mieux, plusieurs, qui jadis allaient à pied, arpentaient maintenant les routes dans des carrioles toutes neuves. Alors, j'ai douté des chiffres.
Cependant, en considérant le budget, qui était toujours en parfait équilibre, je vis que, bon an mal an, rÉtat dépensait quelques centaines de millions de plus qu'il n'encaissait par les impôts. Il empruntait ou faisait emprunter pour lui, par des tiers, cet argent qui lui manquait et se bornait à en payer la rente. Mais de leur côté, les citoyens économisent à peu près un milliard chaque année sur leurs revenus privés. L'État, par ses emprunts, leur offre un débouché pour le placement d'une partie de leurs épargnes. Ainsi tout continue d'aller le mieux du monde, bien que la France s'endette, parce que les Français sont à même de lui prêter et y prennent plaisir.
Les Français seront-ils toujours riches? La France sera-t-elle toujours puissante? Y a-t-il, comme on le prétend, une « vie » des peuples, comme il y a ime vie de chaque individu, avec enfance, maturité et déclin? Ils ne semblent pas mourir comme hommes, parce qu'il reste encore des gens dans le pays, mais
ils meurent comme ^peupler,, puisqu'ils n'ont plus rien de ce qu'avaient ceux qui habitaient avant eux le même sol. Ils n'ont plus les mêmes passions, le même caractère, les mêmes aptitudes, les mêmes richesses, les mêmes mœurs, les mêmes croyances. Rien n'est demeuré, chez ces hommes d'aujourd'hui, de ces hommes d'hier.
Le succès des peuples tient-il à la race plutôt qu'au territoire? Y a-t-il des peuples de plein air, faits pour les aventures, et d'autres peuples songeurs, aptes à se remâcher la cervelle? ]\Iais comment les mêmes races, sans croisements, sans infusion de sang extérieur, viennent- eUes, les unes à déchoir si tôt, les autres à prospérer si tardivement ?
Est-ce au contraire le « cru » qui domine le « plan », le terroir qui forme la race ? Sont-ce les conditions matérielles qui pétrissent les peuples, les excitent ou les dépriment, les fortifient et les développent, ou les débilitent et les tarissent ? Alors, comment des groupes situés en mêmes climats, ou dans des milieux identiques, différent-ils autant ? Le système de gouvernement y est-il pour quelque chose ? Non certes, puisque les républiques du Nord et du Sud de l'Amérique, dotées du même régime, arrivent à des résultats très dissemblables.
Pourquoi la civilisation arabe s'est-elle arrêtée?
Pourquoi la chinoise? Pourquoi les Mongols et les Turcs ottomans si faibles, après avoir été si forts ? Pourquoi les Scandinaves ne font-ils plus d'expéditions lointaines, à défaut d'incursions belliqueuses sur nos côtes?
Les explications qu'on en donne n'expliquent pas grand'chose; il y a des raisons à pénétrer. Pourquoi les Vénitiens et les Hollandais ont ils perdu l'empire des mers et la prééminence dans la peinture? Il est en effet différentes sortes de suprématies, par où un peuple l'emporte sur les autres : la maritime ou la militaire, l'industrielle ou l'agricole; la pécuniaire, la musicale ou la scientifique.
Et aucune exclusion ni corrélation n'existe entre ces diverses supériorités. Dominer par sa langue, ses arts, ses modes, n'est-ce pas dominer autant que par son sabre? Au siècle d'Auguste, quand toute la société romaine parlait grec, et que personne ne savait un mot de latin en Grèce, était-ce Rome qui avait conquis ou qui avait été conquise par Athènes? Au seizième siècle est-ce l'Espagne, unie sous un despote cousu d'or, ou l'Itahe, vassale et morcelée, mais souveraine du goût et des lettres, qui tient le premier rang en Europe?
Ne nous a-t-on pas là-dessus bercés d'idées étroites et fausses, dont les hommes qui écrivaient l'his-
toire étaient imprégnés, aussi bien que leurs lecteurs?
La « vie des peuples », telle qu'elle nous est contée, c'est surtout leur vie politique, leur épopée militaire, leurs efforts de domination. Observé sous cet angle spécial, chaque peuple paraît en progrès quand il remporte des victoires, s'annexe des conquêtes et terrasse ses voisins. Quand le goût des combats lui passe, ou que le sort des armes lui devient moins favorable, on le regarde comme bien malade ; quand il ne dicte plus de lois à personne et ne fait plus parler de lui sur les champs de bataille, il doit être mort et les annalistes n'ont plus qu'à l'enterrer.
Ainsi paraissent et disparaissent les Perses avec Cyrus, les Grecs avec Alexandre, l'empire romain, celui de Charlemagne, celui de Charles-Quint et la suprématie de Louis XIV.
Vers 1650, l'envoyé de l'Électeur de Brandebourg, remettant au roi Très-Chrétien ses lettres de créance, l'assure « de la grandeur des respects de Son Altesse Électorale envers Sa Majesté », et du désir qu'a cette Altesse « d'entretenir, par toutes sortes de moyens, V honneur de sa bienveillance
L'Europe a changé depuis lors, et l'on eût bien étonné Richelieu en lui disant que, deux siècles et demi après sa mort, le royaume de France serait si fort obligé au grand- duc de ]\Ioscovie — au « Mos-
covite », comme disait le style diplomatique — devenu l'empereur de toutes les Russies,de le garantir par son alliance du mauvais vouloir de « Monsieur rÉlecteur de Brandebourg », passé roi de Prusse et empereur d'Allemagne, uni au duc de Lorraine, promu empereur d'Autriche et au duc de Savoie, grandi roi de Sardaigne, puis d'Italie.
On estime que la France est aujourd'hui en décadence parce que d'autres États ont poussé plus qu'elle; comme on admet qu'elle eut son apogée sous Napoléon, à l'heure où l'Europe était réduite par elle en vasselage. Mais combien cette opinion est superficielle, faite de l'ensorcellement du succès, de cette ivresse de la force et du gain, si délectable qu'il n'est guère facile de s'en affranchir !
Pourtant le Suédois, sous Gustave-Adolphe ou Charles XII, l'Espagnol, sous PhiHppe II, étaientils donc plus heureux qu'aujourd'hui? Le Viennois tirait-il quelque jouissance des grandeurs de la maison d'Autriche? Se figure- t-on le laboureur deBeauce ou le vigneron de Bourgogne gonflés d'orgueil, au dix-septième siècle, à la vue de la prépondérance française en Europe, et le bourgeois de Poméranie bénissant son enviable destinée à la suite des victoires du Grand Frédéric?
La solution de cette question : Est-il utile à un
peuple de gagner des batailles et d'élargir son territoire? dépend de la réponse que l'on fera à cette autre question f Les grands empires sont-ils plus « heureux » que les petits peuples? L'idéal doit-il être de manger des raves et du pain d'avoine, de faire l'exercice et de conquérir le monde? Le bonheur d'une nation dépend-il de l'étendue de ses frontières? A ce compte, les Chinois devraient être les plus heureux des humains, et les Belges devraient être inconsolables de l'exiguïté de leur domaine. Cependant ils ne paraissent point en souffrir, ni souhaiter leur incorporation à un empire plus vaste, ils ont même combattu pour s'amoindrir, en se séparant de la Hollande. Et tout au contraire de certains qui ont versé leur sang pour grandir, en s'unissant, d'autres, à côté d'eux, sont prêts à le verser de même pour rapetisser, en se divisant.
Or, les uns et les autres agissent ou veulent agir au nom de leur nationalité; mais personne ne pourrait dire au juste en quoi consiste la « nationalité » et quels en sont les caractères.
Ce n'est pas la communauté du langage, ni la reUgion, ni la géographie, ni la race qui la constituent, puisque tel petit peuple fort cohésif, comme la Suisse, a deux religions, trois langues et un territoire hétéroclite, et que d'autres, dont le parler est le même, se détestent.
Ce que nous appelons l'Europe a connu, depuis les temps historiques jusqu'à nos jours, bien des divisions successives : celle des tribus autochtones, celle des provinces romaines ou des principats barbares, celle des seigneuries du moyen âge aux frontières constamment vacillantes, celle des royaumes actuels aux limites non moins fragiles et, depuis un siècle seulement, plusieurs fois dérangées par la guerre.
Aucune de ces circonscriptions n'a concordé avec les précédentes; presque toutes furent des découpages arbitraires du sol, non la reconnaissance d'agglomérations humaines : des « souverainetés » en somme, ainsi que l'on nommait naguère les nationalités. D'ailleurs y a-t-il un peuple qui soit complètement homogène, un seul qui, tantôt accru, tantôt resserré, n'ait à travers les siècles combattu à outrance, ou étroitement fraternisé, avec les mêmes voisins qu'il a successivement traités d' « éternels ennemis de sa race » ou de « propres enfants de son sang »?
Beaucoup d'États, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, la Croatie, etc., se sont déplacés, et les pays qui portent aujourd'hui ces noms sont très éloignés des territoires qui les portaient naguère.
Les nations ne sont donc pas, comme elles s'en flattent, les filles naturelles du hasard, mais le pro-
duit de mariages précédés Je plus souvent de rapts. Le temps cimente parfois ces unions ; les mariages de raison deviennent des mariages d'amour. Parfois au contraire ils aboutissent au divorce, sans que les causes d'incompatibilité soient bien sérieuses.
Mais les peuples, comme les individus, obéissent à la passion plus qu'à l'intérêt, et le Français est, de tous, le plus sentimental en fait de politique étrangère : en moins de cent ans, il a aimé d'amour les Grecs, les Polonais, les Turcs, les Italiens, les Russes, les Espagnols, et entre temps, il a combattu quelques-uns d'entre eux avec le même enthousiasme.
Il est beau de faire la guerre « pour une idée » à condition que ce soit pour une bonne idée, et il est bien sot de la faire pour une idée fausse.
En général les démocraties n'excellent pas dans la politique extérieure. Les souverains y sont initiés très jeunes et l'apprennent comme naturellement; ils ont les uns avec les autres des parentés, ils se renseignent et se pénètrent de pair à pair. Les affaires que nous appelons « diplomatiques » sont pour eux, en quelque façon, des affaires de famille. Ils sont élevés à entendre parler dès l'enfance et à regarder comme intérêts privés les convoitises, les erreurs, les passions de leur dynastie et des autres races régnantes.
Cs qui ne les empêche pas de se duper entre « bons frères )) et de commettre force bévues dont le passé est plein. Mais le souci national est pour eux un souci personnel.
Dans les démocraties, gouvernées par des majorités, la conservation du pouvoir, quand on le possède, sa conquête, quand on Ta perdu, sont le premier besoin des hommes politiques. Ce souci prime les autres. La bataille intérieure absorbe toutes les forces et les négociations du dehors se subordonnent à la stratégie du dedans. On risque de perdre un empire pour gagner ou sauver un vote. L'atmosphère des partis fausse le coup d'œil. — « Je ne connais la France que depuis que j'en suis sorti», disait un parlementaire devenu diplomate.
Les diplomates de la démocratie n'ont pas une tâche facile : le pays leur dicte des ordres et ne s'astreint lui-même à aucun plan. Comment l'entraîner lorsqu'il se dérobe, l'arrêter lorsqu'il s'emporte, le braver lorsqu'il se fâche? Tantôt la nation se refuse, tantôt elle se donne tout entière et ses répugnances ou ses tendresses, également extrêmes, également publiques, paralysent les promesses ou les menaces que pourraient faire en son nom ses ambassadeurs — parce que l'étranger sait d'avance, par l'état de l'opinion, si elles ont chance d'être tenues ou exécutées.
D'un aUié même nos plénipotentiaires prétendentils tirer quelque chose et exigent-ils un peu impérieusement le prix d'un service? Tandis qu'ils grossissent leur voix et froncent leurs sourcils, la France derrière eux, souriante, fait signe qu'elle rendra volontiers le service gratis.
Il serait assez agréable, pour un peuple, de vivre, comme les citoyens de l'ancienne Rome, subventionné par le reste du monde. Mais c'est bien difficile.
Napoléon I"^ nous a fait jouir de ce régime pendant une dizaine d'années : il nous tirait du sang, il nous prodiguait de l'or. Nous n'avions pas de dettes, parce qu'au lieu d'emprunter, nous levions des contributions sur les voisins. Malheureusement, cela n'a pas duré, et nous étions devenus odieux à tous, pour avoir trop réussi,
La France ne peut plus dominer l'Europe par la guerre, puisqu'elle ne fait plus la guerre à l'Europe. Elle paraît avoir renoncé à cette sorte de domination ; ses habitants étant très pacifiques, depuis qu'ils se sont imposé le service militaire universel.
Cependant, ils semblent désolés de ne pas avoir, le cas échéant, un plus grand nombre de soldats à mettre en ligne, et ils s'affligent de ce que leur territoire est moins fertile en hommes que celui de plusieurs autres peuples riverains, avec lesquels ils peu-
6o LES FRANÇAIS DE MON TEMPS
vent être appelés à se mesurer. Ils s'en affligent, platoniquement, cela va sans dire, ou plutôt certains écrivains et orateurs s'en affligent pour le compte du public.
Et Ton multiplie les brochures, les ligues, les conférences, pour exciter les Français à se multiplier; pourtant, ils ne se multiplient pas davantage. C'est qu'apparemment ils n'en voient pas la nécessité.
Il n'y a guère de question sur laquelle on débite plus de folies que sur celle-là. Croire qu'il est possible de développer la natalité d'un pa37S par des meetings ou des articles de journaux est d'abord une idée bouffonne; aussi bien serait-il également difficile de la restreindre par les mêmes voies, et l'on n'y saurait réussir que par le procédé d'Hérode, au mo3^en d'un massacre périodique d'innocents.
Puis donc qu'il paraît assez chimérique de déterminer le pullulement par la persuasion, on pourrait encourager l'élevage de notre espèce comme on a fait pour certains animaux domestiques, en gratifiant par exemple d'une forte prime toute mère présentant un nouveau-né viable, à l'instar des poulinières suitées, dans les concours; mais jusqu'ici nul n'y songe.
Des supputateurs comparent l'immobilité de la population française avec l'accroissement de tels pays limitrophes et, concluant d'une période de vingt
LA POLITIQUE 6i
ans à un avenir illimité, montrent clairement que, si nous n'y mettons ordre, TAllemagne, d'ici quelques centaines d'années, comptera dLx fois plus de citoyens que la France.
Ces faiseurs de calculs ne réfléchissent pas que, si la population avait régulièrement progressé depuis la création du monde, ou même depuis trois ou quatre siècles, d'une façon mathématique, comme celle des lapins dans une garenne, nous serions en Europe plusieurs milliards d'êtres humains serrés les uns contre les autres ; à moins que le manque de vivres n'eût dès longtemps arrêté cet essor.
La population s'est enflée ou réduite, dans le passé, suivant des alternatives de hausse et de baisse, pour divers motifs connus ou mystérieux. A des mouvements prolifiques ont succédé de longs états stationnaires. Si la misère ou la prospérité font parfois décroître ou augmenter le chiffre des hommes, il est aussi des contrées qui demeurent surpeuplées dans une pauvreté stagnante et d'autres où les individus, bien que dans l'aisance, restent clairsemés.
De sorte qu'il est impossible de constater à cet égard aucune loi, de formuler aucune prévision. Tout au plus pourrait-on émettre des vœux.
Encore faut-il que ces vœux ne soient pas contradictoires. On ne saurait posséder à la fois : une popu-
lation débordante et des salaires très élevés ; la primauté industrielle et la félicité agricole; un très vif courant d'émigration et un renforcement des effectifs armés. Tout cela s'exclut; il faut choisir, parmi ses souhaits, et se résigner à ne pas obtenir deux résultats contraires.
La France était, il y a cent ans, l'un des pays les plus peuplés de l'Europe, parce qu'elle était alors l'un des plus avancés et des mieux cultivés. D'autres l'ont rejointe et dépassée sous l'influence de causes économiques, où le patriotisme et la vitalité de la race n'ont rien à voir. De ce que l'Angleterre compte deux fois et demie plus d'habitants par kilomètre carré que l'Ecosse, il ne s'ensuit pas que le patriotisme . des Écossais et la vitalité de leur race soient deux fois et demie moindres que ceux des Anglais; mais seulement que l'Angleterre a beaucoup plus d'industries que l'Ecosse, parce qu'elle a plus de charbon de terre et que l'on y vit mieux.
Les progrès de l'agriculture contribuent au peuplement dans un pays vide, dont le sol était en friche; mais le progrès du machinisme agricole, dans un pays depuis longtemps habité, contribue au dépeuplement des campagnes, puisqu'il faut moins de monde pour accomplir les mêmes besognes. Depuis cinquante ans les milliers de moteurs à vapeur, qui soufflent et peinent chez nous, et les innombrables
mécaniques, qui multiplient leur force par l'adresse et la rapidité, ont doté la France d'un chiffre inouï de (( bras » artificiels; esclaves dociles, muets et sobres, progéniture immense d'un peuple que l'on accuse de ne plus engendrer assez d'enfants.
Il serait naïf de se réjouir de ce que le machinisme supprime des bras dans les champs et, ces bras une fois supprimés, de déplorer qu'il n'y ait plus autant de monde dans les campagnes. D'autant que la population rurale employait naguère les loisirs de la glèbe à filer et à tisser ou à creuser le sol pour en tirer quelque minerai; tandis qu'aujourd'hui, avec la centralisation manufacturière des industries textile et métallurgique, les manœuvres agricoles, s'ils trouvaient de l'ouvrage pendant la moisson et la vendange, en manqueraient pendant dix mois de l'année.
Aussi est-il arrivé que la population française bien qu'en bloc elle ait augmenté de moitié depuis un siècle, se trouve beaucoup moindre à présent qu'il y a cent ans dans tous les districts purement champêtres. Une diminution analogue, tout aussi naturelle et raisonnable, s'observe dans les provinces qui passent du labourage au pâturage, comme la Normandie, parce qu'il faut moins d'hommes pour cultiver la terre en prairies qu'en céréales.
Les hommes, en se déplaçant, vont à la rencontre du travail et du salaire; pour avoir beaucoup de population, il faut donc avoir beaucoup de travail à lui donner et l'industrie seule distribue du travail. Mais comment développer son industrie?
L'idéal serait d'avoir le monopole de production des choses que tout l'univers consomme. Seulement, il n'est pas aisé d'atteindre cet idéal, ni surtout de le conserver : on excelle dans la fabrication d'un article; mais d'autres l'établissent à moindre prix, parce qu'ils ont, soit la matière première, soit la main-d'œuvre à meilleur marché.
S'il faut, pour posséder une population très dense, avoir une industrie florissante et, pour avoir cette industrie, payer fort peu les ouvriers, il s'ensuit que les peuples ne pourraient être nombreux qu'à la condition d'être misérables?
Sur notre vieux continent, du moins; car, aux Etats-Unis, où la rareté des bras avait eu pour conséquence l'élévation des salaires, l'élévation des salaires a, par un phénomène singulier, amené le bon marché de la main-d'œuvre : l'économie obtenue par une machine est d'autant plus sensible, l'intérêt que l'on trouve à l'employer est d'autant plus grand que le travail manuel à qui elle se substitue coûtait plus cher. Les Américains ont, par suite, beaucoup de profit à imaginer
des appareils nouveaux, parce que la vente en est énorme et assurée. Ces appareils abaissent fort le coût de la façon, mais non la paie de Touvrier. Seulement la production augmente, en alléchant le consommateur par la baisse des prix de vente.
L'émulation à combiner pour la satisfaction de mille besoins, des automates ingénieux, n'est pas récompensée chez tous. Bien des capitalistes ont englouti des millions en tentatives infructueuses, un seul crée le type parfait; la fortune le récompense largement, mais la nation elle-même s'enrichit de son succès.
Souvent ces « esclaves de fer » ne sont vendus à l'étranger que moyennant le payement, en sus du prix principal, d'une redevance basée sur le service qu'ils rendent. Ils sont mimis d'un compteur qui fixe, d'après le travail effectué, le montant du tribut que la vieille Europe doit, à la fin de chaque mois, payer à la jeune pupille transatlantique qu'elle émancipait hier.
Mais si le défaut de bras avait favorablement élevé la paie de l'ouvrier du nouveau monde, on ne voit pas bien comment se produirait l'inverse : la hausse des salaires français résultant d'un accroissement de population. Ils ne pourraient même se maintenir au taux actuel.
Nos salaires ne sont pourtant pas si hauts qu'ils
paraissent, comparés à ceux de pays voisins, parce que la vie est plus chère en France et que nous voulons qu'elle soit plus chère.
Là encore il faut choisir, il faut savoir ce qu'on veut obtenir et ce qu'on veut sacrifier : il est très bon qu'un grand nombre de citoyens aient part à la propriété du sol; il n'est pas moins bon que le plus grand nombre des citoyens vivent à peu de frais. Mais le morcellement de la terre en France intéresse des millions de gens à sa valeur et au prix des denrées indigènes.
Si la terre était entre les mains d'un petit groupe de possesseurs, le revenu foncier pourrait s'effondrer ou même disparaître sous l'effet de la concurrence du dehors; un gouvernement démocratique ne s'en inquiéterait guère, parce que cette perte n'appauvrirait qu'une infime minorité de la nation. Tandis que, lorsqu'un quart des électeurs se trouvent atteints, ils sont de force à défendre leur rente, en se rançonnant les uns les autres, par un socialisme de bonne compagnie.
Placée entre l'agriculture et l'industrie, notre répubhque a opté pour la première et plusieurs monarchies environnantes pour la seconde. Il se peut que tout le monde ait raison à son point de vue ; mais l'usine occupe plus de bras que la ferme.
Si, dans l'état de notre législation, l'on nous of-
frait de verser sur notre territoire autant d'hommes que la Belgique en fait vivre proportionnellement sur le sien — ce qui porterait la population française à plus de cent millions d'âmes — il faudrait se garder de les accepter, car ils n'auraient d'autre alternative que de s'enfuir ou de s'habituer à mourir de faim.
Il est, de par le monde, des peuples misérables, bien qu'administrés avec sagesse. Il est des pays riches, quoique mal gouvernés, et qui souvent gèrent aussi bien leurs affaires privées qu'ils gèrent mal leurs affaires publiques. La France est de ceux-là.
Les prospérités, comme les misères des nations, Indépendantes de l'agitation des politiques et de la phraséologie des journaux, viennent de causes moins apparentes, plus intimes, qui tiennent à leur sol, à la tournure d'esprit de leurs citoyens et que les gouvernements n'influencent guère.
Ce sont au contraire les gouvernements qui ressentent le contre- coup de ces bonnes et mauvaises fatalités, recueillant, devant l'opinion, le bénéfice de succès, ou portant la peine de maux, dont ils sont également irresponsables.
Il en a toujours été ainsi : au moyen âge, par exemple, le libre jeu des rapports naturels avait réalisé, à une époque barbare et qui ne se piquait peint d'humanitairerie, ce rêve que les utopistes
croient être le but final des sociétés policées — la terre au travailleur — tandis qu'au contraire il accompagne seulement Taurore des sociétés au berceau.
Ce qui serait difficile à l'État d'exécuter de vive force : l'abandon de la terre à tous les laboureurs qui voulurent en prendre moyennant une indemnité insignifiante, fut exécuté de bonne grâce aux treizième et quatorzième siècles. Tous les paysans furent alors propriétaires, sans bourse délier, du sol qu'ils cultivaient.
Et pareille transaction, consentie en un temps où la terre était abondante et l'homme rare, se reproduit aujourd'hui en tous les pays neufs, placés dans des conditions identiques à celles de la France féodale. Avec les formes relâchées et flottantes de la propriété privée du moyen âge, le non-possédant était chez lui à peu près partout ; tandis que, resserré ensuite entre des domaines jalousement exploités, celui qui n'eut pas quelque lopin en propre ne fut plus chez lui à peu près nulle part.
La condition du fermier sur notre sol a, par les mêmes motifs, empiré avec les temps modernes; la législation est pour lui plus dure sous M. Loubet que sous Charles le Sage. De même encore, la part de l'exploitant — fermier ou métayer — dans le produit de la terre, a sensiblement diminué, depuis les
siècles passés jusqu'à nos jours, et celle du propriétaire a augmenté.
De nos jours, autant que dans le passé, des phénomènes matériels, où le raisonnement n'a point de place, dominent la destinée des citoyens dans Tintérieur de chaque Etat, et le sort des États euxmêmes sur la surface du globe.
Qui croirait, si nous ne le voyions de nos yeux, que la nation la plus démocratique est celle aussi où les spéculateurs ont pu se tailler des royaumes industriels, sous forme de monopoles d'objets indispensables à la vie, et qu'un de ces « bons tyrans » — car le « trust » jusqu'ici a été avantageux à la masse populaire — songe à grouper ces divers monopoles en un faisceau unique — le « trust des trusts » — dont le président disposerait alors, dans l'univers, d'une autorité effective beaucoup plus grande que celle d'un Alexandre ou d'un Gengis-Khan?
L'ouverture ou l'abandon de certaines voies commerciales, la pléthore ou la pénurie des substances nécessaires, distribuent de-ci, de-là, à travers la planète, l'aisance et la gêne, favorisent ou paralysent le peuplement, agissant avec une force fatale, comme font les lois de la pesanteur.
Il ne faut pas chercher bien loin le secret de l'é-
lévation de TAngleterre au dix-neuvième siècle, le motif de sa richesse industrielle et de sa soudaine expansion. Il n'est, ni dans ses colonies, ni dans son régime parlementaire, ni dans son goût pour les sports athlétiques. Il suffit de regarder son sol : tout son pouvoir vient de cette « pierre noire », la houille, squelette végétal des temps où la terre vivait en égoïste, pour elle-même, déchet fossile d'un monde sans date et ignoré, qui allait être précisément, en ce siècle, l'agent de tout un monde nouveau.
Les Anglais d'il y a soixante- dix ans n'étaient pas des hommes supérieurs aux Anglais d'il y a deux cents ans : ils n'avaient aucun génie très extraordinaire par-dessus les autres peuples de l'Europe; mais, comme dans un conte de fées, ils n'ont eu qu'à frapper de leur pic la petite île qui les portait pour faire surgir de ses entrailles le Génie de la force, asservi à leurs caprices. L'invention de la vapeur devait naturellement profiter au pays où le charbon était déjà en usage, où les gisements étaient innombrables, l'extraction aisée, la qualité excellente, le transport court et partant peu coûteux.
L'Angleterre est ainsi devenue cette colossale maison de fabrication doublée d'une agence mondiale de transport, que nous voyons, parce qu'elle avait sous la main un outil incomparable de fabrication et de transport, et qu'elle vendait jusqu'aux antipodes la portion de houille qu'elle n'employait pas
elle-même, pour permettre aux autres nations de fabriquer et de transporter.
Pai" là, son commerce maritime atteignit le premier rang et, possédant ime immense flotte marchande parce qu'elle était en mesure de l'utiliser, elle est arrivée à cet état d'entraînement où une industrie puise dans son succès de quoi le multiplier encore : si les deux tiers des navires qui se construisent dans le monde sortent des chantiers britanniques, c'est parce qu'ils y coûtent moitié moins cher qu* ailleurs, et ce bon marché amène l'abondance des commandes qui engendre à son tour une spéciahsation extrême du travail. Avec des bateaux moins chers, c'est-à-dire avec un capital d'exploitation plus faible, exigeant de moindres amortissements, les Compagnies anglaises peuvent subsister i.à où des françaises ne le pourraient pas.
Et tout cela vient du charbon ; toute l'Angleterre moderne est issue du charbon; sans le charbon, elle ne serait rien, ou très peu de chose. Il serait facile de le montrer en prenant toutes ses industries les unes après les autres : 100 kilos de ce papier que le lecteur tient en mains ne représentent-ils pas 280 kilos de charbon et seulement 220 kilos de sapin et autres matières?
Or, à qui s'en prendre si la France n'a pour ainsi
dire pas de charbon ; si le peu qu'elle en a est dur à arracher de ses couches souterraines, de sorte qu'un mineur de chez nous ne produit guère que moitié de ce que produit un mineur de Silésie? A qui s'en prendre encore si notre sous-sol national ne contient presque pas de fer? Et que peut toute l'ingéniosité des Français pour dominer le monde par l'industrie lorsqu'ils n'ont ni fer ni charbon? Cela n'est-il pas aussi impossible que de faire mûrir du café dans la plaine Saint-Denis?
L'invention de la « vapeur » et de tout ce qu'on entend par là d'applications multiples et de révolutions conséquentes, a donc été préjudiciable au rang de la France en Europe, parce que la France n'a pas ou presque pas de « vapeur », comparativement à d'autres États. Mais convient-il de se désoler jalousement de ce que d'autres obtiennent davantage de superflu, lorsque nous-mêmes avons accru notre nécessaire? Car les Français, individuellement, sont heureux.
Et nous portons la peine de notre bonheur, ce qui est inévitable : le bien-être des citoyens, les besoins qu'il entraîne, sont, pour toute nation, un supplément de poids dans sa course avec les nations rivales. Souhaiterions-nous bien, pour courir plus vite, de devenir gueux et affamés?
On se lamente sur ce que les Français n'émigrent
pas assez. Nous avons pourtant quelques émigrants: montagnards des Pyrénées ou bûcherons de Sologne. Mais il est vrai que nous n'en avons pas autant que les Irlandais, les Italiens du Sud ou les Allemands du Nord, tous gens dont la vie est dure et que la misère chasse de chez eux. Se trouvera-t-il un Français pour dire : « Il est déplorable que les Français ne soient pas assez malheureux pour être forcés de quitter la France, car nous compterions ainsi plus d'émigrants? »
On se plaint aussi que nos compatriotes ne soient pas assez entreprenants. On ne songe pas qu'ils sont très économes, qualité que l'étranger souvent leur envie. Or, un peuple économe n'est pats un peuple de « risqueurs ». La nation s'enrichirait des aventures que courraient ses jnembres : parce que, tout compensé, les gains lui rapporteraient plus que les pertes ne lui coûteraient. î^Iais, comment décider vingt millions d'hommes à changer leur caractère? Ils sont satisfaits, puisqu'ils se voient tels.
L'Arabe est plus content de ne rien faire que l'Américain d'avoir de l'argent en travaillant. Qui oserait dire lequel de deux a tort ou raison? L'argent n'est que pour procm"er des jouissances et, sa plus grande jouissance, l'Arabe la possède sans effort, puisqu'elle consiste à ne pas travailler.
Si toutefois notre amour-propre national souffre de nous voir devancés dans ce qu'on nomme « le
progrès )) par des pays voisins qui ont plus de machines que nous, parce qu'ils ont eu, au dix-neuvième siècle, des richesses naturelles qui nous manquent, il est aisé de voir que ces chances sont très éphémères : l'Angleterre a grandi la première, parce que, la première en Europe, elle avait du charbon à vil prix; mais l'Allemagne aussi a trouvé de la houille et du fer, et elle dispute à la Grande-Bretagne sa primauté d'hier.
Les États-Unis, à leur tour, sont en train de dépasser ces deux pays, parce qu'ils se sont vus dotés d'encore plus de fer, d'encore plus de houille, d'encore plus de tout ; et ils en offrent à ceux qui leur en vendaient.
Le charbon lui-même ne sera peut-être plus, dans ce siècle nouveau, la source de la fortune. Il domine aujourd'hui toute la navigation, mais il se peut que demain les huiles de goudron ou autres résidus de pétrole le remplacent sur la mer et que, sur terre, les forces électriques le détrônent et transportent la prospérité ailleurs. Les dynamos sont en train de transformer la Suisse en nation industrielle et les soHtudes alpestres du Tyrolse couvrent de manufactures accrochées au flanc des montagnes, parce que l'électricité utilise le travail gratuit de chutes d'eau embrigadées, de gaves malfaisants et colères, auxquels on impose des lois !
L invention d'une nouvelle substance, d'un nouveau procédé de fabrication, change la face d'un pays, sans aucun tapage, beaucoup plus que toutes les batailles rangées. Et l'on subit ces évolutions désastreuses, et l'on profite de ces bons cataclysmes, sans pouvoir éviter les unes ni susciter les autres par décret. Il faut bien l'avouer.