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ORGANISATION POLITIQUE ET SOCIALE DU CANADA

L'ensemble du Canada forme une confédération composée de sept provinces : Québec, Ontario, Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswick, Prince Edouard, Manitoba, Colombie, contenant 4.800.000 habitants.

La capitale fédérale du Dominion est Ottawa (1), où la Grande-Bretagne est représentée par un gouverneur général renouvelable tous les cinq ans.

(1) Ou, selon l’orthographe canadienne-française, Ottaouais.

La Confédération est administrée par un Conseil des Ministres, choisi par ie Gouverneur dans la majorité du Parlement fédéral. Celui-ci comprend un Sénat de 77 membres nommés à vie, et une Chambre des Communes de 215 membres, élus par un suffrage très étendu sans ètre universel.

Un lieutenant-gouverneur nommé par le pouvoir fédéral est placé à la tête de chaque province.

Celles-ci possèdent leur gouvernement particulier, comprénant un parlement et un conseil des ministres.

Les législatures provinciales se meuvent dans une sphère d'activité qui leur est propre, et restent indépendantes du parlement fédéral.

Elles seules règlent la législation civile du pays et l'administration des terres.

Cependant le Code pénal est uniforme pour toute l'étendue de la Confédération, et l'on applique sur ce point la loi anglaise.

Au parlement fédéral est réservé le soin de résoudre les questions d'intérêt général.

On voit que la décentralisation n'est pas un vain mot au Canada.

L'application du principe de la diffusion des

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pouvoirs est surtout remarquable dans les rapports entre la Puissance et la Métropole.

En effet, l'indépendance des colonies anglaises en Amérique est à peu près complète.

On va en juger.

Au point de vue financier et économique, les citoyens du Dominion ne suivent que la règle résultant de leur propre volonté.

Exempts de tout impôt perçu au profit de l'Angleterre, ils ne supportent que les charges financières votées par eux dans l'intérêt particulier de la Confédération.

Le budget fédéral s'alimente principalement à l’aide de taxes prélevées aux frontières sur les marchandises étrangères.

Le système douanier adopté au Canada est donc celui de la protection.

Un comble : Les marchandises de provenance anglaise ne peuvent elles-mêmes pénétrer sur le territoire du Dominion sans acquitter les droits fixés pour les produits exotiques.

Les provinces règlent, comme bon leur séemble, leur budget particulier; la plus grande latitude leur est laissée à cet égard.

Heureux pays où les charges du militarisme qui pèsent si cruellement sur la vieille Europe,

sont presque totalement inconnues, et où les armées permanentes sont, sans inconvénient, remplacées par de simples milices!

Les lois civiles n’apportent pas plus d'entraves à la liberté des citoyens que les lois militaires, et consacrent sans restriction le droit d'écrire, de se réunir publiquement, de s'associer.

Les Canadiens possèdent, en outre, dans une certaine mesure, des prérogatives qui restent habituellement l'apanage exclusif des peuples affranchis de tout protectorat.

Ils entretiennent, en effet, pour le règlement de nombreuses affaires, des rapports directs avec les puissances étrangères.

On peut même dire que la Confédération possède un drapeau à part : c’est celui de la Grande-Bretagne, revêtu de la cocarde canadienne qui en modifie l'aspect.

Telles sont les grandes lignes de l’organisation générale du Dominion.

L'observateur qui, laissant de côté l'étude de la Confédération prise dans son ensemble, concentre ses regards sur la constitution particulière des provinces, peut constater les conséquences, non moins fécondes, au second plan qu’au premier, du système de décentralisation si fort en honneur au Canada.

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Je vais mettre en relief les particularités les plus intéressantes de l’organisation intérieure de la province de Québec

Le Canada français est pourvu d’un Parlement composé de deux Chambres : une sorte de Sénat nommé Conseil législatif, et une Chambre des députés, connue sous le nom d'Assemblée législative.

De l’ensemble des usages qu'il a maintenus ou des lois qu’il a établies, résulte l’organisation sociale du pays. |

Les détails les plus saillants de cette organisation se rapportent au budget des cultes, à l'administration de la justice, au régime foncier, à la colonisation et à l'instruction publique.

Comme le gouvernement fédéral ne salarie aucun culte, les Canadiens-français, profondément attachés à la religion catholique, ont tenu à pourvoir largement à l'existence de leur clergé et à l'entretien des églises.

Pour atteindre ce résultat, ils ont tout simplement maintenu les règlements en honneur

au siècle dernier.

Dans chaque paroisse, le clergé est autorisé à prélever. la dîme. pe En France, ce mot écorche terriblement nos

oreilles, et, tout d’abord, on se sent pris de compassion pour ces malheureux Canadiens, encore rivés au joug des temps passés.

Leur sort n'est cependant nullement à plaindre. L'impôt, dont le souvenir fait naître chez nous tant de colères rétrospectives, est tout à fait populaire au Canada.

On l'accueille avec d'autant plus de faveur qu'il est volontaire.

En effet, bien que la loi du pays le reconnaisse et en rende le paiement obligstoire, tout citoyen peut s'y soustraire en déclarant renoncer à faire partie de la communauté religieuse. Or, jamais personne n'a usé de cette faculté.

Quant à la justice, elle est administrée de la façon la plus paternelle.

. Le nombre des crimes et des délits soumis aux magistrats ou au jury, souvent au choix de l'accusé, est très restreint dans le Bas-Canada.

Il est d'usage d'offrir une paire de gants blancs au juge qui est resté pendant la durée d'une session sans avoir à exercer ses pouvoirs répressifs.

On cite des magistrats qui pourraient, dit-on, fournir de gants tous les membres du tribunal de la Seine.

En guise de Code civil, les Canadiens français

ont adopté la Coutume de Paris légèrement modifiée, et leur législation porte encore quelques traces de l’ancien régime féodal.

En France, nos pères ont aboli d'un seul coup tout l'ancien système foncier sans accorder de compensation aux détenteurs de droits seigneuriaux.

Au Canada, nos compatriotes d’autrefois ont employé une méthode différente qui concilie les exigences du progrès moderne avec les égards dus à des droits acquis.

Comme nous, ils ont supprimé les redevances d'un autre âge, mais ils ont décidé que cette suppression s'opérerait progressivement.

Tout citoyen peut, moyennant le paiement d’une faible indemnité, s'affranchir des rentes foncières reconnues par l’ancien droit.

Rien n'est d’ailleurs plus facile que de trouver des terres exemptes de toute charge. Il existe, dans la province de Québec, d'immenses terrains libres. En effet, le tiers du sol attend encore la charrue, et la fertilité du terrain offre à l'émigrant des avantages exceptionnels.

Mgr Labelle, le grand colonisateur canadien récemment décédé, un des hommes les plus remarquables de son pays, entrainait chaque

année, dans les régions encore vierges de toute culture, de nombreux groupes de ses compatriotes qui fondaient des villages et des centres agricoles, non seulement dans la province de Québec, mais encore dans les autres contrées du Dominion.

L'œuvre entreprise avec succès par Mgr Labelle se poursuit toujours activement.

Spécialement en ce qui concerne la province de Québec, le gouvernement favorise la coloni sation en vendant, des terres neuves de 1 à 3 fr. l’arpent (1), payables à terme. Souvent, mème, il les donne gratuitement.

Les terrains nouvellement occupés ne peuvent être saisis pour dettes contractées par le colon antérieurement à son entrée dans la concession.

Les meubles, les provisions, les animaux, nécessaires à la vie agricole, sont à l'abri de toute mesure d'exécution. La culture est entiérement libre.

Tout entier à son travail, le colon canadien n'aura pas à redouter, tout au moins dans la

(1) Arpent = 1/3 d’hectare ou 1/2, suivant qu’il s’agit de l’arpent de Paris où de l’arpent des eaux et forëts.

province de Québec, d’être troublé dans sa propriété par les anciens possesseurs du sol.

Le nombre des Indiens est, en effet, bien diminué au Canada. ‘à

Ceux encore existants dans la province de Québec figurent dans les statistiques au. nombre d’une douzaine de mille.

Devenus sédentaires et pliés pour là plupart aux exigences de la civilisation, ils se font canotiers, pilotes, ouvriers.

Ils occupent des villages pittoresques que l'on remarque dans différentes régions du pays, notamment aux portes de Québecetde Montréal.

Ce n'est guère que dans les provinces de l'Ouest que les Peaux-Rouges peuvent parfois inspirer des inquiétudes aux colons.

En 1885, ces peuplades ont prouvé qu'elles étaient encore redoutables en prenant une part active à l'insurrection fomentée par un métis Canadien Français nommé Riel.

Celui-ci était un homme de grande valeur, qui, dès le début de sa carrière, s'était constitué le champion de l'émancipation politique réclamée par les métis de notre race, établis à la frontière des « réserves indiennes ». |

On peut lui attribuer l'érection du Manitoba

en province autonome, au cours de l'année

Mais Riel voulut aller plus loin. Entrainé par un ardent patriotisme, il tenta prématurément d’arracher par la force son pays à la domination britannique.

Après quelques jours de combat, le général Middleton parvint à écraser l'insurrection et à s'emparer de Riel.

Ce grand citoyen fut pendu par les Anglais comme un vil malfaiteur, mais ses patriotiques aspirations lui ont survécu. Les Canadiens sont de ceux qui se souviennent.

Les métis français sont des gens très intelligents. Un grand journal, qui se publie dans le Manitoba, est l'organe attitré de leurs intérêts et de leurs aspirations.

L'instruction est très développée chez eux, comme dans toute l'Amérique anglaise.

Iln’est pas, en effet, de pays où l’enseignement pédagogique soit poussé plus loin qu’au Canada.

La province de Québec, en particulier, pourrait être choisie comme modèle par la plupart des nations d'Europe.

L'enseignement primaire y est obligatoire, en ce sens que chaque chef de famille est tenu de

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payer une cotisation pour l'entretien des écoles paroissiales, qu'il en fasse où non profiter les siens.

L'enseignement secondaire, supérieur ou professionnel, y est également on ne peut plus florissant. Subpieans

Le collège de Montréal, tenu par les Jéstrites, est un établissement scolaire très remarquable, et l’Université de Québec, consacrée aux sciences les plus élevées, constitue un centre intellectuel hors ligne.

Elle porte le nom d'Université Laval, en souvenir du grand prélat qui fut le premier évêque du Canada.

En résumé, on compte dans la province de Québec plus de 4,000 établissements pédagogiques fréquentés par 250,000 élèves.

Il est à remarquer que l'instruction au Canada français est presque exclusivement confiée au clergé catholique, qui se montre généralement accessible aux idées de tolérance et de progrès, en honneur dans les diocèses des Etats-Unis.

L’enseignement donné aux filles dans les couvents est peut-être un peu faible, car les institutrices congréganistes s'appliquent surtout à développer chez leurs élèves les con-

naissances pratiques utiles aux ménagères et les sentiments de moralité nécessaires dans la vie. Néanmoins, si les jeunes filles canadiennes ne passent généralement pas d'examens pour obtenir des diplômes, elles deviennent presque toutes des épouses dévouées et des mères de famille modèles.

C'est un genre d'éducation qui suffirait à bien des maris en France.

y CE QU'ON ÉCRIT AU CANADA FRANÇAIS

Le développement de l'instruction publique au Canada a fait naître une race vigoureuse de littérateurs.

Les poëtes et les prosateurs, dont les œuvres resteront, sont nombreux, et leur talent est souvent à la hauteur des gloires littéraires de la mère patrie. |

La poésie canadienne présente une fraicheur de coloris, une grâce originale, une saveur américaine et une bonhomie gauloise, qui lui donnent un charme pénétrant.

Des recueils de vers, très appréciés au Canada et en France, sont dus à la plume de MM. Crémazié et Fréchette.

Ce dernier, qui possède un souffle poétique très puissant, a tenu à faire sanctionner la haute valeur de ses œuvres par les sommités littéraires du vieux pays. L'Académie française a décerné à cet écrivain de race, doublé d’un patriote, les plus flatteuses distinctions.

Citons encore, parmi les poètes du Canada, Casgrain, Läbelle, Legendre, Le May, Poisson, Evanturel et Routhier.

Le style pur et classique des œuvres dues à la plume des prosateurs canadiens, vient encore rehausser le charme de leurs ouvrages qui sont toujours conçus dans un esprit foncièrement moral.

Plus saines qu'un grand nombre des nôtres, les œuvres de nos compatriotes d'Amérique sont peut-être, par contre, moins vivantes.

Toutefois les gourmets éprouvent une sensation agréable et rafraichissante, lorsque leur palais, écorché par les préparations trop salées de nos romanciers, entre en contact avec un rôti littéraire plus modérément assaisonné.

Les romanciers ou prosateurs les plus connus sont MM. de Gaspé, Doutre, Guérin-Lajoie, Taché, de Boucherville, Mermette, Dorion, Benjamin Sulte, etc. Ge dernier est un historien distingué.

Il existe plusieurs revues littéraires au Canada. Les deux principales sont: la Revue Canadienne, publiée à Montréal, et les Nouvelles Soirées Canadiennes, qui paraissent à Ottawa.

La presse française est brillamment représentée dans le Dominion. Dans le district de Québec, on lit beaucoup le Canauien, leJournal deQuébec, l'Evèneinent, le Courrier du Canada. À Montréal, la Minerve, l'Etendard, le Monde, la Presse, le<rlebe, la Patrie, sont les feuilles les plus répandues.

Ce dernier journal est dirigé par M. Beaugrand, ancien maire de Montréal, officier de la Légion d'honneur, personnage connu pour ses sentiments français et qui fit, sous les plis du drapeau tricolore, la campagne du Mexique. En 1890, lors des fêtes offertes à M. le Comte de Paris par les citoyens de Montréal, M. Beaugrand, soucieux d'éviter des froissements entre la France officielle et le Canada, prit l'initiative de faire parvenir à M. le président Carnot une adresse sympathique revêtue de plusieurs milliers de signatures. |

Que mes confrères canadiens me pardonnent une légère critique! Dans leurs journaux, un peu composés sur le modèle de ceux des

Etats-Unis, les communications littéraires ou politiques cèdent quelquefois le pas aux annonces commerciales.

On remarque que certainsarticles,dont l'allure initiale présageait le développement normal courarument admis dans les feuilles parisiennes, sont quelquefois subitement abrégés. La prose des rédacteurs fait alors place à des réclames divertissantes, comme celles de M. Morton, le grand fabricant de cure-dents aromatiques, ou du docteur Laviolette, l’inventeur d’une recette étonnante pour guérir les purulences nasales.

Mais on pardonne facilement à la presse Canadienne son allure un peu trop yankee, en considération de ses sérieuses qualités.

Elle prend d’ailleurs un développement remarquable, et a dépassé les frontières de la province de Québec pour continuer sa patriotique propagande dans tous les centres où les Français constituent un groupe suffisamment important.

Citons, parmi les vaillantes publications qui ont franchi les limites du Canada francais, le Métis, paraissant à Manitoba, et le Moniteur Acadien, publié à Shediac, dans le Nouveau Brunswick.

CANADIENS ET FRANÇAIS COMPARÉS SENTIMENTS DES CANADIENS A L'ÉGARD DU VIEUX PAYS.

« Sire, disait à Louis XV l’un des derniers gouverneurs du Canada, il est impossible de rencontrer des gens plus soumis, plus braves, plus fidèles, plus attachés à leurs devoirs patriotiques et religieux que vos sujets d’outremer. »

Ces paroles, prononcées il y a plus d’un siècle, sont toujours vraies.

On résume les traits les plus saillants du caractère de nos compatriotes d'Amérique, en signalant leur inébranlable attachement à la religion de leurs pères et à leur nationalité.

L'influence des prêtres est immense au Canada, non seulement dans le domaine de la religion, mais encore dans celui de la politique, et la double action qu'ils possèdent ainsi s’explique aisément.

C’est le clergé qui, ferme et modére tout à la fois, a su, aux heures sombres de la conquête, défendre l'âme des Français abandonnés contre les attentats réitérés du vainqueur.

C'est ce même clergé qui, fidèle au souvenir

de la patrie, est parvenu à édifier, sur le sol américain, cette puissante nationalité française dont la vitalité s'affirme chaque jour davantage.

Les Canadiens ne l'ont pas oublié. Ils confondent dans une synonymie parfaite les qualificatifs de catholique et de français, et dans une même concordance les fêtes religieuses et les fètes patriotiques.

Le souvenir des luttes passées et la pratique des exercices religieux ont eu pour effet de développer chez eux un caractère grave et réfléchi.

L'esprit gouailleur et sceptique des Parisiens les étonne. Les gauloiseries qui émaillent parfois notre langage les choque, et les plaisanteries égrillardes risquées dans nos journaux leur répugnent.

Ils ont oublié Brantôme et Rabelais pour ne se souvenir que de Bossuet et de Fénelon.

Peut-être leur esprit est-il moins primesautier que le nôtre, mais il est plus rassis, moins emballeur.

Animés de convictions ardentes, respectueux de l'autorité et des supériorités sociales, scrupuleux observateurs des lois, ils n’ont pas été contaminés par l'esprit d'indiscipline trop souvent manifesté par nous.

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A tous autres égards, leur caractère se confond avec le nôtre. La bravoure chevaleresque, la générosité, la sensibilité du cœur, la franchise, la courtoisie, forment un ensemble de qualités communes aux Français de l'Ancien et du Nouveau Monde.

Les Américains des Etats-Unis, qui ne brillent pas toujours par le savoir-vivre mais sont parfois disposés à reconnaitre chez les autres les qualités qui peuvent leur manquer, appellent les Canadiens le Peuple gentilhomme,

x ‘Les Françaises du Dominion sont plus éprises

|! de la vie d'intérieur que leurs sœurs d'Europe, et les irrégulières, qui dirigent l’attelage conjugal sur des routes cahoteuses, sont peut-être moins nombreuses dans l'Amérique française que partout ailleurs.

Du reste, les Canadiennes, du jour de leur entrée en ménage, n’ont guère le loisir de se livrer aux plaisirs mondains, même les plus innocents, car tous leurs instants sont consacrés aux devoirs de la maternité.

On sait quelle est la fécondité prodigieuse de la race canadienne. C’est ce qui constitue sa force et ce qui fera son avenir.

Il y a quelques années, le gouvernement

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offrit cent acres de terre à toute famille justi-

fiant de douze enfants vivants. Les demandes

s'élevèrent au nombre de 1.500.

On citeun ndividu, le sieur Vaillancourt, de |

fr

Karamouska, qui fut l’heureux père de 37 enfants, tous nés de la même femme ! »

Si le dernier recensement décennal, effectué

en août 1891, n'a accusé dans la province de Québec qu'une augmentation de 130,000 âmes, chiffre déjà considérable mais inférieur à celui de la période précédente, il faut attribuer ce résultat à l'émigration des Français aux Etats- Unis. |

En supposant que les individus qui ont franchi la frontière depuis dix ans, sans idée de retour, fussent restés dans leur pays, les prévisions les plus optimistes des statisticiens auraient été dépassées.

Quelle différence entre le Canada et la France, où la population tend à diminuer dans une proportion si inquiétante !

Cet écart entre les deux pays, ne peut être attribué à l'épuisement de la race établie sur le vieux sol. Les causes de la dépopulation de la France doivent être cherchées ailleurs.

Elles ont pour origine la diffusion de la richesse publique et l’indisponibilité du sol.

En France, on limite le nombre de ses héritiers pour ne pas compromettre par de trop lourdes charges l'aisance dont on jouit, et pour éviter le trop grand morcellement des biens.

Cette cause de dépopulation n'existe pas au Canada, où le sol est à la disposition du premier occupant au lieu d'être entièrement possédé comme en France.

Dès lors, chaque citoyen ayant la faculté de devenir propriétaire foncier, a le plus grand intérêt à se voir entouré d’un grand nombre

‘d'enfants qui lui servent d’auxiliaires ou d'asso-

ciés. D'ailleurs, la perspective d’une existence un peu rude et d’un labeur opiniâtre n'effraie pas les Canadiens.

« Presquetous d’origine normande ou bretonne, ils sont/comme leurs congénères de France, rustiques, vigoureux, acharnés au travail, tenaces à l'excès.

La persistance invincible, qu'ils ont déployée pour défendre leur religion et leur nationalité, est la preuve la plus sensible de cette ténacité; à tout propos, elle se manifeste.

Ainsi, l’on demeure émerveillé de la façon dont ils ont su préserver leur langue contre l'intrusion des mots anglais.

Les Canadiens proscrivent impitoyablement de leur vocabulaire des expressions telles que rail, square, wagon, qui ont au contraire obtenu chez nous leur grande naturalisation.

Quand la langue française est dépourvue de synonymes pour certains néologismes anglais, les Canadiens, au lieu d'adopter le terme étranger, se bornent à chercher un équivalent dans notre dictionnaire. Ainsi, pour les mots anglais précédents, ils diront une « lisse », un « carré», un «char ».

Conserver la langue dans toute sa pureté, est la principale préoccupation de tout Canadien lettré. Les anglicismes qui tendent à se faufiler dans le langage usuel ou qui échappent à la plume d’un folliculaire, sont immédiatement signalés avec indignation .par les journaux.

D'autre part, la cessation presque complète de tout rapport entre le Canada et la France pendant plus d'un siècle, a fermé le pays aux néologismes français et a confiné, sinon le langage des gens lettrés, tout au moins celui du peuple, dans les formules du XVI[° siècle.

Les vieux mots, couramment employés dans le Dominion, tout en nous surprenant parfois, frappent agréablement nos oreilles, et nous

rappellent que la belle langue de nos péres valait bien notre patois fin de siècle.

Cet attachement si profond des Français d'Amérique pour la langue du vieux pays n'estil pas touchant? Oh! le vieux pays, comme ils l'aiment !

Quand l'époque d'une grande cérémonie est arrivée, une escorte d'honneur va chercher en grand apparat le drapeau de Montcalm, celuilà même que les héros de 1759 défendirent avec tant de vaillance et que leurs enfants ont pieusement conservé. {l figure dans les processions immédiatement après le Saint-Sacrement, et le plus grand honneur que l’on puisse faire à un citoyen, est de le rendre dépositaire pendant un certain temps de ce glorieux emblème.

Ne croyez pas cependant, que les Canadiens ne connaissent que le drapeau blanc qui servit de linceul à Montcalm et plus tard à la monarchie de droit divin. Ce serait une erreur. Non seulement ils n'ignorent pas l'existence du drapeau tricolore qui a fait glorieusement le tour du monde, mais encore ils le considèrent tout à la fois comme le symbole de la mère patrie et comme l'emblème de la race gauloise tout entière.

PS

Dans les grandes occasions, le drapeau tricolore figure dans les cortèges officiels au même rang que le drapeau anglais, et souvent même avant lui.

« Nous saluons avec respect et gratitude l'étendard britannique, disait dernièrement à Paris M. Mercier, premier ministre de la province de Québec, parce qu'il a fait la prospérité de notre pays ; mais nous en connaissons un autre, le nôtre, celui de la France. Oh! celuilà, il faut le baiser à genoux! »

En 1870, lors de ros désastres, la consternation était générale au Canada. Dans les rues de Québec ou de Montréal, on se serait cru sur les boulevards de Paris. C'était la même fièvre patriotique, la même dou!cur nationale. Des centaines de jeunes gens assiégeaient les portes du consulat français, demandant à grands cris qu'on les embarquât pour défendre la France en danger.

Dans les églises, les dames faisaient des collectes pour secourir nos pauvres blessés, des sociétés s'organisaient pour leur envoyer du linge, des médicaments.

Les yeux toujours tournés vers la mère patrie, les Canadiens participent à nos gloires, à nos

Nr

ue joies, pleurent de nos désastres et souffrent de nos douleurs.

On le sait en France, et nos frères d'Amérique n’ont pas affaire à des ingrats.

Notre cœur bat rapidement lorsque nous voyons déployer au loin sur la terre étrangère, même en dehors de la sphère de nos intérèts directs, le drapeau aux trois couleurs. Nos bras s'ouvrent tout grands pour presser sur notre poitrine les amis vaillants et fidèles qui ne nous ont pas oubliés après cent vingt-sept ans de séparation.

D cependant, quand vous demandez aux Canadiens si, le cas échéant, ils voudraient redevenir Français, ils répondent énergiquement « non ».

« Non, disent-ils, ce qui est fait est fait. En supposant que cela nous fut jamais possible, nous ne consentirions pas à renouer un lien politique, brisé depuis bientôt un siècle et demi. Nous avons vécu trop longtemps séparés. Nos tendances, nos goûts, nos croyances, sont trop

| divergen: s sur bien des points”

« Nous vous considérons un peu comme de

grands frères, au cœur généreux, à l’âme franche et loyale, mais trop dissipés, trop bousingots.

« Nous jouons un peu par rapport à vous, le rôle d’un jeune cadet sérieusement élevé, toujours couché sitôt après la prière du soir, rêvant à sa fiancée pour laquelle il conserve scrupuleusement les prémices de son cœur, et qui verrait ses ainés passer les nuits dehors ou qui les entendrait tenir de mauvais propos.

« Nous vous aimons de tout cœur, mais votre genre de vie nous effraye, et vos habitudes ne sont pas les nôtres.

« Demeurons donc chacun dans un domaine séparé. Cependant, plustard, quand nous serons majeurs, si alors nous nous établissons à notre compte, nous créerons peut-être entre nos deux maisons une entente fructueuse sur bien des points, et cet arrangement pourra satisfaire tout à la fois nos sentiments et nos intérêts communs. » |

L'ErAT DES PARTIS AU CANADA; LES ASPIRATIONS NATIONALES

Puisque les Canadiens-franeais ne voudraient pas rentrer, le cas échéant, dans le giron de

la mère patrie, recherchons donc quelles.tendances les animent.

Examinons l’état général des partis dans la Confédération dont le Canada français ne constitue qu'un des éléments, et relevons en même temps les particularités qui concernent nos compatriotes.

Comme en Angleterre, les tories et Les wighs, c'est-à-dire les conservateurs et les libéraux, se disputent le pouvoir.

Au point de vue politique, les conservateurs sont énergiquement partisans du statu quo, autrement dit, du protectorat anglais.

.Satisfaits des libertés qui leur ont été accordées par la Grande-Bretagne et de l’autonomie politique dont jouissent les provinces, ils se déclarent les loyaux sujets de la reine.

Le loyalisme des conservateurs de race anglaise est pur de tout alliage, en ce sens qu'ils considèrent le maintien de la domination britannique comme nécessaire non seulement dans le présent mais encore dans l'avenir. Ils n'accepteraient qu'un changement politique de nature à resserrer les liens qui les unissent à la mère patrie. . |

Egalement résolus à observer actuellement

dans son intégrité le pacte conclu entre le Royaume-Uni et le Canada, les conservateurs d'origine française jettent cependant, pour la plupart, des regards interrogateurs vers l’horizon lointain. Ils cherchent timidement à percer les brumes de la nuit, pour découvrir l’astre qui éclairera peut-être un jour, à l’époque que Dieu fixera, une France nouvelle entièrement maitresse de ses destinées.

Sur le terrain économique, les conservateurs sont protectionnistes. Ils le sont non seulement avec l’Europe, mais encore avec les Etats-Unis.

A les en croire, l'établissement du libreéchange entre le Dominion et la Grande République, acheminerait sûrement le Canada vers l'annexion aux Etats-Unis. Ce serait un premier pas gigantesque fait dans cette voie. L'union politique suivrait de près en vertu de l’adage : Major pars trahit minorem.

. Tels sont les sentiments, les espérances et les craintes des conservateurs.

. Analysons maintenant les doctrines du parti opposé. |

Au point de vue politique, les libéraux se divisent en trois catégories : les partisans du statu quo, ceux de l'indépendance et les an-

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