DEUXIÈME PARTIE
Voici donc les Canadiens tombés à l'entière discrétion de l’ennemi triomphant.
Voyons-les à l’œuvre pour la défense et la conservation de leur patrimoine national, et constatons ensuite les résultats que peut produire le culte militant de la patrie:
En 1763, tous les Français possédant quel-
ques ressources retournérent en Europe, et
seul un groupe de 63,000 des nôtres consentit à rester sur le territoire annexé.
Patriotisme admirable ! Dès l'instant de la conquête, ces braves gens, malgré leur petit nombre relatif, résistèrent désespérément à toute tentative d'assimilation.
Restés sans direction, ils se groupèrent autour de leurs curés, les seuls représentants de l'autorité demeurés parmi eux.
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Is firent de leurs prêtres leurs chefs politiques, les arbitres de leurs différends privés, leurs défenseurs contre la tyrannie.
En vain l'Angleterre multiplia-t-elle les persécutions; les Canadiens demeurèrent inébranlables dans leur foi, dans leur patriotisme.
Les dix premières années qui suivirent la conquête et pendant lesquelles la loi martiale était seule appliquée, furent terribles à supporter. |
C'était l’époque où les ministres anglicans s'efforcaient de convertir, par des dragonnades, la prétendue race inférieure dont la présence, disaiént-ils, déshonorait le nouveau sol britannique.
Les Anglais finirent pourtant par reconnaitre que toute tentative faite pour étouffer la nationalité de leurs nouveaux sujets était inutile.
En mème temps, ils s'effrayérent des conséquences que pouvait entrainer une révolte au Canada, alors que leur colonie de la Nouvelle Angleterre s'agitait et menaçait de se mettre en rébellion contre leur autorité. +
Modifiant donc leur système à l'égard des populations annexées, ils accordèrent en 1774, par l’édit de Québec, certains adoucissements à leur sort,
ve
Le gouvernement militaire fut remplacé par une administration civile, qui rendit aux Français la faculté de célébrer ouvertement leur culte et de reprendre l'usage de leurs anciennes lois civiles.
C'était le commencement de la revanche des Canadiens, revanche pacifique et glorieuse. La tenacité bretonne et la finesse normande devaient finalement triompher de l’orgueil et de la violence britanniques.
Bien que les concessions de l'Angleterre n'eussent été ni spontanées ni désintéressées, les Français du Canada lui en furent reconnaissants.
La mémoire du cœur est un des apanages de notre race que l'oppression exaspère sans profit pour les tyrans, mais que la douceur désarme.
Telle est la raison pour laquelle, en 1776, les Canadiens refusérent d'écouter Washington, qui, aidé de La Fayette et de Rochambeau, souleva la Nouvelle Angleterre contre la métropole.
La Grande-Bretagne ne sut d'ailleurs aucun gré aux Français de la loyauté de leur attitude.
Une fois rassurée sur la stabilité de sa domi-
nation au Canada, elle oublia les promesses solennellement faites à l’heure du danger et, sans scrupules, recommença la guerre contre l'élément français.
Des administrations tyranniques, qu'un semblant d'autonomie accordé au Bas-Canada en 1791 ne pouvait faire oublier, se succédèrent jusqu’en 1811.
Arrètons-nous un instant à cette date.
Ceux qui prétendent que l'histoire ne se recommence pas ont quelquefois tort. En voici la preuve.
En 1811, les Anglais s'étant brouillés avec la république des Etats-Unis, renouvelèrent, à l'égard de nos anciens compatriotes, le système qui leur avait si bien réussi en 1776. Ils les comblèrent de caresses et poussèrent l’habileté jusqu'à les décider à s'opposer, les armes à la main, aux tentatives que les concitoyens de Washington firent, en 1812, pour s'emparer du Canada.
Le gouverneur de l’Amérique anglaise à cette époque, sir G. Provost, était décidément un homme adroit.
Quand la crise fut conjurée, les Anglais, fidèles à leurs habitudes de mauvaise foi, se
tournérent contre leurs alliés, et la lutte contre lanationalité française reprit avec une nouvelle énergie sous les successeurs de sir G. Provost.
Les vexations tyranniques acquirent, dans la suite, un tel caractère d’acuité, qu'elles snsceitérent, en 1837 et en 1838, des insurrections sérieuses.
Les patriotes qui s'étaient soulevés pour la défense de leurs droits les plus saints, n'avaient en leur pouvoir aucune arme de guerre. Ils étaient simplement porteurs de faux et possédaient, pour toute artillerie, un canon qu'ils avaient fabriqué en bois.
Néanmoins, ils se battirent en désespérés contre les troupes régulières de la Grande- Bretagne. |
La lutte était trop inégale pour se prolonger longtemps. Les patriotes furent écrasés, et leur défaite provoqua des répressions sanglantes.
Les bourreaux s’érigérent en juges et envoyèrent au supplice de nombreuses vietimes.
Comme i! était aisé de le prévoir, la révolte des Canadiens, toute légitime qu'elle füt, amena un redoublement de rigueurs.
En 1840, le parlement de Londres vint mettre le comble aux griefs des Français d'Amé-
rique, en établissant l'union du Haut et du Bas-Canada au profit exclusif de l'élément anglais,
L usage de la langue française fut rigoureusement proscrit dans les actes officiels.”
Le jour où fut consommée cette cruelle iniquité, les Anglais s’imaginérent avoir enfin atteint le but de leurs constants efforts. A leurs yeux, la nationalité française était mortellement atteinte, et sa disparition n’était plus qu'une question de temps.
L'illusion du gouvernement britannique fut de courte durée.
Un phénomène, sur lequel il ne comptait pas, et qui est en effet sans précédent dans l’histoire des peuples vaincus, s'était produit,
Cette population française, naguère réduite à 63,000 habitants, avait augmenté dans des proportions prodigieuses. Cette race mutilée que l’on croyait si bien écrasée, s'était merveilleusement reconstituée, et la maigre phalange de catholiques dont on espérait faire des apostats, s'était transformée en nombreuses légions.
Dés l'année 1866, la population canadienne française atteignait presque le chiffre d’un million d’âmes !
Ce groupe compact, résolu à tout braver pour la défense de ses droits, était guidé par des chefs habiles, et l’on pouvait craindre que son hostilité ne compromit gravement les intérêts britanniques dans la colonie.
Il fallait aviser.
L'’Angleterre se décida à faire à ses sujets français des concessions indispensables.
En 1867, le Parlement de Londres vota l’Acte de l'Amérique Britannique du nord, qui érigeait, sous le nom de Dominion of Canada, c'est-à-dire de Puissance du Canada, les différentes possessions anglaises de ces régions en une confédération autonome, et laissait chaque province maitresse chez elle.
Le vieux drapeau de Montcalm avait pris sa revanche sur l’étendard britannique.
Les Canadiens français obtinrent d’une facon définitive et complète la reconnaissance officielle de leur nationalité, de leur religion, de leurs lois, et l'admission de leur langue dans les actes publics ou les discussions parlementaires.
Le sang gaulois triomphait.
Dans la seule province de Québec, il existe aujourd'hui près d’un million et dermi de Fran-
çais, jouissant d’une autonomie très réelle et de prérogatives spéciales concédées à leur nationalité.
Et non seulement la race française a reconquis sur l'élément Anglo-Saxon la province de Québee, berceau de son origine en Amérique, mais encore elle s'étend de plus en plus dans le Haut-Canada.
Chaque jour, elle gagne du terrain dans la province d'Ontario, où plusieurs comtés possèdent des majorités françaises.
Chaque jour, elle se développe davantage dans le Nouveau Brunswick, cette ancienne Acadie où les Angla's avaient autrefois, par des massacres, assuré pour un temps leur prépondérance absolue, et qui compte aujourd’hui plus de 150,000 individus de notre sang. |
Nos anciens compatriotes sont également établis en grand nombre dans le Manitoba et dans plusieurs autres provinces.
Bref, le Dominion contiendra bientôt deux millions de Français.
Ils tendent à envahir le Canada tout entier, et entament les territoires des Etats-Unis qui bordent la province de Québec.
Ils sont près d'un million, groupés, pour la
plupart, dans le nord-ouest de la grande République, où ils achètent, à bon compte, des fermes, que les Américains leur cèdent volontiers pour aller chercher fortune dans les anciennes réserves indiennes récemment ouvertes à la colonisation.
Les Canadiens émigrés aux Etats-Unis, tout en continuant de s’y livrer comme dans leur pays à la culture des terres, envahissent, en outre, par milliers les établissements industriels des régions qu'ils occupent.
Des manufactures importantes sont entre les mains de capitalistes d’origine française.
Mais, bien que fixés sur la terre étrangère sans espoir de retour, les émigrés entendent néanmoins y conserver leur langue, leur religion, leurs institutions sociales. Leur étroite cohésion éloigne les Yankees de leurs villages; dans les petites villes, ils s'organisent par paroisses et se groupent autour de leur église dans un seul quartier que les Américains euxmêmes appellent le « quartier français. »
Les colonies canadiennes, puisant sans cesse de nouvelles forces dans leur propre développement et dans l’émigration, forment la majorité dans différentes petites villes manufactu-
— 3 — rières de l'Union Américaine, et constituent déjà un dixième de la population des Etats où elles ont pénétré.
Il est facile de voir, par ce qui précède, que la race française, implantée dans la province de Québec et les régions environnantes, paraît appelée à un avenir grandiose.
Nous avons montré les Canadiens à l’œuvre dans leur résistance à l'oppression anglaise. Nous avons assisté à leur triomphe définitif.
Etudions maintenant l'organisation politique et sociale qu'ils se sont donnée.