‹ Les français du XVII siècleChapitre 106 sur 125 · LE MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LE MALADE IMAGINAIRE

drions à peine qu'une intelligence pût se refuser à ces vérités de sens commun. Et pourtant, il n'a pas toujours régné parmi nous celte liberté d'esprit qui admet le grand jour de la raison dans les choses d'expérience, d'observation et d'étude. Il fallut combattre et lutter pour détriiire le passé et ses gothiques préjugés. Les vieilles écoles de médecine, par exemple, remplies de gens iostruits, mais d'une science opiniâtre et aveugle,

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s'opposèrent longtemps aux progrès des découvertes nouvelles. La circulation du sang fut par elles traitée de roman chimérique. On ne pouvait croire, parce qu'on ne l'avait point lu dans Aristote, a que le cœur se dilate et se contracte avec une force toujours égale, que tout notre sang circule dans les artères et dans toutes les veines environ six cents fois par jour avec une rapidité que n'a point le fleuve du Rhône ». C'est alors que Molière apparut pour combattre par ie ridicule ces préventions obstinées et désabuser les hommes d'un vain et dangereux entêtement. Mettons-nous à ce point de vue pour juger les plaisanteries de Molière sur la médecine et les médecins. Loin de ne voir dans ces scènes immortelles que l'intention de faire rire le parterre, nous y découvrirons une haute philosophie; nous y verrons l'acteur comique se faire Tauxiliaire de la raison, en assurer le triomphe, sans rien faire perdre à la comédie de son aimable enjouement.

Qu'on ne croie pas que MoHère poursuivît des ennemis à demi vaincus, et se plût à leur donner, dans un combat trop facile^ le dernier coup, le coup de grâce. Ce serait une bien grave erreur. Leur défaite n'était rien moins qu'assurée ; le vieil esprit n'était rien moins qu'abattu et dompté; il se défendait avec une énergie passionnée. Cette résistance tirait toute sa force, comme le dit Molière lui-même, d'une impétuosité de prévention, d'une roideur de confiance et « d'une brutalité de sens commun et de raison », qui faisait voir du crime à vouloir examiner des règles autorisées par un si long usage.

On en pourra bien juger par ce que nous allons dire. Le Malade imaginaire fut représenté pour la première fois le 10 février 1673 sur le théâtre du Palais-Royal ; deux ans auparavant, seulement, en 1671, l'Université de Paris entreprit des démarchps auprès du premier président Lamoignon pour faire interdire, par arrêt judiciaire, l'enseignement, dans les

écoles, des doctrines de Descartes, a et maintenir Arislolc en la pleine et paisible possession desdites écoles ». Ces démarches risquaient fort de réussir. Elles n'avaient rien de contraire aux usages de noire pays; il existait des 'précédents qu'on ne manquait pas d'invoquer. En 102 i, le Parlement de Paris avait condamné au bannissement trois auteurs qui avaient contredit la doctrine du philosophe de Stagire ; en lo47, le roi de France avait supprimé un ouvrage de Ramus où celui-ci reprochaitdesfautesaurondaleurde la philosophie du Lycée. On ne pouvait faire moins contre Descartes et Gassendi qui, également hostilesà l'ancien oracle des écoles, se voyaient approuv(?s et suivis par de nombreux partisans. Étrange destinée du philosophe grecl Condamnés d'abord en 1209, 121o, 1231 et 126o par nn concile, deux légats et un pape, quelques-uns de ses écrits attiraient l'excommunication sur leurs lecteurs; mais, autorisés dans la suite, dès 1366, par deux cardinaux délégués d'Urbain V, ils trouvaient des protecteurs dans l'Université parisienne, c'est-à-dire dans l'Église qui seule avait alors la mission d'instruire les peuples!

Qu'allait-il arriver? Le premier président M. de Lamoignon inclinait à autoriser les poursuites, quand il en fut détourné par une malice de Despréaux. Ainsi que Molière, Boileau rendait service à la philosophie et sauvait une sottise au Parlement de Paris.

Brossette a raconté comment l'auteur des Satires s'y prit pour couper court aux poursuites de l'Université. Il écrivit son fameux Arrêt burlesque « donné en la grand'chambre du Parnasse, en faveur des maîtres es arts, médecins et professeurs de l'Université de Stagire, au pays des Chimères, pour le maintien de la doctrine d'Aristote ». Cette pièce oii pétillent le bon sens et l'esprit de Boileau n'est pas, à mon goût, le moindre de ses ouvrages; j'aime à l'y voir avec sa verve juvénile, son ironie, sa causticité, se faire l'avocat des découvertes

nouvelles; j'aime à y retrouver l'inspiration qui lui dicta ce précepte fameux :

Aimez donc la raison, et que tous vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

S'il fallait en croire le commenlateur, le poète aurait fait glisser soit par son frère, Jérôme Boileau, soit par son neveu Dongois, ['Arrêl burlesque parmi d'autres plus sérieux que l'on présentait à la signature de Lamoignon. Celui-ci se serait aperçu de la ruse et aurait dit au greffier : « Ah! voilà un tour de ton oncle. » Berriat-Sainl-Prix, qui n'épargne aucune des erreurs de Brosselte, combat cette anecdote qui se trouve aussi dans le Menagiana. Il peut avoir raison. Il n'en est pas moins vrai que le président s'opposa aux prétentions de l'Université et que l'affaire en demeura là. Tout le monde sait avec quel talent d'acteur Despréaux débitait ses œuvres; je me figure que ce ne devait pas être un médiocre plaisir que de lui entendre réciter cette petite composition où le langage propre au Palais relevait encore ce qu'il y avait de divertissant dans le fond même de la pensée. En voici des extraits :

« Vu par la cour la requête présentée par les régents, maîtres es arts, docteurs et professeurs de l'Université, tant en leurs noms, que comme tuteurs et défenseurs de la doctrine de Maître en blanc Arislote, ancien professeur royal en grec dans le collège du Lycée, et précepteur du feu roi de querelleuse mémoire, Alexandre dit le Grand, acquéreur de l'Asie, Europe, Afrique et autres lieux ; contenant que, depuis quelques années, une inconnue, nommée la Raison, aurait entrepris d'entrer par force dans les écoles de ladite Université, et, pour cet effet, à l'aide de certains quidams factieux, prenant les surnoms de Gassendistes, Cartésiens, Malebranchistes et Pourchotistes, gens sans aveu, se serait mise en état d'en expulser ledit Aristote, ancien et paisible possesseur desdites écoles, contre lequel

elle et ses consorts auraient déjii publié quelques livres, traités, dissertations et raisonnements dilVumaloircs, voulant assujettir ledit Aristotc à subir devant elle l'examen de sa doctrine ; ce qui serait directement opposé aux lois, us et coutumes de ladite Université, où ledit Aristote aurait toujours été reconnu pour juge sans appel et non comptable de ses opinions. Que même sans l'aveu d'icelui, elle aurait changé et innové plusieurs choses en et au dedans de la nature, ayant ôté au cœur la prérogative d'être le principe des nerfs, que ce philosophe lui avait accordée libéralement et de son bon gré, et laquelle elle aurait cédée et transportée au cerveau. Et ensuite, p-îr une procédure nulle de toute nullité, aurait attribué audit cœur la charge de recevoir le chyle appartenant ci-devant au foie, comme aussi de faire voiturer le sang par tout le corps, avec plein pouvoir audit sang d'y vaguer, errer et circuler impunément par les veines et artères, n'ayant autre droit ni titre pour faire lesdites vexations, que la seule expérience, dont le témoignage n'a jamais été reçu dans lesdites écoles. Aurait aussi attenté ladite Raison, par une entreprise inouïe, de déloger le feu de la plus haute région du ciel, et prétendre qu'il n'avait là aucun domicile, nonobstant les certiiîcats dudit philosophe, et les visites et descentes faites sur les lieux. Plus, par un attentat et voie de fait énorme contre la Faculté de médecine, se serait ingérée de guérir, et aurait réellement et de fait guéri quantité de fièvres intermittentes, comme tierces, doubles-tierces, quartes, triples-quartes et même continues, avec vin pur, poudre, écorce de quinquina et autres drogues inconnues audit Aristote et à Hippocrate son devancier, et ce, sans saignée, purgation ni évacuation précédentes; ce qui est non seulement irrégulier, mais tortionnaire et abusif; ladite Raison n'ayant jamais été admise ni agrégée au corps de ladite Faculté, et ne pouvant par conséquent consulter avec les docteurs d'icelle, ni être consultée par eux, comme elle ne l'a en

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eifct jamais été. NoQobslant quoi, et malgré les plaintes et oppositions réitérées des sieurs Blondel, Courtois, D.3nyau et autres défenseurs de la bonne doctrine, elle n'aurait pas laissé de se servir desdites drogues, ayant eu la hardiesse de les employer sur les médecins mêmes de ladite Faculté, dont plusieurs, au grand scandale des règles, ont été guéris par lesdits remèdes : ce qui est d'un exemple très dangereux et ne peut avoir été fait que par mauvaises voies, sortilèges et pactes avec le diable. Et non contente de ce, aurait entrepris de diffamer et de bannir des école:) de philosophie les formalités, entités, identités, virtuahtés, eccéités, petréités, polycarpéités et autres êtres imaginaires, tous enfants et ayants cause de défunt maître Jean Scot, leur père; ce qui porterait un préjudice notable et causerait la totale subversion de la philosophie scolastique, dont elles font tout le mystère, et qui tire d'elles toute sa subsistmce, s'il n'y était par le cœur pourvu. Vu les libelles mtitulées physique de Rohault, logique de Port- Royal, traité du quinquina, même VAdversusA?^istoteleos de Gassendi, et autres pièces attachées à ladite requête signée Chicaneau, procureur de ladite Université; ouï le rapport du conseiller-commis; tout considéré :

» La cour, ayant égard à ladite requête, a maintenu et gardé, maintient ledit Aristote en la pleine et paisible possession et jouissance desdites écoles. Ordonne qu'il sera toujours suivi et enseigné par les régents, docteurs, maîtres es arts et professeurs de ladite Université sans que pour ce ils soient obligés de le lire, ni de savoir sa langue et ses sentiments... »

La citation est longue; mais il fallait qu'elle le fût. On ne pourrait exposer d'une manière plus complète et plus plaisante à la fois le singulier état d'esprit où se trouvait toute une génération. Pour elle, ni le temps, ni les découvertes qu'il amène, n'avaient aucune valeur. Le monde était resté stationnaire depuis Aristote, et ce grand philosophe avait du premier

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élan touché aux bornes de la science humaine. Personne assurément ne peut nier l'admirable puissance de ce vaste génie. Dans un état imparfait encore de nos moyens de recherches, il avait vu tout ce que la nature lui avait permis de voir. Xul n'a mieux que lui connu les lois do l'esprit, nul n'a mieux pénétié dans les mystères d*^ notre intelligence et de notre cœur; mais il n'en est pas du monde extérieur comme du monde moral. On n'a rien trouvé de plus dans l'esprit et dans le cœur que ce qu'y avait vu le Stagirite, mais combien le champ des expériences et des inventions ne s'est-il pas agrandi depuis lui ? Le moyen âge pouvait à la rigueur continuer de jurer par Aristole qu'il n'avait pas lu dans le texte, qu'il n'avait lu que dans des versions arabes traduites elles-mêmes en latin; mais, au temps de Molière, après Bacon, après Descarte.s après Van Helmont, s'obstiner à soutenir des erreurs que le temps avait montrées manifestes, c'était fermer les yeux à l'éviJence, se boucher les oreilles par cntètcinent et donner le plus triste exemple de ce que peut une malheureuse prévention. La laisser régner plus longtemps, c'eût été manquer à la raison, outrager le bon sens. Tous les deux réclamaient une vengeance. A qui pouvait convenir mieux qu'à Boileau eC à Molière d'en prendre le soin ?

Despréaux continue donc à requérir contre les novateurs, et, posant ses conclusions avec le sérieux le plus comique, il enjoint, au nom de la Cour, « au cœur de continuer d'être le principe des nerfs. Ordonne pareillement au chyle d'aller d»'oit au foie, sans plus pisser par le cœur et au foie de le recevoir. Fait défense au sang d'être plus vagabond, errer ni circuler dans le corps, sous peine d'être entièrementlivré et abandonné à la Faculté de médecine ».

Qu'importent l'autorité et ses décrets contre la raison? Mais qu'importe aussi la voix de la raison contre l'ignorance et Terreur? Elle n'en triomphe qu'à la longue.

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En effet, après l'Arrêt burlesque, après les comédies de Molière, la médecine et la chimie avaient encore leurs chimères. Voici ce qu'on lit dans le Journal des Savants, année 1704. Bayle y rend compte, à la page 95, d'une dissertation sur le véritable or potable des philosophes, et sur le faux or potable des charlatans, par Jean Frickius, docteur en médecine. Dans ce volume ia-quarto, imprimé à Hambourg, et publié en 1702, on apprend que « l'or potable est une médecine spiri tueuse, tirée du corps même de l'or résous radicalement, spagiriquement sublimée ; exaltée et digérée par le moyen d'un menstrue (c'est-à-dire un dissolvant) permanent, homogène et universel, qui en fait un élixir très actif et très pénétrant, lequel se dissout et se communique avec une facilité extraordinaire ». L'auteur y parle encore des différentes préparations de l'or potable, d'un baume ou d'une huile d'or qui n'est pas seulement très souveraine étant prise en dedans, mais qui, appliquée en dehors, produit des effets merveilleux. L'or potable a des remèdes équivalents; on peut lui substituer, par exemple, la véritable teinture de corail, la pierre de porc-épic, le sel de sang humain, l'âme fixe du vitriol, tirée et préparée spagiriquement et mêlée avec l'essence de l'air. Car il y a dans l'air un baume de vie universel, que Drebbelius, Nuysenent, Becker, Langelot et plusieurs autres auteurs ont reconnu. On fait même une quintessence d'air qui est fort recommandée par d'habiles chimistes ^

Mais voici bien d'autres merveilles: l'auteur parle de certaines tasses qu'on voit chez quelques princes. Elles sont composées d'or et d^une matière appelée magnésie qui a été pénétrée des influences des sept planètes sous la domination du soleil. Ces tasses, par une espèce d'irradiation insensible et

1. Madame de Sévigné attribue à ce remède la guérison de Corbinelli: a 11 a pensé mourir, notre pauvre Corbinelli. Il prit de l'or potable, qui le sauva par une sueur qui le laissa sans fièvre: il n'est rien de tel que d'être riche : un gueux en serait mort. » Lettre à Bussy-Rabutin. 13 octobre 1677,

coiumo côleste, communiqucnl aux breuvages qu'elles contiennent des vertus merveilleuses pour fortilier le cœur, et pour réparer les esprits. Elles ont môme cela de propre, ajoute l'auteur, qu'on no saurait y mettre quelque poison que ce soit, qu'il ne s'y lasse aussitôt un grand bouillonnement et un grand bruit.

Après toutes ces belles choses débitées par un docteur, et doctorakment affirmées, on est un peu surpris d'entendre Frickius attaquer les charlatans qui se servent d'artifices pour faire accroire au public qu'ils ont le secret de l'or potable. On ne l'est pas moins de le voir loucher aux causes qui empêchent tant de personnes de parvenir à la connaissance de l'or potable, et de plusieurs autres remèdes aussi souverains. Il en découvre trois, qu'il n'est pas mauvais de lui entendre exposer. La première est, selon lui, la vaine curiosité, qui fait qu'on s'applique à des choses supertlues, qu'on recherche la nouveauté, qu'on méprise les observations des anciens, sans môme se donner la peine d'examiner s'ils ont tort; qu'on ne songe qu'à faire des systèmes, qu'à lire ou à composer des livres, qu'à étudier une mécanique vétilleuse, et à tendre, pour ainsi dire, des filets dans l'air, pour voir si par ce moyen on prendra quelques vérités, tandis qu'on néglige de jeter les yeux sur la simplicité de la nature, le plus excellent de tous les maîtres. li vient une réflexion pendant qu'on transcrit ces passages : comment cette observation de la nature qu'on recommande en la déclarant, avec toute justice, le plus excellent des maîtres, n'a-t-elle pas désabusé de tant de sottises le dx)cteur Frickius lui-même?

Aurait-il donc partagé avec les autres l'erreur qu'il nous donne comme la seconde cause qui empêche tant de personnes de parvenir à la connaissance de l'or potable : l'ignorance de la théorie dans les choses naturelles? On se laisse aller, dit-il, à ses préjugés: on suit à l'aveugle ceux qu'on voit devant soi ;

on va où les autres vont, et non où il faut aller. On n'a en vue que le gain, on ne médite point les mystères de la physique; on se contente d'acheter des recueils de secrets; on lit ces secrets et on s'y repose.

On ne sera point étonné d'apprendre que ce livre se termine par une explication alchimique des vers suivants de la Sibylle au VP livre de Y Enéide :

Accipe quœ peragenda prins. Laiet arbore opaca AureuSf et foliis, et lento vimine ramus, Junoni infernœ dictus sacer, etc.,

et par un catalogue de manuscrits et de projets de livres dont les titres rappellent ceux que Rabelais transcrit en riant dans son catalogue des livres de la bibliothèque de Saint-Victor. Le docteur Frickius y promet de donner : La dignité etVutilitédu fumier philosophique. — Le j^harmaque de rimmoîHalité, où l'on examine si ce secret est possible et quel il peut être; son usage et son abus. — De la vie des mourants et de la mort des vivants. — Raphaël, ou la bénédiction médicinale du mariage, concernant des préceptes et des remèdes salutaires contre l'empire d'Asmodée, contre la discorde des mariés, et contre la stérilité, tirés de la morale, de la physique et de la médecine. Qu'on s'étonne à présent des attaques de Molière !

Sans vouloir prolongera l'infini ce tableau des sottises de la science médicale, nous devons ajouter quelques détails à ceux que nous venons de donner. Ainsi c'était une opinion soutenue par de savants hommes, par Van Helmont lui-même, qu'il y avait dans le sang des idées opérantes. Ce n'était pas suivant eux un mot creux, mais une chose réelle. C'était une figure qui détermine l'aliment à prendre la forme particulière de chaque partie, soit dans les animaux, soit dans les plantes, soit dans les minéraux. C'était un sceau qui caractérise chaque chose. Lucrèce en avait parlé dans son second livre de la

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Xoture des choses, mais il s'était bien gardé de confirmer la doctrine par des exemples du genre de celui-ci. Une jeune lille, dit Van dcr Becke, un des partisans des idées opéranteSy qui avait vu couper la tête à un criminel, demeura si frappée de ce spectacle, qu'elle tomba malade d'épilepsio. On tenta divers remèdes pour In guérir, mais ces remèdes étant inutiles, on écouta l'avis d'un homme qui conseilla de prendre le sang d'un chat, et de le faire boire tout chaud à la malade. Elle le but ; mais ce breuvage lui donna les inclinations des chats; elle courait après les souris et les mangeait, elle criait comme les chats et faisait tout ce que ces animaux ont coutume de faire. Sur ce récit, Van der Becke triomphe. Il voit la preuve évidente de la puissance des idées du sang du chat, c'est-à-dire de la figure et de la signature qui est propre aux parties de ce sang.

Ce n'était pas assez. Pour confirmer davantage son sentiment, il racontait, d'après Borelli, que certains chimistes ayant un jour renfermé dans un vase du sang humain tout chaud, pour en tirer l'esprit, ils observèrent dans ce sang une espèce de fantôme humain d'où sortit une voix mugissante. Quel doramage que la nature ait porJu, de nos jours, ses puissances occultes ( t tous ses caprices ! les cabinets de nos chimistes en seraient de moitié plus gais.

La France avait sans doute d'aussi savants hommes que la Hollande, mais les docteurs de ce pays paraissent moins portés aux spéculations élevées ; ils n'en sont pas moins ridicules. Voici comment Bayle analyse un livre, in-12, de vingt pages, imprimé en 1703, par Antoine Chrétien, imprimeur et libraire de l'Université, au pont Saint-Michel : a L'auteur de ces mémoires commence d'abord par réfléchir, à sa façon, sur la circulation du sang. Il dit qu'il y a une infinité de maladies qui attaquent le corps humain ; mais que les découvertes de la circulation du sang et celle des vaisseaux lymphatiques.

destinés à recevoir les sérosités et à les faire circuler, donnent à connaître que la plupart des maladies tirent leur origine du trop ou du trop peu d'acide de l'estomac. Cela posé, il parle de l'apoplexie. Il dit que cette maladie vient quelquefois du peu d'acide de l'estomac, parce que ce peu d'acide cause l'épaisseur du chyle, et que l'épaisseur du chyle cause les maladies venimeuses et les apoplexies. Ensuite il avertit que, suivant ces principes, le remède qu'on doit donner le premier jour de ces maladies est un vomitif tondant, que si les maladies ont pour principe le grand mouvement du sang, il faut commencer par saigner, et une heure après donner un vomitif. Que si, nonobstant ces secours, le sang a trop de mouvement, il est aisé de l'apaiser avec la teinture de l'opium, appelée essence divine... »

Personne ne trouvera, d'après cet aperçu, que Bayle ait tort de terminer ainsi son analyse : « Ce livre est petit, et de la manière qu'il est entendu il serait très propre à êlre mis à la fin de quelque almanach, devant ou après l'article des jours qu'il faut choisir pour se faire couper les cheveux ou pour prendre médecine. »

Que dire de cette réflexion d'un médecin sur l'opium? c'est, assure-t-il, le meilleur des anodins; et l'on a bien eu raison de le nommer opium, c'est-à-dire d pium! Peu de gens se seraient avisés de cette étyraologie.

Si les études sont mal faites, les mœurs du moins sont-elles bonnes, l'honnêteté du caractère rachète-t-el!e la faiblesse et l'ignorance de l'esprit? Non, loin de là. Écoutons là-dessus les révélations d'un médeun, professeur à Leipzig, Jean Bohne. Il a entrepris, dans un traité sur les deux devoirs du médecin, d'exposer comment il doit se comporter en particulier à l'égard des malades chez qui il va, et en public dans les témoignages qu'il est obUgé de rendre. L'ouvrage, un volume in-quarto de six cent quatre-vingt-cinq pages, est de 1704. Nous sommes

déji\ loin (le Molière, Leipzig n'est pas Paris, et cependant nous retrouvons là tous les ridicules des personnages de la Comédie, tant noire immortel comiiiue a su donner un caractère de généralilé à ses peintures! En recommandant aux médecins l'étude dfc la langue latine et de la langue grec(jue, en leur prescrivant de rechercher les bons livres qui se publient sur la médecine en français, en italien, en anglais, en joignant encore à ce savoir littéraire la science de l'histoire naturelle, de la géométrie et des mécaniques, l'auteur s'élève contre la paresse de certains pralicien? négligents, qni méprisent la lecture, la méditation, l'expérience et ne suivent qu'une malheureuse routine qu'ils se sont faite. Les charlatans, on le pense bien, n'y sont pas épargnés. « Mais, dit Bayle, l'auteur fait des peintures qui représentent tant de monde, que nous jugeons plus à propos de les passer ù.

Ce n'est pas assez qu'un médecin soit habile, il est encore de son devoir d'observer certaines bienséances. Les recommandations de Bohne sont véritablement précieuses: elles sont une espèce de commentaire de quelques pièces du théâtre de Molière, a Le médecin, dit Bohne, ne doit jamais médire de ses confrères, ne s'entendre jamais avec les apothicaires pour faire avec eux des profits réciproques, n'exagérer jamais la grandeur d'une maladie, pour s'attirer plus de réputation en guérisfant les malades ». Je passe bien d'autres préceptes pour arriver aux règles qu'on doit suivre dans les consultations. Ici, tout le monde se souviendra des scènes de r Amour médecin ou de Monsieur de Pouîxeaugncw. « C'est quelque chose de bien odieux de condamner un remède parce qu'il a été proposé par un autre : c'est pourtant ainsi que se conduisent certains médecins jaloux. Un mal fort fréquent dans les consultations, c'est que les vieux veulent l'emporter sur les jeunes, et les jeunes sur les vieux, en sorte qu'un pauvre malade ne sait à quoi s'en tenir. Quelquefois aussi il arrive que les médecins

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qui sont appelés en consultation ne sont que trop d'accord, et que l'envie de s'obliger mutuellement les fait consentir à des remèdes ou dangereux ou inutiles. C'est pourquoi, à moins que des médecins ne soient bien consciencieux, on doit compter que leur délibération est plus capable de faire périr un malade que di3 le sauver. » Hélas ! Molière disait-il autre chose ^ ?

Mais voici un trait qui dépasse tout ce que son imagination aurait pu concevoir. Ici, c'est la vérité et l'histoire qui sont plus piquantes que la Comédie. Bohne rapporte en effet l'aventure de deux médecins qui aimèrent mieux se battre que de s'accorder sans bruit sur la manière dont serait cuite une pomme qu'ils venaient de conseiller à leur malade. Tous deux avaient ordonné qu'elle serait cuite sous la cendre; mais l'un prétendait la faire cuire enveloppée d'un papier gris, et l'autre alléguait qu'il fallait l'envelopper d'une feuille de vigne. Le dernier montra avec beaucoup d'éloquence les grands avantages que le malade devait attendre des qualités de la feuille de vigne, lorsque ces qualités, par le moyen du feu, se seraient insinuées dans la pomme. L'autre exalta aussi de son côté les grandes vertus du papier gris. Mais, comme ils virent que leurs discours étaient inutiles, ils se servirent des moyens convaincants qu'ils avaient entre les mains, et avec quelques coups de canne ils terminèrent à l'amiable leur différend.

On sait quels combats, quelles violences suscita, vers le

1. Voir r Amour médecin. C'est le premier ouvrage dans lequel Molière ait joué les médecins. Ils étaient fort dilïérents de ceux d'aujourd hui, ils allaient presque toujours en robe et en rabat, et consultaient en latin. Quand les médecins de notre temps ne connaîtraient pas mieux la nature, ils connaissent mieux le monde, et savent que le grand art d'un médecin est l'art de plaire. Molière peut avoir contribué à leur ôter leur pédanterie, mai? les mœurs du siècle, qui est changé en tout, y ont contribué davantage. VEsprit de raison sest introduit dans toutes les sciences, et la politesse dans toutes les cond lions.

milieu du y,\ïV sii-clc, l'apparilioii des remèdes chimiques. Toute la vieille médecine en fui ébranlée. On prit parti [)our ou contre l'antimoine: ce fut une guerre civile, une fronde médicale signalée par des pliamplilets et des procès, comme l'autre par des couplets et des batailles. Les souvenirs les plus vifs de ces luttes, où l'esprit de progrès et d'invention livrait un premier assaut à la routine, se trouvent dans les lettres de Gui Patin. RecommanJable par son savoir et son honnêteté, ce médecin avait le ridicule el le lort de s'en tenir avec obstination aux anciens usages. Le séné, le son, le sirop de roses pâles étaient toute sa pharmacie; aussi l'appelait-on le médecin des trois S. En comptant bien on en aurait trouvé quatre, car il pratiquait la saignée largement et copieusement. II est vrai que lui-même et quelques-uns de ses confrères avaient tenté une sorte de révolution contre les remèdes mystérieux, merveilleux, irrationnels. Juleps, poudres, opials, tablettes cordiales, il ne les pouvait souffrir. « Je renis, disait-il, la pharmacie le plus populaire qu'il m'est possible... Pour bien faire la médecine, disait-il encore, il ne faut guère de remèdes, et encore moins de compositions, la quantité desquels est inutile et plus propre à entretenir la forfanterie des Arabes au profit des apothicaires, qu'à soulager les malades ».

Sa verve ne tarit pas contre les Cuisiniers arabesques, et les remèdes chimiques qui dessèchent la bourse des malades et détruisent leur santé. L'antimoine surtout le met hors de luimême. Il en dresse le martyrologe avec une joie féroce. II n'est chose qu'il déteste plus au monde, après les jésuites. Guénaut, Vallot, qui font usage de tartre stibié dans leurs ordonnances, n'ont à ses yeux d'autre mérite peut-être que d'avoir, parleur funeste remède, une fois, débarrassé la France du cardinal Mazarin. Car c'était encore une de ses antipathies : il le haïssait plus que le diable!

Le quinquina ne reçut pas un plus favorable accueil. Les

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m(îdccins se révoUèrent d'abord contre lui. Un Anglais nommé Tabor, qui se faisait appeler le chevalier Talbot, l'apporta le premier en France vers l'an 1079. En moins de rien, il fut connu et employé par les malades sous le nom de remède anglais. C'était un secret dont Talbot seul était le dépositaire. Madame de Sévigné fut une des premières à croire à l'efficacité de ce remède, à le prôner dans son monde ; le bon abbé de Coulanges lui devait la sanlé. <k L'Anglais, dit-elle le 29 septembre 1079, est venu voir le bon abbé sur ce rhume qui nous fait peur; il a mis dans son vin et son quinquina une certaine sorte de chose douce qui est si admirable que le bon abbé sent son rhume tout cuit, et nous ne craignons plus rien. C'est ce qu'il donna à Haulefeuille, qui le guérit en un moment de la fîuxion sur la poitrine dont il mourait, et de la fièvre continue » . Les femmes sont sujettes à s'engouer des nouveautés, aussi voyons-nous madame de La Fayette s'unir à madame de Sévigné pour faire donner aux malades qui leur sont chers le secours presque divin du quinquina. D'abord on ne les écoute guère. Le bon sens de madame de Sévigné s'irrite contre les médecins trop attachés à leurs vieux usages et la mort du cardinal de Retz, arrivée après sept jours de fièvre continue, n'est pas pour la réconcilier avec eux. c( Dieu n'a pas voulu, écrit-elle au comte de Guitaut, 2o août 1079, qu'on lui donnât du remède de l'Anglais, quoiqu'il le demandât, et que l'expérience de notre bon abbé de Coulanges fut tout chaud, et que ce fût même cette éminence qui nous décidât pour nous tirer de la cruelle Faculté, en protestant que s'il avait un seul accès de fièvre il enverrait quérir ce médecin anglais. Sur cela, il tombe malade, il demande ce remède; il a la fièvre, il est accablé d'humeurs qui lui causent des faiblesses, il a un hoquet qui marque la bile dans festomac. Tout cela est précisément ce qui est propre pour être guéri et consommé par le remède chaud et vineux de cet Anglais. Madame de La Fayette,

ma lillo et moi, nous crions miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut pas que personne décide; et chacun, en disant: « Je ne veux me charger de rien, » se charge de tout; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l'ont premièrement fait saigner quatre fois en trois jours, et puis deux petits verres de casse, qui Font fait mourir dans l'opération, car la casse n'est pas un remède indifférent quand la lièvre est maligne. Quand ce pauvre cardinal fut à l'agonie, ils consentirent qu'on envoyât quérir l'Anglais : il vint, et dit qu'il ne sqvait pas ressusciter les morts. Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que l'on ne pouvait connaître sans l'aimer ».

C'était beaucoup pour le chevalier Talbot d'avoir pour lui madame de Sévigné. Ce n'était pas une âme indifférente et froide; elle mettait au contraire à tout une vivacité chaleureuse, à ses éloges comme à ses critiques. Elle écrit donc : a L'Anglais est un homme divin. » Elle tient bonne note de toutes les guérisons qu'il obtient : c M. de Saint-Omer a été soigné par l'Anglais qui l'a ressuscité; dans trois jours il jouera à la fossette. » Sans doute elle avoue que madame la duchesse de Saint-Aignan est morte de l'Anglais; mais elle ajoute, pour atténuer l'ennui de cet aveu : « II est vrai qu'on lui donna le remède à l'agonie. »

Les résistances des médecins, leurs bévues, leurs malheurs ne font qu'exciter la verve de cette illustre personne. Les allusions aux pièces de Molière reviennent à chaque instant sous sa plume. Madame de Grignan lui a recommandé un petit méderin, elle lui écrit aussitôt : « Je parlerai à M. Duchesne de votre petit médecin, et nous lui ferons tuer quelques malades dans notre quartier, pour voir un peu comme il s'y prend : ce serait dommage qu'il n'usât pas du privilège qu'il a de tuer impunément. Ce n'est pas que la raison ne soit contraire aux médecins. Le remède de l'Anglais, qui sera bientôt

public, les rend fort méprisables avec leurs saignées et hurs médecines. » Et, dans une autre circonstance : « Votre chapitie sur la médecine me ravit; je suis persuadée qu'avec cette intelligence et celte facilité d'apprendre que Dieu vous a données vous en saurez plus que les médecins : il vous manquera quelque expérience, et vous ne tuerez pas impunément comme eux; mais je me fierais bien plus à vous qu'à eux pour juger d'une maladie. Il est vrai que ce n'est que de la santé dont il est question en ce monde : « Gomment vous » portez-vous? comment vous portez-vous? » et Ton ignore extrêmement cette science qui nous est si nécessaire : apprenez, apprenez, ma fille, faites votre cours; il ne vous faudra point d'autre licence que de mettre une robe comme dans la Comédie. — Je vous assure que les médecins sont fort décriés et fort méprisés ici; hormis les trois ou quatre que vous connaissez et qui conseillent l'Anglais, les autres sont en horreur. Cet Anglais vient de tirer de la mort le maréchal de Bellefonds. »

Ces succès répétés avançaient les affaires du quinquina; pourtant la cabale tenait ferme contre lui et en rendait les progrès plus lents. Pour en achever le triomphe, il ne fallut rien moins que la grande autorité du roi, et l'exprès commandement du souverain le plus despotique du monde. Monseigneur le Dauphin était considérahlement malade (1680), les remèdes ordinaires ne faisaient que « blanchir » contre sa fièvre et son dévoiement, Louis XIV s'impatientait de ces longueurs, il eut recours à l'Anglais. Ctlui-ci, dit madame de Sévigné, (( a promis au roi sur sa tête et si positivement de guérir Monseigneur dans quatre jours, et de la fièvre et du dévoiement, que, s'il n'y réussit, je crois qu'on le jettera par les fenêtres; mais si les prophéties sont aussi véritables qu'elles l'ont été pour tous les malades qu'il a traités, je dirai qu'il lui faut un temple comme à Esculape. C'est dommage que Molière

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soil mort, il ferait une scène merveilleuse de Daquiu qui est enragé de n'avoir pas le bon remède, et de tous les autres médecins qui sont accablés par les expériences, par le succès et par les prophéties comme divines de ce petit homme. Le roi lui a fait composer son remède devant lui, et lui confie la santé de Monseigneur. Pour madame la Dauphine, elle est déjà mieux ; et le comte de Grammont disait hier au nez de Daquin :

Talbot est vainqueur du trépas; Daquin ne lui résiste p3s; La Dauphine est convalescente; Que chacun chante*.

On ne parle à la cour que de cela ».

Madame de Sévigné a bien raison; si Molière eût encore vécu, il aurait pu faire de celte aventure une scène merveilleuse. Mais, à défaut du grand poète, une femme spirituelle n'a pas laissé périr le souvenir de circonstances capables d'inspirer le génie d'un auteur de comédies. Nous n'avons pas tout perdu; pour qui sait lire, c'est assez. >'e se ligure-t-on pas bien, en effet, l'embarras cruel du premier médecin du roi? Il faut guérir Monseigneur; il ne sait qu'y faire, c'est une sorte de charlatan qui triomphe; et il lui faut essuyer les méchants propos de l'homme le plus insolent et le plus caustique de le cour, du comte de Grammont. Qu'il dut souffrir, lui que Saint-Simon nous dépeint « grand courtisan, mais rêtre, avare, avide et qui voulait établir sa famille en toute façon »! Il y avait de quoi ébranler son crédit, il ne pouvait pas le voir sans un violent chagrin.

11 y eut plus encore. Le roi convaiGCu de la bonté de ce remède l'acheta, et il fit Daquin dépositaire de ce se:ret. Quel mortel déplaisir d'être obligé de guérir les fièvres intermit-

1. Parodie du chœur de la première scène du V« acte à'Alceste.

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tentes par un remède qu'on a longtemps soi-même décrié ! J'imagine queFagon, premier médecin de la reine, qui, suivant le Mercure d'octobre 1680, savait également préparer le quinquina, n'en dut pas être beaucoup plus content. Il était par caractère opposé à toutes ces merveilles. « Grand botaniste, nous dit Saint-Simon, bon chimiste, habile connaisseur en chirurgie, excellent médecin et grand praticien, très désintéressé, ami ardent, mais ennemi qui ne pardonnait point, il aimait la vertu, l'honneur, la valeur, la science, l'application, le mérite et chercha toujours à l'appuyer sans autre cause ni liaison, et à tomber aussi rudement sur tout ce qui s'y opposait que si on lui eût été personnellement contraire >>. Dangereux aussi parce qu'il se prévenait aisément eu toutes choses, quoique fort éclairé, et qu'une fois prévenu, il ne revenait presque jamais... il était Tenncmi le plus implacable de ceux qu'il appelait charlatans, c'est-à-dire des gens qui prétendaient avoir des secrets et donner des remèdes, et sa prévention l'emporta beaucoup trop loin de ce côté-là... A son avis, il n'était permis de guérir que par la voie commune des médecins reçus dans les Facultés, dont les lois et l'ordre lui étaient sacrés ».

Louis XIV avait parlé en faveur du quinquina, il n'y avait plus rien à examiner. Ni les heureuses expériences, ni la confiance des malades n'avaient pu faire autant que Louis par sa parole. La chose devint à la mode et Racine écrivait en 1687 : « On commencera bientôt, à la fin des repas, à le servir comme le café et le chocolat. » En effet, au mois d'août de cette même année, la cour étant à Marly où il y avait plus de liberté qu'à Versailles, Monseigneur, après un fort grand déjeuner avec madame la princesse de Conti et d'autres dames, envoya chercher deux bouteilles de quinquina chez les apothicaires du roi. et en but le premier un grand verre. Il fut suivi par toute la compagnie qui, trois heures après, n'en dîna que

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mieux. Il sembla même au poôle, qui raconte l'aventure à son ami Dcspréaux, >' que cela leur avait donné un plus grand air de gaieté ce jour-lii ». A table, le roi fit la guerre à Monseigueur sur sa débauche de quinquina : le remède devait prendre par-delà les nues.

Enfin, la poésie avait à son tour exalté les mérites de cette précieuse écorce. La Fontaine, pour plaire à madame la duchesse de Bouillon, avait philosophé en langage des dieux sur cette découverte. C'était à peu près traduire en vers Je traité de son ami Mongcnot sur le quinquina. En décrivant la circulation du sang, les accès et les ravages de la fièvre, La Fontaine attestait le triomphe du remède nouveau, il signalait cependant encore des rebelles dans le passage suivant :

Le Quin règne aujourd'hui : nos habiles s'en servent.

Quelques-uns encore conservent,

Comme un point de religion, L'intérêt de l'école et leur opinion.

Ceux-là même y viendront, et désormais ma veine Ne plaindra plus des maux dont l'art fait son domaine. Peu de gens, je l'avoue, ont part à ce discours: Ce peu est encore trop ^.

Tant il est difficile de faire accueillir aux hommes les inventions bienfaisantes, tandis qu'ils se ruent avec une violence impétueuse sur toutes celles qui ne peuvent que leur nuire.

Je ne terminerai pas cette revue des remèdes difficilement adoptés par la prévention populaire sans parler de l'inoculation. Cet excellent préservatif contre la petite vérole ne fut accepté qu'après bien des combats. Ce fut Voltaire qui, le premier, osa le préconiser en France (17:2"). H y était aussi inconnu que la gravitation de Newton. « Sur cent personnes dans le

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