Tallemant des Réaux, t. X, p
2G0 LKS FIIANÇAIS DU XVII° SIKCLE
déluge. » Antoine Lemaître, plaidant pour la maison de Ghabannes, remontait jusque-là dans celte phrase : « Dans les premiers siècles après le déluge , les seuls enfants mâles succédaient à la principauté de la famille. » Cette éloquence judiciaire, qui a des parties élevées, saines et fortes, où l'on peut trouver à louer un emploi solide de notre langue, des raisons bien déduites, des plans bien faits, péchait surtout par un excès: les avocats, remplis des souvenirs du temps de] la république romaine , se sentaient trop pressés du désir d'imiter le grand orateur de cette époque orageuse . Sans distinguer ce qu'il y avoit de différence entre des causes qui ne touchent qu'aux faibles intérêts d'un particulier et des débats où la politique avait la plus large part, ils voulaient partout être éloquents à l'antique. Tous les sujets ne comportent pas le pathétique, la gravité des penséss, le luxe des périodes; il faut savoir être sobre et tempéré dans les petits sujets. On ignorait cet art. Même les meilleurs avocats ne pouvaient s'empêcher de glisser sur cette pente. Les leçons ne leur manquaient pas, mais ils ne voulaient pas en profiter. Ils ne pouvaient se passer de parler du roi Pyrrhus ou de la bataille de Cannes. A Rennes, un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait coupé quelques chênes, alla rechercher ce qu'il y a dans toute l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone n'y furent oubliés. L'autre avocat, après l'avoir laissé jaser, dit : « Messieurs, il s'agit de quatre chesneaux que ma partie a coupés et qu'elle offre de payer au dire de gens à ce connaissant ^ » C'était bien rabattre toute cette belle éloquence.
Mais, direz-vous, c'était un jeune homme; on est sujet, à ses débuts, à de telles erreurs; mais les grands orateurs du barreau n'y tombaient pas après un certain âge. Détrompez-
1, Tallemant des Réaux, t. II, p, 108.
AVOCATS, l'ROCrilEURS, HOMMKS DE ROUE :2G1
vous: les Talon , les Le Maître, les Gautier, les Pellisson amoncelaient dans leurs plaidoiries tout ce qu'ils pouvaient de citations, de traits d'histoire, de grec, de latin, d'images mythologiques, sans compter les pointes, h s équivoques et tous les jeux de mots. Denis Talon, ouvrant les grands jours d'Auvergne, épuise toute la lumière du soleil à se proc;irer des figures. Le monarque est dans son empire comme le soleil dans le monde. He roi des planètes, bien qu'aitaché à sa sphère, n'éclaire pas seulement les astres voisins, mais, poussant sa vertu jusque dans le centre de la terre, là il produit les métaux, ici il fait croître et fructifier les plantes, d'un côté il excite des tremblements et de l'autre il allume des feux capables de faire des embrasements effroyables : telle est rétendue de la puissance du souverain... Si le roi est un soleil, que seront les magistrats qui rendent la justice en son nom? Vous le comprenez sans peine : ce sont des lumières ardentes, ce sont des feux animés : ce sont les rayons vivants de la majesté souveraine, et ces rayons, voyez la justesse du style, ces rayons se privent de la douceur de la campagne pour venir, le flambeau à la main, éclairer ceux qui habitent dans une région de ténèbres et leur donner une nouvelle vigueur par les douces influences d'une chaleur modérée... Eh quoi! tant d'images pour venir faire justice de quelques criminels qu'on pendra en cérémonie! Quel avocat général voudrait aujourd'hui parler de la sorte?
On ferait un volume de tous ces traits de mauvais goût. Et pourtant, ces hommes avaient de la réputation, leur parole avait de l'influence, on courait pour les entendre; ils échauffaient leurs auditeurs . On chercherait en vain aujourd'hui dans ces plaidoyers les traces de la vie, on n'y trouverait que l'ennui. L'impression leur a fait tort : ce qui leur manque, c'est l'action, c'est ce souffle d'inspiration momentanée qui échauffait la parole des orateurs et se communiquait aux auditeurs. Ce
262 LES FRANÇAIS DU XVIl'^ SIKCLE
devait être, en effet, un spéciale plein d'intérêt qu'une de ces plaidoiries de Le Maître, où, piqué de rivalité avec Talon, il s'abandonnait tout entier à la verve, au feu de son talent. « Il avait, dit un contemporain en parlant de son dernier plaidoyer (celui qui fut le chant du cygne de cet orateur que la piété allait ensevelir à Port-Royal), toujours le corps bandé, toujours le bras étendu, toujours sur le b3ut du pied, toujours l'œil arrêté sur lui, comme étant le dernier effort qu'il faisait, et résolu, au sortir de là, de faire à Dieu un sacrifice de ce talent si rare, et de rendre muette à l'avenir une bouche qui était l'admiration de la France ».
On nous parle aussi d'un avocat nommé Gautier, surnommé Gautier la Gueule, dont Boileau a immortalisé l'aigreur et la causticité dans ces paroles :
Plus aigre et plus mordant
Qu'une femme en furie, ou Gautier en plaidant.
Ce feu, ce sel, tout cela a disparu dans ses plaidoyers écrits.
Il y avait encore une autre raison qui faisait écouter avec plaisir ces orateurs plaidant devant les juges: c'étaient leurs saillies, leurs mots spirituels, leurs interruptions plaisantes, leurs réflexions malignes, leurs luttes avec les présidents, M. Dapin a é^rit une lettre pour discuter jusqu'à quel point un président a le droit d'interrompre un avocat ; les présidents du xvn^ siècle s'accordaient toute liberté sur ce point, et Harlay plus que personne. On a réuni en volume ses bons mots à l'audience; Tallemant nous en a aussi conservé quelques-uns. C'était une malice inépuisable, une soudaineté de plaisanterie à dérouter les plus hardis. Un avocat nommé de Jameville plaidait pour la veuve d'un homme qui avait été tué d'un coup d'arquebuse, et dans sa narration il prit la posture d'un homme qui en couche un autre en joue. Le premier président
AVOCATS, PIlor.lRKlKS, HOMMES I)i: ROBE 2(j3
de Harlay lui dil : « Avocat, haut le bois, vous blesserez la co:ir. )) Un autre, eu plailant, se mit à parler d'Annibal; il était fort longtemps à lui faire passer les Alpes : « Hé ! avocat, lui dit-il, faites avancer vos troupes. ^ C'étaient autant de leçons de goùl. A un autre qui parlait sans raison ni mesure de la multitude de chevaux qu'avait Xerxès : « Dépêchez-vous, avocat, celte cavalerie fourragera le pays. » Les avocats, à leur tour, le rendaient bien aux interrupteurs. Le président de Verdim tourmentait une fois Desnoyers afin qu'il abrégeât, et il n'avait encore rien dit que ceci : « Messieurs, je suis appelant; » il reprend : « Messieurs,je suis appelant d'une sentence du juge de Ghauleraut. — Qu'est-ce que Chauleraut? dit le président. — Messieurs, c'est pour abréger, c'est-à-dire Châtelleraut. » Un avocat no:iimô Rosée dit au président, qui lui faisait observer qu'il aurait à répondre aux moyens de son adversaire : « Monsieur, la mèche est sur le serpentin ^ »
Mais, heureusement pour l'histoire des avocats, nous n'avons pas seulement à relever chez eux des phrases mal faites ou des réparties plaisantes. On trouve dans leurs annales, dès leur institution même, plus d'u[i fait qui les honore. Cette profession a toujours porté ceux qui la pratiquent vers l'administration des affaires publiques. Le nombre d'hommes politiques que la corporation des avocats a fournis serait immense si l'on en voulait entreprendre la liste. Cela mériterait d'être fait, ce serait un recueil d'actions généreuses, de beaux traits d'éloquence ou môme de courage. Tel fut au xiv^ siècle Jean Desmarets, avocat du roi, excellent orateur qui, suspect aux princes du sang, dont il contrariait les ambitions rivales, fit avancer la majorité de Cliarles VIL II calmait les séditions dans Paris, menant le peuple par la puissance de sa parole. Malade, il se faisait porter sur les places publiques pour haranguer la
1 Mémoires de Tallemant, t. II, Avocats.
foule, et traitait avec la cour au nom de la ville de Paris. Les grands services qu'il avait rendus au roi n'empcchèrcut pas celui-ci de le livrera la haine de ses ennemis; il fut décapité, comme le grand orateur de l'antiquité, pour avoir cédé à une ambition généreuse, pour s'être jeté dans les tempêtes de la vie publique. Renaud d'Aci, avocat comme lui, subit le môme sort pour s'être fait distinguer par une égaie éloquence.
De tout temps, les avocats ont eu chez nous le noble désir d'entrer dans le domaine de la politique. Vouloir les en blâmer, ce serait peut-être arracher les plus belles pages de notre histoire. Quel plus noble emploi du talent de la parole? Où trouver ailleurs des sujets mieux faits pour échauffer le cœur? Qui sait combien les progrès de notre civilisation eussent été plus lents à se faire, s'il ne s'était pas, à chaque époque de notre histoire, rencontré de ces hommes naturellement portés par leurs études à prendre place dans les conseils publics où se traitent les grands intérêts de la nation? J'ose dire que cette corporation, autant qu'une autre, plus qu'aucune autre même, a contribué à l'avènement de l'équité dans le gouvernement de la France. Je n'en chercherai pas d'exemples hors du sujet et du lemps que je me suis proposés. Voici les états généraux de 1614 qui ouvrent le xvn^ siècle. Déjà la révolution de 1789 est là tout entière, avec ses aspirations, et quelques-uns de ses mots les plus retentissants. Le tiers état a envoyé pour le représenter des avocats, des juges, des officiers de finance. Quand ils se trouvèrent tous réunis, dit un historien, en robes noires, en bonnets carrés, ils avaient l'air d'un tribunal assemblé pour juger les nobles et la cour. Les nobles et les évêques qui, jusque-là, les ont méprisés parce qu'ils sont soumis à l'impôt de la gabelle et aux perquisitions des gabeleurs, les nobles et les évêques qui les ont traités jusqu'ici d'espèce mécanique et épicière, commencent aujourd'hui à se défier d'eux. Ils viennent en effet de prononcer un mot
AVOCATS, PI\0CI:REI KS, HOMMES Di: IlOHE 265
terrible : la suppression des pensions, c'est-à-dire h peu près l'abolition des privilèges. Par représailles, les deux ordres supérieurs ont mis en avant l'abolition de la vénalité des charges. C'était ruiner les magistrats, c'était appauvrir leurs familles, qui ne possédaient guère d'autres biens. La tactique étaithabile, elle ne put réussir. Le tiers état accepte avec enthousiasme la proposition qui abolit la vénalité des charges, « ferme la porte aux ignorantes richesses, pour ne l'ouvrir qu'à la vertu ». C'est une esp'ice de nuit du 4 août faite par la magistrature.
Dans cet élan de patriotisme, la grandeur de la situation, l'amour de la justice, le sentiment des misères du peuple tirèrent de quelques poitrines des paroles qui, pour avoir été perdues dans le moment, n'en devaient pas moins revenir plus tard en échos terribles. Mais nul ne fut plus éloquent que Savaron, avocat du roi au présidial de Clermont-Ferrand : (( Que la vénalité des charges périsse, s'écria-t-il, et périssent en même temps les pensions!... Elles en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains. Dieu veuille que je sois faux prophète!... Mais enfin c'est ce brisement qui a fondé la monarchie. » Puis, s'adressant à l'Église: (.< Tous vos discours sucrés ne réussissent pas à nous faire avaler la chose. Vous craignez pour le roi, s'il perd un million et demi du côté des magistrats, mais non s'il perd pour la charge des pensions qui est de cinq millions. » Élevant plus haut son éloquence, il dit au roi: « Sire, soyez le roi très chrétien ; ce ne sont pas des insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre miséricorde; c'est voire pauvre peuple, ce sont des créatures raisonnables, ce sont les en'^ants dont vous êtes le père et le tuteur... Prêtez-moi votre main pour le relever de l'oppression. Quediriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes paître l'herbe à la manière des bêtes ? »
11 avait bien besoin, cet avocat officieux, de se faire le
266 LES FRANÇAIS DU XVIl'^ SIÈCLE
défenseur du peuple ! Qu'est-ce que le peuple pour le duc d'Éparnon? Faisons taire, se dit-il, cet ennuyeux déclamateur. Les nobles menacent, crient, peut-être frappent le tiers état, et quand les magistrats, les juges et les avocats qui le composent traversent la lon^'ue galerie des Merciers au Palais, ils ruent leurs éperons à travers les robes, ils les tirent pour faire tomber ceux qui les portent. On demande que Savaron fasse des excuses; voici ce qu'il répond : « J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à tout le monde en l'une et l'autre profession. » Nul n'osa toucher à sa personne, on se contenta de dire qu'il devait être fouetté par les pages et berné par les laquais.
Ces avocats étaient trop incommodes ; comment ! de Mesmes, lieutenant civil, avait osé dire que les trois ordres étaient trois frères! Sans revendiquer la primogéniture pour le tiers, il faisait remarquer quj souvent, dans les familles, les aînés ravalent les maisons, tandis que les cadets les relèvent! — « Quoi! s'écriaient les autres, des fils de savetiers nous appeler frères! » Et le tumulte montait à son comble.
Il n'y avait qu'un moyen d'en fmir, c'était de disperser cette assemblée de bavards séditieux. On ferme leur salle, on enlève leurs bancs, on déchire les tapisseries, et le 23 février, devant les portes closes, l'un d'eux: prononce ce mot que Sieyès redira plus tard dans des circonstanciés à peu près semblables : « Sommes-nous autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins? » Il n'est pas d'usage de notre temps de louer les avocats. Je le ferai pourtant, ces faits sont trop à leur gloire pour qu'on les oublie; je le ferai aussi pour engager ceux qui suivent la même profession à cultiver les mêmes vertus, à s'honorer par le même courage.
Il s'était fait au xvii° siècle une grande révolution : l'esprit humain s'était émancipé. Asservi depuis longtemps au joug des Anciens, il avait reconquis ses droits. Descartes avait détrôné Aristote. 11 n'était plus question de jurer sur la foi du maître; il fallait contrôler ses oracles par les oracles bien plus certains de la raison et de l'expérience. La réforme entreprise par Bacon dans les sciences s'étendait maintenant à tout, et il n'était plus d'opinion qui pût entrer dans les esprits que par l'évidence. En dehors des vérités religieuses, tout était à refaire; le xvii^ siècle ne manqua pas à sa tâche. Bossuet,
Féiielon, Pascal, Malebranche adoptèrent le cartésianisme. La philosophie ne fut pas seule à subir cette influence, les lettres s'inspirèrent aussi de cet amour sublime de la vérité; les arts y participèrent et les découvertes les plus fécondes étonnèrent, en les charmant, les contemporains de l'illustre philosophe.
Toutefois, ce mortel que La Fontaine plaçait, à cause de son génie, enire Dieu et les hommes, ne triomphait pas sans ennuis. Il avait le sort de tous les bienfaiteurs de l'humanité; il était poursuivi, inquiété. La France ne lui offrait plus un asile assez sûr pour y vivre sans crainte; il demandait à la Hollande le repos que son propre pays lui refusait; il acceptait les avances d'une reine qui devait bientôt mépriser le trône, et, dans les contrées trop froides de la Suède, il trouvait une mort cruelle et prématurée.
Mais qu'importe l'homme lui-même, quand il a déposé le germe d'une idée dans les esprits? Il peut périr sur le sillon qu'il a ensemencé; le champ ne restera pas infertile. D'autres ouvriers viendront pour continuer l'œuvre, pour faire croître et recueillir la moisson.
En effet, Descartes n'a pas encore disparu, et voilà que Pascal renverse avec son impétueuse et vive logique les idoles des Anciens. C'est nous, dit-il, qui méritons d'être appelés ainsi, bien mieux que ces Anciens qu'on révère. Ils n'étaient que des enfants; ils naissaient à peine au monde. Ils en ont connu ce qu'ils ont pu, leurs efforts ne sont point à mépriser ; leurs découvertes n'ont pas été sans mérite. Sachons leur rendre la justice qu'ils réclament, ils ont commencé à défricher C3 champ oii d'autres générations ont également marqué leur passage. Mais que pouvaient-ils? Leurs instruments imparfaits, leurs méthodes incomplètes ne leur ont assuré qi'un faible empire sur une faible partie de la nature. Nous sommes allés p'us loin qu'eux. En profitant de leurs travaux, nous les avons agrandis de plus riches découvertes. La science s'accroît
d'année en année; rien ne se perd de ce qu'elle a une ibis conquis. Nos descendants grossiront ce dépôt qui doit s'augmenter d'Age on âge. Le monde, ajoulail-il, est comme un homme universel qui, vivant sans jamais mourir, accroîtrait sa science.
Rien ne nous semble aujourd'hui plus simple que ce langage. II y a un tel abîme entre nous et le passé que nous compren-