‹ Les français du XVII siècleChapitre 11 sur 125 · ALCIDON · texte numérisé non relu

ALCIDON

Il est fait tout de même; il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse et l'épaule en avant ; La perruque, qui -uil le côté qu'il avance. Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mavence ; Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé; La tête sur le dos, comme un mulet chargé;

Molière, en effet, ne se décourageait pas; il ne laissait aucun repos aux gens du bel air. A quelques années de là, il devait rassembler tous ces traits de satire dans les deux portraits de Clitandre et d'Acaste, les deux, marquis du MisanLhrope, On voyait là, réunis dans deux copies achevées, tous les ridicules des originaux. La naissance, le bien, la jeunesse, le cœur, le jugement et le bon goût, la faveur auprès du maître, l'estime auprès du sexe, le don de se mettre bien, l'avantage d'avoir les dents belles et la taille fine, l'heureux empire sur les femmes, la fatuité et la suffisance composaient un mérite capable de rendre par tous pays un marquis content de soi, et de bannir loin de lui tout sujet d'avoir l'âme chagrine.

Voltaire n'a eu garde d'oublier le service que 3Iolière avait rendu à son siècle en défaisant le public « de ces importants subalternes ». « La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV, dit-il, voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers, et il y en avait enfin, et même un très grand nombre, qui poussaient cet air avantageux et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule » . Ces t ainsi que l'auteur comique devint dans son pays (t un législateur des bienséances du monde ».

Suivant le même écrivain, la première comédie oii l'on ait peint ceux que l'on a appelés depuis les Marquis est la Mère coquette de Quinault, représentée en 1664. 11 est vrai qu'il s'y trouve un caractère de cette sorte. Mais quelle différence avec ceux de Molière ! Du reste, il faudrait disputer à Quinault l'hon-

Les yeux fort égarés ; puis, débitant ses rôles, D'un hoquet éternel sépare ses paroles : Et lorsqu'on lui dit : « Et commandez ici ! » Il répond :

<r Connaissez- vous César, de lui parler ainsi? Que m'offrirait de pis la fortune ennemie, A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie! »

(Édit. de Molière, par M. Moland, t. I", p. clv).

neiir de celte inveiilion, puisque De Vist'», auteur d'une autre Mère coquette qui parut en môme temi)S, représentée par la troupe du roi, accusait son rival d'avoir profité de sa confidence, et de lui avoir dérobé l'idée de sa pièce. Qui uault avouait l'entretien qu'alléguait De Visé pour appuyer son accusation, t C'est une vérité qui passe pour constante, dit-il dans sa préface : et je ne dois pas me mettre en peine de la prouver, puisque des personnes de naissance et dignes de loi ont vu ma pièce longtemps avant que cet illustre auteur eût commencé de travailler à la sic nue, et l'ont même dit à Sa Majesté, lorsque notre guerre a fait le plus de bruit. »

S'il importe de rendre justice à Quinault, De Visé a droit également à ce qu'on lui restitue son bien. Voyons donc son marquis. C'est un extravagant plein d'impertinence; ses contorsions, ses signes, ses cris, ses révérences le font reconnaître, lui et ses pareils, à cinquante pas. Il serre la main de ceux qu'il rencontre avec un transport si fougueux qu'il risque de la rompre. Il estropie, il étouffe dans ses rudes embrassemenls ses malheureux amis; ses saints sentent les gourmades. Il se plaît à ces airs éventés qui font voir en lui la liberté du corps d'un homme bien dispos. Il se voûte, il fait le gros dos : cette habitude-là se pî'end aupî'ès des dames , lorsque l'on veut surprendre une place en leurs âmes, et qu'on leur parle bas, pour faire des jaloux. La parure, c'est là son triomphe. Sa gloire, c'est d'avoir à la cour un habit d'une étoffe aussi riche que belle, dont jamais nul autre n'en ait de semblable. 11 crut un jour avoir ce rare mérite, cent jurements de son tailleur l'en avaient assuré; il put un instant jouir de ce succès :

Je m'habillai d'abord, et je fus droit au Louvre. Là, sitôt que de loin un chacun me découvre. On vient pour m 'admirer, et sans être étonné, Je me vis de cent yeux d'abord environné;

18 LES FRANÇAIS DU XVIl'^' SIÈCLE

Mon habil les surpiend, les ravil, les étonne. Knfin pendant une heure il ne passe personne, De qui cet habit neuf no reçoive un bonjour, Et chaque courtisan kii vient l'aire sa cour.

S£l/ff/.'FŒr.

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