UN. GRAND SEIGNEUR
L'un me prend d'un côte, puis un autre me lire, Et me dit qu'à loisir il faut bien qu'il m'admire. Je voyais de cent pas venir des curieux, Qui du bout de la cour me dévoraient des yeux. L'un me prend ma casaque; et puis un autre ensuite Me la tire à son tour, quand celui là me quitte.
LKS GRANnS lî)
Je \oyais des jaloux admirer froidement,
D'autres me regarder avec, étonni^ment.
D'autres criaient tout haut: Que celte étoffe est belle 1
On n'en voit point encore, elle est toute nouvelle;
Tout est bien entendu, voyez qu'il a d'esprit,
En sauroit-on douter en voyant son habil?
La joie du marcjuis ne peut pas se décrire, mais elle devait bientôt se changer en dépit :
Je me vantais déjà qu'on ne pouvoit en France Trouver aucun habit qui rassemblât au mien, Et pour vous faire voir que je le croyais bien. J'étais prêt de gager, alors que pour ma honte, Avec un tout pareil je vis entrer Oronte.
Des précurseurs de cette espèce laissent un monde entier à découvrir. Il ne suffit pas d'avoir observé les travers qui régnent dans le monde, il ne faut pour cela qu'avoir des yeux. Mille en font autanlà la même heure. Mais, dansles arts, l'homme de génie seul sait trouver l'expression vraie qui fixe à jamais un type. Après Quinault, après De Visé, les marquis restaient à peindre. Molière en a eu le mérite. Il en a toute la gloire. C'est affaire de curiosité que de rapprocher des tableaux de Molière les esquisses incomplètes de ses devanciers. Le grand comique n'y saurait rien perdre. Qui donc eût pu mieux que lui dessiner en traits fermes et corrects ces plaisantes figures? Regnard a tenté de revenir au même sujet. Le travers persistait (le génie ne guérit pas toujours les ridicules), c'était son droit: il n'a pas été tout à fait malheureux dans ses tentatives, on se souvient encore du Saute marquis ;m^i<, il faut le reconnaître, il trouvait la place prise : il ne lui restait que quelques détails à relever : son esprit et sa gaieté y suffisaient.
En appelant Molière « un législateur des bienséances du monde w, Voltaire a dit un de ces mots justes et nets qui abondent dans ses écrits. Rien ne s'applique mieux à ce que nous
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venoDs de voir. Cependant faut -il étendre ce jugement à l'œuvre entière du poêle? Ce serait restreindre de beaucoup la portée morale de son théâtre. Le mot de Bossuct ne nous paraîtrait plus si injuste, s'il fallait donner celui de Voltaire pour épigniphe à toutes les pièces de l'écrivain qu'on appela le Contemplateur, Assurément non; il y a plus que des mines et des canons trop grands réformés; il y a plus qu'un code de bienséance dans Don Juan, dans le Misanthrope, dans le Bourgeois gentilhomme. C'est la satire morale dans toute sa chaleur généreuse. L'auteur s'y attaque non plus à la préciosité du langage, à la vanité de îa braverie, à la fatuité de l'esprit : de ses regards profonds il perce les visages, il va jusqu'au fond des coeurs, il y saisit le vice dans sa laideur. Il ne se contente plus de le rendre ridicule, il nous le montre ce qu'il est, odieux, épouvantable. Ne croyez pas qu'il n'y eût chez lui ni plan, ni conscience de ce qu'il veut. Il sait où il marche, il a fixé son but, il y touchera à diverses reprises, et toujours il le frappera avec la sûreté d'une main adroite et d'un œil exercé. Dans V Impromptu de Versailles (1663), les marquis peuvent le croire épuisé, mais il annonce que « tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle, auprès de ce qui reste ^^
C'est lui-même qui prend la parole, sous son propre nom, afin de « marquer davantage tout cet endroit » et de jeter hardiment le défi à ses ennemis. Il dit en plein Versailles: « Croistu qu'il ait épuisé dansses comédies tout le ridiculedes hommes? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amiliés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre? N'a-til pas ces adulateurs à ouirance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux
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qui les écoulent? N'a-t-il pas ces lAches courtisans de la faveur, ces perlides adorateurs de la Fortune, qui vous encensent dans la prospérité, et vous accablent dans la disgrâce? i\"a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents do la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent compter que des iraporlunités, et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protostations d'amitié? »
Voilà do quoi inquiéter bien dos gens; ce sont là des menaces toujours suspendues sur les lêtes. Molière était un homme à tenir parole, et même au delà de ce qu'il avait promis. Il voyait encore plus de choses qu'il n'en disait dans cette espèce de programme. De simples travers, des ridicules que la mode enfante, y tiennent encore trop de place. Son àme méditait un tableau plus complet de la perversité des cœurs; Tartufe en était la preuve, et surtout Don Juan ou le Festin de Pierre. On a beaucoup disserté sur celte pièce. On a montré comment le sujet, venu d'Espagne, avait perdu en passant entre les mains des bateleurs italiens sa gravité religieuse. D'abord il ne s'agit que d'une prédication dans celle pièce de théâtre. L'auteur veut avertir les chrétiens qui comptent sur la longueur du temps, et se réservent de faire pénitence au dernier jour, qu'ils peuvent être surpris dans le mal, ravis par une mort soudaine et précipités tout à coup dans l'abîme des supplices éternels. Don Juan est un pécheur qui vit à son aise: il ne se moque pas du ciel, il ne rit pas de Dieu ; mais il ne songera à son salut qu'à la dernière heure. La jeunesse lui promet encore de longues années, il en veut jouir. Chaque chose aura sa saison; c'eslle plaisir, maintenant. Quand la vieillesse sera venue, il sera temps de se réformer : mais la vieillesse ne vient
point. Il est surpris au milieu de ses crimes. I)ans les étreintes de la statue de pierre, il se trouble, il se repent: il demande un confesseur, mais les flammes l'cinveloppent, il disparaît victime de son imprévoyance.
« Don Juan. — Laisse-moi appeler un prêtre qui me confes se et m'absolve.
» La Statue. — Il n'est plus temps; tu y songes trop tard^ » C'est là tout l'enseignement, c'est là le vrai sens moral de la légende. Don Juan, dans l'œuvre du religieux espagnol, est le type abstrait du pécheur qui boit l'iniquité comme le vin, qui s^enivre de sa jeunesse, de ses caprices. Ce Don Juan Tenorio n'est Espagnol que par le costume et le langage. Gomme toutes les inventions inspirées par la foi chrétienne, il est une image, une figure des passions humaines. Ses mensonges, ses fohes, ses crimes, sont les mensonges, les folies et les crimes de tous les hommes. Sous le symbole, on ne sent pas une chair vivante qui frissonne et palpite. Le bon religieux a fait sa pièce dans son cloître, les yeux fermés au monde, ouverts seulement sur le ciel. Il n'a ressenti que l'émotion des vérités divines qu'il voulait enseigner à ses spectateurs, il ne s'est pas animé des flammes et des colères de la satire.
1. Gabriel Tellez (de l'ordre de la Merci), connu au théâtre sous le nom de Tirso de Molina, élait, au commencement du xvii" siècle, contemporain de Cervantes, de Lope de Vegaet (ie Calderon; son drame fut imité en 1052 à Naples par Onofrio Giliberii. de Solora; a en 1657, dit M. Moland, la troupe italienne qui jouait au théâtre du Petit-Bourbon flt de la pièce de Giliberti une arlequinade remplie de jeux de scène bizarres et de tours de jonglerie ; dès 1658, Dorimond traduisit îVConyi/afo de Petra d'Onofrio Giliberti, pour les comédiens de Mademoiselle, qui étaient alors à Lyon et qui rapportèrent cette pièce à Paris en 1l)61, lorsqu'ils s'établirent rue des Quatre-Vents ; en 1659, Villiers rima, exactement sous le même tltr^j, une tragi-c imédie qui fut représentée à l'hôtel de Bourgogne. La pièce de Villiers fut imprimée en 1660. a En 1659, les acteurs espagnols venus en France à l'occasion du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse et qui alternèrent pendant quelque temps avec les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, donnèrent, sans aucun doute, la pièce originale de Tirso de Molina. )► Molière donna sa comédie le 15 février 1665.
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Molit're en est tout ardent. C'est toute une classe de ses contemporains qu'il attaqui». Son intonlion n'est pas voilée, il la montre dt'^s les premiers mots. Il ne faut pas aller bien loin pour l'y rencontrer, il ne faut pas être hien clairvoyant pour l'y découvrir. La pièce esta peine commencée que l'auteur s'en explique sans ambages, ni circonlocution. Guzman, le serviteur de Dona Elvire, s'étonne que Don Juan ail sitôt quitté la femme qu'il a ravie, dans sa passion, aux murailles sacrées d'un couvent. « Quoi! ce départ si peu prévu serait une infidélité de Don Juan? Il pourrait f.iire celte injure aux chastes feux de Dona Elvire..., un homme de sa qualité ferait une action si lâche? » Et Sganarelle lui réplique aussitôt: « Hé! oui, sa qualité? La raison eu est belle; et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses ! »
Sans doute, il ne faut rien outrer et se garder de prêter à Molière des sentiments et des idées qui n'étaient pas de son temps. Je ne veux point faire de cette phrase une déclaration de principes, ni une revendication de droits politiques anticipée d'un siècle; mais, pourlan!, celui qui l'a inscrite dans cette comédie n'a-t-il pas dû méditer parfois sur l'étrange condition faite aux hommes dans un régime où la naissance avait de si grands privilèges, où la qualité tenait si souvent lieu d'honneur, d'esprit, de talent et d'estime? N'a-t-il pas été, comme La Bruyère, choqué de ces distinctions blessantes dont il eut personnellement à souffrir '? Et, sans y
1. Des Grands. — Il y en a de tels que, s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer.
Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils lenr font, et par tout le bien qu'iU ne leur font pas : ils leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et dj leur infortune ; ou du moins ils leur paraissent tels.
Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'inconfimoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur commodité, cela est naturel.
mêler rien qui sentît la vengeance et le souvenir d'un affront reçu, ne voyait-il pas l'impunité suivre des actions condamnables là où le rang donnait au coupable un appui contre les lois, un refuge contre la justice? D'où Don Juan tire-t-il son audace, si ce n'est de sa condition de gentilhomme? Son âme naturellement encline au mal trouve d'autant plus de facilités à suivre ses goûls et à les salisfaire que les lois sont vaines contre lui. De nos jours, Don Juan pourrait être en son cœur « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un chien, un diable, un turc, un hérétique qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni ioup-garou », il pourrait encore abandonner Dona El vire, tromper par de séduisantes promesses Mathurine et Charlotte; mais il aurait moins beau jeu avec Pierrot, et ses gourmades lui coûteraient cher; les mariages seraient plus malaisés à contracter, il aurait certainement plus de peine à être un épouseur à toutes mains. Mais, au temps de Molière, il n'était pas difficile à un gentilhomme d'obtenir grâce pour ses fautes. Un moment d'exil ou de défaveur suffisait à le punir, quand ses victimes souffraient de ses injustices et de ses violences.
N'oublions pas, de plus, que nous trouvons encore cette phrase dans la bouche de Sganarelle : ft Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. » Elle marquerait à elle seule l'esprit de la pièce tout entière; rapprochée de l'autre, que nous venons de citer, elle détermine nettement la pensée de Molière. Je ne veux pas tarder d'y joindre cette observation de La Bruyère : g Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable dos plus grands maux : l'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses: là, se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse; le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme : celui-ci a un bon fond et n'a point de dehors ; ceux-
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ci n'ont que des dehors et qu'une simple superlicie. Faut-il opter? je ne balance pas, je veux être peuple, o
Voilà donc l'intention véritable de Molière : montrer tout ce qu'un grand peut faire de mal. Ces natures altières, dont l'orgueil était entretenu par une longue suite d'aïeux plus indomptés qu'eux-mêmes donnaient vile dans l'excès et la brutalité. On a remarqué dans les plus vieilles races et les plus hautes quehjue chose de terrible et d'impétueux qui rappelait la farouche énergie des premiers conquérants des Gaules; plus encore, une sorte de férocité bestiale*. Pour les contenir, là où manquaient à la fois la crainte du châtiment, le respect des lois et do ses semblables, il fallait absolument l'empire de la religion. Supposez cette bride rompue, et l'ariimal s'échappe; le sanglier reparaît, n'écoutant plus que sa fureur, il devient le fléau des autres : « Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir ^. » Don Juan est athée, il se rit de Dieu et des discours qu'on en peut tenir. Il croit que deux et deux font quatre, et quatre et quatre font huit. Il n'y a donc plus rien qui s'oppose à ses cruelles fantaisies.
On commettrait la plus grande des erreurs si l'on croyait que Molière ait voulu rendre Don Juan aimable. Cette entreprise était trop hardie pour la sage raison de ce grand homme; elle contrariait son esprit de justice, son rare bon sens. C'est
1. Saint-Simon. Portrait du prince de Condé (fili du grand Condé), t. IV, p. 346. Les quinze ou vingt dernières années de la vie de celui dont on parle ici furent accusées de quelque chose de plus que d'emportement et de vivacité; on crut y remarquer des égarements qui ne demeurèrent pas tous renfermés dans sa maison... on disait tout bas qu'il }' avait des temps où tantôt il se croyait chien, tantôt quelque autre bête dont il imitait les taçonh, et j'ai vu des gens très dignes de foi qui m'ont assuré l'avoir vu au coucher du roi, pendant le prier Dieu, et lui cependant près du fauteuil, jeter la tête en l'air subitement plusieurs fois de suite, et ouvrir la bouche toute grande comme un chien qui aboie, mais sans faire de bruit.