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demando la guérison. Il n\m faut pas davantage pour le faire juger fou par deux hommes liabitm-s i\ raisonner savamment sur les maladies do cette sorte. M. de Pourceaugnac se porte à merveille; son esprit, du moins, est sain, s'il n'est pas des plus pénétrants. Entre les deux médecins, qu'il ne prend que pour ses hôtes, il ne dit rien que de fort naturel et de très sensé; mais toutes ses réponses, quelque sages qu'elles soient, ne font que convaincre davaiitage de sa folie les docteurs qui l'examinent. Rien n'est plaisant comme l'étude qu'ils font sur lui des signes diagnostiques et prognosliques d'une disposition qui n'existe pas : « Qu'ainsi ne soit, pour diagnostic incontestable de ce que je dis, vous n'avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez , celte tristesse accompagnée de crainte et do défiance, signes palhognomoniques et individuels de cette maladie , si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate; cette physionomie, ces yeux rouges et hagard--, cette grande barbe, cette habitude du corps, meaue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres ; laquelle maladie, par laps de temps, naturalisée, en vieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie, ou en phtisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur. » Les injures, la sputation fréquente, l'inquiétude de changer de place, le refus de se laisser guérir, l'ignorance de son mal, autant de diagnostics qui manquaient d'abord et viennent s'ajouter les uns aux autres pour la confirmation de sa folie. Il a forcé tous les obstacles, il s'est dérobé aux remèdes que l'on commençait de lui faire, n'est-ce pas la dernière marque d'un cerveau démonté et d'une raison dépravée, que de ne vouloir pas guérir?
Ici, la gaieté de Molière cède la place aux tristes réflexions qu'elle suggère. Que d'infortunés ont été victimes peut-être de la prévenlion d'un médecin dont l'esprit avait arrêté son thème
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à l'avance! De nos jours, l'opinion publique s'est émue du sort fait aux citoyens qu'il suffit d'accuser de folie pour les priver de leur liberté. Ce cruel soupçon écrase ceux qu'il atteint: c'en est fait, rien n'est plus innocent à des yeux prévenus. Là même où la raison s'agite pour se défendre et s'attester ellemême: il ne semble plus y avoir que délire. Je ne sais, mais dans les débats que la sympathie pour les malheureux ne tardera pas un jour ou l'autre à sou'ever, la scène de Molière pourrait avoir sa place. Ce serait l'histoire impersonnelle de plus d'un fou; le jour où le législateur recourrait à ces pages, on verrait ce que le génie de notre grand poète avait de profondeur, et l'on reconnaîtrait que la raison et la justice peuvent l'invoquer l'une et l'autre comme un éloquent auxiliaire.
GAZETTES ET JOURNAUX AU XVll- SIÈCLE
Eq France, nous naissons tous un peu journaîisles; je n'ai l'inlenlion de blesser personne en parlant ainsi. Que faut-il, en effet, pour être un bon journaliste? Un esprit vif et péné- Iraut, de l'amour pour la vérité, de la patience pour la découvrir, du talent pour l'exposer, de la constance pour la soutenir. Joignez-y un grain de malice et beaucoup de bon sens : souvent de la prévention, un penchant à soupçonner le mal, un vif plaisir à le dévoiler, une secrète satisfaction à faire pièce aux gens en place, surtout s'ils sont prodigues des deniers publics, une attention jalouse à discuter les dépenses, à réclamer les libertés, à vouloir restreindre les unes et étendre les autres. N'est-ce pas là le fond de notre esprit français? Ne croyez-vous pas que les journaux et les gazettes aient dû prenJre naissance chez nous et qu'ils aient commencé par la politique?
Pourtant il n'en est pas ainsi. Us ont paru au monde à la
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lin du xvi*^ siècle, chez trois peuples de l'Europe, à peu pitis en même temps, en Angleterre, en Hollande, en France. Ils ont été religieux, anecdotiques, littéraires et commerciaux avant d'être politiques. 11 y a des époques où les mêmes causes pfoduisent de semblables effets partout à la fois. Le xvi<^ siècle, qui avait donné tant d'élan aux esprits, tant de hardiesse à la pensée, avait augmenté également les relations des peuples entre eux, avivé davantage les intérêts du négoce et rendu prasque nécessaires les feuilles périodiques. Les protestants font circuler une prodigieuse quantité de pamphlets, de satires, de manifestes, de feuilles isolées ou de circulaires. Ils se les envoient d'un pays à l'autre , cachés dans la selle d'un cheval, dans la doublure d'un manteau : voilà la presse religieuse ^
Venise, au temps de la guerre contre les Turcs, fait lire sur les places les nouvelles qu'a reçues la République : c'est la presse officielle, la presse prudente et réservée, qui ne trouble le repos de personne, ne jette aucune inquiétude dans les âmes, vante la prospérité de l'État, fait voler le vaisseau de la République sur une onde toujours calme, avec le concours empressé des vents et des étoiles, ne ment jamais, mais ne dit pas toujours toute la vérité : voilà la presse politique. En Allemagne, les maisons de commerce s'envoient des relations écrites; à Augsbourg, on vend les Ordinaire Zeitungevàn prix de 4 kreuzers ; on les distribue à domicile au prix de 2o florins, sous les auspices de la maison Fugger. Ce sont les débuts de la presse commerciale.
Dès les premières années d'Elisabeth, de Jacques I", on trouve en Angleterre un grand nombre de feuilles volantes et de placards intitulés Nouvelles. En 1622, une association d'éditeurs publie à Londres une feuille intitulée : les Nou-
I. Voyez le livre de M. Eugène Hatin, Histoire de la presse en France.
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velles hebdomadaires d'Italie, d' Allemagne, de Hongrie et de Bohihne.
La chambre (Hoilée, le Parlement, persécutent dr^jà ces journaux naissants. Les rédacteurs de ces fenilles citent peu de noms propres, car il était arrivé plus d'une fois que de j,'rands personnages avaient fait assommer des écrivains pour avoir parlé d'eux dans les gazettes. On a écrit un livre sur le rôle des coups de Mton dans la littérature; le sujet est intéressant; on pourrait l'étendre davantage et faire la même histoire à un point de vue plus général; les faits abonderaient. Il n'y a peut-être pas une institution utile qui n'ait reçu, sous une forme ou sous une autre, des coups de bâton à son origine. Il ne manque pas d'hommes dans le monde qui ont là-dessus le sentiment d'un général allemand devant qui le prince de Ligne blâmait les coups donnés aux soldats. « Penh! disait-il, les coups de bâton! J'en ai beaucoup donné, j'en ai beaucoup reçu, et je m'en suis toujours bien trouvé ». Au moins, les assommeurs n'ont pas fait périr les journaux en Angleterre. Au xvni^ siècle, la seule ville de Londres avait douze gazettes.
En France, ce fut en 1631 que s'établit la Gazette, journal régulier et périodique qui subsiste encore aujourd'hui; il fut fondé par un médecin, Théopliraste Renaudot, soutenu par Richelieu et rédigé quelquefois par Louis XIII. Nos journalistes peuvent être fiers de leurs illustres ancêtres. L3. Gazette venait à propos dans notre pays. Il fallait un aliment à la curiosité publique. La nation voulait voir un peu clair dans l'administration de ses intérêts. Elle ressemblait à un pupille dont la tutelle se prolongerait au delà du temps légal, qui voudrait bien, mais n'oserait encore, demander des comptes. Déjà Mornay avait dit, vers la fm du xvi^ siècle : « Il n'y a boutique de factoureau, ouvroir d'artisan, ni comptoir de clergeau, qui ne soit un cabinet de prince et un conseil ordinaire d'État. Il n'y a aujourd'hui si chélif et si misérable pédant qui, comme un
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{^iciiouillon au frais de la rosée, ne s'émouve et ne s'ébatte sur cette connaissance. » Voilà un homme d'Élat qui n'aime pas le contrôle. Eh oui ! c'est là l'antithèse éternelle. Grenouillons de tous les temps ont eu l'audace de coasser; de tous les temps aussi, on a fait battre l'eau des fossés pour leur imposer silence.
Au début d u wn'^ siècle, il y avait une presse clandestine, parce qu'il n'y avait ni journaux ni gazettes. On se passait sous le manteau des nouvelles à la main, petits écrits médisants, calomnieux, hbelles outrageants et impurs, rédigés par des écrivains faméliques, propagés par des agents cupides, accueillis par des sols. Vous savez si. Dieu merci, il en manquera jamais.
Débiter des nouvelles, les commenter, les répandre, en inventer, s'il en manque, ce fut toujours le penchant de notre espèce humaine. Quelle plus naturelle et plus fréquente question que celle-ci : Que savez-vous de nouveau? — llnous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. — C'est une passion que Ton retrouve partout. Aux temps les plus anciens, on va chercher les nouvelles à la fontaine, au lavoir, aux fours publics, aux portes des villes. Chez les Grecs, il y a des salles de conversation, rendez -vous des oisifs et des badauds; la boutique toujours ouverte du forgeron est toujours fréquentée de curieux avides de nouveautés. A Athènes, le Pirée, l'Agora, les portiques, regorgent de promeneurs et de nouvellistes. Entendez Démosthène gourmander ses compatriotes plus empressés à débiterde vaines conjectures qu'à prendre de sohdes résolutions: « Jusques à quand voulez-vous vous promener sur la place publique en vous demandant : « Eh bien! que dit-on de nou- » veau? — Philippe est mort, dit celui-ci. — Non, réplique cet » autre, il n'est que malade. » Que vous importe qu'il soit mort ou malade, puisque vous vous feriez bientôt un autre Philippe à vous-mêmes? »
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Dans ccUe ville, où tantd'csprilportiit chacun à se répandre en propos stériles, Théoplirasle dislinguail le nouvcUisle aux traits suivants: « Un nouvelliste, lorsqu'il rencontre un de ses amis, compose son visage et, lui souriant : « D'où venez-vous » ainsi? que nousdirez-vousde bon?n'ya-l-il rien de nouveau? » quoi donc! n'y a-t-il aucune nouvelle? Cependant il y a des » choses étonnantes à raconter. » Et, sans donner le loisir de lui répondre: « Que diles-vous donc? n'avez- vous rien ^ntendu par » la ville? Je vois bien que vous ne savez rien, et je vais vous '^ régaler de grandes nouveautés. )^ — Alors ou c'est un soldat, ou le fils d'Aslrée le joueur de tlùte, ou Lycon l'ingénieur, tous gens qui arrivent fraîchement de l'armée, de qui il sait toutes choses; car il allègue pour témoins de ce qu'il avance des hommes obscurs qu'on ne peut trouver pour le convaincre de sa fausseté. Il assure donc que ces personnes lui ont dit que le roi et Polysperchon ont gagné la bataille el que Cassandre leur est tombé vif entre les mains. « Ce que je » vous dis, poursuit-il, est un secret qu'il faut garder pour vous )> seul » ; — et il court par toute la ville le débiter à qui veut l'entendre... Souvent il lui arrive de se laisser voler ses habits dans un bain public, pendant qu'il ne songe qu'à rassembler autour de lui une foule de peuple et à lui raconter des nouvelles... Quelle est la boutique, quel est le portique, quel est l'endroit d'un marché public où il ne passe tout le jour à rendre sourds ceux qui l'écoutent ou à les fatiguer par ses mensonges? »
A Rome, le parasite est nouvelliste pour se faire mieux accepter. Il paye en bons mots, en récils d'aventures vraies ou fausses, les bons repas où il s'assied. Jamais on ne sut plus de choses secrètes. Il pénètre partout, les rois étrangers n'ont rien de caché pour lui, il entre dans les conseils du sénat, il assiste aux assemblées des dieux, aux entretiens les plus intimes de Jupiter el de Junon. Il sait tout el ne veut rien cacher à qui le
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nourrit bien. Le triomphe du nouvelliste, a dit La IJruyëre, « est le ^ai^onnement creux sur la politique » . Les Romains ont connu ce travers avant nous. Us avaient, en effet, le nouvelliste politique. C'était lui qui contrôlait la conduite des généraux, approuvait ou critiquait leurs plans et leurs opérations. Du milieu du forum il embrassait tout d'un regard supérieur. Il savait en quelle partie de la Macédoine il fallait mettre des garnisons, où il fallait passer les fleuves, jeter des ponts. Paul Emile avait drapé les nouvellistes dans un discours au peuple avant que Montesquieu eût écrit d'eux: « Ils conduisent un général par la main et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas. Ils font voler les armées comme les grues et tomber les murailles comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants; il ne leur manque que le bon sens. »
C'était un nouvelliste bien précieux que Cicéron écrivant ses lettres à des amis éloignés de Rome !
Il n'y eut pas d'hommrs plus avides de nouvelles que les Gaulois. Suivant César, ils allaient au-devant des marchands sur les routes, ils arrêtaient les étrangers sur les places pour s'enquérir des nouvelles. Ils étaient prompts à les répandre, à les exagérer sans doute; prompts également à les croire et à se déterminer à l'action. Aussi les magistrats punissaient-ils déjà le débit, non seulement des fausses nouvelles, mais de toutes nouvelles. Il fallait, quand on en savait une, la porter au magistrat, qui la supprimait ou la publiait selon qu'il le jugeait à propos. Dure et rigoureuse censure que rendait nécessaire l'esprit pétulant et vif de nos ancêtres.
A travers le moyen âge, ce goût des ^nouvelles ne s'éteignit pas chez nous. Savez-vous ce qui faisait une bonne part du succès des trouvères, des ménestrels, des jongleurs et des
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troubadours? C'est que, dans leur vie erranti», ils colportaient les nouvelles de chAtoau en cluUeau, de ville en ville. Enfermés dans leurs donjons solitaires, en proie aux longs ennuis d'un liivtr passé dans l'inaclion et le silence, les barons voyaient, au printemps, revenir avec bonheur le poète, qui n'apportait pas seulement des vers et dos chants nouveaux, mais qui répandait aussi les aventures d'une société où n'étaient pas encore formés tous les liens de la vie civile. Les chansons elles-mêmes n'étaient souvent que des nouvelles rimées, récits attendrissants eu caustiques d'événements propres à réjouir la malignité des auditeurs. Parfois aussi les chanteurs s'élevaient plus haut. Ils attaquaient par des invectives hardies les princes, leur lâcheté, leur violence, leur avarice. Les plus puissants n'étaient pas épargnés; la cour même de Rome passait comme les autres à ce creuset, et, dans ces temps reculés, si fort éloignés de l'invention des journaux, l'opinion publique ne laissait pas d'être instruite des méfaits des rois et des empereurs, des princes de l'Église et des papes. Le chant portait vite et loin sur ses ailes les âpres satires, les injures de Philippe le Bel contre le pape Boniface, qu'il appelle MalifacBy sa fatuité et sa sottise au lieu de sa sainteté. Lespeuplcsapprenaientsans peine et récitaient avec affection les vers d'Eustaclie Deschamps, où, sous l'allégorie d'animaux dépouillés, la brebis de sa laine, la chèvre de ses petits, la laie de ses soies, chacun pouvait reconnaître la condition de la gent menue, aux oreilles de qui retentissaient ces paroles qui sont de toutes les époques : Çà de Vai^gent, çà de l'argent! A l'auditoire moins choisi des places publiques, avec les dits ou dictiès sur les métiers et les professions, sur les rues, les mouliers et les crieries de Paris, plus d'un fait historique est raconté dans des pièces rimées. Mais les personnages puissants conservent seuls le privilège de faire voyager à leurs frais, « à leurs coùtages », dit Froissart, en parlant de lui-même, « un
clerc, un homme d'Église qui, loujours chevauchant, allait enquérir de tous côtés pour eux nouvelles », consulter sous leur protection les registres de chancellerie, et qui pouvait, à son tour, les instruire ou les amuser.
Sur la fin du xvi^ siècle, les grands intérêts qui s'agitent entre les huguenots et les catholiques, entre les royalistes et les ligueurs, multiplient les nouvellistes et les nouvelles. Les moines sur les places, les prédicateurs dans les chaires, deviennent les débiteurs les plus écoutés des nouvelles du parti; c'est à leurs sermons que le peuple va s'instruire des chances de Mayenne, du duc de Parme, des Espagnols; tandis que les bourgeois, écrivant heure par heure ce qu'ils ont vu dans Paris, exercent déjà ce métier de journalistes pour lequel les hommes de leur condition semblent si bien préparés, et par les traditions de leur race et par la curiosité de leur esprit.
« Aucun des règnes précédents, dit le président Hénault, n'a fourni plus de volumes, plus d'anecdotes, plus d'estampes, plus de pièces fugitives ; il y a dans tout cela des choses inutiles ; mais, comme Henri III vivait au milieu de son peuple, aucun détail des actions de sa vie n'a échappé à la curiosité; et, comme Paris était le théâtre des principaux événements de la Ligue, les bourgeois, qui y avaient la plus grande part, conservaient soigneusement les moindres faits qui se passaient sous leurs yeux ; tout ce qu'ils voyaient leur paraissait grand parce qu'ils y participaient, et nous sommes curieux, sur parole, de faits dont la plupart ne faisaient peut-être pas alors une grande nouvelle dans le monde ».
Ce fut surtout au xvii^ siècle que s'alluma dans Paris cette ardeur d'apprendre, de commenter et de répandre des nouvelles. La langue s'enrichit d'un terme inconnu jusqu'alors: le nouvellisme. C'était comme une maladie qui faisait éruption avec plus de force que jamais. La politique était à la mode, on en mettait partout. Le cardinal de Richelieu et ses vastes
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dessoins lui avaient donné faveur. Les succès du Père Joseph, qu'on appc'ait VEminence grise, avaient tourné les tètes; un grand minisire d'Espagne exilé avait beaucoup attiré l'attention des Français. Sa destinée singulière, où la polili([ue se mè!ait à l'amour, avait profondément ému les âmes. On avait lu les mémoires et les plaidoyers d'Antonio Péroz, on avait pénétré dans les ténébreuses menées de la cour de Philippe H, et l'on avait pris pour de la politique les desseins tragiques du roi d'Espagne, ses intriiïues tortueuses. Les curieux y avaient trouvé beaucoup de sentences et d'aphorismes qui leur paraissaient, dans ses écrits, les lois délinitives du genre. Ils s'en étaient fait comme une science qu'ils étaient fiers d'appliquer aux ;itfaires de lEurope. Au théâtre, Corneille mêlait à toute chose ses réflexions sur le gouvernement des peuples; Balzac, à l'hôtel de Rambouillet, y intéressait l'illustre marquise. En descendant de degré en degré, cette affectation de pensées politiques el sentencieuses où, selon l'expression de Bossuet, le monde entier est compris, était devenue une espèce de folie. Aussi les auteurs du Dictionnaire de Trévoux écrivaientils ceci dans leur livre : « Le caractère du nouvelliste conduit au ridicule. C'est une espèce de profession qui rabaisse l'homme au-dessous de lui-même. Les nobles ruinés ou fainéants sont d'ordinaire nouvellistes ou généalogistes. » C'était une folie dont la province était également frappée. « C'est là, comme vous le savez, dit Molière, le fléau des petites villes que ces grands nouvellistes qui cherchent partout à répandre des contes qu'ils ramassent ». Racine écrit à son fils : « C'est une plaisante chose que les provinces; tout le monde y est nouvelliste dès le berceau, et vous n'y rencontrez que gens qui débitent gravement et affirmativement les plus sottes choses. »
Mais il faut dire la vérité, Paris avait le dessus dans cette espèce de ridicule. Il devait cette supériorité dans la folie à sa
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condition de capitale, qui en faisait, au dire des Précieuses, « le grand bureau des nouvelles, le centre des merveilles de l'esprit ». Écoutez là-dessus La Bruyère: « Le peuple, paisible dans ses foyers, au milieu des siens et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre ni pour ses biens, ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerre, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campcigne ne viennent pas à se rencontrer, ou, si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant, et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur place. 11 va même souvent jusqu'à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires; quelques-uns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes ou faire des barricades^ pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle »
Laissant ensuite cette peinture trop générale, il peint, en serrant de plus près son sujet, Démophile, le nouvelliste alarmé, le politique Tant-pis. — Tout est perdu, c'en est fait de l'État ! Voilà l'ennemi sur la frontière, le voilà dans le cœur du royaume. Il entend déjà sonner le beffroi des villes et crier à l'alarme; il songe à son bien et à ses terres; où se réfugierat-il? en Suisse ou à Venise? — Mais hâtez-vous de ^ous rassurer. — Voici, à votre gauche, Basilide, le politique Tantmieux. Tout lui rit, il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de trophées. 11 dit, dans le discours familier : « Notre auguste héros, notre grand polenlat, notre invincible monarque. » Dès qu'il entend dire que les armées sont en présence ou qu'une place est investie, il fait déplier sa robe et la mettre à l'air pour qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la cathédrale. — Oh! que vous connaissez bien ces deux hommes-là! A droite, à gauche, vous les avez peut-
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être à vos côtés. Peut-être chacun de nous est-il ces deux hommes successivement, je n'oserais dire à la fois, selon le vent qui souffle ou le nuage qui passe.
('e n'est pas \h cependant un trait caractéristique du xvn° siècle. On nouvellise aujourd'hui tout autant; mais voici en quoi se distinguait alors ce genre de folie. 11 y avait des lieux fixes et publics où se réunissaient les débiteurs de nouvelles et les raisonneurs politiques. C'était, au cloître des Célestins, une réunion de gens d'église; sur le pont Neuf, vers la Samaritaine, ou bien au pied du cheval de bronze, un cercle populaire; aux Grands-Auguslins, non loin du pont Neuf, autre assemblée où l'on faisait lecture des gazettes; au Palais de justice, lieu célèbre et privilégié pour la transmission de tous les bruits intéressants ; ajoutez-y les cabarets, les boutiques des barbiers où déjà se trouvait une feuille de nouvelles pour faire prendre patience à la pratique qui doit attendre son tour de passer sous le rasoir. Quelle que fût toutefois la faveur de ces divers endroits justifiée par des motifs différents, il n'y en avait pas un seul qui pût rivaliser avec le jardin du Palais- Royal ou avec celui des Tuileries. Les ombrages de ce premier jardin, la facilité de la promenade, son heureuse situation au milieu de Paris, le nom de Richelieu, tout semblait en faire le véritable séjour des nouvellistes; aussi y accouraient-ils de toutes parts. Ils s'y croyaient chez eux et pensaient y avoir leurs franchises et privilèges, il s'y rassemblait des gens de toute sorte. On nous a laissé l'énuméralion et le portrait fidèle de chacune « Là, dit un contemporain, quand il fait trop chaud, les bancs qui sont à l'ombre, autour du rondeau, et un autre fort long qui est au bout du boulingrin, qu'on nomme l'arrière-banc des nouvellistes, ne manquent pas d'être chargés des courtisans les plus assidus de ce palais. Un homme rêveur