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L'Ambigu (TAuteuil, 1709, in

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y est souvent assis auprès d'un grand parleur, un philosophe à côté d'un monopoleur. Il s'y rend des gens de travail pour s'y délasser, et des fainéants qui ne travaillent jamais. On y voit des ingénieurs et des banquiers. Là tient ses assises un officier d'armée qui s'est cabré contre le service, parce qu'il croit qu'on a eu tort de lui en préférer un autre qui n'y était que depuis lui. Auprès de lui, un chanoine de province qui fait les affaires de son église à Paris quand il y en a, et qui, pour supplément, est obligé, s'il veut toujours être appointé, d'écrire chaque semaine les nouvelles du temps à son chapitre; proche de ceux-ci un comédien qui a quitté le théâtre pour avoir le temps de travailler à son salut; peu s'en faut qu'après avoir joué les premiers rôles, il ne compare sa retraite à celle de l'empereur Charles-Quint, le monde, à ce qu'il dit, étant une comédie. Pour achever d'y représenter son personnage, il jouit d'une pension de 1.000 francs que lui fait sa troupe, et de 3.000 écus qu'il a épargnés du temps que Corneille et Molière travaillaient pour le théâtre ».

On nous y montre encore un vieux garde du corps qui ne peut plus marcher qu'avec des béquilles ; un apothicaire qui a cédé à son fils le privilège de faire des quiproquos dans sa boutique; le prêteur à cartes piquées; le souffleur ou chimiste qui cherche un bailleur de fonds pour mettre au jour de grandes découvertes; le charlatan, le plaideur, fils de famille, qui, après trente ans d'un procès aussi avancé que le premier jour qu'il l'entreprit, consomme en ce jardin tout le temps qu'il n'emploie pas aux sollicitations; il ménage jusqu'à la manière de prendre l'air pour n'avoir pas trop d'appétit; ce qu'il épargne sur sa nourriture lui aide à payer son avocat, le pauvre homme se couche sans souper et périt de langueur en attendant la fin de son procès. Un financier de vieille roche, devenu pauvre par les vicissitudes du temps, raconte tout ce qui lui a fait plaisir depuis le ministère du cardinal de Riche-

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lieu jusqu'il la chute de M. Fouquet; il ne parle des temps passrs (jue d'un air désolé, l'n voyageur t'aineux, dontle nom est respecté dans toute l'Europe, porte là des idées (jue rien ne peut contenter. « Un autre vieillard ([ui court le siècle, autrefois secrétaire de M. de Cliarnassé, fait le portrait du grand Gustave et développe les mystères de la politique de ce temps-là; il ne manque pas de s'autoriser par ce qu'il a entendu dire à son maître et au Père Joseph, et lire l'horoscope du roi de Suéde d'aujourd'hui dont les desseins ne sont pas moins généreux ».

« Deux fois la semaine, une troupe de gens de quelques degrés inférieurs à ceux-là, la plupart artisans qui négligent leur métier pour courir où sont les nouvelles, s'assemblent autour d'un arbre, attentifs à la lecture qu'y fait un de la compagnie qui y est adossé; il abreuve ce gros peloton de ce qu'il y a dans toutes les gazettes, et cela pour un sou dont ils contentent le gdzetier.

» Quand il arrive qu'un des nouvellistes respectés dép'oie en se promenant une lettre ou un autre papier écrit à la main, il est aussitôt environné d'autant de personnes qu'en peut contenir la largeur de l'allée où il est. S'il est assis, il se forme comme un nuage autour de lui qui grossit à vue d'œil, et de bouche en bouche, ce qu'il lui plaît de communiquer est porté aux plus éloignés. Quelquefois, quelqu'un fend hardiment la presse pour aller à celui de qui vient la nouvelle, et feint un intérêt particulier à ce qu'il rapporte pour se faire estimer homme d'État ».

L'autorité de ces diseurs de nouvelles est absolue; chacun croit à ce qu'ils disent comme aux paroles de l'Évangile; si quelque étranger mal avisé ose rire ou douter des propos qui se tiennent en ces assemblées, sa vie n'est point sûre. Telle fut l'aventure d'un certain bas Normand qui faillit payer cher son incrédulité. Voici ce qu'on lit encore dans ce même

Ainbigu cVAuleuU: « Un bas Normand, qui ne voulait pas croire à ce que disait un des vénérables, en fit le railleur; il se leva une huée contre lui, et incontinent on agita ce qu'on en devait faire; il fut conclu de le jeter dans le grand bassin, et, comme il essayait d'échapper, ses juges le coururent à coups de pierre, de sorte qu'il était eu risque de sa vie, si deux gardes de M. le duc d'Orléans ne l'avaient sauvé, feignant de l'arrêter pour le faire punir. » Nos journalistes sont plus commodes aujourd'hui; ils souffrent du moins la conIradicLion.

Le jardin des Tuiieries voyait une aulre espèce de nouvellistes; ia manie était la même, il n'y avait de changé que le costume et la condition. Cet endroit, s'il en faut croire les relations contemporaines, était le plus beau du monde. Les bocages, infiniment agréables, inspiraient aux poètes et aux amants des pensées qu'ils auraient difficilement trouvées ailleurs. Les boulingrins servaient de lit de repos à ceux qui aimaient à rêver ou à lire. « De jeunes abbés, est-il dit dans la même pièce dont nous avons parlé, apprennent des sermons, et des avocats des causes qu'on leur a composés pour le fondement de leur réputation. La terrasse du côté de l'eau, vers lé bout qui regarde le cours, est le quartier des philosophes et des naturalistes ; ils y découvrent, avec les beautés dont la campagne est ornée, les signes que le soleil donne du temps à venir par la coulem' du lit dans lequel il se couche; le parterre qui regarde le palais des Tuileries, d'où sortent trois jets d'eau qui tombent en trois bassins, est occupé par les hommes les plus qualifiés de la promenade, et dans la grande allée les galants du bel air, qui font conversation avec les femmes, y mettent en fuite les personnes qui ne sont pas d'une propreté recherchée, et la magnificence de leur costume impose la nécessité de s'écarter ou de s'asseoir à tout ce qui sentie campagnard ou le bourgeois ».

La compagnie du Palais-Royal telle que nous l'avons décrite

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n'eût pas tout entière trouvé accès dans ces lieux : « Le désajustement de la plupart d'entre eux ne pouvait pas y être de mise. Aussi, vers six heures du soir, le moment le plus beau de la promenade, après que toutes les nouvelles ont t-té dites au I*alais-Koyal et que des histoires qui ont été rebattues déjà cent fois y ont été encore renouvelées, les coqs du peloton choisissent ceux qu'ils trouvent dignes de leur tenir compagnie et leur font signe de les suivre aux Tuileries. Après le tour de la grande allée, ils se retirent sous des ormes qui sont du côté de la terrasse qui borde la Seine. Là, les plus vénérables prennent séance, pendant que le reste, étant debout, ne se lasse point de participer à la récapitulation de ce qui a été débité de plus important dans la journée, au Palais-Royal, au Luxembourg, à l'Arsenal, dans les cloîtres, dans les fameux cafés de Paris dont il ne manque pas de venir des députés. » Il était naturel qu'il se formât une sorte de rivalité entre ces différents endroits. Chacun d'eux, en effet, revendiquait le premier rang dans l'estime, après le jardin des Tuileries, qui gardait la préséance. C'est ce qu'on voit dans un écrit de la lin du xvii^ siècle, intitulé le Nouveau Règlement général pour les nouvellistes. Le Luxembourg faisait valoir son ancienneté et son bon air; le Palais-Royal, son fondateur qui fut le plus grand politique de son temps; les Augustins réclamaient au nom des boutiques qui en dépendent, où se lisent continuellement les gazettes; les Célestins se targuaient d'avoir dans leur cloître le tombeau d'Antoine Pérez, secrétaire d'État des dépêches universelles de Philippe II; ceux du Palais invoquaient le long usage où l'on est en ces lieux de parler de tout sans règL et sans connaissance, en soutenant que les saillies d'esprit et l'invention avaient bien plus de beauté et d'agrément qu'une froide relation de faits et d'événements, a L'inclinaison des Français, disaient-ils, étant d'aller toujours bien loin, sans s'embarrasser de la science du chemio,

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il suffit d'avoir une langue et du courage pour gagner bien du pays ».

Les députés des cafés disaient à leur tour qu'on ne pouvait nier que ces lieux ne fussent le rendez-vous le plus ordinaire des nouvellistes d'esprit et de distinction, particulièrement en hiver, où les promenades n'étaient pas de saison. Les barbiers faisaient aussi leur remontrance et voulaient être reçus au nombre des nouvellistes. Ils se fondaient sur ce que de tout temps ils étaient en possession d'être les premiers nouvellistes de tous les pays et d'être choisis pour battre l'estrade ; que c'était dans leurs boutiques que se raffinaient les plus curieuses nouveautés avant de se répandre dans le public; qu'au reste ils avaient soin de prendre régulièrement les gazettes toutes les semaines, dont la lecture ne coûtait rien qu'un peu de patience en attendant le rang d'être rasé, en y ajoutant aussi gratis des commentaires considérables. Après qu'on eut examiné toutes ces prétentions différentes, les présidents et les députés convinrent enfin de laisser la préséance au bureau du Palais, (( parce que c'est le magasin général des nouvelles et qu'il y en vient moins qu'il ne s'y en fabrique ».

Ce n'est pas qu'au milieu de ces fausses nouvelles il n'y en eût quelquefois de vraies, et que dans ces entretiens, la plupart du temps ridicules, il n'y eût des choses curieuses et spirituelles. Car, ainsi que le fait remarquer Donneau de Visé, le fondateur du Mercure galant, plusieurs de ces nouvellistes avaient des parents, des amis, des correspondants dans les pays étrangers, dont ils recevaient des lettres et des avis sur des faits inconnus ailleurs. Quelquefois ils avaient commerce avec les amis des ministres, qui éventaient les secrets de la diplomatie, des parents auprès des ambassadeurs, des relations avec des banquiers de Hollande. Ainsi, les nouvellistes connurent, par des lettres de cette sorte, le passage du Rhin au Toihuys, trois jours avant qu'il y eût à Paris aucune let're de

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la cour qui parlât do celle belle aclion. Cepondanl, ces rcnseignenicnls-h\ étaient rares; cusseiil-ils élc plus nombreux encore, ils n'auraient pas atfrauchi ces réunions du ridicule qui pesait sur elles.

KiiMi pourtant n'élait plus naturel que ce besoin de s'instruire des affaires du temps; que deviendrions-nous aujourd'hui si, par hasard, tous les journaux venaient à disparaître? Quelle serait notre déconvenue! On verrait renaître bientôt les nouvellistes, qui du reste n'ont pas disparu, non plus que le nouvellisme. Mais l'excès n'étant pas éloigné de l'usage, les assemblées des Tuileries, du Palais-Royal, des Céleslius et de la Samaritain?, y tombaient tout entières. «Ce que j'ai trouvé de plus remarquable parmi ces messieurs, disait Donneau de Visé, c'est que les plus fous croient être les plus sages. Rien de plus divertissant que d'entendre souvent parler de politique un homme qui n'a jamais su ce que c'est, que de voir débiter plusieurs nouvelles à la fois et d'en voir quitter une à moitié pour en commencer une autre et la laisser aussitôt pour reprendre la première. J'ai vu quelquefois les nouvellistes dans un cruel embarras, parce qu'ils ne pouvaient en même temps entendre ce qui se disait en différents endroits d. Voltaire se moquait encore du vieux nouvelliste qui, une canne à la main, trace au Palais-Royal, Ypre, Fume et Menin.

Dans une ébauche de comédie faite sur ce sujet, on nous représente un M. de Montengru très grand politique; nul ne sait mieux que lui les intérêts des princes. Ailleurs, c'est une petite bourgeoise dont le mari est nouvelliste. Elle trouve que :

Ce métier oij l'on perd son temps N'est pas le fait d'un homme sage, Qui doit songer à son ménage, Et n'est que pour les fainéants.

Son mari en a perdu le sens :

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Quand chez un procureur il va pour ses affaires, II oublie en causant ce qui l'y fait aller : Pourvu qu'il nouvellise, il n'y songe plus guères,

Et s'en revient sans en parler.

Dernièrement, tout près de rendre l'àme,

Il pensa me faire enrager, Et d'un air tout mourant, il me disait : « Ma femme, N'as-tu rien de nouveau? Si tu veux m'obliger.

Va-t'en chercher, je t'en conjure,

Quelque nouvelle qui soit sûre. »

A son apothicaire il en disait autant:

A son médecin tout de même.

Ils avaient beau le voir avec un soin extrême. Sans nouvelles, jamais il n'en était content. S'ils n'en apportaient pas, il leur faisait la mine, Et nous étions obligés quelquefois

D'en inventer entre nous trois, Pour l'engager à prendre médecine.

S'il est bien portant, il ne dort pas :

Dernièrement, la nuit, il brûla trois chandelles

Des six à la livre, et des belles, A compter sur ses doigts, à la plume, aux jetons. Combien le grand seigneur a dedans son armée,

Dont la Pologne est alarmée.

De cavaliers et de piétons.

Puis, avec grande impatience, Il vit à quoi pouvait monter celte dépense Et d'un si long travail, las jusqu'au dernier point, Se vint coucher ensuite et ne me parla point.

Enfin, cet homme pousse la folie jusqu'à s'écrire à lui-même pour avoir des nouvelles.

Ce sont là de véritables ridicules, personne n'en voudrait disconvenir; mais pourtant il ne serait pas juste de s'en moquer sans réserve. Laisser aux princes du monde le soin des affaires publiques, c'est être sage; s'en remettre à leur prudence, à 3 leur modération, c'est prendre, je le veux bien, le parti le plus ,,

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commode; c'est se proserver des erreurs et des m«''comptos des politiques téméraires qui veulent poiltT les yeu\ plus haut qu'il ne leur convient ; mais enlin, (juand on est homme, quand on est citoyen, quelle occupation plus sérieuse et plus inévitable de l'esprit que de chercher ii savoir ce qui se passe entre des hommes, entre des citoyens? Peut-on voir avec indillérence les affaires humaines se dérouler au-dessus de soi dans une sorte d'empyrée interdit aux regards de ceux qui, après tout, y ont le plus grave intérêt? La politique n'est pas une science abstraite, idéale, comme les mathématiques. Les erreurs qui s'y commettent retombent sur les peuples, qui les payent. La guerre ou la paix ne sont indifférentes à personne. Si le spectateur au parterre d'un théâtre peut, en bonne foi, dire son avis sur l'œuvre du poète, pourquoi les autres spectateurs d'une pièce bien autrement sérieuse ne s'en exprimeraient-ils pas avec une égale liberté? Le nouvellisme n'est donc qu'un excès ridicule d'une passion qui tient aux plus vives racines de notre âme. Ces assemblées dont je vous entretiens n'étaient qi:e frivoles, sans doute; mais pourquoi? Apparemment parce que la vie politique n'était pas encore descendue dans le peuple français. C'étaient des enfants qui babillaient en attendant qu'ils eussent atteint l'âge d'hommes, et que leur pensée fortifiée par l'expérience trouvât un aliment solide.

Le temps viendra où ces réunions du Palais-Royal auront quelque chose de plus menaçant et de plus sérieux. Je ne parle pas de la Fronde, qui ne fut qu'une émeute de chansons et de couplets; mais laissez approcher l'époque redoutable de 1789. Ces nouvellistes vont se transformer; ils vont être l'écho bruyant de toute la France. Comme toute la France, ils demandent des conditions nouvelles d'existence. Ils savent ce que contiennent les cahiers des états, tous ont réclamé là liberté de la presse; quelques bailliages, celui d'Évreux par exemple, font des vœux pour la liberté indéfinie et absolue de

Ja pensée el de la parole. Déjà les états se sont réunis. C'est au Palais-Royal que retentissent toutes les discussions orageuses de la nouvelle assemblée. C'est là que s'agitent des orateurs impétueux dont les motions vonttroublcr la solennité des délibérations à Versailles et solliciter les éclats foudroyants de l'éloquence de Mirabeau. La fermentation augmente, le tumulte des idées nouvelles s'accroît d'heure en heure; c'est du Palais-Royal que Camille Desmoulins s'élance contre la Bastille. Ces oisifs longtemps ridicules sont devenus terribles, l'ancien régime va tomber sous leurs coups.

Au xvn^ siècle, nous n'en sommes pas là; les choses n'ont point encore pris ce mouvement et ce tour, il n'y a qu'une grande curiosité de savoir ce qui se passe, et c'est pour satisfaire cette curiosité que Théophraste Renaudot fonde en 1631 la Gazette, qui prit plus tard le nom de Gazette de France, C'était une grande nouveauté. Une feuille périodique paraissant une fois par semaine, de quatre pages d'abord, bientôt de huit, cela lait sourire ; mais on est au début du journalisme, et Théophraste Renaudot, qui en est le père, peut se vanter d'avoir créé une nombreuse famille. La Gazette paraissait rue de la Calandre, à l'enseigne du Grand-Coq. L'emblème, a-t-on dit, était bien choisi; cet oiseau querelleur, pétulant, avec ses ergots, sa crête ardente, sa fière démarche, sa voix perçante, peignait à merveille à l'avance toutes ces générations d'écrivains qui devaient, les unes après les autres, s'exercer dans l'arène ouverte aux hasards et aux hardiesses de la pensée.

Théophraste Renaudot a eu dans son temps une physionomie vive et singulière. C'était un esprit original, actif, inventeur. Jl avait des idées qui surprirent ses contemporains. Il était né à Loudun, avait commencé ses études de médecine à Paris, les avait achevées à Montpellier. Il avait exercé sa profession dans son pays natal, puis il était revenu à Paris, oii le poussait l'inquiétude de son humeur. On l'avait vu dans cette grande

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ville établir une sorte de mont-de-piélé où J'on prêtait sur gages en donnant à l'eniprunteur le tiers de la valeur estimée de l'objet; puis il avait à la fois organisé un bureau d'adresses, c*est-à dire un lieu commode où chacun pouvait se renseigner utilement. Toutes ces institutions, aujourd'hui multipliées peutêtre Il l'excès, nous semblent si naturelles qu'on les croirait aussi vieilles que le monde. Voyez pourtant combien elles sont modernes et combien nous avons mis de temps à les fonder et à les faire vivre! Arislote parlait déjà dans sa Politique d'un établissement de ce genre. L'idée en était restée enfouie dans ses livres. Montaigne l'avait remuée sans l'avoir portée plus avant. Uenaudot seul en comprit toute la valeur et la mit en pratique. « Par exemple, disait-il, je cherche à donnera ferme une terre, un autre cherche à prendre une terre à ferme; faute de s'entre-connaître, il ne se passe point de bail : le seigneur direct en est plus mal payé de ses devoirs, le propriétaire incommodé, le fermier demeure sans emploi; le notaire ne passe point d'instrument, le proxénète n'a point de pol-de-vin; la terre n'est point du tout ou mal cultivée; conséquemment l'héritage en décadence; moins de fruits, moins d'occupations pour les hommes de labeur, et moins d'ouvrages et de manufactures pour toutes sortes d'artisans servant au labourage, vêtement ot nourriture de ceux que l'oisiveté appauvrissante empêche de pouvoir acheter. »

Autre nouveauté non moins honorable inspirée par l'humanilé. Renaudot ouvrit à son bureau d'adresses une salle de consultations gratuites pour les malades pauvres avec distribution de remèdes pour les indigents; il se chargea même de ceux qui ne voulaient pas entrer dans les hôpitaux. Nommé médecin du roi par la favuur de Richelieu, il lui dut encore le titre de commissaire général des pauvres valides et invalides du royaume. Au courant de beaucoup de nouvelles par ses correspondants, il eut l'idée d'écrire des nouvelles à la main.

ce qui le mit insensiblement sur la voie de la Gazette. Toutes ces inventions, avec la faveur qui s'y joignait, ne laissèrent pas sommeiller l'envie. L'intérêt s'ajouta au secret déplaisir que l'on a toujours de voir réussir son voisin. La Faculté de médecine surtout se déchaîna contre Théophrastc. 11 était médecin de Montpellier, donc il n'avait pas le droit d'exercer à Paris; c'était attenter aux privilèges de la Faculté. En ce temps de monopoles et d'entraves, c'était une grosse affaire: il y eut procès devant le Parlement,

Renaudot dut faire tête à tous les médecins de Paris. Il ne se déferra pas, comme on disait alors. 11 brava l'orage avec une rare énergie. Il en fallait pour soutenir les assauts qui lui furent donnés, surtout par Gui Patin, le docteur le plus ironique, le plus passionné, le mieux instruit, le mieux disant de toute l'ancienne médecine. Dans les occasions où il porte la parole pour la Faculté, Gui Patin n'épargne aucune injure à son ennemi. Renaudot avait, soit par accident, soit par nature, le nez un peu trop court; il était camus et tout ce qui s'en suit, Gui Patin s'en égaie en mille manières. C'est peut-être lui qui a commencé la réputation de ce nez fameux pendant toute la Fronde. Il ne se contente pas de ce que sa propre imagination lui fournit; il va puiser dans son érudition des insolences sur ce pauvre nez. Saint Jérôme avait parmi ses ennemis un homme d'un nez également burlesque; le docteur fait couler à flots sur la tête de Renaudot les paroles de saint Jérôme. Voici le ton do ces plaisanteries. Le médecin du roi a introduit une p^.ainte contre Gui Patin, il se dit offensé et demande des dommages-intérêts; le tribunal, après une longue plaidoirie du défenseur, repousse le demandeur. Au sortir de l'audience. Gui Patin lui dit: « Eh bien! vous avez gagné, :}out en perdant. Vous étiez entré ici avec le nez trop court, vous en sortez avec un pied de nez. » Il n'oublie pas le bureau d'adresses, le mont-dc-piété et les prêts à usure; il n'oublie

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pas surtout la (idzetlc. Gazelier, c'est (i('j;\ nue très vive injure; il l'appelle « vaurien hebdomadaire», « polisson à la seuiaine». Vous avez vu que Renaudot était né à Loudun ; vous savez les diableries qui troublèrent cette ville à l'occasion du curé Urbain Grandier; notre gazctier l'avait connu, il avait mrme écrit une apologie en sa faveur, il n'en fallait pas davantage. Voilà Kenaudot traité de suppôt du diable; sa Gazette était une invenlion infernale, sa médecine gratuite et chimique un artifice de Béolzébulh. Le moyen d'en douter? Les démons n'ont-ils pas établi leur domicile à Loudun? et Tertullien ne nous apprend-il pas que deux choses surtout ont mis le diable en crédit: le débit des nouvelles et celui des recettes pour les maladies? — Qui sait si, de nos jours, certains journalistes ne sont pas tenus en quelques lieux, pour des agents de l'enfer?

Richelieu, qui craignait peu le diable, autant en sa qualité de politique que de cardinal, s'empressa d'accueillir le gazetier et lui donna sa protection. II comprit aussitôt l'avantage qu'un chef d'État pouvait tirer de pareilles inventions, il accorda à Renaudot le monopole des gazettes et des nouvelles. Il fit plus, il devint son collaborateur. Il envoyait à son journal des articles entiers, il y faisait insérer ce qu'il avait intérêt à faire connaître à l'Europe. Il attacha à la rédaction de cette feuille Mézeray, Bautru, Voiture et La Calprenède. C'était un quatuor qui avait son prix. Le premier de ces hommes y représentait le savoir et la franchise, Bautru la verve plaisante. Voiture le bel esprit délicat, et La Calprenède la rodomontade gasconne, qui n'était peut-être pas déplacée dans cette presse officielle.

On dit encore qu'il s'y ajoutait à la dérobée un rédacteur surnuméraire, mais du rang le plus élevé qu'il y eût en France. Le roi Louis XIII, paraît-il, se rendait parfois en secret à la rue de la Calandre et dictait au gazetier des nouvel'es ignorées de tout le monde ou certains faits divers dont l'apparition était la vengeance du triste roi contre son ministre ou

sa femme. Louis XllI, en son ménage royal, ne portait pas la couronne; l'autorité était aux mains de la reinO; qui la déposait le plus souvent dans celles de Richelieu. Survenait-il quelque querelle entre les deux époux, le roi n'osait parler le plus haut; mai?, s'il se faisait violence au Louvre, il se dédommageaitdansla boutique du Grand-Goq. Ses confidences couchées sur le papier allaient, avec le plus prochain numéro, atteindre la reine dans son orgueil et l'inquiéter pour l'avenir. C'est ainsi que la Gazette annonça un jour à la France étonnée qu'on avait arrêté un gentilhomme français chargé d'un message pour le pape, oii le roi demandait au saint-père avis sur un divorce qu'il méditait d'avec la reine. Aussi, quand le le roi fut mort, Anne d'Autriche voulut punir Téophraste Renaudot; elle le regardait comme son ennemi, elle avait hâte de se venger. Le gazetier ne manquait pas d'adresse, il se défendit et révéla tout. « Chacun sait, disait-il, que le roi défunt ne lisait pas seulement mes Gazettes , et qu'il n'y souffrait pas le moindre défaut, mais qu'il m'envoyait presque ordinairement des mémoires pour y employer. Est-ce à moi à examiner les actes du gouvernement? Ma plume n'a été que grefïière; mes presses ne sont pas plus coupables d'avoir roulé pour ces mémoires... que le curé qui les lirait à son prône, que l'huissier ou le trompette qui les publierait». L'heureux journaliste se tirait d'un mauvais pas avec une dextérité dont il n'a pas emporté le secret. Après tout, il avait raison de parler de ses services, il pouvait parler de son dévouement et de son bon esprit; il disait à Louis XIII dans une dédicace, au sujet de la Gazette: « C'est le journal des rois et des puissants de la terre; tout y est par eux et pour eux, qui en font le capital; les autres personnages ne leur servent que d'accessoires. »

Les grands, les miUtaires, les prêtres, le public de toute sorte, n'épargnaient pas davantage les tribulations au pauvre

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