‹ Les français du XVII siècleChapitre 23 sur 125 · Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIII, p · texte numérisé non relu

Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIII, p

40 LES FRANÇAIS DU XVIl^ SIKCLE

timents pour la princesse; leurs entrevues périlleuses, les orages de jalousie qu'elles excitaient chez Monsieur.

Elle semble prendre soin d'excuser Madame par le rare mérite du séducteur. Quoique le comte fût amoureux de madame de Chalais, fort aimable sans être belle, le duc de Buckingham prévit qu'elle n'avait pas assez de charmes pour retenir un homme qui serait tous les jours exposé à ceux de madame la princesse d'Angleterre. La princesse lui ayant dit un soir, en lui montrant madame de Chalais, que c'était la maîtresse du comte de Guiche, et lui ayant demandé s'il ne la trouvait pas fort aimable : « Non, lui répondit-il, je ne trouve pas qu'elle le soit assez pour lui, qui me paraît, malgré que j'en aie, le plus honnête homme de toute la cour, et je souhaite, Madame, que tout le monde ne soit pas de mon avis^ » C'était le désigner au choix d'Henriette ! cet extérieur brillant qu'une femme ne pouvait pas mépriser cachait de pernicieux travers. Son impiété allait jusqu'aux plus grossiers excès. 11 était avec Bussy, Vivoune etManicamp, des orgies du château de Roissy. Pendant la semaine sainte de 1659, ces bonnes âmes, dit Bussy, après bien des profanations odieuses, échauffées par le vin, se proposèrent, comme divertissement, de médire de tout le genre humain en exceptant leurs amis, et firent des alléluia terribles où nul ne fut épargné, surtout le roi et sa famille.

« Ces champêtres plaisirs >» indiquaient des âmes livrées à toute la frénésie de la débauche. Que pouvaient être les mœurs de ces hommes, sinon détestables? A la mort de ce héros, la comtesse de Guiche, quand on lui contait les honnêtetés et les excuses que son mari lui avait faites à ses derniers moments, disait en pleurant : « Il était aimable, je l'aurais aimé passionnément s'il m'avait un peu aimée. J'ai souffert ses mépris avec douleur. Sa mort me touche et me fait pitié. J'espérais toujours qu'il changerait de sentiments pour moi ». « Voilà

qui e8t vrai, ajoute madame de Sévigné (8 décembre 167 3), il n'y a poinl là d(; comédie ».

Ces simples paroles révèlent les cruelles souffrances au xquelles étaient condamnés tous ceux qui vivaient dans le voisinage de ces grands seigneurs. Au reste, leur temps leur pardonnait sans peine; il suffisait d'une grande amende honorable, d'un repentir tardif, d'un pardon demandé publiquement, a pour bien finir la comédie ».

Vardes ne se sépare pas du comte de Guiche ; c'étaient deux amis, deux héros de cette cour galante qui voyait La Vallière succéder dans le cœur du roi à la comtesse de Soissons, et au goût passager que Madame lui avait inspiré. Il était de toutes les confidences de l'aimable Henriette; il savait les hardiesses du comte de Guiche avec elle, il veillait sur lui ; et, sans plaire à Madame, il ne lui était pas inutile. Homme d'esprit et capable d'intrigues, ce fut lui, avec la comtesse de Soissons, qui résolut de faire savoir à la reine que le roi était amoureux de mademoiselle de La Yallière. Voici quel était leur dessein : « Ils crurent, dit madame de La Fayette, que la reine sachant cet amour, et appuyée par la reine mère, obUgerait Monsieur et Madame à chasser La Vallière des Tuileries, et que le roi, ne sachant où la mettre, la mettrait chez la comtesse de Si)issous, qui par là s'en trouverait la maîtresse : et ils espéraient encore que le chagrin que témoignerait la reine obligerait le roi à rompre avec La Vallière, et que, lorsqu'il l'aurait quittée, il s'attacherait à quelque autre, dont ils seraient peut-être les maîtres. » L'aimable femme qui rapporte ce manège trouve la résolution qu'ils prirent a la plus folle et la plus hasardeuse » qui ait jamais été conçue; d'honneur et de délicatesse elle ne dit pas un seul mot. Il lui s:5mble tout naturel qu'on s'expose aux plus grands hasards pour avoir en sa main la maîtresse

1. Histoire de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, par madame de La Fayette (1661-1670). Bibliothèque des chemins de fer, Hachette, 1893.

d'un roi. Ils écrivirent donc une lettre à la reine, o\x ils l'instruisaient de tout ce qui se passait : « La comtesse de Soissons ramassa dans la chambre de la reine un dessus de lettre du roi, son père; Vardes confia ce secret au comte de Guiche, afin que, comme il savait l'espagnol, il mit la lettre en cette langue; le comte de Guiche, par complaisance pour son ami, et par haine pour La Vallière, entra fortement dans ce beau dessein. »

Un homme qui s'en allait en Flandre, et ne devait pas revenir, porta cette lettre au Louvre; il la remit à un huissier qui devait la rendre à la senora Molinière, première femme de chambre de la reine, comme une lettre d'Espagne. La Mohnière, « par instinct plutôt que par raison », ouvrit cette lettre et, voyant ce qu'elle contenait, elle la remit au roi; l'embarras du prince fut aussi grand que sa colère. îl en parla à tous ceux qui pouvaient lui donner quelque connaissance de cette affaire, et même à Vardes, « comme à un homme d'esprit et à qui il se fiait w. Celui-ci eut le talent de faire tomber le soupçon sur madame de Navailles, « et le roi le crut si bien que cela eut grande part aux disgrâces qui lui arrivèrent depuis ».

Ces noirceurs ne devaient pas être les dernières de Vardes. Quoique engagé avec la comtesse de Soissons, il ne put résister aux charmes de Madame. 11 était alors tout à fait dans sa confidence, il la voyait fort aimable et pleine d'esprit; « soit par un sentiment d'ambition et d'intrigue, il voulut être seul maître de son esprit, et résolut de faire éloigner le comte de Guiche ». Il va donc trouver le maréchal de Grammont; il lui dit une partie des choses qui se passaient, lui fait voir le péril où s'exposait son fils, il lui conseille dé l'éloigner et de demander au roi le commandement des troupes, qui étaient alors à Nancy. Le roi accorde la demande du maréchal; voilà le comte de Guiche désespéré de s'en aller, et Madame extrêmement surprise et offensée de ce que le comte eût pris, sans sa par-

îES on \ NOS 43

ticipation, le dessein do s'éloi^iKi* d'elle. Toiil le plan aurait pu maïujuer; le comte de Guiclie, d'un naturel fort emporté, menaçait daller remettre au roi le commandement qu'il n'avait pas sollicité, mais Vardes obtint de Madame qu'elle écrirait au comte de Guiclie qu'elle voulait qu'il partît. Une fois ce rival éloigné, Vardes se trouva en grand commerce avec Madame; il osa enfin lui parler assez clairement de la passion qii'il avait pour elle. <^ Madame ne le rebuta pas entièrement : il est difficile de maltraiter un confident aimable, quand l'amant est absent ».

Il fallait, pour triompher tout à fait, brouiller les deux amants; le mensonge e' l'intrigue y servirent: des deux côtés des lettres furent rendues; des deux côtés il y eut co'ère, aigreur et dépit, tant Ie> fourberies de Vardes étnient adroites. Marsillac, un nouvel amoureux, ayant osé lever les yeux sur Madame, fut exilé de la cour par un même artifice. Cependant, l'habile artisan de. toutes ces machinations n'arrivait point à son but; les progrès étiient lents, et sa jalousie prenait toujours ombrage de quelqu'un. Deux personnes surtout l'incommodaient encore. Il ne voulut pas qu'elles fussent plus longtemps des amis de Madame : c'étaient le roi d'une part et, de l'autre, Gondrin, archevêque de Sens.

Il ne tarda pas à se défaire de celui-ci par un mensonge. Il lui dit que le roi le croyait amoureux de Maiame, et que Sa Majesté avait fait la plaisanterie de dire qu'il faudrait bientôt envoyer un archevêque à Sens. Gondrin se hâta de gagner son diocèse, « d'où il revenait rarement ».

Il était pius difficile de se débarrasser du roi. Vardes eut recours à son moyen favori, où madame de La Fayette ne voit qu'une « plaisanterie». « Il dit à Madaine que le roi la haïssait et qu'elle devait s'assurer de ramiiié du roi son frère, afin qu'il pût la défen Ire contre la mauvaise volonté de l'autre. Madame lui dit qu'elle en était assurée; il l'engagea à lui faire

44 LES FRANÇAIS DU XVIl'^ SIÈCLE

voir les lettres que son frère lui écrivait, elle le fit, et il s'en fit valoir auprès du roi, en lui dépeignant Madame comme une personne dangereuse, mais que le crédit qu'il avait sur elle l'empêcherait de rien taire mal à propos. Il ne laissa pourtant pas, dans le temps qu'il faisait de belles trahisons à Madame, de paraître s'abandonner à la passion qu'il disait avoir pour elle et de lui dire tout ce qu'il savait du roi. »

Je ne pousserai pas plus loin l'histoire de ces manèges; pour suivre les fils embrouillés de cette intrigue, il faudrait citer longtemps encore madame de La Fayette qui met dans ce récit une fidélité scrupuleuse et une netteté admirable. Madame ne chassait point de son cœur l'image du comte de Guiche, les actions extraordinaires de valeur qu'il faisait en Pologne flattaient son orgueil et l'intéressaient davantage au sort de cet aimable exilé. « Je vois bien, disait-elle à Vardes lui-même, que j'aime le comte plus que je ne le pense ». Celui-ci revint, il sut tout, Madame ouvrit les yeux, le roi fut désabusé. On vit tout à coup dans quel labyrinthe de fourberies Vardes les avait engagés. 11 ne fallut' rien moins, cependant, pour le perdre, que la plus grossière des insultes faite à Madame. « Le chevalier de Lorraine était amoureux d une des filles de Madame, qui s'appelait Fiennes. Un jour qu'il se trouva chez la reine, devant beaucoup de gens, on lui demanda à qui il en voulait: quelqu'un répondit que c'était à Fiennes; Vardes dit qu'il aurait bien mieux fait de s'adresser à sa maîtresse. Cela fut rapporté à Madame; elle en fit ses plaintes au roi, et le pria de chasser Vardes. Le roi trouva la punition un peu rude; mais il le promit; Vardes demanda à n'être mis qu'à la Bastille, où tout le monde l'alla voir. »

Ainsi la colère de Madame et le juste mécontentement du roi tournaient à son avantage. Madame, qui n'y trouvait pas sa vengeance satisfaite, repria le roi de l'envoyer à son gouvernement, ce qu'il lui accorda. Vardes n'était pas encore

abîmt^. Il avait de l'esprit, il sut adroitement s'en servir. Après un long temps d'absence, il reparut enlin à la cour. Mais il y revint avec un habit pass»^. de mode. On riait; ce fut alors qu'il dit au roi cette phrase célèbre; « Sire, loin de vous on n'est pas seulement malheureux, on devient ridicule. »

Combien La Bruyère n'a-t-il pas raison de s'écrier : « N'espérez plus de candeur, de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté dans un homme qui s'est depuis quelque temps livré à la cour et qui secrètement veut sa fortune. » Encore ces intrigues de Vardes peuvent-elles passer pour gentillesses auprès d'autres menées où les victimes laissent leur sang et leurs biens I

Il y avait à cette cour, en apparence si polie, si magnifique, si enjouée, parmi les plus grands personnages, parmi les princes du sang, des sortes de monstres que leurs folies et leurs fureurs rendaient terribles à tout le monde. C'étaient, dit Saint-Simon, comme cesa':imaux qui ne semblent nés que pour dévorer et faire la guerre au genre humain. Tel fut Mon sieur le duc, fils du prince de Condé.Ni son extérieur ni saphysionomien'annonçaientrien de bon. Ces signes-làn'élaient point trompeurs. 11 aurait pu être aimable ; il avait de l'esprit, de la lecture, des restes d'une excellente éducation, de la politesse, des grâces même quand il voulait; mais il voulait rarement. L'avarice, l'injustice et la bassesse, qui avaient souvent déshonoré chez ses pères les plus belles qualités, n'avaient pas trouvé de place chez lui, tandis qu'il en avait toute la valeur. Mais il en avait aussi toute la mahgnité « et toutes les adresses pour accroître son rang par des usurpations fines, et plus d'audace et d'emportement qu'eux encore à embler (voler). Ses mœurs perverses lui parurent une vertu, et d'étranges vengeances qu'il exerça plus d'une ibis et dont un particulier se serait bien mal trouvé, un apanage de sa grandeur. Sa férocité était extrême et se montrait en tout. C'était une meule toujours en

l'air qui faisait fuir devaat elle, et dont ses amis n'élaieiit jamais en sùrelé, tantôt par des insultes exlrômes, tantôt par des plaisanteries cruelles en face, et des chansons qu'il savait faire sur-le-champ qui emportaient la pièce et qui ne s'effaçaient jamais... Ce naturel farouche le précipita dans un abus continuel de tout, et dans l'applaudissement de cet abus qui le rendait intraitable, et, si ce terme pouvait convenir à un prince du sang, dans cette sorte d'insolence qui a plus lait détester les tyrans que leur tyrannie même ^ w

Ajoutez à ces vice?, dans un homme si fougueux et si démesuré, les élans continuels de la plus furieuse jalousie, un contraste sans relâche d'amour et de rage conjugale, le désespoir de se voir préférer le prince de Conti, le tourment de se sentir le fïéau de tout le monde, vous comprendrez quelles furies ragilèrent toute sa vie et le poussèrent aux sorties, aux insultes qui étaient ses délassements; « dont son extrême orgueil s'était fait une habitude, et dans laquelle il se complaisait ». Vous comprendrez aussi comment, dans les larmes que versa la duchesse au moment de sa mort, on vit moins un élan de tendresse « qu'un souvenir douloureux, qui l'affligeait en secret depuis un an, et d'une délivrance trop tardive » ; comment enlin Saint-Simon a pu écrire qu'il n'y eut personne « qui n'ait regardé sa mort comme le soulagement personnel de tout le monde » .

11 Gérait téméraire de toucher au portrait du duc de Vendôme pour en enlever quelque chose; il serait impossible de tout dire avec la liberté de Saint-Simon. Qu'on aille donc voir chez cet historien, méchant mais honnête et vrai, ce mélange surprenant et incroyable des plus belles qualités et des vices les plus sales. La grâce, l'esprit, la politesse, l'insolence, la vanité, un orgueil qui voulait tout, qui dévorait tout, la hauteur, l'infa-

Page 1