Mémoires du duc de Saint-Simon, t. IV, p
LES GENS dît, LISE 107
ne voux-je poiiil le faire. Quoiqu'il eût passé sa vie à la cour, sa jeunesse avait été si pure qu'elle avait échappé à tous les soupçons. Jeunes et vieux n'osaient devant lui prononcer une parole trop libre. Louis XIV le respectait jusqu'à la dévotion. Son air de candeur, de bénignité, de vertu, captivait en le voyant. Ayant toujours vécu dans la meilleure compagnie, il ressemblait pourtant assez à un curé de village. Qu'importe ! les rentes de ses abbayes, de ses prieurés, passaient en aumônes. Il ne toucha jamais rien de son évêché, il en mit le revenu entier tous les ans en bonnes œuvres. Équipage, meubles, tabl<^, tout sentait chez lui la frugalité et la modestie épiscopales. Quand il eut été fait cardinal, le roi lui demanda si on le verrait à cette heure avec des habits d'invention : « Moi, sire, répondit-il, je me souviendrai toujours que je suis prêtre avant que d'être cardinal. » Il n'eut jamais de rouge sur lui que sa calotte et le ruban de son chapeau.
Saint-Simon rapporte de lui des traits d'une vertu antique. Après la révocation de l'édit de Nantes, on envoya dans son diocèse des dragons pour convertir les huguenots. Le bon cardinal fît loger les chevaux du régiment dans ses écuries. Il manda les officiers et leur dit qu'il ne voulait pas qu'ils eussent d'autre table que la sienne; qu'il les priait qu'aucun dragon no sortit de la ville, qu'aucun ne fit le moindre désordre; surtout qu'ils ne dissent pas un mot aux huguenots et qu'ils ne logeassent pas chez un d'eux. Il voulait être obéi, il le fut. Cette grande dépense dura pendant un mois. Cette conduite si pleine de charité gagna presque autant de huguenots que la barbarie qu'ils souffraient ailleurs.
Il ne faut rien enlever au récit du trait qui va suivre : « Il donnait quatre cents livres de pension à un pauvre gentilhomme ruiné qui n'avait ni femme ni enfants, et ce gentilhomme était presque toujours à sa table quand il était à Orléans. Un matin, les gens de Monsieur d'Orléans trouvèrent deux fortes pièces
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d'argenterie de sa chambre disparues, et un d'eux s'était aperçu que ce gentilhomme avait beaucoup lourné là autour. Ts dirent leur soupçon à leur maître qui no put croire, mais qui s'en douta sur ce que ce gentilhomme ne parut plus. Au bout de quelques jours, il l'envoya quérir, et, tête à tète, il lui lit avouer qu'il (iMi )c coupable. Alors, Monsieur d'Orléans lui dit qu'il fallait qu'il se lut trouvé étrangement pressé pour commettre une action de cette nature, et qu'il avait grand sujet de se plaindre de son peu de conliance de ne lui avoir pas découvert son besoin. Il lira vingt louis de sa poche qu'il lui donna, le pria de venir manger chez lui à son ordinaire, et surtout d'oublier, comme il le faisait, ce qu'il ne devait jamais répéter. Il défendit bien à ses gens do parler do leur soupçon, et on n'a su ce trait que par le gentdhomme même, pénéiré de confusion et de reconnaissance ^ » On ne saurait trouver un contraste plus édifiant avec les mœurs du cardinal de Fiirstenberg! Inférieurs en dignité aux cardinaux, les archevêques et les évoques occupaient dans l'Église, aussi bien que dans l'État, une place qui les mettait en pleine lumière. Les devoirs de la politiqu.^, ceux de l'épiscopat ne les laissaient pas oublier. Moins magnifiques que les cardinaux, ils avaient encore, en général, une vie somptueuse. Sauf de bien rares exceplions, le moindre évêché valait à son titulaire vingt ou vingt-cinq mille livres de rente. On trouve ces détails chez madame de Sévigné. On peut s'en fier à elle sur l'exactitude des chiffres. Gomme elle a les Grignan à placer, elle tient compte des évêchés vacants et de leurs revenus. ^< Évreux vaut vingt mille livres, le logement est très beau, l'église des plus belles, la maison de campagne est des plus agréables qu'il y ait en France. » Albi, plus riche, vaut vingt-cinq mille écus de rente. Le titulaire peut laisser, en mourant, des trésors à ses héritiers.