Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I", p
LES GENS d'Église 119
au billard, et lui de s'en défendre comme un homme déjà l);Ulu, et qui, depuis six mois de séjour à Langres, n'a vu que des chanoines et des curés ». On insiste, il cède, il gagne et se moque d'eux ensuite K
Six mois d'une vie épiscopale consumés à pousser des billes sur un lapis vert, un pasteur des Ames rachetées par le sang d'un Dieu s'enfermant pour étudier les doublets et lescarcmbolages, quel plaisant spectacle! Que pouvait-on dire dans l'antichambre de Monseigneur aux bons diocésains qui demandaient à le voir? Dans Avranches, au moins, au temps du savant Hiiet, on donnait une excuse honorable et vraie aux Normands qui visitaient leur évêque pour affaires, quand un répondait : « Monseigneur étudie. » Les laquais savaient bien de quelles études il s'agissait. Ils le savaient aussi à Langres et ne se gênaient sans doute pas pour en rire.
Ces évêques hétéroclites étaient les fruits nécessaires de l'ingérence royale et politique dans l'Église. Les dignités ecclésia>tiques étant du ressort de l'administration du royaume, la volonté a'un maître aussi despotique que Louis XIV faisait seule les pontifes et les prélats. Le mal remontait au concordat de François I'% et il n'avait fait que s'aggraver. Il était difficile à un prince jaloux de son autorité de faire toujours d'excellents choix. Trop de piété pouvait porter à la résistance. []i\ zèle austère passait pour une humeur mélancolique et sombre dont on devait redouter les plus noirs et les plus violents effets. Sans doute, la conscience du chrétien recommandait à Louis d'écarter les indignes, mais la susceptibilité royale s'effarouchait d'une trempe d'esprit trop rigide. Il fallait craindre aussi de prostituer l'épiscopat à des gens sans naissance. 11 fallait reconnaître les services d'une longue fidélité : n'avonsnous pas vu qu'un évêché était parfois la récompense d'une