Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I", p
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famille entière? Ne nous étonnons plus de ces intronisations sur le siège épiscopal que la faveur faisait plus souvent que le mérite, plus souvent que la vertu. Tel était porté à ces hautes fonctions qui n'avait suivi jusque-là que les voies de l'intrigue. On en a vu qui passaient immédiatement de l'anlichambre à la cathédrale, de la tonsure à la mitre.
A vingt-quatre ans, Daniel de Cosnac était évêque de Valence. Mazarin le récompensait ainsi d'avoir été l'un de ses plus utiles agents de la Paix de Bordeaux et d'avoir ensuite procuré le mariage d'une nièce du Cardinal avec le prince de Conti. Il n'y avait que l'Église qui pût payer des services de cette importance !
Cosnac ne quitta pas Paris ; au contraire, il s'enfonça davantage dans la cour en achetant, sur l'invitation du cardinalministre, la charge de premier aumônier de Monsieur, frère de Louis XIV. Se mêlant de beaucoup de choses, il s'attacha, dans cette petite cour toute remplie d'intrigues, à la charmante Henriette. Sa conduite dut être honorable et sensée, puisqu'il tomba dans la disgrâce de Monsieur, et s'attira l'inimitié de son indigne favori, le chevalier de Lorraine. Le roi, prévenu contre lui, l'exila dans son diocèse avec ordre de ne reparaître ni à la cour ni à Paris. Il enfreignit cet ordre en 1670 pour rapporter en secret à Madame des papiers qui pouvaient la compromettre. Dénoncé, surpris, arrêté, jeté au fort l'Évêque; exilé en Armagnac, à l'île Jourdain, il y resta plus de deux ans.
Après ce temps d'épreuves, la faveur royale lui revint. Louis XIV' ne pouvait pas oublier un évêque que Mazarin avait distingué par son estime. Quand il eut besoin d'hommes capables et tout à fait à lui dans ses querelles avec la cour de Rome, il recourut à l'évêque de Valence. Celui-ci ne pouvait pas lui tenir rigueur. Cosnac reparut donc à la cour; il se signala par son zèle et son talent à l'Assemblée du clergé de 1682. Il y fut un des premiers auxiliaires du très habile et très
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politique archevêque de l*aris, Ilarlay de Champ vallon; et, dès lors, Louis XIV compta sur lui en toute rencontre : « H faut le ijj.irder pour un grand poste », disait-il à M. de Ilarlay. Ce grand poste, ce fut rarchevôché d'Aix. Cosnac n'y allait qu'à rt'gret; il faisait ses objections: « Monsieur, lui dit le roi, je crois que vous êtes bien homme pour eux, et on ne manquera p.) s de vous donner de l'appui, en faisant bien, comme je l'espère. » Le voilà donc devenu un personnage considérable, « un des instruments actifs et perfectionnés, dit Sainte-Beuve, de la politique de Louis XIV dans l'administration ecclésiastique de son royaume » .
Cette lin assez grave ne doit point nous faire oublier les débuts de celui que Voltaire appelait ce fonde Cosnac. Il n'eut jamais rien de relevé et de noble : toutes ses vues furent constamment tournées vers la fortune. Son caractère ne le portait pas à affecter les hauteurs : ad alla pe?' ardua n'a jamais été sa devise. Le chemin lui semblait plus sûr par la complaisance et la servilité auprès d'un personnage qui pût faire la fortune d'un abbé de qualité. Les dégoûts et les mépris n'étaient pas pour le rebuter. Il était certain d'en triompher un jour à force de patience et de bonne volonté. S'insinuer dans Tesprit du maître sans éclat et sans bruit était son affaire et son élude. L'abbé de Choisy nous en a fait un portrait qui nous explique sa conduiie et son succès délinilif. « Cet abbé, dit-il, sous une ligure assez bassf^, avait tout l'esprit, toute la hauteur et toute l'industrie d'un Gascon qui veut faire valoir les qualités qu'il n'a pas aux dépens de celles qu'il a. Il était trop mal fait pour se faire une intrigue d'amour dans une cour (celle du prince de Conti ) où cette passion régnait fort : il se jeta tout à l'ait du côté des affaires a. On peut dire qu'il était né domestique.
Sainte-Beuve, qui entre dans de plus grands détails sur notre archevêque, ajoute après bien des citations caractéristiques : (( Tout cela n'est pas beau, tout cela n'est pas grand.
et pourtant ces récits font essentiellement partie de ce qu'on appelle le grand siècle ^ » Ils font également partie de l'histoire de l'Église.
Il ne sera pas mauvais d'avoir le propre jugement de Cosnac sur lui-même : « Pour moi, dit-il, je ne cherchais à me mêler que des affaires du parti, non seulement dans la vue de me rendre utile et nécessaire, mais encore parce que je les trouvais plus conformes à mon inclination, qui me portait autant à l'ambition qu'elle m'éloignait de l'amour... J'avais beaucoup d'intrigues dans la ville, o C'est lui-même encore qui raconte comment le cardinal Mazarin le nomma évêque au sortir d'un sermon oii il avait réussi. « Gela s'appelle faire un maréchal de France sur la brèche » , lui avait dit le ministre en lui remettant son brevet.
Le plus piquant, et le point où j'en veux venir, est ceci : Cosnac, ne l'oublions pas, a vingt-quatre ans ; son brevet reçu, il court chez l'archevêque de Paris : « Le roi, lui dit-il, monseigneur, m'a fait évêque ; mais il s'agit de me faire prêtre. » — « Quand il vous plaira! » répondit Monsieur de Paris. — « Ce n'est pas là tout, répliqua Monsieur de Valence ; c'est que je vous supplie de me faire diacre ». — « Volontiers, lui dit Monsieur de Paris )). — « Vous n'en serez pas quitte pour ces deux grâces, monseigneur, interrompit Monsieur de Valence; car, outre la prêtrise et le diaconat, je vous demande encore le sous-diaconat ». — « Au nom de Dieu, reprit brusquement Monsieur de Paris, dépêchez-vous de m'assurer que vous êtes tonsuré, de peur que vous ne remontiez la disette des sacrements jusqu'à la nécessité du baptême ».
Cette prompte consécration d'un évêque dont l'exemple se renouvellera dans la personne du cardinal Dubois n'empêcha pas Daniel de Cosnac de déployer dans son évêché de Valence
1. Causeries du Lundi, t. VI. ~ Voir aussi les Mémoires de Cosmx^,
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et de Die le zèle le plus louabh pour la conversion des hu^'uenots. Koiidu ;\ ses fonctions parla disgrâce et l'exil, il s'apliqua à rabaisser, ;\ iiiquiéloi les protestants qui avaient, pondant plusieurs années, rendu leur religion prétendue bien plus considérable et plus avanta^^euse que l'édit de Nantes ne l'avait soutlert. « Je m'y appliquai, dit-il, avec tant de succès, par le secours de Sa Majesté, qu'avant que l'édit de Nantes lût révoqué, j'avais entièrement l'ait détruire leurs prêches et fait faire des conversions par plus de (rente mille hommes, dont plus de la moitié a heureusement persévéré dans la religion ». Vous devez remarquer sans doute que le secours de Sa Majesté désigne ici les petites sommes distribuées à des indigents et les dragonnades.
La pépinière de ces évoques imprévus était dans cette foule toujours remuante d'abbés suivant la cour. Ils étaient ecclésiastiques le moins qu'ils pouvaient; de l'habit même ils n'en portaient le plus souvent que la partie la plus insignifiante et qui s'accommodait le mieux à la vie mondaine qu'ils menaient. Dans les coutumes du xvn^ siècle, le collet c'était le rabat, remplacé depuis par la cravate. Les gens du monde le portaient ample et orné; les gens d'Église le portaient plus petit. On prenait le petit collet quand on se consacrait à l'Église. La tonsure était une autre marque visible de la profession religieuse. Tout le monde sait que cette cérémonie n'engage nullement dans les ordres et n'oblige à rien devant Dieu. Devant les hommes, elle avait un autre sens, elle donnait sinon le droit, du moins la faculté de recevoir un bénéfice. Racme, sollicitant à Uzès une semblable faveur, alla prendre la tonsure à Avignon. 11 nous dit encore que son oncle le fit habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tête, si bien qu'il eut la mine d'un des meilleurs bourgeois de la ville. Je doute que les abbés dont je parle s'tistreignissent à des habits de si piteuse figure. Issus pour la plupart des plus nobles familles, ces cadets con-
sacrés à Dieu n'avaient pas besoin de se contraindre. Les avenues de la fortune leur étaient toutes grandes ouvertes. Les bénéfices leur arrivaient à souhait, sans que leurs devoirs s'en accrussent ou que leur sainteté s'en augmentât. Prenez-y bien garde. Vous n'avez point affaire ici, la plupart du temps, à de véritables ecclésiastiques ! c'est autant d'enlevé au scandale des mœurs que je vais faire passer sous vos yeux.
Voici d'abord Fabbé de La Rochefoucauld; <( il n'eut jamais d'ordres, mais force abbayes et grosses ». Il passa toute sa vie à la cour, sans en être. « C'était, dit Saint-Simon, le meilleur gentilhomme du monde, le plus noble et le plus droit, mais aussi le plus imbécile et qui ressemblait le mieux à un vicaire de village. Il était passionné de la chasse, et n'en manquait jamais. Cela l'avait fait appeler Tabbé Tayaut. Ce surnom m'en rappelle un autre, c'est celui de l'abbé de Grand-Pré; on le désignait sous le titre de l'abbé Quatorze. Il me serait difficile de vous faire entendre pourquoi. Il est vrai que « cette manière d'imbécile » n'était pas dans les ordres M).
L'histoire des lettres n'oubliera point le nom de l'abbé Bignon; c'était un très bel esprit, un savant qui brilla dans l'Europe à la tête de toutes les Académies. Bibliothécaire du roi, il avait la passion des livres et s'était amassé cinquante mille volumes qu'il vendit plus tard à Law. Il avait prêché avec beaucoup d'applaudissements. « Mais sa vie avait si peu répondu à sa doctrine qu'il n'osait plus se montrer en chaire et que le roi se repentait des bénéfices qu'il lui avait donnés ». Celui-là était prêtre. Quelle apparence qu'il put jamais devenir évêque? On en fit un conseiller d'État d'Église. Il n'ambitionnait certainement pas les charges de l'épiscopat. Ses soins tendirent à vivre dans la mollesse sans changer ses mœurs. Auprès de Meudon, il se fit une île enchantée « qui
1. Mémoires du duc de Saint-Simon, t. I", p. 344; t. IV, p. 253.
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se pul comparer eu son genre à celle de Caprée». On esliniait son savoir et son esprit, mais aux dépens de son cœur et de son 5me *.
Je laisse à Saint-Simon la responsabilité du portrait suivant; je n'y ajouterai rien, j'en retrancherai des détails. Il s'a^'it de rabl)é de La Trémoille, frère de la princesse des Ursins. ft C'était un petit bossu fort vilain, fort débauché, qui n'avait jamais voulu faire rien de conforme à. l'état qu'il n'avait pris que pour réparer sa pauvreté par des bénélices. Il avait de l'esprit, un esprit plaisant et d'agréable compagnie, mais qui n'avait a'icune solidité, et tout tourné au plaisir. Ses mœurs et sa pauvreté aidèrent au goût naturel de l'obscurité où il trouvait plus de liberté qu'avec des gens de son état et de sa naissance. Cette conduite ne lui procura pas de quoi vivre. Ennuyé d'en attendre vainement et incapable d'en mériter par un changement de vie, il prit le parti de s'en aller à Kome trouver ses sœurs. Il y attrapa l'auditorat pour la France, et un emploi qui demandait de la science, de l'application et de la gravité. La première ne lui vi[it pas; les deux autres lui étaient inconnues; ses mœurs furent les mêmes; à Rome c'eût été un inconvénient léger pour sa fortune, mais l'obscurité, la bouffonnerie et le jpu où il consumait tout ce qu'il avait et ce qu'il n'avait pas, le perdirent d'honneur et de réputation... » Haï par madame des Ursins qu'il haïssait lui-même, dénoncé par elie à l'Inquisition, il la vit tout à coup, par un retour inattendu où les caprices d'un pouvoir absolu avaient plus de part que la tendresse, entreprendre d'en faire un cardinal. Elhî obtint que le roi parlât fortement en faveur de cette promotion à Gualterio, nonce en France. L'affaire fut emportée malgré les difficultés. Cet étrang-:; cardinal reçut de Louis XIV la permission de porter le collier de l'Ordre, la riche abbaye de