‹ Les français du XVII siècleChapitre 49 sur 125 · I.ES GENS n'ÉfiLISE · texte numérisé non relu

I.ES GENS n'ÉfiLISE

porté que des vêtements ambigus; un jour que madame de La Fayette )e rencontra dans cet accoutrement équivoque, elle lui dit que ce n'était guère la mode pour les hommes et qu'il serait mieux tout à fait eu fcnmie. Il adopta, sur une si grande autorité, ce sont ses propres paroles, l'iiabiliement complet, coiffure et le reste. On reste confondu de cette puérilité, mais le libertinage se cachait sous les chiffons féminins. Ce qui doit bien plus surprendre, c'est qu'il put, pendant des mois, des années « s'établir dans le faubourg Saint-Marceau, y prendre maison, carrosse, avoir un banc à la paroisse, y suivre les offices avec honneur, être même un jour prié de faire la cérémonie de quêteuse, et tout cela sous l'habit et le nom de la comtesse de Sancy, bien qu'on soupçonnât fort ce qu'il était réellement r. L'autorité ecclésiastique finit enfin par s'en émouvoir, l'abbé fut admonesté; mais il ne revint ni à son sexe ni à son caracîère. Il subit pourtant un jour une rude leçon de la part de Montausier, qui se trouvait à merveille ici dans son rôle d'Alceste. L'abbé de Ghoisy était à l'Opéra paré de sa plus belle toilette dans la loge du jeune dauphin, fils de Louis XIV. « J'étais à la joie de mon cœur, dit-il, Rabat-Joie arriva. — Madame ou mademoiselle, car je ne sais comment vous appeler, j'avoue que vous êtes belle, mais, en vérité, n'avcz-vous point de honte de porter un pareil habillement, et de faire la femme, puisque vous êtes assez heureuse de ne l'être pas? Allez vous cacher ». L'abbé en effet alla se cacher, mais non point dans un cloître. Durant deux ou trois ans encore, il continua sa mascarade dans un château duBerry quilavait acheté exprès. Là, sous le nom de la comtesse des Barres, il faisait les délices des curés, des intendants, des évêques, de madame la lieatenante générale qui le prenaient tous pour une élégante Parisienne. Mais enfin les plus belles comédies ont une fin. Après avoir bien joué, bien fait la coquette et le galant, l'abbé tomba malade. Il fut épouvanté de l'état de son âme.

134 LES FRANÇAIS DU XVIl^ SIÈCLE

Le voilà qui renoQce aux colifichets et aux plaisirs. Il entre au séminaire, part pour les Indes, devient une espèce d'apotre, mais compromet un peu sa mission dans l'ambassade siamoise.

Enfin, pour achever cette galerie d'abbés hommes du monde, voyons encore l'abbé de Polignac. Le cardinalat fut de tout temps son grand point de vue, et il y parvint; non par les chemins épineux de la science et de la sainteté, mais par l'intrigue, l'insinuation et l'adulation. On le voit, tantôt, comme Nangis et Maulévrier, essayer de plaire à madame la duchesse de Bourgogne, affronter le danger des Suisses, les belles nuits dans les jardins de Marly; tantôt, chercher à s'introduire auprès du duc de Bourgogne; gagner et séduire le duc de Chevreuse et celui de Beauvilliers. Flatteur excessif, exposé à la pluie dans les jardins du roi à la suite de Louis XIV, il ose dire au prince qui lui fait « une honnêteté sur son habit peu propre à parer : « Ce n'est rien, sire, la pluie de Marly ne « mouille pointa » Montrons-le au physique et au moral, tel que Saint-Simon l'a vu et l'a dépeint : « C'était un grand homme très bien fait, avec un beau visage, beaucoup d'esprit, surtout de grâces et de manières, toute sorte de savoir avec le débit le plus agréable, la voix touchante, une éloquence douce, insinuante, mâle, des termes justes, des tours charmants, une expression particulière; tout coulait de source, tout persuadait. Personne n'avait plus de belles-lettres ; ravissant à mettre les choses les plus abstraites à la portée commune, amusant en récits, et possédant l'écorce de tous les arts, de toutes les fabriques, de tous les métiers. Ce qui appartenait au sien, au savoir et à la profession ecclésiastique, c'était où il était le moins versé. 11 voulait plaire au valet, à la servante, comme au maître et à la maîtresse. Il butait toujours à toucher

1, Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. III. •

LKS GENS d'kC.I.ISE !•{•'>

le cœur, l'esprit et los yeux. Sa douceur et sa complaisance faisaient aimer sa personne et admirer ses talents; d'ailleurs, tout occupé de son ambition, sans amitié, sans reconnaissance, sans ducun sentiment quî pour le roi; faux, dissipateur, sans choix sur les moyens d'arriver, sans retenue ni pour Dieu ni pour les hommes, mais avec des voiles et de la délicatesse qui lui faisaient des dupes; j^alaiit surtout, plus par facilité, par coquetterie, par ambition que par débauche; et si le cœur élait faux et l'àme peu correcte, le jugement était nul, l'.'s mesures erronées... »

Que de belles qualités inutiles, faites, dirait Bossuet, pour la décoration du siècle présent, et qui ne sont pas nécessaires aux vrais amis de Dieu ! Qu'il serait bien à propos de rappeler ici les paroles de La Bruyère: « Il coule moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus que de se corriger d'un seul défaut; ils sont même si malheureux que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état et qui pouvait leur donner dans le mondi plus de ridicule. » Parmi s€s connaissances infinies sur tous les métiers, vous avez remarqué qie le sien était celui oii il était le moins versé. Nulle science ecclésiastique. Deux fois il avait entrepris une licenci, deux fois il l'avait ab indonnée. « Les bancs, le séminaire, l'apprentissage de l'épiscopat, toutes ces choses lui puaient, dit Saint- Simon dans son énergique langage, il n'avait pu s'y captiver^ ».

Comment espérer, après ces débuts, des pontifes vraiment dignes de ce nom ? Tant d'années passées dans la dissipation, dans les sapes de l'intrigue, dans les souplesses elles courbettes de la complaisance préparaient mal les hommes à devenir évêques. Ce n'était pas ainsi qu'à Port-Royal, par exemple, on aurait envisagé ces saintes et redoutables fonctions. On s'y serait formé par la prière et la méditation, on s'y serait ache-

!. Mémoires du duc de Saint-Simon, t. III, p. 226.

miné par toutes les voies de la morti(icaiioii et du renoncement. 11 est vrai qu'une assemblée d'évêques instruits de la sorte aurait répudié la maxime de ces assemblées gallicanes: « Qu'il faut céder au plus fort. »

Tel était, par exemple, cet intraitable Pavillon, évêque d'Aleth. Ce n'était, suivant le langage des courtisans, « qu'un évêque de village » ; mais d'une telle constance dans ce qu'il croyait son devoir, d'une rigidité si inconnue alors, qu'à propos d'une lettre de cet homme au sujet de l'affaire de la régale, le chancelier Séguier disait tout haut que a Monsieur d'Aleth avait voulu cracher au nez du roi ». Pasteur d'une contrée sauvage, il se consacra tout entier à remettre l'ordre dans un clergé déréglé, à désarmer des gentilshommes violents, à instruire des populations ignorantes. Celte austère vertu forçait à l'admiralion un railleur comme Tallemant. a 31. Pavillon, disaitil, n'a ni cheval, ni muKi, et donne tout son revenu aux pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui courent la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son diocèse, homme de cœur, se voulait retirer du monde : gardez-vous-en bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde; vous y donnerez bon exemple, vous apaiserez les querelles; et, en effet, il l'y fit demeurer ». Ses biographies nous le représentent traversant l'Aude entre d'affreux rochers sur une planche étroite et fragile pour visiter un malade. Comme l'ecclésiastique qui l'accompagnait le priait de lui remettre le saint sacrement pour en être plus libre au passage : « Je le garde, lui dit-il, ce sera mon soutien. » Elles nous disent encore qu'il avait pour maxime « qu'un évêque est le soleil de son diocèse et doit en éclairer et en chauffer tous les endroits^ ».

Ne croyez pas que la foule fût insensible à ce genre de

Page 1