Mémoires du duc de Saint-Simon, t. l
L'KSPHIT IIELIGIEIX ET RACINE 221
Louis \IV a tait do lui un IjcI éloge en s'acciisant lui-même aux yeux de ;la postérité, lorsque après la mort du Père De la Chaise les deux supérieurs des jésuites vinrent remcHlre au roi la clef du cabinet où se trouvaient beaucoup de mémoires et de papiers de ce Père. Après avoir loué son ancien confesseur, il ajouta tout haut devant tous les courtisans : Il était si bon que je le lui reprochais quelquefois, et il me répondait : « Ce n'est pas moi qui suis bon, mais vous qui êtes dur. -ù '( Véritablement, dit Sainl-Simon, les Pères et tous les auditeurs furent surpris du récit jusqu'à baisser la vue. Ce propos s-î répandit promptement, et personne n'en put blâmer le Père De la Chaise ».
Cette dureté naturelle au roi allait pouvoir agir désormais sans se contraindre. Ce n'était pas le Père Tellier qui devait réprimer la superbe du roi et adoucir son zèle farouche. La mort du Père De la Chaise, que tout le monde regretta comme une perte, devint, suivant l'expression de Saint-Simon, une plaie universelle et profonde par le terrible successeur qu'on lui donna. S'il n'avait jamais fait le malqu'àson corps défendant, celui qui devait le remplacer n'admettait ni ménagement^ ni lerapérament, n'y voyant qu'un crime ou bien une faiblesse indigne.
Sa sombre influence sur les actes du roi, ses funestes conseils justifient la peinture que Saint-Simon a tracée de son caractère : « Sa vie était dure par goût et par habitude, il ne connaissait qu'un travail assidu et sans interruption: il l'exigeait pareil des autres sans aucun égard, et ne comprenait pas qu'on dût en avoir. Sa tête et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche... Il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis, et quand il put se montrer et se faire craindre, exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données lorsqu'il ne lui importait plus de les tenir, et
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poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues. C'était un homme terrible qui n'allait h rien moins qu'à destruction, à couvert et à découvert, et qui, parvenu à l'autorité, ne s'en cacha plus... Son extéi'ieur ne promettait rien moins, et tint exactement parole; il eût fait peur au coiu d'un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible; les yeux ardents, méchants et extrêmement de travers : on était frappé en le voyant ^ »
Tel était l'homme dont la voix, souveraine puisqu'elle se faisait entendre au nom du ciel et du salut, domina Louis XIV et lui dicta presque tous les derniers actes de son règne. Ce ne furent ni les plus sages ni les plus glorieux.
Un hiver cruel, des revers humiliants, des alaAies répandues partout attristèrent la vie du roi et lui aliénèrent les cœurs de ses sujets. On ne put voir sans une émotion douloureuse les jansénistes dispersés et persécutés, de pauvres religieuses durement punies de leur obstination, et les pierres de Port- Royal amoncelées en ruines sur le sol. « C'est une chose très remarquable, dit Voltaire, que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières années de sa vie, dans l'esprit de la plupart de ses sujets, tout ce qu'il avait de grand et de mémorable )).
Au milieu des nuages qui obscurcissaient le soleil jadis si fastueux du roi, il y eut comme deux échappées de lumière dans le ciel noir. Tandis que la dévotion semblait abaisser l'esprit du monarque, la piété vive et tendre de Racine donnait au génie du poète un élan plus sublime et consacrait pour ainsi dire notre poésie française. Esther et Athalie sont ce dernier effort d'un grand siècle, et le beau couronnement de cette noble époque. Ces deux pièces de théâtre font un digne