Caractères, de la Mode
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pénible sacrifice. « Il n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; il ne dit point « ma haire » et « ma discipline » ; il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire, et qu'il se donne la discipline. On voit quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les: c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et \ Année sainte; d'autres livres sont sous la clef. Il choisit deux ou trois jours dans toute l'année où, à propos de rien, il jeûne ou fait abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre; il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par la complaisance. Il ne cajole point la femme d'un homme opulent à qui il a su imposer, et dont il est le parasite; il sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de son jimi; celles qui fleurissent et qui prospèrent à l'ombre de la dévotion lui conviennent; seulement il néglige celles qui ont vieilli et il cultive les jeunes. Il sait ménager sourdement ses intérêts, il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir ; il y a là des droits trop forts et trop inviolables, on ne les traverse point sans faire de l'éclat; il en veut à la ligne collatérale, on l'attaque plus impunément: il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce. Le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection, c'est de calomnier ou de médire légèrement et pour un pieux dessein. On lui parle d'Eudoxe, il sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison, il en a assez dit^ » Ainsi Tartufe n'est qu'un apprenti, un écolier novice, bien loin encore d'être passé maître.
On a souvent accusé La Bruyère d'avoir voulu refaire l'œuvre
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LA BRUYERE.
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du grand comiciue, on y a vu de la témérilc, une csptice d'insolence. C'est mal juger cet admirable chapitre. Outre la dilïérence du genre, qu'on veuille bien réllécliir à la différence des temps. Tartufe est de 1664-1007. Onuphre ne paraît dans les Carac'/t'/r5 qu'en 1091, et il n'est délinitivement complet qu'en 1692. Quel abîme entre ces deux dates! Quelle transformation dans l'espril et dans la conduite du roi! D'un côté madame la ducliesse d'Orléans et La Vallicre, de l'autre les coiffes et la toilette sombre de madame de Main tenon. A la cour les changements se sont faits peu à peu. La Bruyère, en dessinant ses caractères d'après nature avec toute l'attention pour la vérité dont il est capable, a repris l'œuvre de Molière, ii l'a mise à un nouveau point de vue. Nous n'avons plus là l'imposteur idéal, universel, le type de l'hypocrisie et du mensonge, nous avons le portrait exact et fidèle du dévot de 1092. L'un est de tous les temps, il ne changera pas dans ses grandes lignes et nous l'aurons toujours parmi nous; l'autre attend la fin de Louis XIV pour inaugurer la Régence.
Rien de tout cela n'échappait à la sagacité de La Bruyère. Il est infiniment instructif à lire dans son chapitre rfe la Mode. C'est là qu'il a dit : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, sera athée. » 11 a bien pénétré la cour; il sait ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion : moins que personne il ne peut s'y tromper. Nous apprenons par lui comment on négligeait vêpres, comment on gardait sa place soi-même pour le salut, quelle attention on mettait 5 bien connaître les ê'resde la chapelle, les endroits où l'on est vu et où l'on n'est pas vu; nous savons les livres de spiritualité dont on se repaît, le jargon inconnu aux premiers siècles; l'art enfin de faire servir la piété à l'ambition, d'aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités.
Ce que les réflexions du philosophe nous font entrevoir, les anecdotes de Saint-Simon nous le confirment. Dans tous
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ces hommages ext(^rieurs rendus à la religion, Dieu n'était pour rien. Les plus redoutables mystères n'étaient révérés qu'en la présence du roi '. Lui absent, le roi du ciel perdait tous ses droits. La colère ou la faveur de Louis, telle était la sanction de tous les devoirs religieux ; il n'était plus question de la toutepuissarce du ciel, de ses punitions ou de ses récompenses. On n'était à la chapelle que pour plaire au prince; s'il n'y était pas, on laissait Dieu dans la solitude et l'abandon. Écoutons maintenant ce récit qui, suivant l'expression de l'auteur, donnera un petit crayon de la cour : « Il y avait une prière publique tous les soirs dans la chapelle de Versailles à la fin de la journée, qui était suivie d'un salut avec la bénédiction du saint sacrement tous les dimanches et les jeudis. L'hiver, le salut était à six heures, l'été à cinq, pour pouvoir s'aller promener après. Le roi n'y manquait pas les dimanches, et très rarement les jeudis en hiver. A la fin de la prière, un garçon bleu en attente dans la tribune courait avertir le roi, qui arrivait toujours un moment avant le salut; mai^s, qu'il dût venir ou non, jamais le salut ne l'attendait. Les officiers des gardes du corps postaient les gardes d'avance dans la tribune, d'oii le roi l'entendait toujours. Les dames étaient soigneuses d'y garnir les travées des tribunes, et, l'hiver, de s'y faire remarquer par de petites bougies qu'elles avaient pour lire dans leurs livres et qui donnaient à plein sur leur visage. La régularité était un mérite, et chacune, vieille et souvent jeune, tâchait de se l'acquérir auprès du roi et de madame de Maintenon. Brissac, fatigué d'y voir des femmrs qui n'avaient pas le bruit de se
1. ce... Les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables : les grands forment un vaste cercle au pied de cet aulel, et paraissent debout, Je dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqué... » De la Cour.
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soucier beaucoup d'entendre le salut, donna le mot un jour aux officiers qui postaient; et pendant la prière, il arrive dans la travée du roi, frappe dessus de son bâton, et se met à crier (l'un ton d'autorité ; Gardes du roi, ri'tirez—vous;le roi ne vient point au salut. A cet ordre, tout obéit; les gardes s'en vont, et lîrissac se colle derrière un pilier. Grand murmure dans les travées qui étaient pleines; et un moment après, chaque femme >ouftle sa bougie et s'en va, tant et si bien qu'il n'y demeure en tout que madame de Dangeau et deux autres assez du commun.
(» C'était dans l'ancienne chapelle. Les officiers, qui étaient avertis, avaient arrêté les gardes dans l'escalier de Blois et dans les paliers où ils étaient si bien cachés, et, quand Brissac eut donné tout loisir aux dames de s'éloigner et de ne pouvoir entendre le retour des gardes, il les lit reposter. Cela fut ménagé si juste que le roi arriva un moment après et que le salut commença. Le roi, qui taisait toujours des yeux le tour des tribunes et qui les trouvait toujours pleines et pressées, fut dans la plus grande surprise du monde de n'y trouver en tout et pour tout que madame Dangeau et deux autres femmes. Il en parla, dès en sortant de sa travée, avec un grand étonnement. Brissac, qui marchait toujours près de lui, se mit à rire et lui conta le tour qu'il avait fait à ces bonnes dévotes de cour, dont il s'était lassé de voir le roi la dupe. Le roi en rit beaucoup, et encore plus le courtisan. On sut à peu près qui étaient celles qui avaient soufflé leurs bougies et pris leur parti sur ce que le roi ne viendrait point, et il y en eut de furieuses qui voulaient dévisager Brissac, qui ne le méritait pas mal par tous les propos qu'il tint sur elles ^ »
Brissac était un homme droit qui ne pouvait souffrir le faux; Louis XIV s'en accommodait mieux que lui, et prenait sincèrement les dehors de la dévotion pour une piété véri-
1. Mémoires duducde Saint-Simon, VI. 371 . — Voir la même anecdote, IV, 110.
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table. En aucun temps de sa vie il n'avait été affranchi de rinHuence de ses confesseurs, mais tous n'f urent pas la main également dure. Annat, Ferrier, De la Chaise convenaient à ses premières années, où le plaisir primait souvent le devoir. Ils savaient s'accommoder doucement aux passions du roi. Ils recouraient à des expédients pour sauver les apparences. Ainsi le Père De la Chaise eut plus d'une fois des maladies do politique à la l'été de Pâques, pendant l'attachement du roi pour madame de Montespan. Les substituts se tiraient de ce mauvais pas comme ils pouvaient. 11 arriva pourtant qu'en une de ces rencontres, le Père Deschamps, que De la Chaise avait mis en sa place, refusa bravement l'absolution. Cette liberté évangélique, qui sentait son honnête homme, dut surprendre le roi non moins que son confesseur ordinaire. Le Père De la Chaise, d'ailleurs, avait, avec un esprit médiocre, un caractère juste, droit, sensé, doux et modéré, fort ennemi de la délation, de la violence et des éclats. Saint-Simon nous dit qu'il avait de l'honneur, de la probité, de l'humanité, de la bonté, qu'il était affable, poli, modeste et même respectueux. Facile à revenir quand il avait été trompé, il était ardent à réparer le mal que la tromperie lui avait fait faire. « Judicieux et précautionné, bon homme et bon religieux, fort jésuite, mais sans rage et sans servitude... Il ne voulut jamais pousser le Port- Royal des Champs jusqu'à la destruction, ni entrer en rien contre le cardinal de Noailles... Le cas de conscience et tout ce qui se fit contre lui de son temps se fit sans la sienne. Il ne voulut point non plus entrer trop avant dans les affaires de la Chine, mais il favorisa toujours tant qu'il put l'archevêque de Cambrai, et fut toujours fidèlement ami du cardinal de Bouillon, pour lequel en toutes sortes de temps il rompit bien des glaces ^ » .