‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 10 sur 108 · ALCIDON · texte numérisé non relu

ALCIDON

Il est fait tout de même ; il vient le nez au vent. Les pi^s en parenthèse et Tépaule en avant ; La perruque, qui suit le côté qu]il avance, Plus pleine cte lauriers qu'un jambon de Mayence ; Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé; La (été sur le dos, comme un mulet charge;

Molière, en effet, ne se décourageait pas; il ne laissait aucun repos aux gens du bel air. A quelques années de là, il devait rassembler tous ces (raits de satire daus les deux portraits de Glitandre et d'Acaste, les deux marquis du Misanthrope, On voyait là, réunis dans deux copies achevées, tous les ridicules des originaux. La naissance, le bien, la jeunesse» le cœur, le jugement et le bon goût, la faveur auprès du maître, Testime auprès du sexe, le don de se mettre bien, l'avantage d'avoir les dents belles et la taille fine, l'heureux empire sur les femmes, la fatuité et la suffisance composaient un mérite capable de rendre par tous pays un marquis content de soi, et de bannir loin deiui tout sujet d'avoir l'âme chagrine.

Voltaire n'a eu garde d'oublier le service que Molière avait rendu à son siècle en défaisaot le public « de ces importants subalternes ». « La plupart des grands seigneurs de la cour de Louis XIV, dit-il, voulaient imiter cet air de grandeur, d'éclat et de dignité qu'avait leur maître. Ceux d'un ordre inférieur copiaient la hauteur des premiers, et il y en avait enfin, et même un très grand nombre, qui poussaient cet air avantageux et cette envie dominante de se faire valoir, jusqu'au plus grand ridicule ». C'est ainsi que l'auteur comique devint dans son pays c un législateur des bienséances du inonde ».

Suivant le même écrivain, la première comédie où l'on ait peint ceux que Ton a appelés depuis les Marquis est la Mère coquette de Quinault, représentée en 1664. 11 est vrai qu'il s'y trouve un caractère de cette sorte. Mais quelle différence avec ceux de Molière ! Du reste, il faudrait disputer à Quinault l'hon-

Les yeux fort égarés ; puis, débitant ses rôles, D'uQ hoquet éternel sépare ses paroles :

Et lorsqu'on lui dit : < Et commandez ici 1 > Il répond :

« Connaissez- vous César, de lui parler ainsi? Que m'offrirait de pis la fortune ennemie, A moi qui tiens le sceptre égal à Finfamie ! »

(Édit, de Molière^ par M. Moland, t. I", p. clv).

neur de celte inventioD, puisque De Visé, auteur d'une autre Mère coquette qui parut en même temps, représentée par la troupe du roi, accusait son rival d'avoir profité de sa confidence, et de lui avoir dérobé Tidée de sa pièce. Quinault avouait Teatretien qu'alléguait De Visé pour appuyer son accusation, c C'est une vérité qui passe pour constante, dit-il dans sa préface : et je ne dois pas me mettre en peine de la prouver, puisque des personnes de naissance et dignes de foi ont vu ma pièce longtemps avant que cet illustre auteur eût commencé de travailler à la sienne, et l'ont même dit à Sa Majesté, lorsque notre guerre a fait le plus de bruit. » •

S'il importe de rendre justice à Quinault, De Visé a droit également à ce qu'on lui restitue son bien. Voyons donc son marquis. C'est un extravagant plein d'impertinence ; ses contorsions, ses signes, ses cris, ses révérences le font reconnaître, lui et ses pareils, à cinquante pas. Il serre la main de ceux qu'il rencontre avec un transport si fougueux qu'il risque de la rompre. Il estropie, il étouffe dans ses rudes embrassements ses malheureux amis; ses saints sentent les gourmades. Il se plaît à ces airs éventés qui font voir en lui la liberté du corps d'un homme bien dispos. Il se voûte, il fait le gros dos : cette habitude-là se prend auprès des dames, lorsque Con veut sur^ prendre une place en leurs âmes, et qu'on leur parle bas, pour faire des jaloux. La parure, c'est là son triomphe. Sa gloire^ c'est d'avoir à la cour un habit d'une étoffe aussi riche que belle, dont jamais nul autre n'en ait de semblable. Il crut un jour avoir ce rare mérite, cent jurements de son tailleur l'en avaient assuré ; il put un instant jouir de ce succès :

Je m'habillai d'abord, et je fus droit au Louvre. Là, sitôt que de loin un chacun me découvre.

On vient pour m'admirer, et sans être étonné» Je me vis de cent yeux d'abord environné;

i8 LES FRANÇAIS DU XVIi« SIÈCLE

Mon habit les surprend, les ravil, les étonne. Enfin pendant une heure il ne passe personne, De qui cet habit neuf n-î reçoive un bonjour, Et chaque courlisan lui vient faire sa cour.

UN GRAND SEIGKEUR

L'un me prend d'un côté, puis un autre me lire, Et me dit qu'à loisir il faut bien qu'il m'admire. Je voyais de cent pas venir des curieux, Qui du bout de la cour me dévoraient des yeux. L'un me prend ma casaque; et puis un autre ensuite Me la tire à son tour, quand celui là me quitte.

Je \oyais des jaloux admirer froidement.

D'autres me regarder avec étonnement.

D'autres criaient tout haut : Que celte étoffe est belle !

On n'en voit point encore, elle est toute nouvelle;

Tout est bien entendu, voyez qu*il a d'esprit,

En sauroit-on douter en voyant son habit?

La joie du marquis ne peut pas se décrire, mais elle devait bientôt se changer en dépit :

Je me vantais déjà qu*on ne pouvoit en France Trouver aucun habit qui ressemblât au mien, Et pour vous faire voir que je le croyais bien. J'étais prêt de gager, alors que pour ma honte, Avec un tout pareil je vis entrer Oronte.

Des précurseurs de cette espèce laissent un monde entier à découvrir. Il ne suffit pas d'avoir observé les travers qui régnent dans le monde, il ne faut pour cela qu'avoir des yeux. Milleen font autanlà iamême heure. Mais, dansles arts, l'homme de génie seul sait trouver l'expression vraie qui fixe à jamais UQ type. Après Quinault, après De Visé, les marquis restaient à peindre, Molière en a eu le mérite. Il en a toute la gloire. C'est afifaire de curiosité que de rapprocher des tableaux de Molière les esquisses incomplètes de ses devanciers. Le grand comique n'y saurait rien perdre. Qui donc eût pu mieux que lui dessiner en traits fermes et corrects ces plaisantes figures? Regnard a tenté de revenir au même sujet. Le travers persistait (le génie ne guérit pas toujours les ridicules), c'était son droit : il n'a pas été tout à fait malheureux dans ses tentatives, on se souvient encore du Saute marquis ;mRis, il faut le reconnaître, il trouvait la place prise : il ne lui restait que quelques détails à relever : son esprit et sa gaieté y suffisaient.

En appelant Molière a un législateur des bienséances du monde 9, Voltaire a dit un de ces mots justes et nets qui abondent dans ses écrits. Rien ne s'applique mieux à ce que nous

venons de voir. Cependant faut -il étendre ce jugement à l'œuvre entière du poêle? Ce serait restreindre de beaucoup la portée morale de son théâtre. Le root de Bossuet ne nous paraîtrait plus si injuste, s*il fallait donner celui de Voltaire pour épigraphe à toutes les pièces de Técrivain qu'on appela le Contemplateur. Assurément non; il y a plus que des mines et des canons trop grands réformés ; il y a plus qu'un code de bienséance dans Don Juan, ^ans le Misanthrope, dans le Bourgeois gentilhomme. C'est la satire morale dans toute sa chaleur généreuse. L'auteur s'y attaque non plus à la préciosité du langage, à la vanité de la braverie, à la fatuité de l'esprit : de ses regards profonds il perce les visages, il va jusqu'au fond des cœurs, il y saisit le vice dans sa laideur. 11 ne se contente plus de le rendre ridicule, il nous le montre ce qu'il est, odieux, épouvantable. Ne croyez pas qu'il n'y eût chez lui ni plan, ni conscience de ce qu'il veut. Il sait où il marche, il a fixé son but, il y touchera à diverses reprises, et toujours il le frappera avec la sûreté d'une main adroite et d'un œil exercé. Dans V Impromptu de Versailles (1663), les marquis peuvent le croire épuisé, mais il annonce que a tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle, auprès de ce qui reste >î.

C'est lui-même qui prend la parole, sous son propre nom, afin de « marquer davantage tout cet endroit » et de jeter hardiment le défi à ses ennemis. Il dit en plein Versailles: « Croistu qu'il ait épuisé dans ses comédies tout le ridicule des hommes? Et, sans sortir de la cour, n'a-t-il pas encore vingt caractères de gens où il n'a point touché? N'a-t-il pas, par exemple, ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre? N'a-t il pas ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides, qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux

LES GRANDS 2i

qui les écoutent? N'a-t-il pas ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la Fortune, qui vous encensent dans la prospérité, et vous accablent dans la disgrâce? N'a-t-il pas ceux qui sont toujours mécontents de la cour, ces suivants inutiles, ces incommodes assidus, ces gens, dis-je, qui pour services ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant? N'a-t-il pas ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche, et courent à tous ceux qu'ils voient avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié? »

Voilà de quoi inquiéter bien des gens ; ce sont là des menaces toujours suspendues sur les têtes. Molière était un homme à tenir parole, et même au delà de ce qu'il avait promis. Il voyait encore plus de choses qu'il n'en disait dans cette espèce de programme. De simples travers, des ridicules que la mode enfante, y tiennent encore trop de place. Son âme méditait un tableau plus complet de la perversité des cœurs; Tartufe en était la preuve, et surtout Don Jtmn ou le EeMin de Pierre. On a beaucoup disserté sur celte jnèce. On a montré comment le sujet, venu d'Espagne, avait perdu en passant entre les mains des bateleurs italiens sa gravité religieuse. D'abord il ne s'agit que d'une prédication dans cette pièce de théâtre. L'auteur veut avertir les chrétiens qui comptent sur la longueur du temps, et se réservent de faire pénitence au dernier jour, qu'ils peuvent être surpris dans le mal, ravis par une mort soudaine et précipités tout à coup dans l'abîme des supplices éternels. Don Juan est un pécheur qui vit à son aise : il ne se moque pas du ciel, il ne rit pas de Dieu; mais il ne songera à son salut qu'à la dernière heure. Lajeunesse lui promet encore de longues années, il en veut jouir. Chaque chose aura sa saison; c'est le plaisir, maintenant. Quand la vieillesse sera venue, il sera temps de se réformer : mais la vieillesse ne vient

point. Il est surpris au milieu de ses crimes. Uaûs les étreintes de la statue de pierre, il se trouble, il se repent : il demande un confesseur, mais les flammes l'enveloppent^ il disparaît victime de son imprévoyance.

c Don Juan. — Laisse-moi appeler un prêtre qui me confes se et m'absolve.

» La Statue. —Il n'est plus temps; tu y songes trop tard^ » C'est là tout l'enseignement, c'est là le vrai sens moral de la légende. Don Juan, dans l'œuvre du religieux espagnol, est le type abstrait du pécheur qui boit l'iniquité comme le vin, qui s'enivre de sa jeunesse, de ses caprices. Ce Don Juan Tenorio n'est Espagnol que par le costume et le langage. Comme toutes les inventions inspirées par la foi chrétienne, il est une image, une figure des passions humaines. Ses mensooges, ses folies, ses crimes, sont les mensonges, les folies et les crimes de tous les honmies. Sous le symbole, on ne sent pas une chair vivante qui frissonne et palpite. Le bon religieux a fait sa pièce dans son cloître, les yeux fermés au monde, ouverts seulement sur le ciel. Il n a ressenti que l'émotion des vérités divines qu'il voulait enseigner à ses spectateurs, il ne s'est pas animé des flammes et des colères de la satire.

1. Gabriel Tbllez (de l'ordre de la Merci ), connu au théâtre sous le nom de Tirso de Molina, était, au commencement du xvii" siècle, contemporain de Cervantes, de Lope de Vegaet de Galderon; son drame fut imité en 1052 à Naples par Onofrio Gilibeni, de Solora; « en 1657, dit M. Moland, la troupe italienne qui jouait au théâtre du Petit-Bourbon fit de la pièce de Giliberti une ariequinade remplie de jeux de scène bizarres et de toura de jonglerie ; dès 1658, Dorimond traduisit i/ Convitato dePetra d'Onofrio Giliberti, pour les comédiens de Mademoiselle, qui étaient alors à Lyon et qui rapportèrent cette pièce à Paris en 1U61, lorsqu'ils s'établirent rue des Quatre-Vents ; en 1639, Villiers rima, exactement sous le même titre, une tragi-c omédie qui fut représentée à Thôtel de Bourgogne. La pièce de Villiers fut imprimée en 1660. oc En 1659, les acteurs espagnols venus en France à Toccasion du mariage de Louis XIV avec Tinfante Marie-Thérèse et qui alternèrent pendant quelque temps avec les comédiens de Fhôtel de Bourgogne, donnèrent, sans aucun doute, la pièce originale de Tirso deMolina. ^ Molière donna sa comédie le 15 février 1665.

Molièfe en est tout ardent. C'est toute une classe de les contemporains qu'il attaque. Son intention n'est pas voilée, il la montre dès les premiers mots. Il ne faut pas aller bien loin pour l'y rencontrer, il ne faut pas être biei)* clairvoyant pour l'y découvrir. La pièce esta peine commencée que l'auteur s'en explique sans ambages, ni circonlocution. Guzman, le serviteur de Dona Elvire, s'étonne que Don Juan ait sitôt quitté la femme qu'il a ravie, dans sa passion, aux murailles sacrées d'un couvent. « Quoi ! ce départ si peu prévu serait une infidélité de Don Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Dona Elvire..., un homme de sa qualité ferait une action si lâche? » Et Sganarellc lui réplique aussitôt: « Hé! oui, sa qualité? La raison eu est belle; et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses ! »

Sans doute, il ne faut rien outrer et se garder de prêter à Molière des sentiments et des idées qui n'étaient pas de son temps. Je ne veux point faire de cette phrase une déclaration de principes, ni une revendication de droits politiques anticipée d'un siècle; mais, pourtant, celui qui l'a inscrite dans cette comédie n'a-t-il pas dû méditer parfois sur l'étrange condition faite aux hommes dans un régime où la naissance avait de si grands privilèges, où la qualité tenait si souvent Heu d'honneur, d'esprit, de talent et d'estime? NVt-il pas été, cx>mme La Bruyère, choqué de ces distinctions blessantes dont il eut personnellement à souffrir *? Et, sans y

1. Des Grands, — Il y en a de tels que, s'ils pouvaient connaître leurs subalternes et se connaître eux-mêmes, ils auraient honte de primer.

Les petits se haïssent les uns les autres lorsqu'ils se nuisent réciproquement. Les grands sont odieux aux petits par le mal qu'ils ienr font, et par tout le bien qu'ils ne leur font pas : ils. leur sont responsables de leur obscurité, de leur pauvreté et de leur infortune; ou du moins ib leur paraissent tels.

Il semble d'abord qu'il entre dans les plaisirs des princes un peu de celui d'incommoder les autres. Mais non, les princes ressemblent aux hommes; ils songent à eux-mêmes, suivent leur goût, leurs passions, leur commo-^ dite, cela est naturel.

mêler rien qui sentit la vengeance et le souvenir d'un affront reçu, ne voyait-il pas Timpunité suivre des actions condamnables là où le rang donnait au coupable un appui contre les lois» un refuge contre la justice? 0*où Don Juan tire-t*il son audace» si ce n'est de sa condition de gentilhomme? Son ftme naturellement encline au mal trouve d'autant plus de facilités à suivre ses go&ls et à les satisfaire que les lois sont vaines contre lui. De nos jours, Don Juan pourrait être en son cœur « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté» un chien, on diable, un turc, un hérétique qui ne croit ni ciel, ni enfer, ni loup-garou ii, il pourrait encore abandonner Doua El vire» tromper par de séduisantes promesses Hathurine et Charlotte; mais il aurait moins beau jeu avec Pierrot, et ses gourmades lui coûteraient cher ; les mariages seraient plus malaisés à contracter, il aurait certainemenl plus de peine à être unépouseur à toutes mains. Mais, au temps de Molière, il n'était pas difficile à un gentilhomme d'obtenir grâce pour ses fautes. Un moment d'exil ou de défaveur suffisait à le punir, quand ses victimes souffraient de ses injustices et de ses violences.

N'oublions pas, de plus, que nous trouvons encore cette phrase dans la bouche de Sgaoareile : t Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. » Elle marquerait à elle seule l'esprit de la pièce tout entière; rapprochée de l'autre, que nous venons de citer, elle détermine nettement la pensée de Molière. Je ne veux pas tarder d'y joindre cette observation de La Bruyère : c Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien» et est capable des plus grands maux : l'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses : là, se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse; le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme: celui-ci a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-

ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? je ne balance pas, je veux être peuple, o

Voilà donc l'intention véritable de Molière : montrer tout ce qu'un grand peut faire de mal. Ces natures altières, dont l'orgueil était entretenu par une longue suite d'aïeux plus indomptés qu'eux-mêmes, donnaient vite dans l'excès et la brutalité. On a remarqué dans les plus vieilles races et les plus hautes quelque chose de terrible et d'impétueux qui rappelait la farouche énergie des premiers conquérants des Gaules; plus encore^ une sorte de férocité bestiale^. Pour les contenir^ là où manquaient à la fois la crainte du châtiment, le respect des lois et de ses semblables, il fallait absolument Tempirede la religion. Supposez cette bride rompue, et Tanimal s'échappe; le sanglier reparaît, n'écoutant plus que sa fureur, il devient le fléau des autres : a Fils dénaturé, cruel père, mariterrible, maître détestable, pernicieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir*. » Don Juan est athée, il se rit de Dieu et des discours qu'on en peut tenir. Il croit que deux et deux l'ont quatre, et quatre et quatre font huit. Il n'y a donc plus rien qui s'oppose à ses cruelles fantaisies.

On commettrait la plus grande des erreurs si Ton croyait que Molière ait voulu rendre Dojfi Juan aimable. Cette entreprise était trop hardie pour la sage raison de ce grand homme; elle contrariait son esprit de justice, son rare bon sens. C'est

i. Saint-Simon. Portrait du prince de Condé (fils du grand Condé), t. IV, p. 346. Les quinze ou yingt dernières années de la vie de celui dont on parle ici furent accusées de quelque chose de plus que d*emportement et de vivacité ; on crut y remarquer des égarements qui ne demeurèrent pas tous renfermés dans sa maison... on disait tout bas qu'il y avait des temps où tantôt il se croyait chien, tantôt quelque autre bète dont il imitait les taçons», et j*ai vu des gens très dignes de foi qui m*ODt assuré Tavoir vuau coucher du roi, pendant le prier Dieu, et lui cependant près du fauteuil, jeter la tète en Pair subitement plusieurs fois de suite, et ouvrir la bouche toute grande comme un chien qui aboie, mais sans l^re de bruit.

î. W., ibid.

Dotre temps qui a vu celte tentative. Un poète de beaucoup d'esprit, mais d'un esprit gâté par des habitudes de licence morale, Alfred de Musset, a voulu nous imposer cette illusion. Il a cru, d'après Byron, qu'il était possible de nous intéresser aux inconstances de ce héros de galanterie. Il a divinisé ce volage; ses infidélités souvent renouvelées lui ont semblé l'idéal d'un cœur tendre et d'une âme voluptueuse. Nous pouvons après lui nous figurer Don Juan l'âme éprise du beau, s'arrétant à toutes les images qu'il en rencontre, y déposant ses hommages, mais bientôt rassasié cherchant encore en de nouvelles régions un miroir plus parfait de l'éternelle beauté, sans jamais s'assouvir dans ces contemplations imparfaites.

Molière eût été révolté de celte interprétation dangereuse d'un caractère méprisable. La gloire du xvii* siècle est d'avoir ignoré ces subtilités, ou de les avoir flétries partout où il les a rencontrées. Notre Don Juan n'est donc pas un personnage aimable : il est odieux, au contraire. Il n'y a rien dans ses désordres qui ne soit digne de réprobation : toute excuse lui est ravie. L'égarement de la jeunesse, le vin fumeux des passions, rien ne peut être invoqué en sa faveur. Il n'y a dans sa conduite qu'une brutalité vulgaire, honteuse, où se mêle l'infernal plaisir de troubler froidement le bonheur des autres. Écoutons cet aveu : « La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser, et le hasard me Ut voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de Içs voir si bien ensemble; le dépit alluma mes désirs, et je me figurais un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon

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cœur se tenait offeDsëe; mais jusqu'ici, tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au dernier reoiède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa naattresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle. »

Après cet aveu, il n'y a pas de paradoxe au monde qui nous puisse faire éprouver pour Don Juan d'autre sentiment que la haine et le mépris. Impossible de couvrir d'aucun voile ce vice et cette corruption. La dureté et la sécheresse de cette âme sont montrées là dans toute leur étendue. Cet amour qui commence par la jalousie, ce dépit qui allume les désirs, ce plaisir extrême qu*il se figure à pouvoir troubler l'intelligence de deux amants^ tout cela rappelle les sentiments que Milton a donnés à Satan dans son poème du Paradis perdu. Mais non, Satan est moins diabolique. En effet, pendant que, sous l'ombrage, au bord d'une fontaine, nos premiers pères prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création, Satan, caché sous la forme d'une de ces bétes, contemple les deux époux, et se sent presque attendri par leur beauté, leur innocence, et par la pensée des maux qu'il va faire succéder à tant de bonheur. Le héros de Molière n'a pas cette délicatesse. Songeons seulement, dit-il, à œ qui nous peut donner du plaisir. Et Sganarelle commentant la pensée de son maître ajoute : « Vous le prenez comme il faut. Il n'est rien tel en ce monde que de se contenter. »

Cet empressement à satisfaire ses sens est bien loin de ressembler à une tendresse d'âme: ce n'est qu'une fougue capricieuse et cruelle. C'est dans les larmes de ses victimes que Don Juan trouve son principal plaisir. Il y a dans le deuil, dans les vêlements de Dona Elvire, quelque chose qui réveille en lui les petits restes d'un feu éteint. Quand cette pauvre femme qui l'a véritablement aimé vient, dans un langage

touchant» essayer de détourner de celte tète tendrement chérie le coup épouvantable qui la menace, quand elle a banni de son cœur toute idée de vengeance el de colère, quand elle a calmé les transports tumultueux de la passion, quand elle ne sent plus en elle qu'une c flamme épurée» une tendresse toute sainte» un amour détaché de tout» qui n'agit point pour soi» et ne se met en peine que de l'intérêt de Don Juan » ; quand, revenue de ses folles penâées, elle a résolu de vivre dans la retraite pour y mériter» par une austère pénitence, le pardon de son aveuglement et les transports d'une passion condamnable» son époux» c cœur de tigre », médite en lui-même quelque profanation. « Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra. — Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. » On devine aisément son intenlion: il ne nous laisse du reste lui-même aucun doute : c Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle» et j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son habit négligé, son air languissant et ses larmes, ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint*?»

C'eût été un triomphe flatteur pour son orgueil que de vaincre une seconde fois Doua Elvire. C'eût été pour ainsi dire forcer une seconde fois l'obstacle sacré d'un couvent. Il n'est pas difficile de se représenter avec quelle perfidie il aurait attaqué la malheureuse épouse, quelle impatience il aurait su feindre, que d'hommages pressants il lui aurait adressés ! Ses soupirs» ses larmes, ses protestations ardentes, ses serments réitérés, ses transports» ses emportements auraient bien aisément fléchi la résistance de Dona Elvire et détruit ses saintes résolutions.

Car il a, en sa qualité de gentilhomme, le don de séduire et

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