‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 46 sur 108 · LES GENS D*ÉGLISE · texte numérisé non relu

LES GENS D*ÉGLISE

porté que des vêtements ambigus; un jour que madame de La Fayette le rencontra dans cet accoutrement équivoque, elle lui dit que ce n'était guère la mode pour le$ hommes et qu'il serait mieux tout à fait en femme. Il adopta, sur une si grande autorité, ce sont ses propres paroles, rhabillement complet, coiffure et le reste. On reste confondu de cette puérilité, mais le libertinage se cachait sous les chiffons féminins. Ce qui doit bien plus surprendre, c'est qu'il put, pendant des mois, des années « s'établir dans le faubourg Saint-Harceau, y prendre maison, carrosse, avoir un banc à la paroisse, y suivre les offices avec honneur^ être même un jour prié de faire la cérémonie de quêteuse, et tout cela sous l'habit et le nom de la comtesse de Sancy, bien qu'on soupçonnât fort ce qu'il était réellement i>. L'autorité ecclésiastique finit enfin par s'en émouvoir, l'abbé fut admonesté; mais il ne revint ni à son sexe ni à son caractère. Il subit pourtant un jour une rude leçon de la part de Montausier, qui se trouvait à merveille ici dans son rôle d'Alceste. L'abbé de Choisy était à l'Opéra paré de sa plus belle toilette dans la loge du jeune dauphin, fils de Louis XIV. <c J'étais à la joie de mon cœur, dit-il, Rabat-Joie arriva. — Madame ou mademoiselle, car je ne sais comment vous appeler, j'avoue que vous êtes belle, mais, en vérité, n'avez-vous point de honte de porter un pareil habillement, et de faire la femme, puisque vous êtes assez heureuse de ne l'être pas? Allez vous cacher ». L'abbé en effet alla se cacher, mais non point dans un cloître. Durant deux ou trois ans encore, il continua sa mascarade dans un château duBerry qu'il avait acheté exprès. Là, sous le nom do la comtesse des Barres, il faisait les délices des curés, des intendants, des évêques, de madame la lieutenante générale qui le prenaient tous pour une élégante Parisienne. Mais enfin les plus belles comédies ont une fin. Après avoir bien joué, bien fait la coquette et le galant, l'abbé tomba malade. Il fut épouvanté de l'état de son âme.

Le voilà qui renonce aux colifichets et aux plaisirs. Il entre au séminaire, part pour les Indes, devient une espèce d'apôtre, mais compromet un peu sa mission dans l'ambassade siamoise.

Enfin, pour achever cette galerie dabbés hommes du monde, voyons encore Tabbé de Polignac. Le cardinalat fut de tout temps son grand point de vue, et il y parvint; non par les chemins épineux de la science et de la sainteté, mais par rintrigue, l'insinuation et l'adulation. On le voit, tantôt, comme Nangis et Maulévrier, essayer de plaire à madame la duchesse de Bourgogne, affronter le danger des Suisses, les belles nuits dans les jardins de Marlj; tantôt, chercher à s'introduire auprès du duc de Bourgogne; gagner et séduire le duc de Chevreuse et celui de Beauvilliers. Flatteur excessif, exposé à la pluie dans les jardins du roi à la suite de Louis XIV, il ose dire au prince qui lui fait « une honnêteté sur son habit peu propre à parer : a Ce n'est rien, sire, la pluie de Harly ne « mouille points » Montrons-le au physique et au moral, tel que Saint-Simon l'a vu et l'a dépeint : a C'était un grand homme très bien fait, avec un beau visage, beaucoup d'esprit, surtout de grâces et de manières, toute sorte de savoir avec le débit le plus agréable, la voix touchante, une éloquence douce, insinuante, mâle, des termes justes, des tours charmants, une expression particulière; tout coulait de source, tout persuadait. Personne n'avait plus de belles-lettres ; ravissant à mettre les choses les plus abstraites à la portée commune, amusant en récits, et possédant l'écorce de tous les arts, de toutes les fabriques, do tous les métiers. Ce qui appartenait au sien, au savoir et à la profession ecclésiastique, c'était oii il était le moins versé. 11 voulait plaire au valet, à la servante, comme au maître et à la maîtresse. Il butait toujours à toucher

1, Sainte-Beuve, Causeries du Lundis t. IIL

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le cœur, l'esprit et les yeux. Sa douceur et sa complaisance faisaient aimer sa personne et admirer ses talents ; d'ailleurs, tout occupé de son ambition, sans amitié, sans reconnaissance, sans aucun sentiment qu3 pour le roi; faux, dissipateur, sans choix sur les moyens d'arriver, sans retenue ni pour Dieu ni pour les hommes, mais avec des voiles et de la délicatesse qui lui faisaient des dupes; galant surtout, plus par facilité, par coquetterie, par ambition que par débauche; et si le cœur était faux et l'âme peu correcte, le jugement était nul, les mesures erronées... »

Que de belles qualités inutiles, faites, dirait Bossuet, pour la décoration du siècle présent, et qui ne sont pas nécessaires aux vrais amis de Dieu ! Qu'il serait bien à propos de rappeler ici les paroles de La Bruyère : a II coûte moins à certains hommes de s'enrichir de mille vertus que de se corriger d'un seul défaut; ils sont même si malheureux que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule. » Parmi ses connaissances infinies sur tous les métiers, vous avez remarqué que le sien était celui où il était le moins versé. Nulle science ecclésiastique. Deux fois il avait entrepris une licence, deux fois il l'avait ab tndonnée. « Les bancs, le séminaire, l'apprentissage de l'épiscopat, toutes ces choses lui puaient, dit Saint- Simon dans son énergique langage, il n'avait pu s'y captiver^ t.

Comment espérer, après ces débuts, des pontifes vraiment dignes de ce nom ? Tant d'années passées dans la dissipation, dans les sapes de l'intrigue, dans les souplesses et les courbettes de la complaisance préparaient mal les hommes à devenir évoques. Ce n'était pas ainsi qu'à Port-Royal, par exemple, on aurait envisagé ces saintes et redoutables fonctions. On s'y serait formé par la prière et la méditation, on s'y serait ache-

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