PortrRoyal, t. IV, p
LES GENS d'Église ^ ^ 137
mérile. Le nom de ce prélat à peine digne de ce titre, tant il était pauvre, tenait en échec la puissance souveraine du roi. Le peuple, assez ignorant du fond du débat, était pour le prêtre contre le monarque. On le sentait bien à la cour. Comme Louis XIY entrait assez dans l'idée d'appeler devant lui cet opposant afin de le mieuic dompter, Le Tellier fit voir l'imprudence qu'il y aurait à autoriser ce voyage : « Si Votre Majesté, lui dit-il, mande Tévéque d'Aleth, elle peut compter qu'il ne partira qu'accompagné de tout ce qu'il y a de gens de bien et de considération dans son diocèse et aux environs qui le regardent comme un saint; que partout où il passera, on ira en foule lui demander sa bénédiction ; qu'il ne sera pas plus tôt arrivé à Orléans que tout Paris ira au-devant de lui; chacun s'empressera à lui rendre service, et il arrivera à la cour comme en triomphe. Comment osera-l-on alors penser sérieusement à faire le procès à un évêque ainsi cauonisé par le peuple, el infiniment respecté de tous les honnêtes gens? Qui osera daus ces circonstances être son accusateur? Qui osera être son juge? » Par frayeur, Louis XIV perdit l'occasion de voir une fois un homme devant lui. Il aimait mieux un courtisan.
Ce ne fut pas non plus un flatteur obséquieux et timide qu'il trouva dans M. de Gondrin, s'il faut en croire l'abbé Boileau. Ce prélat était oncle de madame de Montespan. Il ne vit pas sans dépit les distinctions dont Louis XIV honorait sa nièce. Son honneur de parent, sa délicatesse d'archevêque et de chrétien se soulevèrent. Il ne voulut envisager que la honte là où tant d'autres trouvaient une suprême félicité. Un soufflet qu'il donna à sa nièce, ou tout au moins un énergique conseil qu'il donna à son neveu, le firent tomber en disgrâce. Décidé à ne rien ménager, n'ayant du reste plus rien à perdre, il devint tout à coup un défenseur courageux de la morale et des canons de l'Église. Une femme, dans son diocèse, vivait
comme madame de Montespan et la Samaritaine; il la fit mettre publiquement en pénitence. Le coup portait plus haut. Il ne s'en tint pas là. Tandis que d'autres évéques, louvoyant dans cette affaire de conscience, usaient de modération, de petits soins et de précautions, il prit, lui, hardiment le fer et le feu. Il convenait à Bossuet de compter sur la conversion éphémère du prince en temps de jubilé, sur les résolutions fragiles d'une contrition temporaire: lui, il voulut faire revivre l'ancienne etrigideautoritedesloisecclesiastiques.il yavaitdes peines édictées contre les concubinaires publics, il les fit revivre. Prenant donc le temps précis que la Cour était à Fontainebleau, qui était en son diocèse de Sens, il fit publier dans tout le pays de sa juridiction les canons qui condamnaient si hautement la conduite du roi. Le prince, irrité, emmena d'abord madame de Montespan et se retira à Versailles. « Il ne revint plus à Fontainebleau, pendant la vie de ce prélat qui ne. cessait de reprendre hautement ce scandale ». Brossette, qui recueillit l'anecdote, en donne ainsi la suite : « On menaça même ce prélat de l'exiler. Mais ces bri^its qui, apparemment, étaient sans fondement et étaient excités par des personnes ou imprudentes ou mal intentionnées, ne Fétonnèrent point. Il protesta que, quelque ordre qui vint de la cour, il ne sortirait de son diocèse et qu'il n'abandonnerait point le troupeau que la Providence lui avait confié. Cette fermeté augmenta les faux bruits. On lui dit que, s'il avait ordre de se retirer et qu'il refusât de le faire, on le viendrait enlever de force. Pour se mettre à couvert d'une pareille violence, il se fit dresser un lit dans son église, derrière l'autel de Saint-Savinien, et il résolut de n'en point sortir, espérant bien qu'on ne Tarracherait point de cet asile... » Nous savons par l'histoire de Port- Royal que ce M. de Gondrin était un protecteur zélé des jansénistes. « Ceux-ci, dit Sainte-Beuve, aimèrent à croire que M. de Gondrin, mort assez subitement (1674), avait été
LES GENS d'Église 139
empoisonné par un pâté, qui aurait été envoyé à un curé chez qui il logeait dans une visite de son diocèse^ ». Nous n'avons nul intérêt à relever ce soupçon, peu nous importe la manière dont mourut ce prélat; il nous suffit que, dans sa conduite, il ait eu la ferme indépendance du caractère dont la consécration épiscopale l'avait marqué.
n était naturel qu'avec les années de jeunesse et de gloire envolées, le caractère de Louis XIV se transformât peu à peu. L'empiré de madame de Maintenon sert de date mémorable à ce changement. Un nuage obscur se répand alors sur la cour; les riantes impressions s'eiTacent^ la couleur sombre domine. C'est l'heure du couchant; celle où madame de Maintenon étouffe sous ses coiffes ce qui lui restait de vivacité dans le regard. La dévotion elle-même suit le train général, le temps des grands évêques est passé. Plus de ces prélats ouvertement scandaleux : il a fallu prendre d'autres mœurs ou du moins un autre extérieur. Je ne veux pas dire qu'Onuphre ou Tartufe soient les seuls à faire fortune dans l'Église; mais on penche visiblement du côté des hommes dont l'allure discrète et mortifiée annonce une âme plus pieuse et mieux réglée. C'est parmi eux que Louis KIV, guidé par madame de Maintenon, fait maintenant SOS choix. Les grâces, les charmes, le bien dire « odoriférant et flatteur » ont cédé le pas désormais à l'air humilié et gauche du collège ou du séminaire : l'étoile de Saint-Sulpice monte au ciel et brille de plus en plus.
C'est le jésuite Tellier qui préside à la distribution des évêchés et des bénéfices. Sorti « de la lie du peuple* », il semble à Saint-Simon qu'il prend trop de soin de ses semblables. Il faut entendre là-dessus les exécrations d'un grand seigneur. Tout est donné désormais « à des va-nu-pieds, à des valets à