Caractères^ de la Mode
214 LES FRANÇAIS DU XYIl^ SIÈCLE
pénible sacrifice, a II n'a pour tout lit qu'une housse de serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; il ne dit point a ma haire » et a ma discipline » ; il Tait en sorte que Ton croie, sans qu'il le dise, qu'il porte unehaîre, et qu'il se donne la discipline. On voit quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment, ouvrez-les : c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et V Année sainte; d'autres livres sont sous la clef. Il choisit deux ou trois jours dans toute Tannée où, à propos de rien, il jeûne ou fait abstinence ; mais à la fin de l'hiver il tousse, il à une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre ; il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par la complaisance. Il ne cajole point la femme d'un homme opulent à qui il a su imposer, et dont il est le parasite ; il sait où se trouvent dés fenmies plus sociables et plus dociles que celle de son ami ; celles qui fleurissent et qui prospèrent, à l'ombre de la dévotion lui conviennent; seulement il néglige celles qui ont vieilli et il cultive les jeunes. Il sait ménager sourdement ses intérêts, il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir ; il y a là des droits trop forts et trop inviolables, on ne les traverse point sans faire de l'éclat; il en veut à la ligne collatérale, on l'attaque plus impunément: il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce. Le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection, c'est de calomnier ou de médire légèrement et pour un pieux dessein. On lui parle d'Eudoxe, 41 sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison, il en a assez dit *. » Ainsi Tartufe n'est qu'un apprenti, un écolier novice, bien loin encore d'être psssé maître.
On a souvent accusé La Bruyère d'avoir voulu refaire l'œuvre