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Caractèret, de la Mode

LA BRUYERE.

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du grand comique, on y a vu de la témérilé, une espèce d'insolence. C'est mal juger cet admirable chapitre. Outre la différence du genre, qu'on veuille bien réfléchir à la différence des temps. Tartufe est de 1664-1667. Onuphre ne parait dans les Caractères qu'en 1691, et il n'est définitivement complet, qu'en 1692. Quel abîme entre ces deux dates! Quelle transformation dans l'esprit et dans la conduite du roi! D*un côté madame la duchesse d'Orléans et La Yallière, de l'autre les coiffes et la toilette sombre de madame de Main tenon. A la cour les changements se sont faits peu à peu. La Bruyère, en dessinant ses caractères d'après nature avec toute l'attention pour la vérité dont il est capable, a repris l'œuvre de Molière, il l'a mise à un nouveau point de vue. Nous n'avons plus là l'imposteur idéal, universel, le type de l'hypocrisie et du mensonge, nous avons le portrait exact et fidèle du dévot de 1692. L'un est de tous les temps, il ne changera pas dans ses grandes lignes et nous l'aurons toujours parmi nous; l'autre attend la fin de Louis XIV pour inaugurer la Régence.

Rien de tout cela n'échappait à la sagacité de La Bruyère. II est infiniment instructif à lire dans son chapitre c^e la Mode. C'est là qu'il a dit : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, sera athée. » Il a bien pénétré la cour; il sait ce que c'est que vertu et ce que c'est que dévotion : moins que personne il ne peut s'y tromper. Nous apprenons par lui comment on négligeait vêpres, comment on gardait sa place soi-même pour le saluf, quelle attention on mettait à bien connaître le3 êtres de la chapelle, les endroits où l'on est vu et où l'on n'est pas vu ; nous savons les livres de spiritualité dont on se repaît, le jargon inconnu aux premiers siècles; l'art enfin de faire servir la piété à l'ambition, d'aller à son salut par le chemin de la fortune et des dignités.

Ce que les réflexions du philosophe nous font entrevoir, les anecdotes de Saint-Simon nous le confirment. Dans tous

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soucier beaucoup d'entendre le salut, donna le mot un jour aux officiers qui postaient; et pendant la prière, il arrive dans la travée du roi, frappe dessus de son bâton, et se met à crier d'un ton d'autorité : Gardes du roi, retirez-vous; le roi ne vient point au salut. A cet ordre, tout obéit; les gardes s'en vont, et Brissac se colle derrière un pilier. Grand murmure dans les travées qui étaient pleines ; et un moment après, chaque femme souffle sa bougie et s'en va, tant et si bien qu'il n'y demeure en tout que madame de Dangeau et deux autres assez du commun.

« C'était dans l'ancienne chapelle. Les officiers, qui étaient avertis, avaient arrêté les gardes dans l'escalier de filois et dans les paliers où ils étaient si bien cachés, et, quand Brissac eut donné tout loisir aux dames de s'éloigner et de ne pouvoir entendre le retour des gardes, il les fit reposler. Cela fut ménagé si juste que le roi arriva un moment après et que le salut commença. Le roi,.qui faisait toujours des yeux le 'our des tribunes et qui les trouvait toujours pleines et pressées, fut dans la plus grande surprise du monde de n'y trouver en tout et pour tout que madame Dangeau et deux autres femmes. Il en parla, dès en sortant de sa travée, avec un grand étonnement. Brissac, qui marchait touj«)urs près de lui, se mit à rire et lui conta le tour qu'il avait fait à ces bonnes dévotes de cour, dont il s'était lassé de voir le roi la dupe. Le roi en rit beaucoup, et encore plus le courtisan. On sut à peu près qui étaient celles qui avaient soufflé leurs bougies et pris leur parti sur ce que le roi ne viendrait point, et il y en eut de furieuses qui voulaient dévisager Brissac, qui ne le méritait pas mal par tous les propos qu'il tint sur elles ^ »

Brissac était un homme droit qui ne pouvait soufiTrir Je faux; Louis XIV s'en accommodait mieux que lui, et prenait sincèrement les dehors de la dévotion pour une piété véri-

1 . Mémoires du duc de Saint-Simony VI, 371 . — Voir la même anecdote, IV, 110.

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Louis XIV a fait de lui un bel éloge en s'accusant lui-même aux yeux de [la postérité, lorsque après la mort du Père De la Chaise les deux supérieurs des jésuites vinrent remettre au roi la clef du cabinet où se trouvaient beaucoup de mémoires et de papiers de ce Père. Après avoir loué son ancien confesseur, il ajouta tout haut devant tous les courtisans : Il était si bon que je le lui reprochais quelquefois, et il me répondait : « Ce n'est pas moi qui suis bon, mais vous qui êtes dur. n « Véritablement, dit Saint-Simon, les Pères et tous les auditeurs furent surpris du récit jusqu'à baisser la vue. Ce propos se répandit promptement, et personne n'en put blâmer le Père De la Chaise ».

Cette dureté naturelle au roi allait pouvoir agir désormais sans se contraindre. Ce n'était pas le Père Tellier qui devait réprimer la superbe du roi et adoucir son zèle farouche. La mort du Père De la Chaise, que tout le monde regretta comme une perte, devint, suivant l'expression de Saint-Simon, une plaie universelle et profonde par le terrible successeur qu'on lui donna. S'il n'avait jamais fait le mal qu'à son corps défendant, celui qui devait le remplacer n'admettait ni ménagement, ni tempérament, n'y voyant qu'un crime ou bien une faiblesse indigne.

Sa sombre influence sur les actes du roi, ses funestes conseils justifient la peinture que Saint-Simon a tracée de son caractère : « Sa vie était dure par goût et par habitude, il ne connaissait qu'un travail assidu et sans interruption: il l'exigeait pareil des autres sans aucun égard, et ne comprenait pas qu'on dût en avoir. Sa tète et sa santé étaient de fer, sa conduite en était aussi, son naturel cruel et farouche... Il était profondément faux, trompeur, caché sous mille plis et replis, et quand il put se montrer et se faire craindre, exigeant tout, ne donnant rien, se moquant des paroles les plus expressément données lorsqu'il ne lui importait plus de les tenir, et

poursuivant avec fureur ceui qui les avaient reçues. C'était un homme terrible qui n'allait à rien moins qu'à destruction, à couvert et à découvert, et qui, parvenu à Tautorité, ne s'en cacha plus... Son extérieur ne promettait rien moins, et tint exactement parole; il eût fait peur au coin d*un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible; les yeux ardents, méchants et extrêmement de travers : on était frappé en le voyante »

Tel était l'homme dont la voix, souveraine puisqu'elle se faisait entendre au nom du ciel et du salut, domina Louis XIV et lui dicta presque tous les derniers actes de son règne. Ce ne furent ni les plus sages ni les plus glorieux.

Un hiver cruel, des revers humiliants, des alarmes répandues partout attristèrent la vie du roi et lui aliénèrent les cœurs de ses sujets. Ou ne put voir sans une émotion douloureuse les jansénistes dispersés et persécutés, de pauvres religieuses durement punies de leur obstination, et les pierres de Port- Royal amoncelées en ruines sur le sol. « C'est une chose très remarquable, dit Voltaire, que le public, qui lui pardonna toutes ses maîtresses, ne lui pardonna pas son confesseur. Il perdit, les trois dernières années de sa vie, dans l'esprit de la plupart de ses sujets, tout ce qu'il avait de grand et de mémorable ».

Au milieu des nuages qui obscurcissaient le soleil jadis si fastueux du roi, il y eut comme deux échappées de lumière dans le ciel noir. Tandis que la dévotion semblait abaisser l'esprit du monarque, la piété vive et tendre de Racine donnait au génie du poète un élan plus subUme et consacrait pour ainsi dire notre poésie française. Esther et Athalie sont ce dernier effort d'un grand siècle, et le beau couronnement de cette noble époque. Ces deux pièces de théâtre font un digne

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