Sainte-Beuve. Port-Royal, t. V, p
l'esprit religieux et racine 225
tranquille désormais sur le salut de son âme, comptant sur la miséricorde du Seigneur, assuré d'avoir part à son héritage éternel comme il a tenu de lui sur la terre ses succès et sa gloire. Cette bienfaisante demeure de Sainl-Cyr où tant de colombes timides, qu'il a rassemblées, trouvent les secours et les guides qui leur manquaient, ost le sacrifice le plus acceptable au Maître des deux ; ces chartes voix qui s'élèvent vers lui vont désarmer son bras, et leurs chants et leurs prières sont autant de flots d'une onde pure qui lavent les pages de ce livre où sont inscrites les fautes de chacun de nous.
Grand Dieu, que cet ouvrage ait place en ta mémoire : Que tous les soins qu'il prend pour soutenir ta gloire Soient gravés de ta main au livre où sont écrits Les noms prédestinés des rois que tu chéris !
Tu le vois tous les jours devant toi prosterné
Humilier ce front de splendeur couronné;
Et confondant Torgueil par d'augustes exemples,
Baiser avec respect le pavé de tes temples ;
De ta gloire animé, lui seul, de tant de rois
S'arme pour ta querelle, et combat pour tes droits.
Cène sont pas de vaines louanges qui lui promettent, comme l'avait fait Boileau, d'échapper à l'oubli de la postérité. Louis maintenant a une ambition plus haute : ainsi que Polyeucte, il veut une gloire immortelle; il méprise les biens passagers de la terre pour aspirer aux félicités durables d'un autre monde. Ce qui le flatte dans ces vers harmonieux, c'est d'y trouver une garantie, je dirais presque j l'hypothèque des services qu'il a rendus, qu'il rendra à son Dieu. Ses titres y sont énumérés, rangés en ordre, cotés et paraphés. Comme ces dévots du moyen âge qui rapportaient du purgatoire de saint Patrice une charte en règle, leur donnant droit au ciel, Louis entend la Piété, dans le prologue d'Esther, compter ses
tion publique qui faisait sentir son élévation secrète, c'est qu'à la messe elle occupait une de ces petites tribunes ou lanternes dorées qui ne semblaient faites que pour le roi et la reiue. D ailleurs, nul extérieur de grandeur ». Mais enfin la modestie et la dévotion ont aussi leur triomphe. En pouvaitelle souhaiter un qui fût plus délicat, qui fût plus permis à son cœur que d'entendre confirmer en beaux vers sa réputation de désintéressement et de vertu? Elle n'ambitionnait rien de plus que de s'entendre appliquer ces passages ;
Et c'est là que, fuyant Torgueil du diadème, Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Éternel Je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.
Voici ce qu'elle écrit à madame Maisonfort: c Que ne puisje vous donner mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les gi*ands, et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez- vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer? j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai été aimée partout. Dans un âge plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un affreux vide. » Voltaire dit que cette lettre est authentique.
Quant au roi lui -même , il sentait intérieurement que Racine avait lu dans son cœur et il aimait sans doute à redire avec Assuérus :
Croyez-moi, chère Eslher, ce sceptre, cet empire. Et ces profonds respects que la terreur inspire, A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur.
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. De Taimable vertu doux et puissants attraits ! Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
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nous le présente chez les Juifs; en passant par les mains chrétiennes de Racine, il a perdu sa rudesse, sans rien perdre de sa hauteur. C'est un Bossuet, c'est un docteur de TÉglise résistant avec une sorte d'horreur aux efforts de Thérésie et l'écrasant sous le poids de sa parole. Persécuteur, pour obéir à la volonté de Dieu et pour lui plaire, implacable dans sa haine, inflexible dans son aversion, c'est un évêque luttant, la têle haute, contre le pouvoir civil, opposant aux conseils des politiques son inaltérable confiance dans sa cause; c'est encore un prêtre plein de mansuétude pour les humbles et les pauvres, protecteur du faible, défenseur de l'orphelin qui rappelle, an nom du Juge suprême de tous les rois, les princes à la justice, à Ja modération. Qu'il s'emporte contre Mathan, qu'il lui prédise le sort de la race parjure d'Abiron, de Datan, de Doëg et d'Achitophel; qu'il semble entendre les aboiements des chiens qui déjà sont à la porte de l'apostat et attendent leur proie; qu'il mette Joas en garde contre la voix enchanteresse des flatteurs qui bientôt vont lui dire que les lois les plus saintes.
Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime :
U est impossible de méconnaître dans ce poème la transformation dont l'esprit religieux des dernières années du siècle a marqué le génie de Racine. La critique, en admirant cette hauteur d'inspiration, cette lumineuse beauté, se demande pourtant s'il fallait tant de sang, de larmes, de persécutions et de supplices pour enfanter un chef-d'œuvre.
Tout le monde en France connaît la comédie des Plaideurs de Racine. C'est un monument de bonne humeur et d'aimable gaieté. Imitée d'assez loin d'une pièce d'Aristophane, elle nous ouvre un jour sur une classe originale de la société au xvii^ siècle, sur les gens du palais.
Je voudrais à cette esquisse brillante ajouter, en forme de commentaires et d'annotations, tout ce qu'on peut trouver sur le même sujet chez les auteurs contemporains de Racine«
Quoique la justice ne soit pas absolument parfaite chez nous, que les procédures soient encore un peu longues et coûteuses^ que l'expédition des affaires soit un peu difficile, toujours est-il
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vrai que la chicane n'est plus ce monstre affreux que Boileau nous a représenté attaché au pilier de la grand' salle du Palais; ce n'est plus cette fée élique, celte sibylle affreuse, assise sur des monceaux de papier poudreux et allongeant, pour dévorer châteaux, maisons et palais entiers, ses griffes toujours d'encre noircies. Le grand orage de 1789, qui a changé tant de choses chez nous, s'est fait aussi sentir au Palais.
En général, les hommes de robe, les gens du barreau et la magistrature honorent assez aujourd'hui notre pays par leur intégrité. Au reste, même à l'égard de ceux sur qui je vais répéter tant de médisances el peut-être de calomnies, il faudra bien en rabattre. Vous songerez que ce sont des satiriques et des ennemis qui parlent, gens fort enclins à l'exagération; et, s'il est vrai, comme disait Ninon de Lenclos, qu'il ne faut jamais croire que la moitié de ce que l'on dit, vous pourrez réduire à ce taux les malices dont je vais me faire le rapporteur. Il en restera assez pour que nous nous applaudissions de ce que les mœurs et les habitudes scandaleuses des gens du Palais aient aujourd'hui en grande partie disparu.
Au xvu*^ siècle, autour du Ghâtelet, du Palais de justice, de Notre-Dame, sur la paroisse de Saint- André-des-Arts, sur les quais, vivait toute une population de sergents ( ce sont les huissiers), de procureurs, de juges, de conseillers, qui avaient une physionomie à part. Vêtus de noir, portant le rabat, le manteau et quelquefois la robe; les mains embarrassées de sacs à procès, les bras chargés à'utiles liasses, on les voyait encombrer l'escalier du Palais et les rues avoisinantes. Le malin, ils se hâtaient d'assister à la messe qui précédait les audiences. L'après-midi, ils retournaient dans leurs études où les attendaient de nouveaux clients et de nouvelle besogne. Ces gens-là, l'imagination et la b(»uche toujours pleines des termes de leur métier, ne connaissent le monde, disait La Bruyère, que par ce qu'il a de moins spécieux et de moins
beau. Voie d'appel, requête civile, appointement, assignation,
évocation, le greffe, le parquet, la buvette, voilà ce qui les
- occupe. « Ne leur pariez ni de regains, ni de baliveaux, ni de
provins, ils ignorent la nature, ses commencements et ses
AVOCATS ET P.lOCUHEUIlS.
progrès. Il n'y a si vil praticien qui, au fond de son étude sombre et enfumée, ne se préfère au laboureur qui fait croître le blé, jouit du ciel et fait de ricbes moissons * ».
Laborieux, âpres au gain, sobres chez eux, tout indique dans leur extérieur l'étroite parcimonie où ils se sont fait l'habitude de vivre. Furetière, qui les connaissait très bien, nous a décrit leurs vêtements; s'il s'en trouve plusieurs réunis, on voit sur