‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 8 sur 108 · Scène vi · texte numérisé non relu

Scène vi

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LES GRANDS il

manquer de crever un jour ou Vautre. Les salons n'avaient pas de plus fréquents entretiens que la discussion des œuvres du théâtre, et les grands seigneurs avaient l'esprit toujours prompt à la vengeance. Le duc de La Feuillade ne différa pas la sienne. 11 crut avoir été joué dans le marquis de YÉcole des femmes, qui se fait un si bel argument de Tar/e à la crème. « Ahl ma foi, oui, tarteàlacrém^l voilà ce que j'avais remarqué tantôt; tarte à la crème/ que je vous suis obligé de m'avoir fait souvenir de tarte à la crème! Y a-t-il assez de pommes en Normandie pour tarte à la crème? Tarte à la crème, morbleu! tarte à la crème. » 11 médita de punir le comédien insolent qui s'en était pris à lui. Un jour donc que Molière traversait une des galeries de Versailles, le duc courut à lui et, l'enveloppant de ses bras comme pour Tembrasser, suivant la mode du temps, il lui frotta rudement et à plusieurs reprises le visage contre les boutons de métal qui garnissaient son habit. En même temps, il lui disait d'une voix étouffée par la colère : « Tarte à la crème, Molière, tarte à la crème ». Le pauvre homme sortit de cette perfide caresse le visage tout meurtri, et le cœur sans doute encore plus ulcéré. Il se plaignit au roi du cruel traitement qu'il venait de recevoir. Le duc de Lu Feuilla'le partit quelque temps après pour l'Allemagne. C'était une sorte d'exil momentané loin de ia. cour; mai<^ il allait à l'armée sans avoir fait aucune réparation au comédien outragé ^ Celte réparation, c'est à la posléritéel?» l'histoirequ 'il convient

1. Cette insulte fut bientôt connue du public et les ennemis de Molière ne manquèrent pas de s*en réjouir. De Yilliers, dans une pièce de théâtre intitulée Zélinde ou la Vraie critique de l'Escolle des femmes, fait dire à ces personnages: « Vous savez l'aventure de tarte à la crème, arrivée depuis peu à Elomire; je crois qu'elle lui fera doresnavant bien mal au cœur, et qu'il n'en entendra jamais parler, ni ne mettra sa perruque, sans se ressouvenir qu'il ne fait pas bon jouer les princes et qu'ils ne sont pas si insensibles que les marquis Turlupins. — Vous avez raison, répond un butre, et cette aventure fait voir que ce prince, qui blâma d^&hordV Ecole des femmes ^ avait plus de lumières que les autres. »

Une âme de boue^ le plus solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps. Qui pourrait hésiter un instant à donner la préférence à Molière? Qui mérite le mieux des deux Testime des honnêtes gens?

D'ailleurs il était bien difficile que les courtisans ne se sentissent pas blessés par les hardiesses du comédien ; il était plus difficile encore pour eux do résister aux incitations qui, de toutes parts, les poussaient à la vengeance. S'ils sont pieux ou font profession de l'être, on excite leur zèle, on inquiète leur conscience. On les arme au nom du ciel contre riinpudent histrion qui ose travestir en ridicule les choses saintes. Le prince de Conti, devenu janséniste et théologien, en est tout scandalisé. Dans le traité qu'il compose sur la comédie et les spectacles selon la tradition de l'Église (l'ouvrage ne parut qu'après sa mort, en 1667), il cile VÈcole^des femmes comme une pièce licencieuse et offensant les bonnes mœurs. Tout le monde murmure, selon de Viljiers, du sermon d'Arnolphe « et de ses maximes du mariage qui choquent nos mystères ». Boursault lui-même raisonne là-dessus comme un docteur en chaire dans le portrait du peintre :

Au seul mot de sermon nous devons du respect. C'est une vérité qu'on ne peut contredire.

Un sermon louche Tâme et jamais ne fait rire; De qui croit le contraire on doit se défier, Et qui veut qu'on en rie en a ri le premier.

Du coup voilà Molière rangé, parmi les profanateurs de la religion. Le feu du ciel tarde trop longtemps à tomber sur lui.

Après la piété, c'est le point d'honneur qu'on fait agir sur eux. On sait quelle était alors la susceptibilité chatouilleuse des gentilshommes sur ces questions de noblesse et de dignité. De Villiers, l'implacable ennemi de Molière, compte bien les ameuter par là contre soû rival trop heureux. Il ne cesse de

les harceler. Eq plein théâtre il Fait tenir à ses personnages les discours les plus capables de passionner les marquis contre le comédien. Cela ne lui suffit pas; dans une Lettre êur les affaires du théâtre, il enfonce davantage le reproche. Sa méchanceté prend des tours perfides et insinuants : a Pour ce qui est des marquis, dit-il, ils se vengent assez par leur prudent silence, et font voir qu'ils ont beaucoup d'esprit, en ne Testimant pas assez pour se soucier de ce qu'il dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de l'Estat ne les dust obligera se plaindre, puisque c'est tourner le royaume en ridicule, railler toute la noblesse et rendre méprisables, non seulement à tous les Français, mais encore à tous les étrangers, des noms éclatants, pour qui Ton devrait avoir du respect * ».

Ce n'était pas assez, il fallait Taire remonter jusqu'au roi les insultes de l'acteur, a En effet, disait-il, quand Ëlomire joue toute la cour, et qu'il n'épargne que l'auguste personne du roi, il ne s'aperçoit pas que cet incomparable monarque est toujours accompagné des gens qu'il veut rendre ridicules, que ce sont eux qui forment sa cour, que c'est avec eux qu'il se divertit, que c'est avec eux qu'il s'entretient, et que c'est avec eux qu'il donne de la terreur à ses ennemis. C'est pourquoi Élomire devrait plutôt travailler à nous faire voir qu'ils sont tous des héros, puisque le prince est toujours au milieu d'eux, et qu'il en est comme le chef, que de nous en faire voir des portraits ridicules. Il ne suffit pas de garder le respect que nous devons au demi-dieu qui nous gouverne, il faut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher, et ne pas Jouer ceux qu'il honore d'une estime particulière. Je tremble pour cet auteur, lorsque je lui entends dire en plein théâtre que ces illustres doivent, à la comédie, prendre la place des valets. Quoi! traiter si mal l'appui et l'ornement do l'État. » On compn nd où

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