‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 90 sur 108 · Tallemant des Réaux, t. X, p · texte numérisé non relu

Tallemant des Réaux, t. X, p

déluge. » Antoine Lemaître, plaidant pour la maison de Chabannes, remontait jusque-là dans cette phrase : « Dans les premiers siècles après le déluge, les seuls enfants mâles succédaient à la principauté de la famille. » Cette éloquence judiciaire, qui a des parties élevées, saines et fortes, où Ton peut trouver à louer un emploi solide de notre langue, des raisons bien déduites, des plans bien faits, péchait surtout par un excès: les avocats, remplis des souvenirs du temps de] la république romaine, se sentaient trop pressés du désir d'imiter le grand orateur de cette époque orageuse. Sans distinguer ce qu'il y avnit de différence entre des causes qui ne touchent qu'aux faibles intérêts d'un particulier et des débats où la politique avait la plus large part, ils voulaient partout être éloquents à l'antique. Tous les sujets ne comportent pas le pathétique, la gravité des penséss, le luxe des périodes; il faut savoir être sobre et tempéré.dans les petits sujets. On ignorait cet art. Même les meilleurs avocats ne pouvaient s'empêcher de glisser sur cette pente. Les leçons ne leur manquaient pas, mais ils ne voulaient pas en profiter. Ils ne pouvaient se passer de parler du roi Pyrrhus ou de la bataille de Cannes. À Rennes, un jeune avocat, plaidant contre un homme qui avait coupé quelques chênes, alla rechercher ce qu'il y a dans toute l'antiquité à l'avantage des chênes. Les druides ni les chênes de Dodone n'y furent oubliés. L'autre avocat, après l'avoir laissé jaser, dit : <k Messieurs, il s'agit de quatre chesneaux que ma partie a coupés et qu'elle offre de payer au dire de gens à ce connaissant ^ » C'était bien rabattre toute cette belle éloquence.

Mais, direz- vous, c'était un jeune homme; on est sujet, à ses débuts, à de telles erreurs; mais les grands, orateurs du barreau n'y tombaient pas après un certain âge. Détrompez-

Page 1