Mémoires de Fléchier, sur les grands pmrs d'Auvergne
AVOCATS, PROCUREURS» HOMMES DE ROBE - 25o
12 francs, sera ferm^ d'une double clef; elle àoilûô à chacune ses instructions; elle prescrit à l'économe de quelle -grandeur doit être la marmite de la charité, la quantité d^eau qu'il fout mettre dedans. « Vous devez, lui dit-elle, vous étudier à savoir faire un bon potage, savoir les moyens de l'éclaircir s'il est trop épais, en y mettant de l'eau plusieurs fois, ou de l'épaissir, s'il est trop clair, en y mettant cinq ou six œufs. Enfin, on se sépare. Huit jours après, l'assemblée se réunit dé nouveau'. Le curé veut encore dire linéiques mots d'exhoHatiOn, ilcom^ mence : Par ci-après^ mesdames; le bruit fflmpêehe d'alïér plus loin. Il reprend d'un ton plus haut : Par ci-après, mes*^ dames. Point de silence. Il dit encore une troisième fois : Par ci-après; mais, ne gagnant rion sur le bruit et les murmures, il se résigne à se taire. Madame Talon prend alors la parole, ordonne le silence et se fait obéir. Puis elle parcourt le rôle de l'économe, elle voit que la dépense y est bien inscrite et elle s'en réjouit. L'économe, interrogée, suppute la somme sur ses doigts, le tout n'allait pas à trente sols, mais il' y avait un mécompte de plus de dix sols. Madame Talon se plaint de ce peu de soin; peu s'en fallut qu'elle ne dit ce peu de fidélité. Cependant l'économe se rassure, refait son compte et trouve cette fois qu'on lui redoît plus de dii sols; mais on ne veut pas l'entendre et l'on passe outre. Quant à madame Talon, elle continue d'exercer son autorité dans la ville, elle entreprend la réforme des couvents, et l'on dit que sa coifife a la forme d'une mitre d'évéque. Telle était la mère de l'avocat général. Elle avait pourtant encore les habitudes de la vieille magistrature, tandis que chaque jour, ces coutumes se perdaient autour d'elle.
En effet, les magistrats deviennent galants, dissipés. Jusquelà ils avaient porté le rabat, le drap, le manteau et môme la robe; ils laissaient aux gentilshommes la cravate, le velours et le bouton doré; mais voilai qu'ils méprisent cet ancien équi-
page. La graade robe veut s'égaler à la grande noblesse. En Tain on fait des règlements pour rappeler les magistrats à la gravité, à la décence, on n'y réussit pas. La Bruyère remarque ces changements et s'en moque; d'Aguesseau les signale et s'en afflige. Dans sa mercuriale de la Saint-Martin (1700), il blâme tous ces enjoués qui traînent à l'audience avtc dégoût les marques extérieures de leur dignité, qui, comme autant de captifs, gémissent de se voir attachés sur leurs sièges, s'abandonnent aux caprices de leurs pen^s, à l'inquiétude de leur imagination vagabonde, placent une conversation indécente au milieu des audiences, troublent l'attention des autres juges et déconcertent souvent la timide éloquence des orateurs. Cela n'était sans doute pas nouveau au Palais, mais, à l'approche du xviii® siècle, tous ces travers étaient grossis par la licence universelle des mœurs: on approchait des temps de crise.
Entre les procureurs et les magistrats, il faut placer les avocats. Longtemps confondus avec les premiers,, ils s^en sont détachés pour se faire une existence à part, ennoblie par l'indépendance de leur caractère. Pontchartrain a bien pu en accuser quelques-uns de perpétuer les écriture?, d'agir de mauvaise foi, d'être toujours prêts à plaider les plus mauvaises causes ; mais La Bruyère les relève des dédains de la grande magistrature en notant que le mérite personnel et le talent de la parole balancent au moins les sacs de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office.
Ils n'étaient pourtant pas exempts de tout reproche. Tandis .que les magistrats cherchaient à imiter les gens de cour, la faiblesse des avocatsétaitdevouloirimiter les magistrats; leurs femmes brillaient par l'éclat exagéré de leur luxe, et plus d'un, pour soutenir cet équipage ambitieux, était obligé de rester tout le jour attaché à copier des rôles. Le profit n'était pas très grand à plaider au xvu* siècle. Une plaidoirie ordinaire ne se payait que trois francs, quatre francs quand on avait de
donné à votre profit, car vous avez une cause infiniment bonne. Là-dessus il prenait Barthole et Cujas par les pieds et par la tête, et c'était alors des lois de toutes sortes de façons, pour prouver le beau droit du client qui croyait tout ce qu'on lui disait, ne sachant pas qu'il était en un lieu où l'on s*cntendait des mieux à supposer de faux titres, à ne se souvenir que des raisons de ceux que l'on affectionnait et à juger les procès dessus l'étiquette. »
Ce sont ces mêmes avocats, qu'on appelait du tiers ordre, qui, à l'audience, déguisent ou exagèrent les faits, citent faux, calomnient, épousent la passion et les haines de ceux pour qui ils parlent; qui, suivant le proverbe, sont payés pour dire des injures. Hais quand l'avocat s'élève, soit par la condition de ses biens, soit par son talent, au-dessus de ce rang infime, on le voit promptement attirer sur lai tous les yeux, devenir un citoyen utile, précieux même, et donner à la magistrature ses noms les plus respectés et ses talents les plus glorieux. Ainsi s'étaient formés les Pasquier, les du Vaîr, les Loisel, les Yersoris, les Talon. Ces hommes avaient une grande idée des fonctions de l'avocat. Au-dessus de toiis les artifices de la parole, au-dessus de ces a diverses façons de diversifier son bien dire, et de tous ces masques d'oraison )>, Pasquier, écrivant à son fils qui se destinait au barreau, mettait la prud'homie, c'est-à-dire l'honneur et la probité: « On se laisse aisément mener par la bouche de celui qu'on estime homme de bien ; au contraire, soyez en réputation de méchant, apportez tant d'élégance et hypocrisies de rhétorique qu'il vous plaira, vous délecterez davantage les oreilles de ceux qui vous écoutent, mais les persuaderez bien moins. Combattez pour la vérité, et non point pour la victoire. Que votre prud'homie soit ensuite armée de vive force pour terrasser le vice, soutenir vertueusement le pauvre affligé. » Et du Vair disait aux avocats, à l'entrée du xvu® siècle : « Proposez-vous toujours l'honneur
pour le plus grand salaire de vos labeurs, et vous souvenez que la loi appelle honoraires la récompense de voira travail, comme si elle vous admonestait que c'est par les degrés de rbonneur que vous devez parvenir à la récompense d'un si ingénu et louable labeur. » C'était parler comme les anciens, c'était T)enser avec noblesse et mettre dans les esprits le premier et le plus important des caractères de l'éloquence : la probité. Tels étaient les principes des Lemaitre, des Pellisson, des Patru, des Savaron, qui tous ont honoré leur robe par de grandes vertus et par un grand courage.
Joignaient-ils à ces qualités morales celles d'un goût littéraire toujours pur? Non. S'il en eût été ainsi, nous n'aurions pas aujourd'hui le plaidoyer amusant de l'Intimé dans les Plaideurs. Ce rôle d'un avocat, invoquant les plus grands souvenirs de Téloquence latine pour en tirer un exorde dans un procès où il s'agit d'un chapon enlevé par un chien, ce rôle, dis-je, n'est pas une fantaisie, il n'était que la copie fidèle des orateurs du temps. En voici la preuve. Tallemant des Réaux nous dit : « Un jeune avocat ayant à plaider contre un nommé Defitas, bon praticien, et pas autre chose, s'avisa de prendre Texorde de l'oraison de Cicéron pour Quintius, où l'orateur dit qu'il a contre lui les deux choses qui, dans la cité, exercent le plus d'influence : le crédit de la partie et l'éloquence de l'avocat, summa grutia et eloquentia; Defitas prit aussitôt la parole et dit : Messieurs, l'avocat de la partie adverse ne se tiendra pas pour interrompu ; je ne me pique pas d'éloquence, et ma partie est un savetier '. » Voilà le danger et l'abus de ces exordes à l^ cicéronienne, comme oh les appelait.
C'est encore un trait original , et qui est emprunté à l'un de ses maîtres, que Racine a mis dans sa comédie, lorsqu'il fait dire à Dandin : a Avocat, ah! passons au