Acte II, scène II
dépend de la Tolonié du docteur. Argan n^en doute pas, et la colère de H. Purgon lui semble mille fois plus à craindre que le courroux du ciel. On peut dire que cet homme n'a qu'une bien faible raison : mais, quand il s'agit de la vie, trouve- t-on beaucoup d'esprits assez fermes pour braver sans terreur un médecin qui « vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs »? Bien peu de gens échappent à cette faiblesse; elle est générale, elle est bien vieille! peut-être est-elle impossible à guérir. « Fagon-Esculape, s'écrie La Bruyère,... chassez des corps, où rien ne vous est caché de leur économie, les maladies les plus obscures et les plus invétérées, n'attentez pas sur celles de l'esprit, elles sont incurables ; laissez à Corinne, à Lesbie, à Canidie, à Trimalcion et à Carpus, la passion ou la fureur des charlatans 9.
11 y a là-dessus, dans Voltaire, un dialogue charmant entre une princesse et son médecin. En voici des fragments :
a La princesse. — Quoil vous êtes médecin, et vous ne pouvez rien me donner?
^ Le médecin. — Non, Madame, nous ne pouvons que vous ôter. On n'ajoute rien à la nature. Vos valets nettoient votre palais, mais l'architecte Ta bâti. Si Votre Altesse a mangé goulûment, je puis déterger ses entrailles avec de la casse, de la mauve et des follicules de séné; c'est un balai que j'y introduis, et je pousse vos matières... Je vous coupe un pied gangrené, et vous marchez sur l'autre. En un mot, nous autres médecins, nous ressemblons parfaitement aux arracheurs de dents; ils vous délivrent d'une dent gâtée sans pouvoir vous en substituer une qui tienne, quelque charlata^^ qu'ils puissent être.
» La princesse. — Vous me faites trembler. Je croyais que les médecins guérissaient tous les maux.
» Le Médecin. — Nous guérissons infailliblement tous ceux qui se guérissent d'eux-mêmes. Il en est généralement, et à peu d'exceptions près, des maladies internes, comme des plaies extérieures. La nature seule vient à bout de celles qui ne sont pas mortelles. Celles qui le sont ne trouvent dans l'art aucune ressource.
» La princesse. — Quoi I tous ces secrets pour purifier le sang, dont m'ont parlé mes dames de compagnie, ce baume de vie du sieur Le Lièvre, ces sachets du sieur Arnoult, toutes ces pilules vantées par leurs femmes de chambre?..,
» Le médecin. — Autant d'inventions pour gagner de l'argent et pour flatter les malades pendant que la nature agit seule.
9 La princesse. — Mais il y a des spécifiques.
» Le médecin. — Oui, Madame, pomme il y a de Teau de Jouvence dans les romans.
» La princesse. — Eu quoi consiste donc la médecine?
» Le médecin. — Je vous l'ai déjà dit, à débarrasser, à nettoyer, à tenir propre la maison qu'on ne peut rebâtir.
» La princesse. — Cependant, il y a des choses salutaires, d'autres nuisibles.
» Le médeqn. — Vous avez deviné tout le secret. Mangez, et modérément, ce que vous savez par expérience vous convenir. Il n'y a de bon pour le corps que ce qu'on digère. Quelle médecine vous fera digérer? L'exercice. Quelle réparera vos forces? Le sommeil. Quelle diminuera des maux incurables? La patience. Qui peut changer une mauvaise constitution? Rien. Dans toutes les maladies violentes nous n'avons que la recette de Molière, saignare, purgare, et, si Ton veut, clysterium donare. Il n'y en a pas une quatrième. Tout cela n'est autre chose, comme je vous l'ai dit, que nettoyer une maison à laquelle nous ne pouvons pas ajouter une cheville. Tout l'art consiste dans Tà-propos.
» La princesse. — Vous ne fardez pas voire marchandise. Vous êtes honnête homme. Si je suis reine, je yeux vous faire mon premier médecin.
» Le médecin. — Que votre premier médecin soit la nature. C'est elle qui fait tout. Voyez tous ceux qui ont poussé leur carrière jusqu'à cent années, aucun n'était de la Faculté. Le roi de France a déjà enterré une quarantaine de ses médecins, tant premiers médecins que médecins de quartier et consultants.
n La princesse. — Vraiment, j'espère bien vous enterrer aussi ^ 9
Je ne relèverai pas les contradictions des docteurs, leurs bévues, leurs querelles et leurs rivalités dont Molière, en différentes pièces, a donné le tableau divertissant : ce sont des travers communs à toute l'espèce humaine ; et j'ose dire que ce n'est pas là la partie la plus philosophique et la plus profonde de ses observations sur les médecins. Je trouve une portée bien plus haute à la scène où les docteurs aux mains desquelles on a livré M. de Pourceaugnac sont dupes euxmêmes de leurs préventions. L'auleur touche ici à l'une des infirmités les plus dangereuses de notre esprit. Une idée estelle une fois entrée dans notre cerveau , elle s'en empare, y domine, et tout le reste vient s'y subordonner. C'est l'histoire de tous les systèmes. Descartes lui-même, qui avait donné de si bons principes, n'a pu se soustraire à cette loi tatale de notre intelligence. Si la raison venait à s'affranchir de cette espèce de contrainte qui lui est faite par les choses du dehors, le triomphe de la vérité ne tarderait pas à éclater : mais faut-il s'y attendre?
Éraste met M. de Pourceaugnac entre les mains d'un médecin; c'est, dit-il, un parent un peu troublé d'esprit dont il