‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 99 sur 108 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

envoya un rocher de confiture qui avait été servi devant Sa Majesté, et d'où jaillissait une fontaine d'eau de naphte, au cardinal de Richelieu, qui arrosa de cetle eau tous ceux qui élaientprès de lui. Ceux qui attachent du prix aux plus petits détails de la vie des grands ne sont pas fâchés de voir s'égayer ainsi, après boire, le terrible ministre qui fit trembler tout le monde.

Voici un fait divers qui vient d'Espagne (Madrid 30 avril) : t Le Père Lerma, de l'ordre Saint-Dominique, Tun des plus éloquents prédicateurs de cette cour, ayant voulu, en un sermon qu'il a fait devant le roi d'Espagne, censurer nos ministres d'État et les charger de nos mauvais événements, lut interdit de prèdier et relégué dans un couvent à l'extrémité d'Espagne pour y finir ses jours et apprendre qu'il fait dangereux de dire du mal de ceux qui nous en peuvent faire. Ce qui n'empêche pas que plusieurs n'attribuent nos désordres au manque de dévotion qui paraît en ce qu'il ne se fouetta jamais moins d'Espagnols qu'en cette semaine sainte, là où tout avait accoutumé d'en retentir. » A la bonne heure! voilà une manière d'expliquer les révolutions qui fondent sur les pays. Peut-être les Espagnols, depuis 1633, n'ont-ils pas assez repris l'habitude de se fouetter la semaine sainte!...

Ici, relation d'un ballet donné le 28 août par les domestiques du prince cardinal de Savoie devant le roi et la reine, dans la salle de la Comédie à Monceaux. « On y vit quatre montagnes d'où sortirent des habitants; ceux de la montagne résonnante, couverts de sonnettes, des tambours en main et une cloche en tête; ceux de la montagne ardente, une lanterne à chaaue main; ceux de la montagne venteuse un soufflet à la main et coiffés d'un moulin à vent; ceux de la montagne ombreuse voilés d'un crêpe, coiffés de chats-huants et parés de plumes de toutes sortes d'oiseaux. Puis, descendit des Alpes une autre femme, représentant la vraie Renommée, qui, au sonde ses trompettes, fit disparaître la vanité de ces barons de Fœnesle et introduisit à leur place neuf cavaliers encore plus richement couverts, auxquels elle laissa libre le champ de la gloire, où ils dansèrent le grand ballet ». Voilà les spectacles dont la cour faisait alors ses délices.

C'étaient là des merveilles splendides et vraiment royales. Il n'est pas aujourd'hui de petit théâtre à Paris qui ne se

déshonorât à présenter un régal de cette espèceaux spectateurs. Ces temps-là sentaient encore leur naïveté gothique. Nous avons fait aujourd'hui de bien autres progrès; pour vingt sous, le dernier habilant de nos faubourgs, du haut de Tamphithéâlre, voit de plus grandes surprises au milieu de Téclat étincelant des dorures et des feux changeants de la lumière électrique. Même au Louvre, les fêtes avaient encore quelque chose de la rudesse des temps anciens, marient vestigia ruris. Ainsi, en mars 1632, — était-ce au temps du carnaval ? — la Gazette donne le récit d'une fête qui dura depuis huit heures du soir jusqu'au lendemain à la même heure. Le sujet en était le château de Bicêtre, près Paris, et les personneSy les animaux et les esprits auxquels il sert de rendezvous jour et nuit. La reine y dansa avec le comte de Soissons, la princesse de Condé avec le duc de Longue ville.

Passons des fêtes aux inventions nuisibles. II s'en est fait de tout temps. Nous avons en ce genre atteint une assez grande supériorité, et nos armes meurtrières nous ont fait voir de jolis effets. Au xvn® siècle, on s'y escrimait déjà. Voici ce que dit la Gazette sous la rubrique de Hambourg^ le 5 septembre 1688: « Un curé d'entre Malines et Villebroug, psalmodiant sur ses orgues avec telle attention que l'on peut penser, s'est avisé d'ajouter des canons de nouvelle invention en forme desdites orgues, dont il promet de faire une étrange musique! » Quel curé, mon Dieu ! et quel instrument pour un curé ! Ce n'est pas tout, ce prêtre-là avait l'hunieur belliqueuse. Il avait manqué sa vocation, il eût dû être ingénieur sous les ordres de quelque Gustave Adolphe. On écrit de Bruxelles : « Notre curé, — c'est lo même qui avait donné l'invention des chaloupes, — est après rajuster ses vieilles propositions et prendre mieux ses mesures. Or, voici ces inventions et propositions qu'il nous fait : 1^ il promet de jeter de demi-lieue une lettre dans une ville; 2® mille livres de pain par jour à même dislance; 3*» de

jeter de fort loin des grenades et pots à feu dans le camp des ennemis; 4** de brûler les ponts par le même artifice; 5** de monter sur les remparts sans toucher aux fossés; 6** armer légèrement les soldats, toutefois à l'épreuve du mousquet; 7® boucher les rivières en sorte que les vaisseaux n*y puissent passer; 8<* détruire les vaisseaux ennemis en diverses manières ; 9^ faire des bateaux portatifs capables de passer sept ou huit personnes; 10** passer des troupes à travers les plus profondes rivières ; 11® passer 1.000 hommes dans les forts de l'ennemi sans qu'il les voie et les puisse blesser; 12® faire des ponts en une heure pour passer une armée; 13® des canons légers comme des mousquets qui auront l'effet de l'artillerie ordinaire ; 14® assurer avec plus de soldats les forts de Flandre sans murailles. »

Assurément, ce curé d'entre Malines et Vilîebroug était plus qu'un homme. Ce qui doit surtout frapper le lecteur, ce sont ces canons légers comme des mousquets qui auront l'effet de l'artillerie ordinaire. Voyez à quoi tiennent les choses! deux cents ans avant nous, la grande affaire étant de tuer le plus d'hommes possible en moins de temps, un curé a failli nous ravir l'invention des fusils Chassepot et des mitrailleasesî

Je ne veux pas laisser là ces nouvelles sans en rapporter une autre qui caractérise les mœurs de nos ancêtres, au milieu de ce xvii® siècle si poli, si parfait en toutes choses, à ce qu'il semble, surtout à la distance où nous sommes. La nouvelle est de Rouen, datée du 8 juillet, et voici ce qu'elle dit: « Le différend venu ces jours passés pour la danse d'une noce a fait entre-tuer h trois lieues d'ici onze personnes, du nombre desquels sont les seigneurs de Fontaine-Martel, Maleville et Boufard. » Les anciens avaient gardé la mémoire des Centaures et des Lapithes s'égorgéant au dessert à certain mariage; voilà de quoi rendre la Fable croyable. Au moins savons-nous au jour* d'hui terminer nos festins de noce d'une minière plus civile.

Passons du grave au doux. (I y a de tout dans une Gazette : voici un fait divers écrit d'Uzès, le 25 décembre 1661, par un homme d'un grand renom. « Entre les réjouissances qui se sont faites ici par Tordre de notre évoque pour la naissance de M^ le Dauphin, nos consuls, voulant aussi signaler leur joie, firent, le 18 du courant, allumer un feu dont le succès répondît le mieux à la beauté du dessein. Après que la Renommée qui était élevée sur un piédestal eut fait sonner trois fois un cor chargé de pétards qu'elle avait en sa main, une colombe partit d'un autre côté tout en feu, qui, tenant en son bec un rameau d'olive, vint allumer l'artifice. En même temps, on ouit un grand bruit de bombes et de pétards, et l'air se couvrit d'une épaisse fumée à laquelle succéda une grande clarté, qui découvrait un rocher fort élevé vomissant des flammes de toutes parts, au sommet duquel paraissait la Paix avec une corne d'abondance en l'une de ses mains, et s'appuyait de l'autre sur un dauphin, ayant à ses pieds les Vertus cardinales qui jetaient quantité de fusées, comme elles en épanchaient un grand nombre qui allaient semer en l'air une infinité d'étoiles; tellement que cette machine parut des plus industrieusement inventées ». Ce narrateur des fêtes épiscopales d'Uzès n'était autre que Racine. Inconou alors, et attoidant un bénéfice de la libéralité de l'évêque, il ne manquait nulle occasion de célébrer l'enthousiasme monarchique du pontife du Gard, qui n'était pas fâché lui-même que Ton portât à la connaissance du roi les preuves de son zèle; voilà comment les choses d'ici-bas s'enchaînent et comment l'on s'entr'aide en marchant chacun vers son but.

Avec Racine, nous avons anticipé sur les événements ; il nous faut maintenant retourner en arrière et voir ce que devient la presse au moment de la Fronde. Vous allez être surpris : la Fronde n'a pas fondé de journaux. Nos révolutions subséquentes ont au contraire toujours commencé par là. Tous les

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mouvements que nous avons vus ont enfanté un nombre prodigieux de feuilles nouvelles. C'en a toujours été comme les fruits les plus assurés. Au xvii^ siècle, les habitudes d'esprit, le monopole de la Gazette, empêchaient cette éclosion, il n*apparut donc pas de gazettes; mais, en revanche, on fut inondé de pamphlets, de satires, de libelles en vers et en prose, dirigés contre le cardinal de Mazarin. Ils sont connus sous le nom général de Mazarinades. On ne songea point dès Tabord à les appeler ainsi; mais, le 11 mars 1631, une pièce plus célèbre que les autres, publiée sous le nom de Mazarinade, baptisa de ce nom tous les pamphlets passés, présents et futurs qui avaient le même objet.

Il y a eu en France, il y a eu par tous pays, des ministres bien détestés, il n*y en a pas eu qui aient soulevé de plus violentes tempêtes que Mazarin. La haine du peuple, des bourgeois et des grands, contre cet homme, eut quelque chose du prodige ; et les écrits où ces sentiments éclatèrent sont prodigieux aussi par leur nombre et par le ton qui y règne. De janvier 1649 à octobre 1652, on en a relevé 4.000 d'imprimés; il en circula à peu près autant d'écrits à la main, ce qui fait, au dire de juges très compétents, 7 ou 8.000. Ce fut un temps d'étonnante prospérité pour les imprimeurs, aussi leur i'ait-on dire dans un Remerciment adressé à M^^ le cardinal Mazarin (1619): « C'est une chose admirable de quelle façon nous travaillons; voire vie est un sujet inépuisable pour les auteurs et infatigable pour les imprimeurs. ïi ne se passe pas de jour que nos presses ne roulent sur plus d'un volume de toutes sortes d'ouvrages tant de vers que de prose, de latin que -de français, tant en caracléresromains qu'italiques. Canon, Gro3-Canon, Parangon, Gros-Romain, Saint- Augustin, Cicéro, etc. Une moitié de Paris imprime et vend des imprimés, l'autre moitié en compose. Le Parlement, les prélats, les docteurs, les prêtres, les ermites, les religieux,* les chevaliers, les avocats, les procureurs, les clercs.

des églises, mais surtout au pont Neuf, autour de la Samaritaine, qui était devenue comme la bibliothèque commune de Paris. Écoutez comment ils annoncent leur marchandise :

Voici Tarrét de Mazarin,

Voici Tarrêt de Mascarin,

La lettre du cavalier George

(Si le nom ft'est vrai ron le forge).

Puis voici le Courrier français,

Arrivé pour la septième fois,

Voici la France mal régie,

Puis votre généalogie.

La Lettre au prince de Gondé

Qui vous a si bien secondé.

Après, maximes authentiques.

Tant morales que politiques ;

Remontrances du Parlement,

Qui sont failes fort doctement.

Outre ces colporteurs manifestes, il y en a de clandestins: quiconque par son état trouve les portes des maisons ouvertes colporte des libelles et des pamphlets, a Les violons, dit l'auteur du Hasard de la barque renversée, sont devenus gazetiers. Comme ils sont dispos et légers des pieds, ils vont d'un bout à l'autre de Paris en trois ou quatre cabrioles, et, comme ils sont connus dans les grandes maisons, ils donnent des pièces d'État au lieu de sarabandes ». Quant aux auteurs de ces chansons, libelles, courriers et pasquils, ils sont très divers de condition, de vues et de talent. Le principal d'entre tous est Gondi, le cardinal de Retz. C'est lui qui excelle, suivant son langage, à mettre a l'abomination dans le ridicule, ce qui fait le plus dangereux et le plus irrémédiable de tous les composés ». Il donne le mot d'ordre, il est pour ainsi dire le directeur de celte grande farce qui se joue pendant cinq ans dans la France entière. Mieux que personne il sait où il va, mieux que personne il a le talent de la mise en scène. « Nous

chure pour la veuve Coulon. La pièce intitulée les Admirables Sentiments d'une villageoise à Monsumr le prince^ et plusieui s autres niaiseries du même genre, étaient, dit-on, de la servante d'un libraire qui en faisait, affirme Naudé, après avoir écuré les pots et lavé ses écuelles. Chacun se croyait capable de ce style burlesque dans lequel les pamphlets étaient écrits j) ; depuis les dames et les seigneurs de la cour, jusqu'aux femmes de chambre, dit Pellisson.

Ne croyez pas pourtant que, dans ce merveilleux débit de pamphlets et de libelles, les auteurs fissent fortune. Non, le gain était pour les libraires, qui savaient tirer profit de cette folle curiosité et tyranniser les écrivains. Ceux-ci ne se laissaient pas égorger sans crier, et voici un échantillon de leurs plaintes. Lorsque les libraires, disent-ils.

Commençaient de nous avancer De l'argent pour boire chopine.

Ils nous faisaient fort froide mine.

Et après, avec un œil doux, Ils nous disaient: a Voilà cinq sous.

Sans doute, vous aurez le reste.

Croyez-le, Ton vous en proteste, Quand le papier sera vendu. »

Les auteurs revenaient ;

Lors, d'une mine morfondue, Ils nous disaient qu'en vérité L'on n'en avait pas acheté Une rame tout entière.

Et qu'ainsi nous ne gagnions guère ; Et pour un peu nous consoler, Us commençaient à nous parler Qu'ils croyaient même que les pies Fissent comme nous des copies, Car plus de trente tous les jours, Toutes diverses, avaient cours.

GAZETTES ET JOURNAUX AU XVil^ SIÈCLE 339

Metlant la main à la pochette,

Ils nous disaient: « Je vous regrette;

Votre peine mérite plus. »

Après ces discours superflus,

Ils nous donnaient quelque monnoie

Pour nous mettre le cœur en joie,

Nous promettant qu'à l'avenir,

AQn de nous entretenir.

Ils nous donneraient davantags.

Nous avons assez fait entendre quel est le ton de ces écrits. Ils sont amusants, très gais et burlesques. On a remarqué déjà quelle distance les séparait de ceux de la Ligue. Ceux-ci avaient plus de vivacité, plus d'âcreté et de verve. L'esprit religieux, la fureur des guerres civiles y soufflaient un feu plus ardent. Il y avait alors de plus grands intérêts; une ambition plus haute et plus tenace agitait les héros de ces combats sanglants. Il n'en était pas de même pendant la Fronde. Rien, en apparence, n'était véritablement sérieux; aussi les pamphlets de cette époque ont-ils surtout da l'esprit, de la liberté, parfois du cynisme et de l'impiété. On y rencontre même du bon sens. Car, à travers cet imbroglio de petites intrigues, le peuple, qui voit les partis impuissants à rien faire, ne tarde pas à deviner où Ton veut le conduire. Il trouve que le plus sage est de s'amuser du jeu des divers acteurs; il n'est pas mécontent de se moquer un peu de tout le monde ; des généraux d'armée^ qui, suivant l'expression du temps, ferrent la mule; des soldats citoyens, qui font grand bruit et peu de besogne, et qui, dans leurs plus lointaines et périlleuses expéditions, ne passent pas Juvisy; du Parlement, où il voyait assis sur les fleurs de lis tant d'enfants de la maitôte. Cependant, il n'est jamais bon d'exciter beaucoup par des libelles, même les plus frivoles, l'imagination de tout un peuple. En France, les cervelles vont vite, et l'on a fait quelquefois bien du chemin sans s'en être douté.

D'abord, on réclamait en 1649 contre Ja maltôte, les impôts excessifs et le Mazarin; de bons royalistes, comme ça s'est vu plus d'une fois, criaient en même temps : « Vive le roi » ! et « A bas le ministre 1 s Le cardinal semblait d'abord être seul en cause. Gui Patin ne s'en tient pas d'aise, il écrit à ses omis : « Le cardinal est sanglé tout au long et très vilainement, comme il le mérite. » Le ministre prend bravement sur lui toute cette haine. Il s'offre en victime expiatoire à la raillerie populaire. On dirait dans le langage de notre temps que son individualité couvre avec bravoure l'auguste personne du roi. Froid et patient, il laisse dire, il laisse rire, il laisse chanter et dit à ses amis : « Ils chantent, donc ils payeront. » Mais, en 1651, après l'alliance de la vieille et de la jeune Fronde, les pamphlets redoublent de violence. Le Mazarin est poursuivi avec une rage croissante; cette fois, les injures montent plus haut, la reine en est atteinte, la monarchie môme est mise en cause. « On ne parlait publiquement dans Paris que de république et de liberté en alléguant l'exemple de l'Angleterre, et l'on disait que la monarchie était trop vieille et qu'il était temps qu'elle finit ». Voilà comment des chansons on passe aux pamphlets, du burlesque au sérieux. On voit assez se vérifier une observation de Bossuet sur les peuples. Il dit qu'ils ont au fond du cœur je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappe si on leur ôte le frein. Les Français faillirent devenir factieux, rebelles et opiniâtres, ils coururent risque alors de perdre le respect de la majesté et des lois. Le mépris pour Mazarin, la liberté de l'exprimer, leur avaient ôté ce certain poids qui seul est capable de contenir les peuples.

Retz explique avec la sagacité d'un politique cet état curieux de la France. « Richelieu, dit-il, avait traité la France comme un empirique avec des remèdes violents, qui lui firent paraître de la force, mais une force d'agitation qui en épuisa le corps et les parties. Le cardinal Mazarin, en médecin inexpéri-

mente, ne connut point son abattement; il ne la soutint pas par les secrets chimiques de son prédécesseur; il continua de Taffaiblir par des saignées, elle tomba en léthargie; il fut assez malhabile pour preodre ce faux repos pour une véritable santé. Cependant le mal s'aigrit, la tète s'éveilla. Paris se sentit, il poussa des soupirs et on n'en fit point cas. Il tomba en frénésie. C'est du Parlement que partit une lueur ou plutôt une étincelle de vie; il gronda sur Tédit du tarif, et, aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. On chercha en s'éveillant, comme à talons, les lois : on ne les trouva plus. L'on s'effare, l'on crie, l'on se les demande, et, dans cette agitation, les questions que leurs explications firent naître, d'obscures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques et de là, à Tégard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire et tout ce que Ton peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que dans le silence. »

Les mystères, en effet, étaient profanés. Le Parlement, les princes perdent chaque jour davantage dans l'esprit des peuples. La colère du peuple se retourne contre eux dans des pamphlets fameux; c'est la démagogie qui parle bien haut. Dubosc et Hontandré, au service, aux gages de Condé, ont dévoilé d'abord les intentions des princes. Ils ont dit que les rois ne peuvent former d'entreprises de conséquence sans l'aveu des princes de leur sang et des grands de leur État ; bientôt ils ajoutent ; « Les grands ne sont grands que parce que nous les portons sur nos épaules, nous n'avons qu'à les secouer pour en joncher la terre. >' Ainsi, dans ces pamphlets, la monarchie s'écroulait sous les coups des grands, qui tombaient eux-mêmes sous la violence populaire, si le temps eût été marqué pour la révolution. Elle se fera moins de cent cinquante ans plus tard. Vers 1790,

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Loustalot écrivait dans son journal, les Révolutions de Paris: « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux; levons-nons ! »

Il est naturel de se demander ce que faisait la cour pour se défendre. Elle ne restait pas inactîve; elle aussi avait ses pamphlétaires et ses libellistes. On a publié récemment les Agendas ou Carnets de Mazarin. Ce sont de petits cahiers où il écrivait, à l'occasion, ses idées, ses projets, les propositions qu'on lui faisait. Son administration est là presque tout entière. Une ligne, un mot écrit au crayon, un trait jeté en passant y éclairent bien des choses. Dans l'un de ces carnets, on lit, en 1648 : « Court un livre en latin contre moi dont la ronclusion est que je m'entends avec le Turc et que absolument je lui délivrerai l'Europe si on me laisse faire. Le vray moyen pour dissiper toutes ces méchancetés, ce serait de faire un livre dans lequel on dît contre moi tout ce qui peut tomber dans l'esprit le plus méchant, afin que, etc., etc. » Quelle était l'intention de Mazarin? C'est un moyen étrange de se défendre, que de se faire noircir de toutes les calomnies imaginables.

En juillet 1680, il écrit encore dans ses agendas: «Fayre quelque papier et Timprimer, pour informer le peuple du sujet du mécontement du coadjuteur, un autre de sa vie et de ses mœurs et comment sa maison s'est établie en France. » Cette pièce fut rédigée par d'Hozier en 165S. Ne négligeant point de nuire à ses ennemis, Mazarin adresse au pape un factum intitulé : Mémoires des crimes sur lesquels les procès doivent être faits au cardinal de Retz, <t Que ledit cardinal de Retz a été auteur de toutes les persécutions faites à Monseigneur le cardinal Mazarin, de tant de libelles infâmes contre son honneur, et de tant d'arrêts contre son bien et sa vie, qu'il semble s'être rendu indigne de jouir des privilèges d'un caractère qu'il a si fort méprisé et outragé ».

Il y avait dans le parti de la cour des hommes d'esprit qui^

sans faire le métier de jouroalistes ou de pamphlétaires, ne laissaient pas de prêter à la cause royale le secours de leur talent. Tel était Saint-Évremond. Ce spirituel écrivain s'était rangé du côté du roi. Les invitations pressantes des principaux frondeurs, des offres qui paraissaient honorables el flatteuses ne rébranlèrent pas un instant. Il vit du premier coupd'œil ce que voulaient les Parlements et les gouverneurs de provinces. Sous les noms imposants d' a intérêt général j» et de « bien public », il discerna les motifs d'ambition qui faisaient agir les uns et les autres. La vanité de Tentreprise, Tinulilité d'efforts mal concertés, les luttes et les calculs des parlisans n'échappèrent pas davantage à sa clairvoyance; et, par bonheur, il se trouva sur le théâtre des événements pour les mieux étudier. U vit tout de près, et il rendit de tout un compte exact et plaisant. Il est aisé de comprendre quelle joie causait à Saint-Germain la lecture d'une relation faite par lui où beaucoup de personnages célèbres étaient tournés en dérision, et peints au naturel. Quelle différence dans le ton avec les pamphlets de la Fronde ! Tout y est vif, rien n'y est violent; malgré son désir de plaire à la cour, il se garde bien de descendre jusqu'à l'injure envers les révoltés; il sait qu'un mot a souvent plus de portée qu'une déclamation effrénée, il badine, il intéresse notre malice sans éveiller notre méchanceté, il se fait accueillir sans se faire craindre, et la raison, doucement gagnée, partage des sentiments où ne respirent ni l'envie ni la bassesse. Il en est ainsi d'un autre pamphlet dû à la plume du même auteur, de V Apologie du duc de Beaufort contre la cour, la noblesse et le peuple.

Pour revenir aux véritables journaux, nous dirons que la Gazette de France traversa les orages de la Fronde sans y succomber. FJle suivit et partagea les mauvais jours du roi, pour partager plus tard son triomphe. Installée dans l'orangerie du château de Saint-Germain, la Gazette ne pénétrait

pas toujours dans Paris, et Tou y éprouvait plus d'une fois le regret de son absence. Théophraste Renaudot était, nous l'ayons déjà dit, un fort habile homme. Il comprit qu'il ne fallait pas laisser Paris sans journal. En jeffet, le journal était déjà devenu un besoin impérieux. « Les curieux, est-il dit dans un ouvrage du temps, cherchaient partout la Gazette. 11 semble, disaient-ils, que tout soit mort depuis que la Gazette ne va plus; Ton vit comme des bêles sans savoir rien de ce qui se passe; ainsi, sans quelques rogatons dont les colporteurs, en vidant leurs pochettes, remplissaient ces chambres vides de cer\'elles, ils prenaient le grand chemin des Petites-Maisons. D'autres, pour suppléer à ce défaut, forgeaient eux-mêmes des nouvelles pleines d'imagination, bourrées de coq-à-Fâne, en faisant accroire aux simples et donnant à rire aux sérieux. Bien souvent, parlant d'un homme que Pou tenait pour mort, il passait à cheval devant eux monté comme un saint Georges et crevant de santé. D'autres fois, ils publiaient que ne s gens avaient gagné quelques postes, et défait le parti contraire, lorsqu'ils en revenaient après avoir été chassés eux-mêmes et battus dos et ventre, en enfants de bonne maison ».

L'oocasion était opportune, le père de la Gazette ne Ja laissa pas échapper. 11 avait deux fils, il en fit des journalistes et fonda pour eux le Courrier français. C'était un journal voué en apparence à la cause du Parlement. Renaudot avait fait là un véritable coup de maître. En continuant de tenir lui-même pour la cour, il mettait ses enfants dans le camp opposé, sûr ainsi d'avoir toujours un refuge, au cas où la cause royale viendrait à succomber. Les fils de Renaudot, fort instruits dit un contemporain, de toutes les manigances qu'il fallait pratiquer, eurent un succès prodigieux. On se jetait sur le Courrier français. « Le pain ne se vendait pas mieux, dit-on, l'on y courait comme au feu : l'on s'assommait pour en avoir, les colporteurs donnaient des arrhes la veille, afin qu'ils en eus-

âent des premiers; on û'entendait, le veadredi, crier autre chose que le Courrier français, et cela rompait le cou à toutes les autres productions de l'esprit. » Ce n'est pas que le journal fût bien renseigné; Naudé, le défenseur de Mazarin, disait : « Le Courrier, de nouvelle invention, qui se cJabaude tous les malins, de fort bonne heure, est assez mal informé de ce qui se passe à Paris, et, pour le dehors, si la Gazette de Saint-Germain ne suppléait tellement quellement à ses ôubliances, nous ne saurions rien du tout... et puis voilà de belles nouvelles que celles dont il nous fait part! Elles sont le plus souvent si vieillfs et si rebattues que déjà les enfants en vont à la moutarde ». Le Courrier se vendait un sou. On en fit des parodies en vers. Il paraissait le vendredi, et, le dimanche, le poète Saint-Jullien donnait aux Parisiens la traduction de la feuille en six ou huit cents vers burlesques.

Cet usage d'écrire en vers les nouvelles ne disparut pas avec la Fronde. Elle continua longtemps encore, en dehors de tout esprit politique. Le succès de la Gazette n'avait pas empêché quelques grandes familles d'avoir des nouvellistes à leurs gages. C'était une sorte de luxe. Le poète gazetier était au nombre des objets précieux qui remplissaient une maison opulente; un des plus célèbres fut Loret, dont la Muse histonque, qui va de 1651 à 1639, offre un tableau exact et intéressant des faits les plus petits, comme des plus importants, de la société parisienne à celte époque. Ce que nous appelons aujourd'hui le public, c'est-à-dire toute la France, a dans nos journaux ses chroniqueurs et sa chronique. Dans notre société démocratique, nous avons tous ce qui n'était autrefois que le privilège des grands. Les seigneurs les plus riches, Fouquet, Mazarin, la famille de Longueville, payaient pension à des gens d'esprit pour les instruire des nouvelles courantes ; nous avons aujourd'hui, à moindres frais, ce plaisir et ce luxe.

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Loret était de Normandie; il sortait de Careotan. L'auteur nous dit ]ui-méme qu'il n'a point passé de longues années dans les collèges. On s'en douterait du reste à lire sa poésie, qui esl toute naïve et sans fard; il n'a point feuilleté les livrés grecs et latins, il n'eût pas élé capable de faire autre chose que de rimer en vers assez mauvais les nouvelles du jour. Mademoiselle de Longueville, plus tard duchesse de Nemours, le prit d'abord à son service, et Loret s'engagea à lui fournir tous les dimanches une lettre en vers sur les événements de la semaine. D'abord, ce n'était que pour un petit nombre de personnes de la confidence de mademoiselle de Longueviile que ces lettres étaient écrites; mais bientôt la curiosité s'en empara, on en fit des copier, on en trafiqua, et ces vers, fort applaudis, devinrent le passe-temps de la belle sociélé. € Le roi, la reine, les princes et les princesses, dit Loret, les grands seigneurs et les dames de notre cour, les hommes même de longue robe et de profession sérieuse et studieuse quittent leurs autres emplois, afin de se récréer à celui-ci ». Ce n'était pas un léger fardeau que Loret avait pris sur ses épaules. Cette besogne l'occupait sans relâche. On attendait de lui un divertissement qui ne devait point manquer et être toujours nouveau. 11 fallait mêlerensemble la variété, la licence, l'utilité. Loret ne manqua jamais à sa tâche. Il ne prenait de repos que la semaine sainte.

Quoiqu'il aimât beaucoup le jeu et qu'il y consacrât la plus grande partie de son temps, il ne fut jamais en retard, et sa lettre arrivait, chaque dimanche, à point nommé. Il est bien vrai que des vers du genre de ceux que vous allez lire ne demaodnent pas non plus de bien profondes réflexions. Il rend compte des régals, des fêtes, des naissances, des morts, des mariages, des aventures scandaleuses, des sermons, des arrivées, des départs. Voué à la cour, il prend tout doucement le parti de Mazarin. Il observe ce qui se passe et le rend quelque-

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fois avec assez de malice pour inquiéter le Parlement. Il fui en effet averti, et menacé d'avoir à subir condamnation s'il continuait à parler politique. Il dut quelque temps se retrancher ce sujet. Un peu de prudence le mit en sûreté, et il continua sans danger cette œuvre d'amusement. Chacune de ses lettres a un titre qui désigne en général le ton qui doit y régner. Il les appelle : Éclatante, Sensée, Tronquée, Étudiée, Scabreuse, Infirme, Reconnaissante, Pompeuse, Bonne, Plausible, Aventurière, Égale, Morale^ Chrétienne, Triste, Décente, Contrôlée, Fine, Bouillante. On y rencontre quelques rares détails sur sa manière de travailler, tels que ceux-ci :

Le vendredy, quand je m'éveille, J*ay soudain la puce à Foreille.

J*ay beau rêver et reculer.

Je suis contraint de travailler.

Avant que commencer, j*implore (.)u Polymnie ou Terpsychore, Ou quelque autre de ces neufs sœurs, Qui nous font part de leurs douceurs.

Princesse, dit-il ailleurs,

Quand les beaux esprits Composent leurs divins écrits, lis les relisent d'ordinaire, Et si quelque mot de grammaire N'est pas comme il faut appliqué, il est tout soudain révoqué ; On en met un autre à sa place.

Qui donne au discours plus de grâce.

Bref, ils sont par eux si poiîs.

Qu'ils en sont cent fois plus jolis.

Moi, chélif poète lyrique, Inculte, ignorant et rustique, Quand j'écris gazette ou chanson, Je n'y fais pas tant de façon.

Je les rime toutd*une haleine, El, s'il fallait prendre la peine D'y raturer et corriger, Gela me ferait enrager.

Ce n'est donc pas chose fort rare, Si mon slyle est un peu barbare.

C'est-à-dire indigeste et cru, Et quelquefois même incongru.

Il déclare aussi qu*il apprend ses nouvelles au cabaret. 11 confesse son faible pour le vin et le jeu, et reconnaît que sans ces deux passions ses vers seraient bien meilleurs :

Ma princesse, si le Destin

Ne m'eût point fait si libertin,

Si j'aimais moins battoirs, raquettes,

Cartes, quinolas, quinoletles,

Prime, hoc, piquet, reversis,

Et que d'un esprit plus rassis

J'affectasse la solitude,

Les veilles, les auteurs, l'étude,

Mes ouvrages, assurément.

Auraient beaucoup plus d'agrément.

Mais mon influence natale,

A ma gloire et mon bien fatale,

A toujours mes sens amusés

Aux divertissements aisés.

M'a toujours donné de la haine

Pour tout ce qui s'appelle peine.

Bref, traité de telle façon

Que je n'ouïs jamais leçon -

De régent et de pédagogue.

La manière dont il termine chacune de ses lettres n'est pas moins plaisante et négligée.

— Fait en avril, le vingt-huit.

Avant que mon souper fût cuit.

— Fait le cinquième jour de may.

D'un style qui n'est pas trop gai.

— J'ai fait ces vers à la mi-mars, Qui ne sont pas des plus mfgnards.

— Fait, du jour saint Laurent la veille.

En mangeant des œufs à l'oseille.

— Fait, je vous le dis en amy, La veille do saint Barthélémy.

N'oubliez pas que ce badiuage en vers amusait tout le monde. N'oubliez pas non plus que ni Boileau ni Molière n'avaient encore paru pour épurer le goût public et réparer les outrages faits au bon sens. On disait alors que c'était là écrire naïvement et agréablement.

Loret recevait de mademoiselle de Longueville, pour cette agréable besogne, 250 livres; il était son serviteur à gages. Fouquet portait le gazelier pour 200 écus dans la liste des gens qu'il pensionnait. Mazarin lui servait une rente. Loret, jouissant du privilège des chroniqueurs, était admis partout. Nous savons, par exemple, qu'à la cour

Un brave exempt de la reine, De le conduire prit la peine.

Et cria d'un ton haut et net :

Ouvrez, c'est monsieur Loret.

Il payait ces politesses par un mot dans la Gazette; mais cependant, il n'était pas autre chose qu'un serviteur que l'on récompensait parfois en lui donnant à emporter les reliefs des festins. Ainsi nous lisons, à la date du 17 décembre 16S1 :

Monseigneur de Schomberg, mon maître^ Donna l'autre jour à repaître A quantité de cordons bleus.

Le festin parut merveilleux.

Et l'abondance y fut si grande De vin, de fruit et de viande, Que j'eus pour moi six ortolans, Que je trouvai fort excellents,

Une moitié de tourte d'ambre Qui.parfame toute ma chambre»

La carcasse d'uo chapon gras, Cinq demi-septierô d'hipocras, Des poires et des confitares De plusieurs façons et natures, Un grand gâteau de massepain, Et pour plus de six sols de pain !

Quel journaliste aujourd'huiyoudrait ainsi recevoir l'aumône?

On ne confondait pas, au xvii® siècle, le nom de gazette et celui de journal. La gazette racontait les faits politiques et les événements divers que la fortune ou lehasard produisent chaque jour dans les États. Le journal rendait compte des ouvrages publiés. Il indiquait le nom du libraire où se vendait un livre, son prix, son format. Il en donnait l'analyse et la critique. Tel était le Journal des savants. L'idée vint à un auteur d'unir dans un même recueil ce qui jusque-là avait été séparé.

Donneau de Visé fonda, en 1672, le Mercure galant. Ce terme de Mercure était ancien dans le monde pour désigner un recueil de nouvelles; il redevint à la mode et fut, pour ainsi dire, mis à neuf par l'épilhète de galant qu'y ajouta de Visé.

Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, Donneau de Visé avait laissé là le petit collet pour les lettres. Il n'avait pas fait un début heureux dans la carrière, car il s'était d'abord attaqué aux œuvres de Molière et à la Sophonisbe de Corneille. Plus tard, il prit en main, par une sorte de repentir et d'amende honorable, la défense de la même Sophonisbe qu'attaquait l'abbé d'Aubignac. Il ne donna aucune satisfaction à Molière; c'est là peut-être ce qui lui a porlé malheur dans l'esprit et l'estime des gens sensés. Vous savez que La Bruyère a dit : « Le Mercure galant est immédiatement au-dessous du rien. » L'idée de de Visé n'était pas mauvaise, son journal a vécu longtemps, et presque tous les journaux de nos jours travaillent encore sur son plan, en mêlant comme ils font les nouvelles de la

politique et de la littérature, dont ralliance parut alors de si agréable et de si fraîche nouveauté. Voici ce qu'en disait Tauteur : « Je vous écrirai tous les huit jours une fois et vous ferai un long et curieux détail de tout ce que j'aurai appris pendant la semaine; je vous manderai des choses que les gazettes ne vous apprendraient point, ou du moins qu'elles ne vous feraient pas savoir avec tant de particularités; les moindres choses qui s'échappent ici n'échapperont point à ma plume. Vous saurez les mariages et les morts de conséquence, avec des circonstances qui pourront quelquefois vous donner des plaisirs que ces sortes de nouvelles n'ont pas d'elles-mêmes. Je vous enverrai toutes les pièces galantes qui auront de la réputation comme sonnets, madrigaux et autres ouvrages semblables. Je vous manderai le jugement qu'on fera de toutes les comédies nouvelles et de tous les livres de galanterie qui s'imprimeront. J'espère vous écrire souvent quelques aventuras nouvellesen forme d'histoire. Vous croyez bien que les coquettes de Paris me fourniront assez de quoi vous écrire sur ce sujet. » Ce plan, bien exécuté, eut tout le succès qu'on en pouvait attendre. Le Mercure galant en moins de rien eut conquis la faveur. Il devint une affaire de mode et d'engouement.

Des sonnets, des madrigaux, des aventures galantes ne forment pas un fonds bien solide, le mauvais goût peut sans peine s'y introduire. C'est ce qui arriva. Ce recueil fut bientôt célèbre par sa fadeur et da frivolité. Donneau de Visé avait de sa nature un esprit satirique qu'il porta dans le Mercure, Seulement le goût ne l'éclairait pas toujours, et il tomba dans de lourdes méprises. Il sembla prendre à tâche de rabaisser Racine et Molière. Voici, par exemple, un petit mot sur les Femmes savantes de Molière : « Jamais, dans une seule année, on ne vit tant de belles pièces de théâtre, et le fameux Molière vient de faire représenter au Palais-Royal les Femmes saran/eè*, pièce de sa façon qui est tout à fait achevée. Bien des gens

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font des applications de cette comédie. Un homme de lettres est, dit-on, représenté par M. Trissotin; mais M. Molière s'est suffisamment justifié de cela par une harangue qu'il a faite au public deux jours après la première représentation de sa pièce. D'ailleurs, ce prétendu original de cette agréable comédie ne doit pas s'en mettre en peine, s'il est aussi sage et aussi habile homme que l'on dit, et cela ne servira qu'à faire éclater

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