‹ Les Français du XVIIe siècleChapitre 100 sur 108 · TRISSOTIN ET VADIUS · texte numérisé non relu

TRISSOTIN ET VADIUS

davantage son mérite, en faisant naître l'envie de le connaître, de lire ses écrits et d'aller à ses sermons. » C'était une bien mauvaise inspiration que de prendre la déftmse de Cotin. Mais que pouvait-on attendre d'un journal qui proposait sérieusement à ses lecteurs des questions à résoudre dans le genre de celles-ci : « Est-il possible d'aimer fortement sans être aimé ? —L'absence est-elle capable d'augmenter l'amour? — Faut-il

la Causse nouvelle qu'elle s'est mariée secrètement. Quelle est son iatentioQ ? Faire enrager sa famiUe qui eonv(Hte sa succession. — Un M .Robicbpo, dont rhooneur demande réparaticm, apporte un louis d'or : c Vous avez quelque chose à taire mettre dans la Gazette? — Oui, monsieur, une affaire d'hotneor. J'ai eu le bonheur de prouver la mauvaise conduite de ma fipttme et le crédit de la faire enCermcr. Je viens de la mettre dans un couvent. Nous avons de l'honneur dans notre fomille, et je suis bien aise que toute la terre sache de quel bois les Rot>ichon se chauffent. Il m'est important qu'on soit informé que j'ai de bonnes raisons pour eloitrer ma femme. Je ne prétends point passer pour visionnaire. Il fauira mettre tout simplement que maître Claude Robichon, procureur, a fait enfermer madame sa femme pour des causes bien et dûment vérifiées en pleine audience. $ Ainsi maître Robichon se diffame afin de réparer son honneur.

L'insipidité des nouvelles débitées par ces feuilles méritait souvent les railleries des satiriques, qui ne les épargnaient pas. Dans une pièce du théâtre italien intitulée : Arlequin Mercure galant, Jupiter se fait lire les nouvelles de Barbarie, a Le sultan, Barbet, quatrième du nom, surnommé le Barbu, a défendu à tous les barbiers, de quelque qualité et condition qu'ils fussent, de raser la barbe aux eunuques de son serai/, à peine d'être mis entre les mains du sieur Barbot, le questionnaire, et mourir dans Teau froide ». — De Paris : « Les maris sont ici dans une très grande consternation, car on menace d'enrôler tous ceux qui sont las de leurs femmes... ]> Jupiter répond : « Ma foi! si cela est, je ne vois pas dix maris hors de service. Il vaudrait bien mieux enrôler les femmes, cela ferait un régiment de dragons. » Arlequin continue de lire : « D'autres disent qu'il y a un arrêt sous la presse qui permet à chacun de se démarier moyennant une somme qui sera liquidée suivant la méchanceté de la femme. — * Malpesle! dit Jupiter,

L'autre, dans la musique ayant quelque science, Croit de celle du roi mériter l'intendance.

Celui-ci, d'une énigme ayant trouvé le mot, Se croit un grand génie, et souvent n*est qu'un sot. Cet autre, d'un sonnet ayant donné les rimes. Croit tenir un haut rang chez les esprits sublimes. Ënfin^ pour être fou, j'entends fou confirmé, A Tenvi Tun de l'autre on veut être imprimé.

Michaut veut se faire anoblir; il n'a point d'aïeux, il n'en a point connu par 4e1à son grand-père. Le brave homme ne se piquait pas de noblesse; il était apothicaire. Il a fait de son fils un médecin, c'était Télever d'un degré. Le fils s'est enrichi, H. Michaut a hérité de tout son bien, il a changé de quartier, il se fait appeler chevalier par ses gens; il ne lui manque plus que d'inscrire publiquement ce titre dans le Mercure, il aura reçu ses lettres d'entérinement. Le rédacteur lui répond :

Je voudrais le pouvoir, j'y suis tout disposé ; Mais le roy, qui peut tout, aurait peine à le faire. Le père médecin, l'aïeul apothicaire.

Le bisaïeul peut-être encor moins que cela.

Qui diable seroit noble à descendre de là?

Pour remplir vos désirs il faut faire un prodige; Je ne puis.

M. Michaut insiste :

Greiïez-moi sur quelque vieille tige.

Cherchez quelque maison dont le nom soit péri, Ajoutez une branche à quelque arbre pourri.

Un homme comme vous doit-il êlre en défaut?

Croyez-vous qu'à la cour chacun ait son vrai nom? De tant de grands seigneurs, dont le mérite brille. Combien ont abjuré le nom de leur famille?

Si les morts revenaient, ou d'en haut ou d'en bas, Les pères et les fils ne se reconnaîtraient pas.

358 LES FRANÇAIS DU XYIl^» SIÈCLE

Ce n'est point, monsieur, comme on se le figure, De ceux du Chfttelet que Ton fait la peinture. Nous savons de Tauteur qui mit la pièce au jour Qu'il ne prétend parler que de ceux de la cour, Et ma communauté par ma voix vous conjure D'en instruire Parte dans le premier Mercure.

Voilà qui va fort bien; mais M. Sangsue, procureur de la cour, veut également, au nom de sa communauté, afiSrmer qu'il s'agit des procureurs du Châtelet. Que fera le Uercure dans cet embarras? Il acceptera les deux rectifications, se les fera payer, les publiera, et les lecteurs choisiront entre les procureurs de la cour et ceux du Châtelet; à moins qu'ils ne croient atteints les uns et les autres en même temps. M. Longuemain est un fonctionnaire qui a fraudé la gabelle de 200.000 francs. Le voilà devant le rédacteur en chef du Mercure :

Vous m'obligerez, après ce beau coup-là.

De donner dans le monde un bon tour à cela, Quand on a comme vous une plume si bonne.

— Ëtquel diable de tour voulez-vous que j'y donne, Après un vol si grand?...

— Gomment, vol! parlez mieux.

Et ne vous servez pas de ce terme odieux...

M. Longnemain se défend par des exemples, et il n'est pas en pdne d'en alléguer bon nombre qui le justifient. Tel a cédé cent mille écus pour un million qui lui reste. N'y a-t-il pas dans le monde plus d'un actionnaire victime de M. Longnemain, et ne connaîtrions-nous pas, nous aussi, des millions achetés pour la cession de cent mille écus ? Mais cependant M. Longuemain n'est pas un Turc, il consent à faire une perte pour échapper à la potence, il consent à rendre la moitié des 200.000 francs pour garder le demeurant :

On lit dans le Journal du marquis de Dangeau que l'on jouait souvent à Versailles les comédies de Dancourt. C'est un mérite assez grand d'avoir amusé dans ses vieux jours un prince que madame de Maintenon déclarait inamusablc. Dancourt avait, en effet, de la gaieté autant qu'homme du monde. Elle était vive et communicalive. Il était à Regnard, dit Voltaire, ce que Regnard était à Molière. Je ne m'étonne pas que Louis XIV se plût à voir représenter les ouvrages de cet auteur. Ils ont du bon sens, de la malice, de l'observation, de la justesse et le roi aimait ces qualités, outre qu'il ne haïssait pas les mots hardis et lestes. Dancourt n'approfondit rien, il ne songe pas à la gloire, il travaille vite parce qu'il ne travaille pas pour la postérité. Il est à la recherche des moindres événements du jour, et il les saisit en homme qui connaît le prix de l'à^propos. Un bruit, une nouvelle, un charlatan à la

mode, un roman en vogue, Taoïiée qui finit, le siècle qui commence, un camp foroaé près de Paris, les badauderies des bourgeois au miliett des hommes de guerre, eu voSà assez pour révdiler et le mettre à l'oeuvre. La comédie, moias que cela, la farce, est livrée aux acteurs, applaudie, critiquée, puis bientôt oubliée, c on ne s*en souvient non plus que des mouches de Tan passé ». Jamais on n'a vécu plus au jour le jour, plus débarrassé d'ambition littéraire, moins en peine de Tidéal. Les lauriers de personne ne l'ont empêché de dormir et de rire. Il ne voit que l'heure présente, il ne suit que l'inspiration du moment, tant mieux si elle est bonne!

Il veut vivre à son aise. Il aurait pu être jésuite, il avait mieux aimé devenir avocat; il aurait pu continuer sa vie au barreau, il y a f énoncé pour être auteur et chef d'une troupe dramatique. C'était là sa vocation. Il la suit tout naturellement, il écrit sans efiTort, sans recherche, d'une main leste, d'un tour naiï, peu soucieux des délicats qui n'aimeraient ni ses paysans, ni ses bourgeois, ni ses chevaliers. Toutefois, dans cette insouciance, il a souvent rencontré juste. Plusieurs de ses comédies sont longtemps restées au théâtre. « Beaucoup de ses pièces attirent encore un afsez grand concours, disait Voltaire; elles sont gaies, le dialogue en est naïf ».

Dancourt nous a fait lui-même connaître sa vie et la manière dont il conduisait son travail, c C'eèt un assez Inm vivant qui aime la joie, la bonne chère, le vin de Champagne. Ses envieux, prétendent qu'il ne lit jamais, il en convient; il n'en a pas le temps : il est toujours à table. Puis, à quoi bon les livres? Pour les bagatelles qu'il fait, il n'a besoin que du livre du monde; il y sait lire, il le connaît, il pille là-dedans comme tous les diables ». On fait courir contre lui des couplets satiriques. On lui reproche de ne montrer jamais rien de nouveau ; il tourne sur lui-même comme sur un pivot; toujours des procureurs, des bourgeoises ridicules, des nigauds^ des paysans.

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il plaît à Dieu, il ne faut chercher ni les grands effets» ni la grande morale, ni le grand style. Il faut prendre l'auteur comme il s'offre lui-même, avec son abandon, son ingénuité et sa facilité naturelle. Au beau milieu de tout ce badinage, de ce langage pétillant et leste, apparaît tout à coup une observation ingénieuse, un caractère heureux, une scène charmante : c'est une perle au milieu du sable du rivage, et plus d'une brille aux yeux du lecteur.

U y a deux sortes de personnages que Dancourt a peints avec esprit et originalité: ce sont les paysans et les bourgeois, les femmes surtout.

Ses paysans ont de la réputation, ils forment une espèce à part; ils tiennent une grande place dans son théâtre. Avant lui on introduisait un paysan parhasard, il paraissait quelques instants tout au plus. La Bruyère le mettait sur la même ligne que l'ivrogne. « Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur, il n'entre qu'à peine dans le vrai comique; comment pourrait-ii faire le fond ou l'action priucipale de la comédie? » L'auteur comique n*est pas aussi délicat. Les grands caractères ont été traités : il faut chercher ailleurs des ressources nouvelles. Aussi n'y a-t-il pas assez de place chez Dancourt pour ses paysans. Ils sont partout, du commencement à laiio. Ils se carrent, ils se font connaître, ils se font valoir, ils veulent même se faire admirer. Avant d'être directeur d'une troupe de comédiens et comédien lui-même, notre auteur avait élé seigneur de village, il avait étudié les paysans; il les connaissait bien. N'attendez pas des pastorales selon Virgile ou Théocrite; vous n'avez pas affaire à Florian ou à Gessner. Point de ces vertus idylliques ou patriarcales, nulle innocence. Les paysans de Gonesse, de Suresnes ou de Créteil sont trop près de Paris pour avoir rien conservé de la simplicité champêtre. Ils sont délurés et adroits; ils servent à mille petites intrigues des gens de la vi]le, ils s'en font bien payer et se gaussent d'eux

par derrière. Une dame de la ville demande au magister d'un village de faire en son honneur un compliment qui sera chanté : « Il n'est pas malaisé de vous louer, vous êtes be^le, vous êtes bonne, vous êtes riche. — Je suis jeune aussi, monsieur le magister I — Voulez- vous que je mette itou ça, hé bien! volontiers, tout coup vaille, mais vous me baillerez quelque chose pour l'âge... je daterons la chanson, et cela vous servira de baptistaire... Adieu, madame, je suis content de vous, vous serez contente itou de la date, sur ma parole. »

Ils sont tout prêts à rendre les services qu'on leur payera. Faut-il recevoir, à l'insu d'un père, un amant qu'on écarte et le faire passer du mur, où il se tient si peu commodément, dans la chambrette du jardinier? Thibaut y consent, pourvu qu'on l'en récompense. Ses services sont à vendre, il faut qu'on les achète. Cet honnête métier, il l'exerce toutefois avec une ombre de conscience, il a des principes qu'il suit avec une scrupuleuse rigueur. Gardez-vous bien de croire qu'il reçoive de toute main ; la fille de son maître lui fait une offre, il la repousse : « Quand il y a qeuque dépense à faire en amour, il faut que ce s^jt le monsieur qui paye, à moins que la madame ne soit vieille. Dans les villages d'autour de Paris, je savons les règles. »

« Tiens, voilà une bourse, il y a dedans vingt pistoles, tu n'as qu'à l'ouvrir et à prendre ce que tu voudras.

» Thibaut. — Oh! monsieur!

» Clitandre. — Comment?

» Thibaut. — Il n'y a point de nécessité de l'ouvrir, je la veux toute... Nous voilà donc d'accord à présent, je ferons trois têtes dans le même bonnet, acDutez, vous n'avez pas mal fait d'y fourrer la mienne. »

Rien ne leur semble plus naturel que de servir les vices des Parisiens; ils se croient mis là tout exprès par Dieu* Voilà pour

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leur innocenoe et leur délicatesse; eUe ne saurait tenir contre un petit écn.

Malins et rusés, ils ont bientôt pénétré le fond d^un caractère. Ils ne respectent personne et diseot de leor maître tout le mal qu'ils en pensent. C'est le même Thibaut, le valet de M. Thomasseau, qui se doute qu'il a plus d'esprit que son maître: < Obi pour ça, oui, j'ai meilleur jugement, je n'sis pourtant qu'un paysan; mais il y a vingt ans que je le sers et que je me moque de 11, il ne m'en ferait pas morgue accrcûre un quart d'heure. » Il sait ce qui se passe dans la maison; il est homme de bon conseil; il parle crûment et dit tout avec une franchise insolente. Quiconque a vu les paysans, même fort loin fie Paris, n'aura pas de peine à les reconnaître, et avouera que Dancourl a très adroitement saisi leur caractère. Cette âpreté pour l'argent, cette disposition à tout faire pour gagner quelque pièce de menue monnaie, cette rudesse dans la parole, cette finesse dans l'esprit, celte hostilité volontaire dans laquelle ils s établissent contre les gens de la ville et contre leur maître, cette défiance inquiète, cette investigation ardente, cette malice à surprendre les ridicules, ce son^ bien là nos paysans, qui couvrent d'une fausse bonhomie, les vices que nourrissent eu eux l'ignorance et la vie de dépendance qu'ils sont habitués à mener. Notre littérature les avait trop longtemps dédaignés; on en voit bien la raison : elle n'avait pu les élever à l'idéal.

En les montrant au théâtre, Dancourt leur donnait presque le droit de cité parmi nous. U les relevait de leur long esclavage, il attirait sur eux l'altention. Il n'y songeait pas, sans doute, et la preuve qu'il ne fait pas acte de politique, c'est qu'il ne les flatte point.

Habitués à vivre sous un maître, ils ne sont pas toutefois avilis; ils acceptent l'autorité pourvu qu'elle leur semble légitime et venue de bonne source, ^is, s'il faut qu'un parvenu

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s'impttronîse par quelquo fraude à la place d'un seigoeur de boa aloi, teur malice 8*é veille» et l'esprit hargneux des paysans invente mille petits moyens de tracasserie contre Tintras. La cervelle d'un magister de village peut donner du fil à retordre au plus habile praticien.

M. Grimaudin ne manque, en effet, ni d'esprit ni d'adresse. Ses amis l'ont vu autrefois petit clerc; devenu procureur, il a si bien su conduire les affaires des aukes. qu'il est en ce jour, en dépit de l'envie, propriétaire du château et de la seigneurie de Gaillardin. Il n'est pas à craindre qu'on lui rapporte ni argent faux, ni vieilles espèces du paiement qu'il en a fait; on lui a adjugé cette seigneurie pour les frais d'une instance qu'il a eu l'esprit de faire durer dix-sept ans, sans que le fond du procès soit encore jugé. L*an passé il tenait cette terre à bail judiciaire, il en est le maître aujourd'hui, par la grâce de Dieu et du Châtelet. Peu importe ! Dans quarante ou cinquante ans, on entendra dire de lui et de sa famille : ce Les Grimaudins branche aînée, branche cadette, les cadets de la seconde branche; » on verra leurs armes sur les litres et sur les vitrages, sur la porte de leur château, sur le pilier de leur haute justice, ils ont du temps encore, la nuit du 4 août e>t bien loin! Hais le plus diflBcile est de s'installer dans le nouveau domaine et d'en prendre possession. M. Grimaudin n'y veut rien épargner, il compte sur le village, ses sujets vont prendre les armes ; il ne prétend pas que cela se fasse incognito^ non, il aime à faire parler de lui. Déjà sont arrivés de la ville des témoins de la nouvelle grandeur de l'homme de robe, et M. de la Paraphardière, le greflSer. et madame Perinelle la bourge(Mse, et beaucoup d'autres encore, sans compter un Suisse que le nouveau seigneur a fait venir de Gonesse avec toute sa famille. Tout est prêt, mais l'ancien procureur n'en est pas où il pense être : il a compté sans la méchante engeance des paysans. Le magister connaît son origine; il sait qu'il

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n'est pour tout potage que le cousin du meunier de Rougemare, il trouve qu'il est honteux c qu'un pareil homme devienne seigneur du village de Gaillardin, U ne saurait s'accou* tumer à cela, c'est une pilule qu'il ne saurait avaler. Sans doute, on peut craindre qu'il ne fasse des procès à tout le village, mais, morgue! le magister s'en gausse, et il compte sur quatre ou cinq autres qui, de concert avec lui, ly tailleront de la besogne. — Il n'est, morgue, pas plus gentilhomme que nous, je sis collecteur, moi. Dieu marcy, cette année, palsanguenne I j'aurai le plaisir de mettre notre nouviau seigneur à la taille i>.

Contre ce vilain, ce manant, ce goujat de robe, il invoque la protection d'un officier que le hasard a jeté sur ses pas. « Je vous demande votre protection . — A propos de quoy ? — A propos de ce que je veux y faire du dépit. — Hé de quelle manière? — Morgue, je voudrais bian ne ly pas oster mon chapiau, non plus que je fais à trois ou quatre filles qui m'ont fait pièce » . Assurément, il est dangereux de n'être pas des amis de H* le magister; c'est un homme de télé, capable de molester ceux qu'il n'aime pas, M. Grimaudin ne tarde pas à s'en apercevoir : une compagnie de cavalerie passe par le village, et trente-cinq soldats, hommes et chevaux, sont logés chez lui, ils y seront à bouche que veux-tu. Dans ce château, qui devrait être franc de toute reievance, les soldats ivres mettent tout au pillage, ils battent et enrôlent les invités de H. Grimaudin, ils insultent et effrayent les femmes assemblées pour la cérémonie ; et l'ancien procureur, se souvenant encore de son métier, veut, pour se défendre, « donner à ces gens d'armes assignation par son sergent, à ce qu'ils aient à se retirer et à en venir par-devant le bailii dans la huitaine, avec protestation de les prendre à partie en leur propre et privé nom, en cas de désordre ».

Il trouve bien, comme ses amis, que ce sont là de fort vilains hôtes; mais, comme il tient à ne pas paraître grevé

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d'un service qui rhumilierait, il prétead « que ces troupes du roy venant à passer sur ses terres, il ne peut se dispenser de les recevoir; entre seigneurs hauts justiciers on est obligé à certains devoirs l'un envers Tautre. Je relève de lui, au moins >. Sa vanité profite à Fégard des bourgeois, ses confrères, d'une pièce que vient de lui faire un paysan madré. Tout cet embarras durerait longtemps si par bonheur Gli* tandre, capitaine de la compagnie, n'était l'amant d'Angélique, et si Maugrebleu, le maréchal des logis, toujours ivre, n'était le frère d'Angélique et le fils de M. Grimaudin. Tout s'arrange, grâce à cette protection inespérée. La cérémonie de la prise de possession se fait sans encombre, et le magister lui-même y parait pour chanter un couplet qui renferme une malice :

Jamais le gros cheval de Troie,

Fait 4e sapin, N'entrit avec plus grande joie

Chez le Troyen Que Monseigneur de Grimaudin Dans son château de Gaillardio.

Le désir de se venger et de punir un ennemi va quelquefois plus loin dans ces âmes rancunières. Les plus cruelles affaires ne les épouvantent pas dès qu'il s'agit d'un plan de vengeance. « J'allons, pargué, leur tailler de la besogne ». C'est leur mot le plus cher, et le mensonge est l'artifice qui leur convient le mieux. Chariot croit avoir à se plaindre de madame Julienne la meunière, qui donne Colette, sa nièce, en mariage à Clitandre et en fait une grande dame. Vienne l'occasion favoraWe, Chariot ne la laissera pas échapper. Il mentira sans vergogne, et triomphera à chaque nouveau mensonge. Heureusement tout s'arrange dans une comédie, et la justice de ce pays-là sait s'arrêter à temps pour éviter les erreurs irréparables dans d'autres ressorts. M. Julien a disparu, il est allé promener ail-

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leors son ivrognerie et son mécontentement contre sa femme. Un a jasé de cette absence. Les mauTaises langues ont si Inen fait que le bailli est entré en soupçon. Une enquête est commencée sur les causes de la disparition du meunier. Qn ne parle de rien moins que d'un meurtre. Hais on ne rencontre aucun témoin ; il y en a même qui disent avoir vu M. Julien ce jour-ci. L'instruction tombe inutile si H. le bailli, qui a le cœur au métier, ne trouve Chariot pour le flatter dans sa préoccupation et donner par ses dépositions menteuses un corps aux soupçons du magistrat. Cette enquête est plaisante, la méchanceté y est pleine de naïveté. Il faut la citer tout entière :

€ Charlot. — Aidez-nous à la dire (la vérité), monsieur le bailly ; car ce que je savons, nous, vous qui savez tout, vous le savez peut-être mieux que nous par aventure.

» Le bailli. — Hais le meunier et la meunière vivaient en très mauvaise intelligence premièrement?

» Charlot. — Oh! pour stilà, oui, tous les jours ils se battiont...

» Le bailli. — Le pauvre Julien s'enivrait quelquefois?

» Charlot. — Queuquefois? pargué, très souvent. 11 était coutumier de ça quasiment autant que vous, monsieur le bailly.

» Le bailli. — Voilà le fait. Sa femme aura pris le temps de rivresse du mari pour exécuter son mauvais dessein.

» Charlot. — Justement, il avait trop bu de vin, aile ly aura voulu faire boire de Tieau; il n'y a rien de plus naturel, ça parle tout seul.

» Le baillt. — Oui, on l'a jeté dans la rivière, et il ne se trouve point; voilà ce qui est d'embarrassant.

» Charlot. — On ly a mise une pierre au cou, est-ce une chose si rare qu'une pierre? En vela un gros tas tout proche du moulin, où il m'est avis qu'il en manque queuqu'une.

» Le bailli. — Où il ea manque quelqu'une? Voilà un bon indice; mais elle n'aura pas fait cela toute seule.

» Charlot. — Non, voirement, il faut ly bailler des camarades. Hé ! pargué, cet amoureux de Colette et son valet, M. de Lépine, le défunt ne voulait pas qu'il épousist sa nièce. C'est eux qui avont fait le coup, monsieur le bailly.

»Xe bailli. — Vous croyez ça, monsieur Chariot!

» Charlot. — Si je le croy I je ly en veux, morgue, trop pour ne pas le croire, et vous le croyez ilout, vous, je gage« Cest notre rival, monsieur le bailly, j'en jurerais, moi, en cas de besoin; ça suffira-t-il pour le faire pendre? »

— Quel bon coup de filet pour la justice et pour Chariot; il peut bien dire vraiment : « Pargué, je nous en allons bian rire. »

Apres au gain, sans scrupules de conscience, ignorants et naïfs, remplis d^unenaïvi té malicieuse, taquins, madrés, gaosscurs, vindicatifs, voilà ce que sont les paysans dans les comédies de Dancourt. S'ils parlent tous la même langue, sans diversité de dialectes, au moins est-elle vive, aisée, coulante; et die mêle, par une adresse heureuse, la simplicité du tour à ce que la penséo présente de narquois. Quand je cherche des aïeux à ces paysans, il faut que je remonte à l'Agnelet de V Avocat Patelin^ jusqu'aux personnages de nos anciens fabliaux, trop délaissés par les âges suivants. Un seul poèie du xvii^ siècle semble les avoir bien connus, et une fois par hasard il les a mis en jeu, de manière à faire regretter qu'il n'y soit pas revenu plus souvent. La Fontaine, dans sa fable du Meunier^ son fils et Vàne^ a saisi avecjustesseet exprimé avec originalité l'esprit de nos paysans. Quelle vérité dans le ton ! quel choix heureux dans les détails! Cette scène sur un grand chemin entre gens qui vont à la foire, ces quolibets coup sur coup renvoyés, ces remontrances, ces dictons populaires, tout cela vit et respire, empreint d'un sel acre, d'une causticité rustique

dont 00 retrouve la saveur daas les magisters et les garçons de ferme de Oancourt.

Voyez la différence entre cette époque et la nôtre : on a fait justice aux paysans et on les a récompensés du long oubli où la littérature les a laissés enfouis. L^esprit philosophique d'un illustre écrivain, madame George Sand, les a mis à la mode. Ils ont eu leur vogue et leur triomphe dans les romans d'abord, où le cadre les faisait bien valoir, au théâtre plus tard. Tout en leur laissant une large veine d'énergie et de malice, tout en leur donaant dans le langage et les actions Tàpreté naturelle à leurs semblables, on a adouci leur rudesse et poli leurs aspérités. Les bons sentiments accordés aux habitants de la campagne, ce n'est pas ce que je bl&me; ils sont hommes et leur cœur ne peut pas rester fermé aux impressions qui frappent les citadins: mais leur nature est plus hérissée, leur enveloppe plus scabreuse et plus difficile à pénétrer. Un en a fait des âmes d'une trop exquise sensibilité. Madame Blanchet, le Ghampi, Claudie, Sylvin et la petite Fadette ont toujours une larme dans les yeux, ils sont véritablement devenus des personnages d'idylle; je cherche en vain parmi eux Gharlot, le garçon meunier anioureuxet vindicatif, je n'y vois que des héros empruntés aux pièces de Sedaine. Je sais bien que ces paysans-là ont été deux ou trois fois émancipés dans des époques mémorables, qu'ils vivent indépendants sur un sol qui leur appartient; je sais bien que la liberlé politique chasse bien des vices et des bassesses que son contraire entretenait; mais change-t-on le fond des cœurs aussi facilement qu'une constitution? Je crains bien que Dancourt ne soit encore très vrai avec la crudité de ses couleurs. Si je voulais peindre la campagne, je demanderais au ciel le senliment et la poésie de madame George Sand; s'il me fallait peindre les paysans, je ne craindrais pas de m'éloigner trop du vrai en me souvenant parfois de Dancourt.

L'auteur n'avait pas à introduire lés bourgeois sur la scène, comme il Tavait fait des paysans. Ils y avaient depuis longtemps droit de cité, bien acquis et dûment reconnu. La comédie, faite tout exprès pour eux, ne les a jamais oubliés. Bourgeois d'Athènes ou de Rome, de Paris ou de Limoges, ce sont pour nous des gens de connaissance. Que nous restait-il à apprendre sur eux? Le fond de leur nature a été dévoilé et leurs passions oot été décrites. Mais les temps varient, les mœurs changent avec eux, et les nuances que le pinceau ajoute à la peinture font tout Tintérèt d'un tableau dont ks grandes lignes restent à jamais les mômes.

Quand Molière écrivait ses pièces où les bourgeois offrent tant à rire, quand La Bruyère donnait à son siècle les portraits de la cour et de la ville, les bourgeois s'étaient déjà bien gâtés. Chaque jour ils s'éloignaient davantage des qualités de leurs ancêtres. La simplicité des vieilles mœurs disparaissait devant les progrès croissants du luxe et de la vanité. L'aisance de la vie domeslique avait fait place à l'étalage menteur d'un faste acquis aux dépens du nécessaire. Quelle différence entre eux et leurs pères! « On ne les voyait point s'éclairer avec des bougies et se chauffera un petit feu ; ils ne sortaient point d'un mauvais dîner pour monter dans leur carrosse...; l'étain, dans ce temps, brillait sur les tables et sur les buffets, comme le fer et le cuivre dans les foyers; l'argent et l'or étaient dans les coffres... Ils comptaient en toutes choses avec eux-mêmes : leur dépense était proportionnée à leur recette ; leurs livrées, leurs équipages, leurs meubles, leur table, leurs maisons de la ville et de la campagne, tout était mesuré sur leurs rentes et sur leur condition. 11 y avait entre eux des distinctions extérieures qui empêchaient qu'on ne prit la femme du praticien pour celle du magistrat, et le roturier et le simple valet pour le gentilhomme... Ils avaient moins d'argent que nous et en avaient assez, plus riches par leur économie et leur

modestie que de leurs revenus et de leurs domaines. Enfin, on était pénétré de cette maxime: que ce qui était alors dans les graqds splendeur, somptuosité, magnificence, est dissipation, folie, ineptie dans le particulier *.

On sait comment M. Jourdain, infatué du bel air, avait secoué la poussière du comptoir où son père avait autrefois vendu du drap. On sait avec quelle préoccupation de son ancienne rolure il cherchait une glorieuse alliance pour sa fille et pour lui. Un bourgeois la lui demandait en mariage :<Êtes-vous gentilhomme? — Non. — Touchez- là , vous n'aurez pas ma fille ! » En vain madame Jourdain réclame : « Est-ce que nous descendons de saint Louis?» son mari se moque de ces coups de langue compromettants, et il est bien décidé à renoncer à jamais à tout commerce avec les gens qui ne sont pas de qualité. Ce sont là les symptômes d'une maladie déjà vieille; le mal ne fera qu'empirer.

Au moins madame Jourdain conserve encore quelque raison, elle représente le bon sens, et c'est chez elle qu'il s'est réfugié en quittant la cervelle de son mari. Quelque grand que soit le désordre on y mettra des limites ; rien n'est désespéré dans une famille où une voix reste pour défendre ia bonne cause. Dans les ménages de Dancourt, la raison n'a plus d'avocat. Si les hommes, mieux que les femmes, gardent les mœurs de l'ancien temps, c'est par esprit de lésine. Volontiers ils iraient par la ville montés sur une mule, comme leurs pères autrefois. Ils ne demanderaient pas mieux que de retrancher les dépenses inutiles pour grossir leurs épargnes. Si parfois, comme M. Grimaudin, ils ambitionnent la noblesse, c'est quand la seigneurie ne leur coûte rien à acquérir, qu'une mauvaise action et une procédure embrouillée. Une fois devenus châtelains, ils ne se mettent pas en peine de rien changer k leur caractère : c'est le même esprit de rapine. Ils sont nobles, mais ils se sentent d'où ils viennent. S'il le faut, ils chasseront de chez eux leurs enfants, filles et garçons, pour

se débarrasser du souci d'une dot à donner et d'un établissement à faire. Par avarice, ils détestent Je fasle et la dépense; ennemis des superfluités, ils se contentent du nécessaire et ne savent rien au monde de si beau que la simplicité du temps passé. Non pas qu'ils voulussent, comme au temps passé, recevoir trois sois pavisis ou deux carolus pour des écritures qu'ils se (ont aujourd'hui payer trois ou quatre pistoles ; non . Ce n'est pas là la simplicité qui leur plairait; ce ne sont pas leurs droits qu'ils veulent simples, ce sont leurs dépenses. On voit combien ils sont éloignés de la véritable naïveté des temps anciens; leur sagesse n'est que folie et vice du cœur. Ils tiennent à l'argent, mais ils le sacrifient quelquefois à leurs passions; ce qu'ils refusent à leurs femmes, ils le dépensent ailleurs, et leur bizarrerie justifie parfois les fautes des épouses qui fuient un mari grondeur et maussade. Aussi quels ménages I dans chaque maison le maître et la maîtresse sont toujours fâchés, ils se querellent souvent, seraccommodent peu, boudent sans cesse, se plaignent fort l'un de lautre.

Les femmes ont horreur de la simpUcité que prêchent les maris. Sans compter avec elles-mêmes, elles se noient dans les dépenses. Le jeu, la bonne chère, les compagnies ruineuses dissipent à plaisir le fruit des procédures irrégulières et ténébreuses d'un notaire ou d'un procureur. Ne parlez pas des soucis du ménage à madame Simon, Elle ne vient dans sa maison que pour y dormir. Le reste du temps, elle fréquente la belle société. Sou mari reste quelquefois quinze jours sans la voir: dès le matin, elle est sortie; c'est la trisaïeule de madame Benoîlon. M. Simon voudrait, pour la retenir, l'enfermer dans un cercle composé de ses parents ou de ses amis. Sa nièce la greflSère qui fait des vers, sa cousine l'avocate, son beau-frère qui est plaisant, sa sœur la conseillère, son oncle le médecin avec sa femme et ses enfants, tels sont les amis qu'il propose à sa femme. « Oh ! pour cela, non, répond-elle.

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je ne veux voir que des femmes de qualité, doq des femmes de robe, mais des femmes d'épée ». Elle aura musique trois jours par semaine, trois autres jours lansquenet, partie d'ombre, grand souper , un jour de conversation, et, pour renverser de fond en comble la maison du notaire, y porter le désordre par un faste ridicule, elle veut un portier!

Madame Blandineau aime à paraître: c'est là sa folie, elle en convient, mais elle y trouve un air de grandeur qui la charme. Elle ne se fait, du reste, nul scrupule de dépenser au jeu le bien de son mari, elle sait quelle en est la source : t Donnez-moi de l'argent. — Vous aviez hier vingt-cinq louis. — C'est vrai : j'ai joué, j'ai perdu, j'ai payé, je n'ai plus rien, je vais rejouer. » Et, comme M. Blandineau hésite à la satisfaire : ft Que de façons I au lieu de me remercier d'en prendre du vôtre..., c'est un bien mal acquis qui ne fait pas de profit. Que vous avez l'âme crasse et que vous savez peu vous faire valoir ! » — Madame Bernard n'est pas moins déraisonnable; elle aussi veut se faire valoir et en prend les moyens. La maison de campagne de M. Bernard ne désemplit point : il y vient des hôtes de toutes parts, et des abbés, et des comtesses, et des cousins, et des hommes de guerre; ils mettent à sac les garennes du malheureux bourgeois, restent longtemps à table, tout y est mis par écuelles, et mille gens mangent le bien du mari qui croient encore lui faire trop d'honneur. M. Bernard se désespère; sa maison, grâce à sa femme, est devenue une hôtellerie, il n'y manque plus que l'enseigne; il l'y mettra pour écarter les parasites, au risque de subir les plaintes de madame que déshonorent les manières- de son mari. Telle autre achète cher et vend bon marché, met tout en gage. Elle consent qu'on ruine son mari, pourvu qu'elle en profite; elle n'y prendra d'autre intérêt que celui de partager ses dépouilles.

Tous ces désordres ont une source unique qui est l'envie de paraître. Nul ne veut plus se contenter de son rang. La qualité

entête ces pauvres bourgeoises. Combien elles voudraient être nobles^I Ne sont-elles pas toutes faites pour être marquises, et n'est-ce pas une injustice du sort qu'il faut réparer par ses propres efforts? Mille bourgeoises sont dans ce goût-là. C'est la maladie que Dancourt a étudiée chez elles : « C'est comme

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