CHAPITRE VI
SOMMAIRE
Position d'Abd-el-Kader en 1845. Les confréries religieuses musulmanes. Incident 4e .Sidi-bel-Abhès. Le chérif EI-Fadel. Les Khouans. Prophéties arabes. Bou-Maza. Les grottes du Dahra. Les faux Bou-Maza. Reddition de Bou-Maza. — Le colonel Montagnac. Le 8» chasseurs à pied à Sidi-Biahim. Les capitaines Géraux et Dntertre. L'abbé Suchet à Sidi-Brahim. Le lieutenant Marin à Aïn-Témouchent. — Les chasseurs à pied et le duc d'Orléans. Le capitaine de Ribains. — Les prisonniers. Escoffier. La déïra. Massacre des prisonniers. Le clairon Rolland. Echange des prisonniers survivants. L'enseigne de vaisseau Durand et le Véloce. — Le duc d'Aumale a Constanline et à Alger. Les Aurès. Biskra. Abd-el-Kader au Maroc. Le général Lamoricière k la frontière. Combats entre les Marocains et la délra Reddition d'Abd-el-Kader. Sa présiînlation au duc d'Aumale. Sa fin. — Bureaux arabes. Le capitaine Gay. Les colonels Valsin et Beauprêtre. Colonisation. Louis VeuilJot en Algérie. Nos députés. Le général Bugeaud et la colonisation militaire. Le général Lamoricière et la colonisation civile. Le cantonnement des liibua. — Le duc d'Aumale, gouverneur. La révolution de 1848. Belle conduite du princ*. Son départ. Troubles k Alger.
Au commencement de 1845, rien n'4tait changé dans la situation d'Abd-el-Kader; en outre, les espérances qu'il avait fondées sur la guerre du Maroc s'étaient évanouies après Tanger, Mogador et l'Isly. L'empereur l'invita inutilement à se rendre à Fez ; il ne tint aucun compte d'une injonction qu'il se croyait ]o droit de considérer comme
iiao amère plaisanterie, et le monarque vaincu se garda biciu d'insister !
L'émir résolut donc d'attendre patiemment l'occasion do reparaître en scène. Il était bien placé à cette fin, car, réfugié chez les montagnards du Riff, à quelques lieues seulement de nous, il pouvait facilement, par ses émissaires, se tenir au courant de tout ce qui se passait en Algérie. L'occasion désirée ne se fit pas attendre longtemps. S'il est vrai qu'après la campagne de 1843, signalée par la prise de la Smala et la destruction de Tegdempt et de Thaza, une sorte de lassitude s'était emparée des Arabes, et, au moment de la guerre du Maroc, les avait rendus sourds à toutes les excitations, malgré les chances favorables qu'offrait à l'insurrection une guerre soutenue à la frontière occidentale, cette lassitude avait cessé au bout d'un an. Déjà les esprits se ranimaient au souffle des prédications fanatiques d'affiliés aux congrégations musulmanes. On ne saurait croire quel empire celles-ci prennent en Algérie, sur l'esprit des hommes dont elles font leurs instruments.
Pendant la terrible insurrection que les confréries provoquèrent alors (1845) un fait d'une nature étrange se produisit à Sidi-bel-Abbès, où nous n'avions à cette époque qu'une simple redoute en terre. Le commandant supérieur de ce poste était allé, avec la plupart de ses soldats, visiter le territoire d'une tribu voisine, lorsqu'une soixantaine d'Arabes vinrent e:i chantant des prières, et sans armes apparentes, se présenter à la porte de Sidi-Bel- Abbès. Le factionnaire, voulant les empêcher d'entrer, fut en un clin d'œil entouré, désarmé, poignardé et jeté dans un fossé ; puis, le yatagan à la main, les Arabes se répandirent dans le fort, tombant sur tout ce qu'ils rencontraient ; ils massacrèrent ainsi une vingtaine de nos soldats. Heureusement, quelques officiers restés à la redoute i'éussirent à rallier leurs hommes, et les lancèrent sur les assaillants. Ceux-ci, luttant avec une rage extraordinaire,
mais n'acceptant ni grâce ni merci, furent tués jusqu'au dernier. On reconnut alors que ces Arabes, presque tous de la tribu des Ouled-Brahim , étaient affiliés à la secte des Derkaouas, espèce de puritains musulmans aussi danf^ereux que les S'noussi de la Tripolitaine.
Peu après, un agitateur nommé Sid-el-Fadel, à la tête d'un millier de cavaliers de la tribu des Angade et de quelques centaines d'aventuriers de toutes les tribus, marcha contre Tlemcen. où commandait le général Gavaignac. El- Fadel ^e disait l'image de Dieu, le prophète ressuscité pour purger la terre sacrée de l'Islam de la présence du roumi maudit. Il annonçait, comme quantité de Chérifs ou prétendus ^.nvoyés de Dieu l'ont iait par la suite, que les fusils i3s Français ne partiraient pas, que toute résistance leur serait impossible, et autres absurdités du même genre. En même "emps, il envoyait au général Gavaignac, par un de ses lieutenants, une lettre où nous relevons ce passage curieux :
« Sachez que Dieu m'a envoyé pour que vous vous soumettiez. Il a dit : Soumettez-vous à moi et à mon envoyé. Vous savez qu'il doit venir un homme qui régnera à la fin des temps ; cet homme, c'est moi, envoyé de Dieu le Très- Haut, et choisi parmi les plus saints de la suite du Prophète. Je suis l'image de celui qui est sorti du souffle de Dieu. Je suis l'image de notre Seigneur Jésus, je suis Jésus le ressuscité, croyant à Dieu et à son prophète. »
Le général Gavaignac se riait de cette audacieuse missive, lorsque le chef de bataillon Bazaine, chef du bureau arabe, vint lui apprendre que de nombreux exemplaires de la lettre avaient été répandus dans la ville, et qu'une grande agitation régnait parmi les indigènes. Geux-ci se répétaient les uns aux autres les prodiges accomplis par El-Fadel, le maître de l'heure, prodiges dont les Français devaient surtout se ressentir. Le messager fut donc incarcéré ; mais quand on vint lui dire qu'il allait tout bonnement être pendu, il répondit avec assurance qu'il défiait les Français
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(le mettre leur projet à exécution, car au premier cheveu qui tomberait de sa tête, la terre s'entr'ouvrirait pour engloutir les chrétiens de Tlemcen, général en tête. Dans la ville, en eflfet, les Arabes se tenaient prêts à la révolte, convaincus que l'émissaire d'El-Fadel était inviolable et prophétisait vrai. Pour trapper cette population dans ses superstitions, en même temps qu'étouffer promptement ses velléités de révolte, Cavaignac donna l'ordre de promener l'émissaire à travers la ville, pendant qu'un crieur public annonçait que cet individu était condamné à être pendu comme espion et colporteur des lettres de l'ennemi. Plongés dans un morne silence et attendant toujours les prodiges annoncés, les habitants de Tlemcen virent accrocher le pauvre diable à une pièce de canon qui sortait d'une des embrasures du Méchouar. La terre ne s'entr'ouvrit pas; mais un moment après on entendit les trompettes du 2' hussards et les clairons des zouaves, du 10' chasseurs à pied et du 15' léger, qui se rendaient au-devant d'El-Fadel, campé à une lieue de Tlemcen. A onze heures, nos troupes Ljuittaient la ville, à midi elles attaquaient l'envoyé du ciel, à une heure elles rentraient triomphantes : l'existence politique et guerrière de Sid-el-Fadel venait d'être terminée à son début.
L'insurrection qui couvait en 1845, éclata formidable dans le Dahra et la vallée du Chélii'. Depuis longtemps, les Khouans annonçaient que le jour de la délivrance approchait, et que le Muley-el-Sâa (le maître de l'heure) allait enfin se lever pour délivrer le territoire algérien de la présence des Français. Le mot Khouan^ qui signifie littéralement frère, est le titre que se donnent entr'eux les membres des congrégations de l'Islam. Quoique ces confréries de Khouans semblent n'avoir d'autre but que de s'occuper des questions rehgieuses, elles deviennent, par rapport à nous, essentiellement politiques. La preuve, c'est que nous les verrons , au cours de notre récit, fomenter toutes les insurrections locales qu'il a fallu réprimer depuis
18i8 jusqu'à nos jours; nous constaterons que partout la résistance a été proportionnée au nombre des Kliouans. Si ces fanatiques refoulent par moments leur haine au fond de leur cœur, ils profitent de toutes les circonstances pour la manifester. En dépit donc des déclarations optimistes de certains hommes qui connaissent peu ou point la France africaine, il est clair que l'Arabe ne désarme pas, puisqu'il prête toujours l'oreille aux prédications des Khouans.
En 1845 les marabouts ne se bornaient pas à prononcer de vagues paroles : ils rapportaient encore les prophéties de Sidi-el-Akridar, l'un des écrivains les plus vénérés des Arabes. Cet El-Akridar avait prédit l'arrivée des chrétiens en Afrique, ainsi que leur départ; des versets empruntés à ses écrits couraient le pays :
« Leur arrivée est certaine, car, par la puissance de Dieu, je suis instruit de l'afTaire. Les troupes des chrétiens viendront de toute part; les montagnes et les villes se rétréciront pour nous. Ils viendront avec des cavaliers et des fantassins ; ils traverseront la mer. ,
M Ils descendront sur la plage avec des troupes semblables à un incendie violent, à une étincelle volante.
» Les milices chrétiennes viendront du côté de leur pays ; certes, ce sera un royaume puissant qui les enverra.
» En vérité, tout le pays de France viendra. Ils arriveront tous comme un torrent pendant la nuit obscure, comme un nuage de sable poussé par les vents.
» Ils filtreront par la muraille orientale.
» Tu verras des chrétiens en masse venir dans des vaisseaux. Ils domineront les Arabes par l'ordre tout-puissant de Dieu ; les filles du pays seront en leur pouvoir.
» Mais après eux paraîtra le puissant de la montagne d'or; il régnera plusieurs années. »
Un autre marabout s'écriait, dans des versets colportés de douar en douar :
« Il nous est venu des beys soumis aux chrétiens
Tranquillisez-vous ; celui qui est arrivé les dispersera. Les
chrétiens se réfugieront derrière le grand étang salé ; ils vont quitter Oran. »
Plus explicite encore, le marabout Sidi-Lakhdar disait :
« Il viendra un chérif de l'ouest ; il s'élèvera derrière le fleuve et tuera les Français avec les soldats du Dahra. »
On ne comprend pas assez quelle foi profonde ont les Arabes dans des prophéties qui répondent à leurs plus ardents désirs, en élevant à la hauteur d'une vérité religieuse leur confiance dans l'affranchissement des races musulmanes. Chez eux, le mot religion remplace le mot patrie^ qui n'entre pas dans les conceptions de leur intelligence. C'est le sentiment religieux qui leur fait combattre les chrétiens, ennemis de leur Prophète, et, en défendant leur religion, ils défendent plus que le sol de la patrie, plus que le foyer de leur lamille : ils défendent leurs idées et leurs mœurs, en un mot, tout ce qui constitue le caractère particulier de leur race. Aussi posons-nous ceci en fait : tant qu'il y aura, en Algérie, un marabout pour prêcher et des Arabes pour l'écouter, l'ère des insurrections ne sera jamais close.
Le moment choisi par les confréries religieuses pour pousser en avant leur adepte, l'instrument de leurs visées, fut le mois d'avril (1). Un Mouley-el-Sâa (le maître de l'heure) se leva dans le Dahra ; à la tête d'une horde kabyle, il se précipita sur un détachement de quatre cents chasseurs à pied qui allait de Tenez à Orléansville, et ce ne fut qu'après deux jours d'une lutte opiniâtre que nos soldats purent continuer leur chemin. Quand ils arrivèrent à Orléansville, tout le pays était en feu.
Ce Mouley-el-Sâa, qui s'était proclamé le véritable sauveur des croyants, et qui avait pris le nom de Mohammedben-Abdallah (le nom du prophète), titre dont s'emparèrent dès lors tous les agitateurs qui tentèrent de se faire passer pour maîtres de l'heure, était né à Taroudent, dans le Ma-
roc. Il avait passé sa jeunesse à voyager de zaouïa en zaoïiïa, dans l'Afrique du Nord, où son fanatisme fut excité par la fréquentation assidue des marabouts et des khouans les plus exaltés. Sur l'ordre de ceux-ci, qui voulaient exploiter les prophéties, il s'était fixé dans le Dahra, pays au nord d'Orléansville (province d'Alger). Là, pendant deux années, il étudia les ressources du pays, les mœurs de ses habitants, se préparant de son mieux au rôle qu'il devait jouer. Ses extases, sa manière de vivre, ses prières continuelles, la malpropreté de ses vêtements, ne tardèrent pas à lui procurer une réputation de sainteté qui ne fit que grandir de jour en jour. Une chèvre, qui ne le quittait jamais et qui savait exécuter quelques tours de jonglerie et d'adresse, en excitant l'admiration des grossiers Kabyles du Dahra, lui avait valu un nom qui allait bientôt devenir populaire. On l'appelait Bou-Maza (le père de la chèvre, l'homme à la chèvre).
Bou-Maza avait reçu une leçon sévère en essayant de surprendre le détachement de chasseurs à pied; renonçant donc à attaquer les Français, il s'en prit impitoyablement aux tribus qui s'étaient rangées sous notre domination. Deux caïds furent assassinés, et avec une mise en scène qui impressionna profondément la foule. Ainsi, l'un de ces chefs ayant été surpris dans sa tente, au milieu de la nuit, Bou- Maza le fit attacher et conduire devant lui :
(( C'est toi, Bel-Kassem, dit-il, qui as semé le mal et servi le chrétien? L'heure de ton châtiment a sonné.
— Hier, répondit Bel-Kassem j'ai envoyé vers toi un des miens pour te porter des paroles d'amitié et tu me réponds par la trahison !
— Fils de chien, tu oses parler ! s'écria Bou-Maza. » Et se dressant sur ses étriers, il ajouta :
« Vous autres, écoutez ; que mon commandement s'accomplisse. Je viens d'en haut, et je porte la volonté du Tout-Puissant. Prenez cet homme : que le fer rougi au feu entre dans sa chair, que ses yeux cessent de voir, et
restent suspendus à sa joue par un lien de chair, que chacun de ses membres soit brisé un à un, et que de chacun d'eux sorte une douleur nouvelle. »
L'épouvantable supplice ordonné par Bou-Maza eut lieu. Le malheureux caïd fut tenaillé avec un fer rougi au feu, on lui creva les yeux, ses membres furent broyés un à ud parle revers d'un yatagan. Bel-Kassem vivait encore, quand le Mouley-el-Sâa s'approcha de M en criant :
« Vous autres, qui avez été témoins de la justice, allez. Que tous le sachent ; ainsi seront punis les serviteurs des chrétiens. La douleur en ce monde, la mort pour aller souffrir dans l'autre, voilà qui les attend. »
Et, armant son pistolet, il cassa la tête de Bel-Kassem.
Plusieurs exécutions de ce genre donnèrent à Bou- Maza un prestige extraordinaire. C'était réellement un dangereux ennemi, car il avait pour lui l'admiration respectueuse des Arabes. Lorsqu'il devait se défendre contre des compétiteurs religieux non afiîliés aux Khouans, il s'écriait :
« Que celui qu'anime l'esprit de Dieu se révèle en présence de l'ennemi ! »
Et cet aj^pel restait sans réponse, nul n'osant lui disputer le prix de la bravoure, vertu qui est la plus estimée des Arabes. Le pouvoir de Bou-Maza était donc immense.
Un jour, se présenta devant lui un Kabyle, évidemment im compère. « Des gens, lui dit-il, m'ont annoncé que tu es l'envoyé de Dieu. Dans ta course plus rapide que celle du lion, tu rassasies les vautours de cadavres de chrétiens ; im fleuve de sang les rejettera dans la mer d'où ils sont venus vivants. Je veux savoir la vérité. Si tu viens d'en haut, ce pistolet sera sans effet sur toi; si tuas menti, la l)alle qu'il renferme dévoilera ton imposture. »
Le Mouley-el-Sàa se leva avec calme, et répondit :
« Que la preuve de la vérité soit donnée. »
Le Kabyle arma son pistolet, visa Bou-Maza à la poitrine, et lâcha la détente. Bien entendu, le coud ne partit
point. Trois fois il renouvela sa tentative ; trois fois encore, le coup rata.
Tous ces tours d'escamotage n'étaient même pas discutés par les Arabes, peuple crédule à l'excès. Quoi d'étonnant, lorsque Bou-Maza, après s'être rendu, fut dirigé sur la France, si les populations indigènes traversaient son escorte, se prosternaient à ses genoux, baisaient ses pieds, ses étriers, ses vêtements, même son cheval, chacun sollicitant un mot ou un regard ?
Nous n'avons pas l'intention de raconter en détail les nombreuses opérations mihtaires que nécessita l'insurrection de cet arabe. Bornons-nous à dire qu'au début, le maréchal Bugeaud lança dans le Dahra trois colonnes commandées par les colonels Pélissier, Saint- Arnaud et Ladmirault, pendant que lui-même se dirigeait sur Tenez, au centre des opérations. Bou-Maza disparut alors et la première phase de la révolte fut terminée. Ici se place l'histoire d'une exécution militaire qui eut en France un retentissement trop considérable, et au sujet de laquelle cette classe de philanthropes, parfaitement insensibles d'ailleurs aux misères et à la mort de nos soldats, mais qui, en revanche, garde ses attendrissements pour nos ennemis, jeta les hauts cris, sans vouloir convenir que le colonel Pélissier avait tout simplement obéi aux impérieuses nécessités de la guerre.
Le colonel Pélissier, chef d'état-major du maréchal Bugeaud, voulant opérer le désarmement des Ouled-Riah, ces derniers crurent pouvoir s'y soustraire en se retirant dans des grottes réputées inexpugnables. Pélissier se présenta devant la principale ouverture de ces cavernes, mais sa tête de colonne fut reçue à coups de fusil. Les circonstances étaient graves ; l'insurrection grondait et menaçait d'éclater de nouveau. D'abord on se contenta de bloquer les Ouled-Riah dans leur repaire, en les sommant de se rendre ; mais comme nos parlementaires furent tous massacrés, comme le temps pressait et crue le
colonel n'avait pas le loisir d'attendre que la famine poussât ces fanatiques hors de leur retraite, il donna l'ordre de couper des fascines et de les entasser entre les Assures des rochers qui surmontaient les grottes. Ensuite, à plusieurs reprises, il prévint les Ouled-Riah qu'il allait faire mettre le feu aux fascines. Ce fut en vain : nos parlementaires furent toujours reçus à coups de fusil. Alors le colonel Pélissier exécuta sa menace, et, convaincu que les Ouled-Riah se soumettraient, disposa sa troupe de façon à cerner les avenues conduisant aux grottes, pour s'emparer des Arabes que la fumée chasserait au dehors. Les fascines, composées de bois vert, dégageaient une fumée acre qui, entraînée par le vent, s'engouffrait partout. De longues heures s'écoulèrent, durant lesquelles aucun Kabyle ne se montra ; seulement on entendait confusément, dans l'intérieur, comme le bruit d'une lutte, accompagnée de gémissements. C'étaient évidemment les gens fanatisés par Bou-Maza, qui empêchaient les autres de se rendre. Enfin le lendemain, tout, dans le voisinage, était silencieux comme un sépulcre. La fumée avait disparu, mais sans laisser derrière elle aucun être vivant. Pénétrant alors dans les grottes, nos soldats y trouvèrent, gisant sur la terre humide, huit cents cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants, confondus avec des milliers de chèvres et de moutons, asphyxiés comme leurs maîtres.
« Terrible, mais indispensable résolution, écrivait à son frère le colonel Saint-Arnaud. Pélissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations ; il a dû agir de rigueur. J'aurais été à sa place, j'en aurais fait de même ; mais je préfère que ce lot lui soit tombé plutôt qu'à moi. Les journaux philanthropes ne vont pas manquer de s'emparer de ce fait pour attaquer encore l'armée d'Afrique... Je voudrais bien que vos journahstes de Paris fissent campagne avec nous ! »
Effectivement, le déchaînement contre le colonel Pélissier fut universel; personne ne voulait comprendre comment des
Français n'avaient pas reculé devant de telles horreurs. Le maréchal Bugeaud s'empressa, avec une rare loyauté, de couvrir son subordonné ; il fournit des explications catégoriques sur l'affaire des grottes, et en assuma toute la responsabilité.
« Commençons, ccrivit-il, par examiner à son véritable point de vue le terrible siège des grottes des Ouled-Riah. Pour que le public puisse apprécier cet événement funeste, il faut qu'il sache combien il était important, pour la politique et pour l'humanité, de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d'autres lieux avaient dans les grottes. Toutes les tribus qui en possèdent s'y croyaient inexpugnables, et, dans cette opinion, elles se sont de tout temps montrées fort récalcitrantes. Sous les Turcs, elles refusaient souvent l'impôt, et quand la cavalerie du gouvernement se présentait, la tribu tout entière se retirait dans les cavernes, où l'on ne savait pas la forcer.
» Abd-el-Kader lui-même l'a éprouvé à l'égard des Sbéahs, qui se sont mis deux fois en révolte contre lui. Il a pu les réduire au moyen de sa grande influence morale, qui lui a permis de les faire bloquer et séquestrer par les autres tribus environnantes; mais un pareil moyen serait inefficace entre nos mains : on ne sert pas les chrétiens comme on servait Abd-el-Kader.
» Lorsque le colonel Pélissier eut fait l'investissement complet des grottes, il tenta de parlementer au moyen d'Arabes qui étaient dans son camp ; mais on fit feu sur les parlementaires. Cependant, à force de persévérance, on parvint à ouvrir des pourparlers ; ils durèrent toute la journée sans aboutir à rien. Les Ouled-Riah répondaient toujours : « Que le camp français se retire ; nous sortirons et nous nous soumettrons. » Ce fut en vain qu'on leur fit, à plusieurs reprises, la promesse de respecter les personnes et les propriétés, de n'en considérer aucun comme prisonnier de guerre, et de se borner au désarmement. De temps à autre, on les orévenait aue le combustible était
ramassé, et qu'on allait les chauffer si l'on n'en finissait pas. De délai en délai, la nuit arriva. Fallait-il que le colonel Pélissier se retirât devant cette obstination, abandonnât la partie ? Mais les soldats et les chefs l'en auraient vivement blâmé. Les conséquences politiques de ces déterminations eussent été funestes, car la confiance dans les grottes aurait beaucoup grandi. Aurait-il dû attaquer de vive force? Cela était à peu près impossible, et, dans tous les cas, il fallait perdre beaucoup de monde dans cette guerre souterraine, qui n'eût pas été beaucoup plus satisfaisante pour l'humanité. Se résigner à un simple blocus qui pouvait durer quinze jours, c'était perdre un temps précieux pour la soumission du Dahra, et refuser son concours au colonel Saint-Arnaud. Après avoir pesé ces divers partis, le colonel Pélissier se décida à employer le moyen qui lui avait été recommandé par le gouverneur général pour les cas d'extrême urgence. »
Toutes ces raisons sont péremptoires.
Le terrible exemple des grottes des Ouled-Riah ne devait pas être perdu. Quelques jours après l'exécution ordonnée par le colonel Pélissier, les Sbéahs, tribu voisine également en insurrection, se retirèrent aussi dans leurs grottes. On les y poursuivit, et dès la première sommation, sans qu'on fût cette lois obligé de ramasser des fascines, ils se rendirent immédiatement.
L'insurrection ne se calmait pourtant pas. Tribus sur tribus laisaient défection. « Comment les Chambres, écrivait le colonel Saint-Arnaud à son frère, prendront-elles tous ces événements? La presse attaque toujours le maréchal avec acharnement, et lui, toujours il répond par des succès. C'est une barque difficile à conduire, frère, et vos journaux n'aident pas à gouverner. Abd-el-Kader les jait traduire, et profite ainsi de nos folies et de nos erreurs. »
Un autre jour, le colonel Saint-Arnaud écrivait : « Les journaux continuent à être absurdes, et à attaquer notre maréchal sans rime ni raison. C'est qu'il ne travaille
pas, comme tant d'autres, pour les journaux et pour l'opinion, mais seulement pour le pays. »
Sur tous les points où l'insurrection s'organisait, des prédicateurs de guerre sainte se présentaient sous le nom de Bou-Maza, de sorte que nos soldats finirent par révoquer en doute l'existence même du puissant agitateur. On crut un instant qu'il n'était qu'un mythe, un étendard invisible et immatériel, une sorte de mot d'ordre qu'on se passait de main en main. Le véritable Bou-Maza ne devait pas tarder à faire parler de lui.
11 était alors dans la valée du Chéliif, aux prises avec l'actif colonel Saint-Arnaud, commandant la subdivision d'Orléansville ; c'est dire qu'il avait à lutter contre un adversaire que rien n'arrêtait. En plein hiver, le colonel écrivait à son frère (1) : « Il faut bien tenir la ( ampagne, puisque l'ennemi la tient... Mais quelle guerre ! Ces Arabes, ce sont les chouans, les bons chouans de 1794 Les chefs leur manquent, heureusement, et aussi l'union, car chaque tribu est un peuple qui agit selon ses passions, et dont la tribu voisine est souvent l'ennemie mortelle. Si l'Afi'ique entière se soulevait comme un soul homme, malgré les bavards qui disent qu'il n'y a pas ici de population, nous serions bien vite acculés à la \uov... Nous faisons une guerre sans gloire, et qui nous cn'ie autant, en résumé, que la bataille d'Austerlitz. »
Les autres Bou-Maza, ou plutôt les autres Clu^rifs (2), surgisssaient un peu partout. « Ils sortent de um-i-g, écrivait le colonel Saint-Arnaud. Les cartes se sont Urouillées par ici, et les Arabes veulent encore des co : - de tasU — que je vais leur prodiguer. » Un de ces » M-i-ils souleva le pays autour de Cherchell ; un autre, cc\\i: dos Reni- Zoug-Zoug, fut pris et traduit devant un consoii .!•> guerre, où il se déclara le frère de Bou-Maza, né au. is le Maroc
(1) 14 février lSi6.
(2) Le pluriel arabe est chaurfa.
comme lui. Sans doute, cet individu était encore un émissaire des khouans ; il avoua, du reste, appartenir à la grande confrérie des Muley-Thaïeb, qu'il glorifia avec em[>hase, déclarant qu'elle était si redoutable, qu'aucun sultan ne pouvait être nommé sans son assentiment (i). Quand le président du conseil de guerre lui demanda pourquoi lui, étranger, était venu prendre part aux insurrections algériennes, il répondit : « Je n'avais d'autre désir que celui de faire triompher notre sainte religion. » Par là le caractère religieux de l'insurrection de 1845-1846 s'affirmait nettement. En France, on en fut surpris, tant on s'était habitué à parler de l'Algérie sans la connaître.
Cependant, le vrai Bou-Maza s'était jeté dans les Flittas, puis avait été rejoindre Abd-el-Kader, qui avait repris la campagne dès le commencement des hostilités. Chassé du désert par les générauxMarey et Herbillon, le Mouley-el-Sâa, suivi d'un certain nombre de cavaliers fidèles, essaya de regagner le Dahra et la vallée du Chélif. Près de Tenietel-Hàad, il fut rencontré par le lieutenant Margueritte (2), chef du bureau arabe de Teniet-eî-Hâad, qui n'avait avec lui que quelques spahis avec lesquels il chargea audacieusement la troupe de Bou-Maza; celle-ci perdit la moitié des siens, avec tous les bagages. Arrivé presque seul au Dahra, et sachant que le colonel Saint-Arnaud, à Orléanville, se tenait prêt à toute éventualité, à la tète d'une colonne toujours tenue en haleine, Bou-Maza. désespérant (le la fortune, prit une résolution extrême : celle de se rendre. Mais il préféra se constituer prisonnier entre les mains de celui qui avait été son plus terrible adversaire : le colonel Saint- Arnaud. Comme le caïd des Beni-Younès, était occupé à percevoir les impôts dans sa tribu, un homme se présenta tout à coup devant lui, descendit de cheval et s'avança fièrement, calme et hardi ainsi qu'aux jours de sa
(1) C'est à peu près exact quant au Maroc. (Voir 2» vol.)
(2) IMus lard général, tué glorieusement k la bataille de Sedan.
puissance. Frappés de terreur à son aspect, le caïd et les quatre cavaliers qui l'accompagnaient n'osaient bouger. Ceux qui auraient dû se jeter sur lui pour le garrotter, se sentaient plutôt disposés à tomber à ses pieds.
Prenant alors la parole, Bou-Maza leur dit avec un certain mépris :
« Je vous accorde l'aman, je ne viens plus pour faire la guerre. Die i est pour les chrétiens ; qui oserait lutter coii ;es desseins? Conduisez-moi vers le chef d'Orléansville. »
Un <es cavaliers prit ussitôt les devants pour avertir le ^,olonel Saint- Vrnaud , le caïd et ses compagnons marchèrent derrière B)u-Mi*za, lui servant humblement d'escorte. Mis en ^>résence du colonel, le chérif lui dit avec autant d'assurance que de dignité :
« Après avoir fait pour notie religion et notre indépendance tout ce qu'un homme peut faire, je me rends à toi, car tu es le Français qui a le plus combattu contre moi. »
« Bou-Maza est entre nos mains, écrivait Saint-Arnaud à son frère (1). Il est ici depuis deux heures. Quel beau et fier jeune homme ! Nous nous sommes regardés dans le blanc des yeux... Bou-Maza n'est pas un homme ordinaire ; il y a en lui une audace indomptable, jointe à beaucoup d'intelligence, dans un cadre d'exaltation et de fanatisme. Il se croyait appelé à de grandes choses, et comment ne l'aurait-il pas cru? Mis en avant par la puissante secte des Muley-Taïeb, il correspondait avec l'empereur du Maroc, qui l'aidait de son or, de sa poudre, et l'encourageait à la guerre sainte. »
Plus loin le colonel, ajoute :
« Tous nos caïds, presque sans exception, lui fournissaient des hommes, de l'argent et de la poudre. Ce serait triste, si les révélations d'un conseil de guerre venaient mettre à nu ces plaies de notre histoire africaine. »
(I) 13 avril l?ii:
Ces plaies, depuis l'époque où fut écrite la lettre qu€ nous venons de citer, ont été souvent mises à nu. Que de fois n'a-t-on pas répété :
Da7is tout chçj arabe, il y a l'étofje d'un traître.
Le maréchal Bageaud envoya Bou-Maza à Paris. Un journal de l'époque trace de lui le portrait suivant :
« C'est un homme de vingt-cinq ans au plus ; sa taille esi élevée, svelte et même élégante. Quoique souffrant de plusieurs blessures, surtout du bras gauche, dont l'articulation est complètement ankylosée, son aspect annonce la vigueur. Ses grands yeux noirs, bordés de longs cils, e1 ses sourcils bien arqués, sont éclairés d'un feu sombre. Ses lèvres un peu épaisses, le bas de son visage proéminent, son teint bronzé annoncent de violentes passions. Rien dans sa personne ne dément les aventures extraordinaires, ni la réputation d'audace et de cruauté qu'a laissée le sultan du Dahra parmi les populations qu'il a traversées. »
« Dans une grande guerre, j'aurais la plus grande confiance en Saint-Arnaud. C'est un homme qui ira loin, et qui sera toujours à la hauteur des positions qu'on lui assignera. »
Tel était alors le jugement porté par le duc d'Aumale sur le vainqueur de Bou-Maza.
u Tu as vu Canrobert, écrivait de son côté le colonel Saint-Arnaud à son frère ; c'est un vrai Duguesclin qui a dû te convenir. »
La répression de cette révolte fut l'origine de la fortune militaire de Canrobert ; on le chargea d'annoncer au maréchal que le Dahra était pacifié. Bugeaud se préparait à se retirer lorsque prenant sous le bras le lieutenant-colonel (1 ), il s'avança près du -groupe formé par les officiers de son état-major :
« Messieurs, dit-il, une armée qui sait obéir, une armée
(4) Canrobert était alors lieutenant-colonel.
qui sait souffrir, une armée qui a des chefs comme ceuxci (et il désignait le lieutenant-colonel), est la force et l'espoir d'un pays. Vous avez montré, durant ces campagnes, ce que vous valiez; le temps ne vous fera jamais faillir à la France. »
L'avenir prouva que le maréchal avait dit vrai.
Pendant l'insurrection du Dahra, Aba-el-Kader n'était pas inactif. Nous avons vu qu'après la terrible exécution des grottes des Ouled-Riah, Bou-Maza s'était jeté dans le pays des Fiittas. Le général Bourjolly, commandant la subdivision de .vlostaganem, voulut pénétrer sur ce dangereux territoire ; riiiis, battu dans un furieux combat de deux jours, dans lequel nous perdîmes une centaine de blessés et trente morts (dont le lieutenant-colonel Berthier, du 4* chasseurs d'Afrique, et le commandant Clère, du 9° bataillon de chasseurs à pied), il avait dû prendre position sur la basse Mina, attendant du secours de Mascara et d'Orléans ville. C'est à ce moment que l'émir, d'accord avec Bou-Maza pour se tenir sans cesse en mouvement afin de diviser nos forces, se montra tout à coup suivi d'une vingtaine de mille cavaliers, aux environs du poste de Djemma- Ghazaouat, placé au bord de la mer, et sous le commandement du lieutenant-colonel de Montagnac.
Cet officier supérieur, dont les lettres viennent d'être récemment publiées par son neveu^ était le type de ce que nous appelons le troupier fini, dur pour lui-même autant que pour les autres. Ecoutons-le parler :
« Je pioche, dit-il, je me remue, je bisque, je jure, je tempête, je ris — pas souvent, par exemple, — je mange — pas trop, — je bois très peu, je dors mal ; je fais trimer
les uns, je rosse les autres ; j'v. im. appliquer, ces jours-ci. cent coups de bâton à quatre Arabes, en plein marché, moyen infaillible pour réduire mon monde à l'obéissance. »
Le côté brutal du caractère de cet homme de guerre se révèle encore dans le passage suivant :
« J'aurais dû servir chez les Turcs : avec l'étonnante disposition que j'ai à tanner la peau humaine, j'aurais eu des chances pour devenir un personnage remarquable dans un pays où les instruments contondants et tranchants jouent un si grand rôle comme moj^en de persuasion. »
Plusieurs fois, le lieutenant-colonel de Montagnac reçut des observations du général de Lamoricière, mais il se déclarait Incorrigible.
« Je suis, disait-il, exaspéré par les lâches assassinats, les surprises nocturnes et les trahisons des Arabes, et je crois que ma sévérité est nécessaire. »
S'adressant à sa famille, il écrivait :
(( Pour dominer les Arabes, il faut les rétribuer selon leurs œuvres, avec la justice la plus indépendante et la plus impartiale, et briser leurs chefs sous une verge de fer, lorsqu'ils s'écartent de la ligne de leurs devoirs. »
Et un autre jour :
« Ces actes d'autorité vous paraissent abjects, à vous, braves gens qui vivez en paix dans votre cité industrielle ; mais, dans ce pays-ci, où les serpents rampent sous l'herbe, où les loups-cerviers sont partout sur les sentiers, la mort doit faucher sans relâche. Voilà pourtant comme le cœur le plus sensible peut devenir implacable, lorsqu'il est obligé d'endosser cette immense responsabilité de la tranquillité d'un pays. »
« A chaque instant, ajoutait-il, je suis forcé d'user de ces moyens qui brisent toutes les fibres de mon pauvre vieux cœur, pour maintenir ces populations remuantes, qui ne comprennent encore que la justice saignante. »
Voici comment il souhaitait mourir :
« Se faire casser la tête sur un champ de bataille est, à
mon avis, pour un soldat, la façon la plus propre de quitter ce bas monde. »
Le vœu du lieutenant-colonel de Montajgnac devait être exaucé.
Sitôt qu'Abd-el-Kader eut signalé sa présence sur le territoire de la province d'Oran, le général Cavaignac, commandant la subdivision de Tlemcen, se porta contre lui. Pourtant il n'était pas sans inquiétudes, car, pour garder cent lieues de frontières et maîtriser une insurrection étendue, il ne disposait que d'un bataillon de zouaves, des 8' et 10" bataillons de chasseurs à pied, du 15° léger, du 41* de ligne et du 2' hussards, en tout sept bataillons et quatre escadrons. Dans un premier engagement, le bataillon de zouaves perdit son chef, le commandant Péraguay, vieux soldat de l'île d'Elbe ; dans l'engagement suivant, les Arabes combattirent avec une telle impétuosité, montrèrent une si grande confiance en eux-mêmes, que Cavaignac, jugeant qu'il devait être arrivé quelque événement extraordinaire, se replia sur son camp de Lalla-Maghnia, où, en effet, il reçut les plus déplorables nouvelles.
Abd-el-Kader s'étant montré aux environs de Djemma- Ghazaouat, où commandait le lieutenant-colonel de Montagnac, avait sommé la tribu des Souhalia d'embrasser sa cause. Celle-ci ne demandait pas mieux que de nous trahir et était en même temps désireuse de se venger; elle députa vers le colonel un caïd chargé de lui dire que, craignant la visite de l'émir, la tribu implorait le secours des Français. La prudence du lieutenant-colonel de Montagnac n'égalait malheureusement pas sa bravoure. Lamoricière et Cavaignac, qui redoutaient son exaltatiou chevaleresque, lui avaient pourtant bien recommandé de ne pas sortir de Djemma-Ghazaouat quoi qu'il arrivât : le soin de tenir la campagne, s'il y avait lieu, ne le concernait en aucune façon. D'ailleurs la troupe dont disposait le colonel ne se composait que d'un seul bataillon, le 8° chasseurs à pied, counnandant Froment-Coste, et d'un escadron du
5* hussards, capitaine Gentil de Saint-Alphonse, près duquel se trouvait par hasard le chef d'escadron Courby de Cognord, du même ré. ciment. Cette garnison comptait sept cents hommes au plus.
Montagnac oublia les sages avis de ses supérieurs, devant l'insistance du caïd. « Viens, lui disait ce traître ; l'émir est tout près d'ici ; avec quelques cavaliers seulement, nous te conduirons jusqu'à lui et tu le prendras. »
Cette tribu des Souhalia nous ayant rendu de réels services pendant la campagne de 1844, le généreux soldat ne voulait pas l'abandonner au ressentiment d'Abd-el-Kader. Il sortit donc avec tout ce qu'il avait de disponible, c'est-à-dire trois cent cinquante chasseurs à pied et soixante-deux hussards, commandés par MM. Froment-Coste et Courby de Cognord.
Après avoir marché toute la nuit du 21 septembre, la petite colonne vint camper sur les bords de l'Oued- Saouli ; la position bien choisie eût coûté trop d'efforts aux Arabes ; aussi le caïd des Souhalia revint-il importuner Montagnac qui consentit à s'avancer jusqu'au marabout de Sidi-Brahim, construit sur un plateau découvert. Une quarantaine de cavaliers indigènes parurent alors à quelque distance ; mais leur allure était timide et circonspecte, et, quand le colonel marcha contre eux avec l'escadron de hussards, ils tournèrent bride et s'enfuirent précipitamment. Montagnac avait laissé au camp de l'Oued-Saouli le commandant Froment-Coste avec une compagnie de chasseurs, et s'était avancé sur Sidi-Brahim avec les trois autres compagnies. En voyant la fuite des Arabes, il commit encore l'imprudence de morceler sa troupe. Il fit prendre le trot à l'escadron de hussards, et, laissant une compagnie de chasseurs à pied au marabout même, il donna aux deux autres l'ordre de suivre le mouvement. Dès que les pelotons de hussards qui tenaient la tête furent arrivés au bas du plateau, les Arabes poursuivis firent brusquement volte-face, et de tous les ravins sortirent des milliers de combattants.
Le guet-apens était habilement préparé.
Au premier choc, le commandant Courby de Cognord, ffui conduisait le premier peloton de l'escadron de hussards, fut démonté et blessé ; il sauta sur un autre cheval, mais, blessé deux fois encore, il tomba entre les mains des Arabes, qui le hachèrent à coups de yatagan. Le capitaine Gentil de Saint-Alphonse, qui suivait avec le deuxième peloton, eut la tête fracassée d'un coup de pistolet tiré à bout portant. Montagnac fait alors hâter la marche des deux compagnies de chasseurs à pied, s'élance avec les deux autres pelotons de l'escadron , et rallie une vingtaine de cavahers échappés au massacre ; mais un ennemi dix fois supérieur en nombre l'entoure, le presse, et finalement il est atteint d'une horrible blessure au ventre. A ce moment, les deux compagnies de chasseurs arrivent, et forment tant bien que mal le carré avec les débris des hussards. Rappelant à lui, pour sauver les braves gens que son imprudence avait sacrifiés, le reste de ses forces, l'infortuné colonel ordonne au maréchnl des logis Barbier de se mettre à la recherche du commandant Froment-Coste, et de l'amener sur le lieu du combat. Pendant trois heures, hussards et chasseurs à pied soutiennent les assauts de la cavalerie ennemie, et se défendent jusqu'à épuisement complet des munitions. Alors les Arabes se rapprochent de ce groupe silencieux, et sous leur feu, selon l'expression d'un témoin oculaire, nos soldats tombent un à un « comme les pierres d'un mur ». Le lieutenant-colonel Montagnac, se sentant mourir, trouve encore assez d'énergie et de présence d'esprit pour dire aux derniers survivants :
« Enfants"! laissez-moi, mon compte est réglé ; tâchez de gagner le marabout de Sidi-Brahim, et faites-y une défense désespérée. »
Ce furent ses dernières paroles. Le commandant Froment-Coste arrive avec ce qui reste de chasseurs ; mais, aux premières décharges des réguliers d'Abd-el-Kader, U
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tombe à son tour mortellement frappé. Tous ses hommes se font hacher autour de son cadavre.
Il ne restait plus que la compagnie de carabiniers, forte uc quatre-vingt-trois hommes, qui s'était retranchée au marabout de Sidi-Brahim, sous les ordres du capitaine Géraux. Une multitude d'Ambres, conduits par l'émir en personne, investissent le marabout, et dirigent sur les nôtres une violente fusillade, mêlée de pierres ; mais le tir des grosses carabines arrête les assaillants, dont les ^^lus hardis se font tuer à coups de baïonnette sur les murs du marabout. Abd-el-Kader suspend alors le combat, et envoie au capitaine une sommation écrite, l'engageant à cesser une lutte inutile et lui promettant la vie sauve pour lui et ses soldats. Géraux leur communique la lettre ; tous y répondent par le cri de : Vive le roi ! Aussitôt ils improvisent un drapeau tricolore avec des débris de vêtements, le hissent sur le sommet du marabout, pratiquent à la hâte quelques créneaux dans la muraille, coupent les balles en quatre pour prolonger la résistance, et se préparent à mourir pour leur pays. L'attaque recommence furieuse et acharnée, puis cesse tout à coup. Ici se place im épisode admirable. Le capitaine adjudant-major Dutertre, pris blessé et laissé vivant, va, comme le chevalier d'Assas, nous donner l'exemple d'un héroïsme sublime, que l'histoire, en traits indélébiles, doit enregistrer pour la consolation du genre humain.
Les blessures du capitaine Dutertre ne l'empêchant pas de marcher, Abd-el-Kader lui ordonne d'accompagner quelques cavaliers arabes, pour engager les Français à se rendre. L'héroïque officier écoute froidement les ordres de l'émir et s'achemine vers le marabout.
« Géraux, s'écrie-t-il, quand il est à portée de la voix, Géraux, et vous, mes camarades du 8°, on va me tuer si vous ne déposez les armes, et moi, je viens vous dire de résister jusqu'à la mort. Vive la France ! »
Le vaillant Dutertre tombe foudroyé; un des cavaliers
lui coupe la tête et va la présenter à Abd-el-Kader. Plein de rage, celui-ci recommence le combat ; mais aucun des nôtres ne faiblit.
L'émir fait de nouveau cesser le feu jusqu'au lendemain et, faisant disparaître ses cavaliers, il engage contre nous un millier de ses plus intrépides fantassins. Le lieutenant Chappedelaine, quoique blessé, reste debout atix côtés du capitaine Géraux, et continue à diriger la résistance. Abd-el-Kader recourt ensuite à un moyen qui lui semble plus efficace ; s'éloignant hors de la portée des carabines, il enveloppe le marabout d'un cordon de postes qui ferme toute issue.
Pendant trois iours, les énergiques soldats du capitaine Géraux restent sans eau et sans vivres. On a bien sauvé les deux mulets du cantinier ; mais ces animaux sont chargés d'absinthe, et l'absinthe pure ne calme pas la soif, au contraire. Quelques hommes en prennent pourtant et la mélangent avec de l'urine. A la fin du troisième jour, la situation n'est plus tenable ; les chasseurs supplient leur capitaine de sortir avec eux : « Mourons en rase campagne, disent-ils, plutôt que de périr ici misérablement. »
Le capitaine Géraux croit avoir remarqué que l'ennemi se relâche un peu de son active surveillance ; il se rend aux instances des siens. « Mieux vaut, en effet, leur répond-il, mourir en combattant que d'agoniser ainsi. » Mais Géraux a le tort de partir en plein jour, oubliant que, grâce au caractère de l'Arabe qui n'aime pas le combat de nuit, 1 obscurité lui offrait plus de chances de salut. Il y a dix blessés dans le marabout; les chasseurs n'abandonneront pas leurs camarades, on les emportera. A la tête des soixante-dix hommes valides qui lui restent, Géraux s'élance et fait une trouée à la baïonnette à travers les postes ennemis ; toutefois il se garde bien de prendre le chemin qui serpente à travers la plaine, il essaye de gagner IVeumia- Ghazaouat (1) par la ligne des crêtes.
(1) Aujourd'hui Nemours.
Tant d'audace frappe les Arabes de stupeur ; mais sachant que la compagnie Géraux est armée de carabines à longue portée, ils se bornent à la suivre à distance. Quelques membres de la tribu des Souhalia en font autant. Tout va bien ; la petite troupe française peut gagner les villages de Zéri et Sidi-Tamar, séparés de Djemma-Ghazaouat par un ravin. Elle serait sauvée si la garnison de la place tentait une sortie en sa faveur; mais personne ne se montre. A ce moment les chasseurs aperçoivent un filet d'eau qui coule au fond du ravin; ces pauvres diables, qui depuis trois jours subissent toutes les tortures de la soif, n'y tiennent plus ; tous se précipitent au bas du ravin et se jettent à plat- ventre dans le lit du torrent. L'occasion était trop belle pour les goumiers d'Abd-el-Kader et les Souhalia, qui voyaient déjà leur proie leur échapper ; ils bondissent alors, et criblent de coups de fusil la malheureuse compagnie. Le lieutenant Chappedelaine, déjà blessé, tombe mort.. Le capitaine Géraux le fait charger sur les épaules d'un chasseur, les autres blessés sont enlevés de même, et l'on essaye ainsi de gagner la ville. Mais le capitaine Géraux est tué, la fusillade des ennemis redouble d'intensité : blessés et porteurs roulent les uns sur les autres. Douze chasseurs seulement rentrent à Djemma- Ghazaouat, où, trop tard hélas ! bat la générale.
De ces douze hommes, un seul, le caporal Lavaissière, rapportait sa carabine. Quelque temps après, le général Lamoricière, au nom du roi, décorait ce brave homme en présence de toute la division réunie sous les armes, et lui remettait une carabine d'honneur qu'il avait bien gagnée.
Et dire que nos chasseurs auraient pu être sauvés, non seulement par la garnison de Djemma-Ghazaouat, mais encore par une petite colonne qui opérait autour de Lalla- Maghnia, sous les ordres du lieutenant-colonel Barrai.
Le capitaine du génie Coffine, commandant par intérim à Djemma-Ghazaouat, disposait de deux compagnies de chasseurs et de quelques hussards. Deux fois il avait réuni
tout son monde valide, et était venu jusqu'aux villages do Zéri et de Sidi-Tamar, interrogeant l'horizon, prêtant avec anxiété l'oreille au moindre bruit ; deux fois il était rentré dans la place. Quand les sentinelles le firent prévenir qu'on entendait la fusillade en avant des deux villages, il ne jugea pas à propos de sortir une troisième fois, croyant que la colonne Montagnac revenait tout entière. Cet officier fut donc bien mal inspiré. Par la suite, accusé publiquement d'avoir été trop prudent, il dut demander son retour en France, puis sa mise à la retraite.
Quant au lieutenant-colonel Barrai, il fut moins excusable encore. Avant de se renfermer complètement dans le marabout de Sidi-Brahim, le capitaine Géraux avait expédié à Lalla-Maghnia un Arabe convoyeur, porteur d'un billet dans lequel ce brave officier exposait la situation critique de la compagnie placée sous ses ordres. Déjà M. Barrai connaissait, par quelques hommes échappés au massacre, la malheureuse affaire de son collègue Montagnac, tout en ignorant que deux officiers et quatre-vingts chasseurs avaient pu se réfugier au marabout de Sidi-Brahim. Le commandant d'Exéa, depuis général, chef du 10" bataillon de chasseurs, supplia vainement le lieutenant-colonel de le laisser aller avec son bataillon au secours de la compagnie Géraux ; il lui fut d'abord répondu qu'Abd-el-Kader, avec tous ses contingents, pourrait fermer la retraite à la colonne. Ensuite, le lieutenant-colonel objecta que le billet ([ui lui avait été remis de la part du capitaine Géraux lui paraissait gros de trahisons, malgré les affirmations catégoriques de plusieurs officiers de chasseurs à pied, qui reconnaissaient fort bien l'écriture de leur camarade. Bref, M. Barrai ne mit pas sa troupe en mouvement.
Dans la catastrophe du colonel de ^'ontagnac, les Arabes firent quatre-vingt-seize prisonniers, presque tous blessés. Le commandant Courby de Cognord tout sanglant allait être décapité, lorsqu'il fut reconnu par un cavalier rouge d'Abd-el-Kader, et épargné. Les officiers tués furent : le lipu-
tenant-colonel de Montagnac, le commandant Froment- Coste, le capitaine Gentil de Saint- Alphonse et le lieutenant Klein, ces deux derniers du 5® hussards ; enfin les capitaines Dutertre, Chargère, Burgard, Géraux, les lieutenants Chappedelaine et Raylon, du 8^ bataillon de chasseurs. A ces noms il faut ajouter celui du chirurgien-major Rogazetti, qui, resté dans le marabout avec le capitaine Géraux, fut tué dans le fatal ravin, en avant de Djemma-Ghazaouat.
Ce fut seulement après plusieurs mois, le 1" avril 1846, que la sépulture put être donnée aux restes des héros qui avaient combattu à Sidi-Brahim. A son retour d'une pointe dans le Maroc, le général Cavaignac voulut faire passer ses troupes sur le champ de bataille. Les ossements répandus sur le sol racontaient les différentes phases de cette lutte mémorable. Voici, s'écriaient nos soldats, où la charge a commencé ; on voit encore la marque du sabot des chevaux ! — Et c'est ici que la charge s'est arrêtée ; voici le dernier cadavre, voici la carcasse du dernier cheval ! — C'est ici, s'écriaient-ils plus loin, qu'ils ont formé le carré ; la terre en porte encore les traces ! — Une poignante émotion vibrait dans les rangs de la colonne Cavaignac, à laquelle venait de se joindre la garnison de Djemma-Ghazaouat. Au marabout de Sidi-Brahim, nos ofilciers et nos soldats contemplèrent, avec un sentiment de douloureuse fierté, les larges taches de sang qui couvraient les murailles du petit bâtiment.
Cavaignac, ayant appris la présence à Djemma-Ghazaouat de l'abbé Suchet, vicaire général du diocèse d'Alger, venu pour y organiser le culte, avait prié ce vénérable prêtre d'accompagner la garnison à Sidi-Brahim, pour y rendre les derniers devoirs aux héros qui avaient succombé aux côtés du colonel de Montagnac. Le général était un de ces républicains qui comprennent les sentiments secrets du soldat, un de ces esprits largement ouverts qui, tout en nayant pas la foi, comprennent que d'autres la possèdent. L'abbé Suchet n'aurait eu garde de manquer au
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pieux rendez-vous qui lui état assigné. Quelques soldats lui improvisèrent un autel à quelques pas du marabout; deux planches grossières, posies sur deux bâtons, devinrent la table sainte ; sur deux perches à hauteur d'homme, e'ifoncées en terre, on accrocha le manteau du prêtre pour former le fond de cet autel primitif' ; le bénitier était un de ces simples petits vases en fer blanc dont le soldat se sert en campagne, et qu'il nomme quart ; l'aspersoir était une feuille de palmier-nain ; deux fanaux de marine, apportés de Djemma, servirent de flambeaux ; enfin, la croix fut fixée dans le canon d'un fusil. Ces préparatifs achevés, Cavaignac fit déployer sa troupe sur une seule ligne et sur un seul rang, chaque soldat ayant son fusil en bandoulière ; puis on se mit lentement en route, ramassant les os et les débris d'armes, d'équipements, de vêtements épars tout le long du plateau. Ces débris, pieusement réunis, furent transportés à Djemma-Ghazaouat. Devant le funèbre amoncellement, les bataillons serrés en masse défilèrent, puis firent face à droite et présentèrent les armes, pendant que l'artillerie tirait une salve de ses canons.
Ce cérémonial militaire achevé, la colonne forma le carré autour de l'autel. Il serait difficile de rendre les impressions qui se peignaient sur le visage hâlé de nos soldats, pendant que le sacrifice de la messe s'accomplissait ainsi sous la voûte du ciel ; des témoins racontent que cette cérémonie fut sublime, et qu'à l'élévation, les tambours et les clairons retentirent comme la clameur d'un triomphe. S'adressant à la foule attentive, le vicaire général trouva au fond de son cœur des paroles qui exprimaient avec une rare éloquence les sentiments du plus pur patriotisme, et qui émurent profondément l'auditoire.
« C'est là, disait ce vénérable prêtre, c'est là qu'ils moururent ! Voilà cette terre qui a bu le sang de quatre cents braves ! Comme à Waterloo, où la France avait dit, par la bouche d'un de ses fils : Je meurs et ne me rends pas ; de même, longtemps après, en face d'autres ennemis, quatre
cents Français ont prouvé que les enfants de la France savent toujours préférer la mort à une honteuse captivité. Accablés par le nombre, ils ne pouvaient vaincre : ils ont triomphé par la mort. Mais ils périrent loin de leur patrie, sans recevoir les derniers adieux d'une mère, d'une sœm\ d'un ami, d'une épouse peut-être. Qui nous dira les secrets de la mort? Qui nous dira ce qui se passe dans l'ànie du soldat chrétien à ce moment suprême, alors que, dégag'' des illusions d'un monde qui lui échappe, à la porte de son éternité, elle va paraître devant Dieu qui l'attend? Le sentiment religieux, qui ne s'éteint jamais dans un cœur noble, se réveille avec intensité. Le doux souvenir des prières d'une mère, d'une sœur, excite en lui le repentir qui ouvre le ciel.
» Ils moururent comme vous savez tous mourir, comme vous seriez morts à leur place, comme meurent les soldats français. Leur voix s'élève pour nous crier d'aimer la France. Ils sont là, voilà leurs ossements déposés devant vous.
» Mais il manquait à ces nobles dépouilles de derniers et suprêmes honneurs, les honneurs de la religion, qui doit imprimer sur toutes les œuvres des hommes le cachet de l'éternité. C'est ce devoir sacré que nous remplissons aujourd'hui. Ce ne sont pas de stériles regrets, ni des couronnes périssables que nous déposons en ce moment sur cette grande tombe ; j'y ai appelé l'auguste victime immolée pour le salut de tous. Nous avons prié le Dieu des armées, par le sang de son divin fils, d'ouvrir à ces héros, à nos frères, les portes du ciel... Et pourquoi ne pas espérer qu'un Dieu clément les a reçus dans sa grande miséricorde? La valeur est une vertu ; ces vaillants hommes sont morts pour la patrie, et le drapeau de la patrie, sur cette terre d'Afrique, n'est-ce pas le drapeau de la religion?
» Maintenant, que la renommée aille dire à la France que la religion est venue verser ses vœux, ses prières, ses bénédictions sur la tombe solitaire de Sidi-Brahim ; qu'elle le
redise surtout à ces mères, à ces sœurs, à ces épouses en deuil... Leurs larmes couleront moins amères, et leurs cœurs seront consolés par l'espérance de retrouver, dans une meilleure vie, ceux qu'elles ont perdus.
» La France entière est avec vous ; elle sera reconnaissante de l'acte religieux que vous venez d'accomplir.
» Recouvrons d'un peu de terre les restes glorieux de nos frères sacrifiés. Plus tard, sans doute, lorsque des villages et des villes couvriront cette Algérie française, on élèvera ici, à la place où nous sommes, un monument digne de notre grande nation, et le guerrier vieîulra, comme autrefois les anciens preux, aiguiser son épée sur la pierre de cette tombe, avant d'aller, s'il en était besoin encore, combattre et vaincre nos turbulents ennemis. »
Le souhait de l'abbé Suchet fut exaucé plus tard. A deux cents pas de Djemnia-Ghazaouat, devenu Nemours, à l'ombre des caroubiers, une pierre funéraire recouvre l'endroit où furent déposés les ossements réunis de nos ofnciers et de nos soldats.
Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul. L'impression produite sur l'armée d'Afrique, par le fatal combat de Sidi-Brahim, était douloureuse, mais exempte d'amertume ; il n'en fut pas de même lors de la triste affaire d'Aïn-Témouchent, désastre pour nous entaché de honte. 11 s'agissait d'un fait sans précédent dans les annales d'Afrique : la reddition, sans combat, de deux cents hommes à l'ennemi.
Après sa facile victoire de Sidi-Brahim, Abd-el-Kader avait traversé la tribu des Traras et celle des Beni-Ameur, fju'il avait entraînées à sa suite. La résistance opiniâtre de ces deux tribus avait frappé Cavaignac, et lui donnait lieu de craindre que ses troupes ne fussent victimes d'une catastrophe. Il songea d'abord au poste d'Aïn-Témouchent, où commandait le capitaine Safrane, du 2° bataillon de zouaves. Nous avons raconté, dans le chapitre consacré aux zouaves, comment cet intelligent ofticier
réussit à en imposer à Abd-el-Kader, en disposant en batterie les charrues des colons réfugiés dans la redoute, et en mettant au bout de bâtons tous les vieux chapeaux qu'il avait pu se procurer. En attendant l'arrivée de Lamoricière, gouverneur général par intérim, qui accourait d'Alger avec un rentort de trois bataillons, Cavaignac voulut pourvoir à la complète sécurité de ce poste, placé sur une des routes que devait suivre l'émir en manœuvrant au pays des Traras. Réunissant tous les malingres et les convalescents, il en forma un détachement qu'il fit partir de nuit ; c'était une faute, car si les marches de nuit sont extrêmement pénibles pour les soldats valides, à plus forte raison deviennent-elles presque impossibles à des hommes faibles ou relevant de maladie.
Le général commit une seconde faute, celle de déroger à ses habitudes de discipline. D'après les règlements militaires, quand deux officiers de même grade marchent ensemble, c'est le plus ancien qui doit commander. Or, deux officiers étaient désignés pour aller à Aïn-Témouchent : M. Hilarin, lieutenant au 41' de ligne, et M. Marin, lieutenant au 15° léger. Le commandement revenait de droit au plus ancien, M. Hilarin ; mais, comme il était nouveau venu en Afrique, on lui supposait peu d'expérience des choses de la guerre. M, Marin, au contraire, avait fait sa carrière aux zouaves , et était personnellement connu de Cavaignac, qui avait été son colonel ; ayant fait ses preuves, il jouissait d'une grande réputation de bravoure. Aussi le général jugea-t-il cet officier éminemment apte à conduire un détachement nombreux, chose toujours délicate. Il prit donc sur lui de violer le règlement, en cette circonstance, pour subordonner M. Hilarin à son protégé M. Marin.
On adjoignit à ces deux officiers, M. Cabasse, sous-aidemajor du service des hôpitaux. Un convoi de munitions et de vivres suivait le détachement.
M. Marin partit à l'entrée de la nuit ; on espérait que le
lendemain, vers dix heures du matin, il serait rendu à Aïn- Temouchent. A minuit, la petite troupe franchit l'Ouedfsser, pour gagner un piton sur lequel se voyaient trois marabouts en ruines. C'est là que le lieutenant Marin comptait faire une halte. Le détachement atteignit péniblement ce point; les hommes déposèrent leur sac, et commencèrent les préparatifs de leur repas. Us n'avaient plus que deux heures de marche pour arriver à destination. Tout à coup débouchèrent de nombreux groupes de cavaUers arabes, parmi lesquels on distinguait Abd-el- Kader et Bou-Hamidi, le khalifa de Tlemcen. Renonçant à attaquer la redoute d'Aïn-Temouchent, à cause des charrues que le capitaine Safrane avait si ingénieusement disposées en batterie, l'émir reprenait la route de la frontière ■narocaine, sans se douter de la rencontre qu'il allait faire et de la proie que le hasard lui ménageait.
A la première apparition des goums ennemis, les soldats du détachement Marin coururent aux armes. Certes, la défense était facile; outre qu'ils se trouvaient sur un mamelon dominant la plaine, ils pouvaient se retrancher dans les ruines des trois marabouts, qui se flanquaient mutuellement. Abd-el-Kader et Bou-Hamidi allaient passer leur chemin, peu soucieux d'engager avec leurs cavaliers une lutte problématique contre nos fantassins occupant une position favorable, lorsqu'ils virent s'avancer vers eux un officier français. C'était M. Marin, qui, pris évidemment d'un accès de folie, avait défendu à ses hommes de bouger, et venait offrir de se rendre, lui et sa troupe, moyennant la vie sauve pour tous.
On vit alors, ô honte ! la cavalerie arabe entourer le détachement français, lui faire mettre bas les armes, s'emparer des munitions, et se diriger sur le Maroc, traînant à sa suite deux cents soldats qui allèrent, sur les bords de la Tafna, rejoindre les chasseurs pris à Sidi-Brahim.
Abd-el-Kader déclara plus tard que jamais il n'aurait osé attaquer le détachement Marin, s'il avait fait mine de
se défendre. Effrayés par les pertes qu'ils avaient subies à Sidi-Brahim, ses cavaliers ne l'eussent point suivi. 11 fallut que la lolie d'un officier lui fournît l'occasion d'un succès sans risques.
Ce qu'il y eut d'extraordinaire, c'est que ni le lieutenant Hilarin, ni le docteur Gabasse, ni même un soldat du détachement, ne songèrent à protester contre l'acte inqualifiable de leur chef. Hélas ! tous ces malheureux devaient payer cher un moment d'oubli; car, après quatre mois de captivité et de souffrances, ils furent lâchement égorgés, à l'exception des officiers. Le lieutenant Hilarin mourut au Maroc, de désespoir et de misère, et Marin ne reparut que pour être traduit devant un conseil de guerre qui le condamna à mort. La peine fut commuée, il est vrai ; mais le malheureux officier, que personne ne songea à accuser de lâcheté, puisqu'on le savait brave, quitta l'armée et l'on ignore ce qu'il est devenu.
Ce fait, inouï jusqu'alors, de Français déposant les armes devant des Arabes, flatta si fort la vanité des indigènes, que la révolte en reçut une impulsion nouvefie. La possibilité entrevue d'un triomphe sans lutte sanglante, en s'emparant de leur complaisante imagination, inspira de l'audace aux plus timides. L'habileté d'Abd-el-Kader sut tirer parti de ces deux événements. Il fit pubher dans les tribus que « pour éprouver le courage et la foi de ses fidèles, il avait voulu qu'à Sidi-Brahim les soldats français se défendissent à outrance ; tandis qu'à Aïn-Temouchent, pour récompenser le zèle et le dévouement de ses partisans, il leur avait accordé une victoire facile, en fascinant de son regard les deux cents hommes capturés. »
C'est ainsi que notre adversaire acharné exploitait, au profit de sa cause, la passion des Arabes pour le merveilleux.
Lamoricière réprima assez rapidement la révolte de la province d'Oran; mais Bou-Maza ne s'était pas encore rendu au colonel Saint-Arnaud, et l'insurrection, maîtrisée
sur un point, éclatait sur dautres. Des officiers isolés, comme le chei de bataillon Billot, commandant le poste de Sebdou, étaient attirés sous la tente par des Arabes, en apparence nos amis, et traîtreusement assassinés.
L'annonce d'une insurrection, qui, au dire des pessimistes, allait détruire les résultats de quinze années de guerre, causa en France une impression des plus fâcheuses. Le gouvernement se hâta de diriger sur l'Afrique douze mille hommes de renfort, et le maréchal Bugeaud, retiré dans sa propriété d'Excideuil, fut invité à se rendre à Alger. Le vieux guerrier ne sut pas obéir en silence ; il se laissa aller à son humeur, et, sans souci de tempérer son langage, se mit à déverser le blâme sur le ministère, sur les chambres et jusque sur ses propres lieutenants, disant à qui voulait l'entendre, qu'on s'était plu, en contrariant ses plans de campagne du printemps, à appeler des calamités sur l'Algérie. Une lettre du maréchal, rendue pubhque, augmenta les appréhensions. « J'ai le cœur navré, écrivaitil, de tant de malheurs et de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la presse ; il est à craindre que tout cela ne soit une forte guerre à recommencer. »
Appelé à Paris afin de s'expliquer devant les chambres, le vainqueur de l'Isly refusa de se défendre au sujet d'une lettre purement confidentielle, et partit immédiatement pour Alger. Son prompt retour imprima bientôt plus d'ensemble aux opérations militaires, et rétablit la confiance. Jurant qu'Abd-el-Kader lui demanderait grâce tôt ou tard, l'obstiné maréchal résolut de lui faire une guerro à outrance, sans trêve ni merci, aussi tenace que la sienne. Par une savante combinaison de marches et de contre-marches, nos colonnes se trouvaient sans cesse sur les traces de l'émir, lui barrant les passages, châtiant les tribus qui lui donnaient asile, soutenant celles qui lui résistaient. L'actif général Yusui, avec une colonne mobile, fut chargé tout spécialement de suivre sa piste pour le •ombattre et l'anéantir. Trois fois Yu«uf réussit à le joindre
et trois fois l'émir put s'échapper avec son escorte. Il n'était plus qu'un vulgaire batteur d'estrade, courant un peu partout à l'aventure, razziant les tribus pour se procurer des ressources, se montrant tantôt ici, tantôt là. Le général Yusuf, le général Lamoricière, le colonel Renault se le renvoyaient les uns aux autres. Beaucoup de caïds et daghas, qui avaient naguère suivi sa fortune, l'abandonnaient pour faire des offres de soumission qu'on accueillait volontiers. Abd-el-Kader déchu essaya une pointe dans le Djurjura, où les tribus kabyles le reçurent à coups de fusil ; de là, il gagna Boghar, d'où sortit le colonel Camou. qui lui livra combat et le rejeta sur la colonne Yusuf; celle-ci le poursuivit de bivouac en bivouac et le renvoya tout mutilé à la colonne Renault. Cette dernière surprit chez les Chellahahs les derniers cavaliers de celui qui avait été l'émir, et lui donna ainsi le coup de grâce ; puis elle le chassa au-delà des frontières du Maroc : notre ennemi ne devait plus les franchir que pour venir implorer la générosité de la France.
Ainsi finit cette campagne. Elle avait duré près de deux ans, et donné lieu à plus de cent combats. La révolte était définitivement écrasée : une fois de plus, la discipline et la tactique venaient de l'emporter sur le fanatisme. Cette grande insurrection de 1845-1846 donna à chacun une utile leçon ; elle démontra aux Arabes l'inutilité de leurs efforts pour secouer un joug que la France s'efforçait d'ailleurs de rendre doux, en même temps qu'elle nous enseignait à se tenir toujours sur nos gardes.
Il n'y avait pas longtemps que les chasseurs à pied, dont le 8" bataillon se fit si glorieusement hacher à Sidi-Brahim,
existaient dans l'armée française. La nécessité pour notre pays d'avoir des troupes à opposer aux corps spéciaux des armées étrangères, étant reconnue par le duc d'Orléans, il fit partager son opinion au maréchal Soult. C'est alors qu'on forma (1) à Vincennes^ à titre d'essai, une compagnie qui devait recevoir une instruction et un armement particuliers. On lui donna la carabine Delvigne, perfectionnée par le colonel d'artillerie Poncharra. Le roi avait délégué un de ses généraux aides de camp pour suivre les manœuvres de la nouvelle compagnie, et l'essai avait paru concluant. En conséquence, un bataillon entier fut créé par décision royale du 14 novembre 1838 (2). Il fallut naturellement lui enseigner une nouvelle école de tirailleurs, multiplier les exercices de gymnastique, lui apprendre l'escrime à la baïonnette, etc., etc. On ne se doutait pas, à l'époque où furent institués les chasseurs à pied, de quelle nécessité est l'instruction sur le tir, dans l'infanterie ; cette instruction, qui, de nos jours, a acquis une importance capitale^ était alors à peu près nulle.
Lorsque, un an après sa formation, le roi passa au camp de Fontainebleau la revue du nouveau bataillon, il fut frappé de l'étonnante agiUté avec laquelle ces soldats exécutaient les mouvements variés qu'on leur commandait. Il en exprima toute sa satisfaction au ministre de la guerre :
« Sire, ce n'est pas un bataillon, mais trente comme celui-ci, que je voudrais voir à Votre Majesté, » répondit Soult.
A la fin de 1839, Abd-el^Kader venant de déclarer la guerre sainte, les tirailleurs de Vincennes firent partie des nombreux renforts que l'on expédia au maréchal Valée. On pense bien qu'un bataillon composé d'officiers et d'hommes choisis, formés par une éducation mihtaire spéciale, fut promptement rompu aux marches et aux fati-
(1) Sous les ordres du capitaine Delamarre, depuis général de division.
(2) Ce bataillon, également formé k Vincennes, conserva le surnom de chasseurs do Vincennes, qu'il avait reçu dès le début.
giies. Les compagnies Castagny (1) et Ribains se distinguèrent tout d'abord brillamment. Afin d'assurer le libre passage de la colonne Changarnier^ le capitaine de Ribains avait été chargé de déloger les Arabes d'une position formidable. C'était une sorte de cascade verticale de rochers friables, que quelques chasseurs essayèrent de franchir en ligne droite. Mais le pied leur manqua, et neuf d'entre eus furent précipités^ d'une hauteur de quatre-vingts mètres^ dans le lit de la rivière qui coulait au pied des rochers. Le capitaine de Ribain^ tourna la position par la droite.
On vit, dans ce combat, le chasseur Calmette, entouré d'ennemis et séparé de ses camarades, abattre, d'un coup de carabine, un de ses agresseurs, en renverser deux autres à coups de baïonnette, et, acculé au précipice, s'accrocher encore à deux d'entre eux, pour les entraîner dans sa mort. Le rocher était à pic, tous trois roulèrent dans l'abîme ; mais, par un hasard providentiel, l'Arabe que Calmette tenait étroitement serré se trouva par dessous quand le groupe toucha la terre, et sauva ainsi la vie à l'intrépide soldat.
O'^and il fallut abandonner la position, après le passage le la colonne, le capitaine de Ribains dirigea la retraite, descendit le dernier de tous, bravant les balles ennemies. T''ois Arabes tombèrent sur lui, le renversèrent, et, d'im coup tiré à bout portant, lui fracassèrent l'épaule ; les chasseurs ne purent dégager leur capitaine qu'après un furieux combat corps à corps. Dans la nuit qui suivit, Ribains dut su^ir l'amputation du bras. Assis sur une caisse à biscuit, au milieu des morts et des mourants, l'héroïque officier supporta, avec son inébranlable fermeté, une opération des plus douloureuses. A cette époque, on n'endormait pas les patients. Deux ou trois fois, pendant l'opération, il se tourna vers le docteur, lui disant doucement :
« Vraiment, docteur, voiis me faites mal. »
(1) Plus fard général de division.
Dans cette campagne de 1840, les chasseurs de Vincennes perdirent un de leurs capitaines, et presque tous leurs officiers furent blessés, entr'autres le commandant Grobon, plus tard général, le capitaine de Ribains, et le lieutenant Uhrich, frère du défenseur de Strasbourg en 1870.
Cependant, dans cette même année 1840, un formidable orage menaçait d'éclater sur l'Europe. On sait que le gouvernement de Louis-Philippe se prépara vigoureusement à la guerre ; pendant que les fortifications de Paris s'élevaient, l'armée s'augmentait de douze régiments d'infanterie et de quatre régiments de cavalerie. Comme le bataillon de tirailleurs de Vincennes s'était valeureusement conduit en Afrique, on décida la création immédiate de dix bataillons de chasseurs à pied, et on confia le soin de les former au duc d'Orléans qui avait beaucoup médité sur la guerre, n'ayant négligé aucune occasion de la voir de près et de la faire bravement lui-même. De plus, il jouissait dans l'armée de la confiance la plus entière et d'une immense popularité. Nul mieux que lui ne pouvait donc s'acquitter d'une mission difficile, celle de former des corps d'élite appelés à rendre des services essentiels.
Le bataillon créé à Vincennes en 1838-1839 fut rappelé d'Algérie, reçut le nom de 1" bataillon de chasseurs à pied, et servit de type à l'organisation des neuf autres, qui furent formés (1) au moyen d'hommes prélevés sur tous les régiments d'infanterie de ligne et d'infanterie légère. Le prince choisit pour les dix bataillons de chasseurs un corps d'officiers remarquable, tiré de l'infanterie française ; mais il ne voidut pas que les chasseurs fussent diff'érenciés du reste de leurs camarades par des tarifs spéciaux pour la so de et les prestations. C'était sagement agir; car, de la sorte, il ne pouvait être question de rivalités ou de jalousies d'armes.
Le commandant du 1" bataillon de chasseurs fat Vi. de
(1) Au cnmp de Sainl-Omer.
Ladmirault, ancien capitaine de zouaves ; les autres se nommaient Camou, Mellinet, Forey. Uhrich. Le duc d'Orléans voulut aussi que Tétat-major participât à la nouvelle institution ; le commandement d'un des bataillons fut donné au capitaine de Mac-AIahon (1), déjà proposé, quoique bien jeune, pour le grade supérieur, à la suite de plusieurs actions d'éclat.
Combien de zèle et de tact ne fallut -il pas au duc d'Orléans pour mener à bien la besogne qui lui était confiée. 11 passa un hiver à Saint -Orner, où il se fit adjoindre le général Rostolan, avec deux lieutenantscolonels des plus distingués, choisis dans l'arme de l'infanterie. En mai 1841, les bataillons de chasseurs émerveillèrent les Parisiens à la grande revue que le roi Louis- PhiHppe ordonna, pour la distribution des drapeaux. Les bruits de guerre s'étant un peu apaisés, quatre des nouveaux bataillons partirent immédiatement pour l'Algériie. Dans le cours de ces récits, maintes lois nous avons eu l'occasion de rappeler de glorieux faits d'armes accomplis par les chasseurs à pied. Si le général Changarnier, au célèbre combat de l'Oued-Foddah, osa exécuter un pareil coup de main, c'est qu'il savait quelle était la valeur des soldats dont il disposait. Il n'avait que deux bataillons d'infanterie, mais ces deux bataillons étaient de zouaves et le 6" chasseurs à pied. Nous avons vu le général Bugeaud à la bataille d'Isly placer le 3^ chasseurs à la tête du fameux losange, de la hure de sanglier, que figurait la colonne française. Le 9" bataillon, commandant Clère, fit l'admiration de l'armée d'Afrique en 1845. Dans un terrible combat contre les bandes de Bou-Maza, Clère fut frappé à mort, et les chasseurs, ne voulant pas abandonner à l'ennemi le corps de leur commandant, inébranlables dans leur résolution malgré l'épuisement des cartouches, rentrèrent au camp victorieux, mais avec des baïonnettes rouges de sang jusqu'à la douille.
(\) Alors capitaine d'élat-mai'-
Nous retrouvons un des bataillons de chasseurs s'irnmortalisant à Sidi-Brahim, un autre à Zaatcha. Un volume ne suffirait pas à raconter leurs prouesses en Crimée, en Italie, en Chine, au Mexique. Sous le deuxième empire, les bataillons furent portés au nombre de vingt, outre le bataillon de la garde impériale. Nous estimons que le gouvernement de la République aurait bien fait de se borner à ce chiffre. En effet, ces bataillons, sous le règne de Louis- Philippe, pendant lequel ils étaient armés d'une carabine à longue portée, et sous le règne de Napoléon III où on leur donna la grosse carabine à tige, avaient leur raison d'être ; mais aujourd'hui que l'armement est uniforme pour toute l'infanterie française, on se demande s'il y a lieu de conserver trente bataillons à recrutement spécial, formés des hommes les plus robustes du contingent. Mieux vaudrait, disent les novateurs, les répartir dans la masse, qui de la sorte serait améliorée dans son ensemble.
Les défenseurs des chasseurs à pied invoquent la tradition, et objectent qu'à toute armée il faut des corps d'avantgarde. Sans nous prononcer sur le bien ou le mal fondé de ces arguments, nous ferons observer qu'à l'époque où nous vivons, il est difficile de conserver des traditions, et qu'au surplus un vent d'égalité souffle sur nos institutions militaires. Niveler, niveler, tout jeter dans le même moule égalitaire : telle est la pensée constante de certains réformateurs.
Les prisonniers français de Sidi-Brahim et d'Aïn-Témou- •hent allèrent en rejoindre d'autres pris dans diverses rencontres, et qui formaient ce qu'on appela la déïra (suite) d'Abd-el-Kader ; celle-ci, de longue date, était reléguée sur le territoire marocain.
Au nombre de ces prisonniers, relativement anciens, se trouvait le célèbre Escofiier, trompette aux chasseurs d'Afrique. Voici dans quelles circonstances fat pris cet intrépide soldat.
A la fin de septembre 1843, le général Lamoricière, dans Tespoir de surprendre Abd-el-Kader, qui essayait de rassembler quelques-uns des débris de la Smala, dispersée par le duc d'Aumale, s'était porté sur Sidi-Yusuf avec sa cavalerie et deux bataillons d'infanterie sans sacs. Quelques centaines de fantassins arabes y furent trouvés rangés en bataille, et le colonel Morris les chargeait, lorsque quatre cents cavaliers rouges de l'émir parurent sur notre flanc droit. Le colonel n'eut que le temps de prescrire un à-droite à deux de ses escadrons, et laissa marcher les deux autres sous les ordres du capitaine de Cotte. Celui-ci, en abordant l'infanterie ennemie, eut son cheval tué sous lui. Mettant aussitôt pied à terre, le trompette Escoffier, avec une noble simplicité, offrit son cheval à son commandant.
« Mais, mon pauvre garçon, dit M. de Cotte, comment feras-tu pour te sauver ?
— Prenez vite, mon capitaine, répondit le généreux soldat, le temps presse. C'est vous et non pas moi qui devez rallier la colonne. »
Escoffier fut donc fait prisonnier. Nous avons déjè raconté de quelle façon il se présenta à Abd-el-Kader. grâce auquel le vaillant trompette fut traité d'abord par les Arabes avec des égards qui n'étaient guère dans leurs habitudes. On ne le sépara pas d'un de ses camarades aux chasseurs d'Afrique, pris en même temps que lui. Plus tard, les deux chasseurs furent confiés à une tribu marocaine, qui leur fit soiiffrir des traitements inimaginables. L'émir avait promis à Escoffier, s'il consentait à se faire musulman, de lui donner le grade d'officier dans ses réguliers ; comprenant le refus catégorique du trompette, il avait donné l'ordre de le laisser en repos. Mais les fana-
tiques marocains firent expier durement à Escoffier son refus d'apostasier.
« L'armée, disait le maréchal Bugeaud dans un ordre du jour spécial, admire encore le généreux dévouement du troiriette Escoffier, du 2° régiment de chasseurs d'Afrique... Le roi, informé de cette conduite héroïque, n'a point attendu qu'Escoffier fût rendu à la liberté pour le nommer membre de la Légion d'honneur.
» Cette récompense, qui calmera chez Escoffier les douleurs de la captivité, toute l'armée y prendra part ; elle y verra une nouvelle et éclatante preuve que le gouvernement ne laisse jamais dans l'oubli les belles actions. »
Cette croix de la Légion d'honneur fat envoyée à Abd-el- Kader, qui la fit remettre au brave chasseur. Ce modeste héros, compris plus tard dans un échange de prisonniers, échappa ainsi au massacre que nous allons décrire.
Cavaignac avait tenté plusieurs marches hardies dans le Maroc, pour délivrer nos compatriotes. Mais la déïra était extrêmement mobile, et toutes les tentatives du général demeurèrent infructueuses. Cependant, de temps à autre, l'émir nous envoyait un de ses cavaliers, porteur des lettres de nos malheureux captifs. Ces lettres révélaient que ceux-ci jouissaient d'un moral excellent et rendaient toutes un juste hommage aux officiers qui n'avaient jamais consenti à se séparer des soldats afin de leur donner l'exemple de la résignation. Un nommé Bernard, chasseur à pied de Sidi-Brahim, ayant un jour réussi à s'évader, vint apporter des nouvelles qui firent singulièrement réfléchir ceux qui gratifiaient bénévolement l'émir d'une certaine réputation d'humanité. On apprit ainsi que six des prisonniers français, malades et dans l'impossibilité de suivre la déïra, avaient été impitoyablement massacrés sur l'ordre de l'âme damnée d'Abd-el-Kader, son beaufrère Mustapha-ben-Tahmi, qui n'osait jamais rien exécuter sans les ordres formels de son terrible parent.
Ce massacre partiel fut le prélude d'un massacre gêné-
rai. Dans le com^ant de l'été 1846, lebriiit que tous les prisonniers de la déïra, à l'exception de quelcjues officiers et sous-officiers, avaient été exécutés dans la nuit du 27 au 28 avril, répandit la consternation en Algérie. Les premiers renseignements sur ce déplorable événement furent donnés par Guillaume Roland, clairon au 8° bataillon de chasseurs. Malgré trois blessures, un coup de feu, un coup de yatagan et un coup de poignard, Roland était parvenu à s'échapper, et avait pu, sous la conduite d'un Marocain, gagner la redoute de Lalla-Maghnia.
Depuis quelque temps, la déïra était dans une situation des plus critiques ; une sorte de papier-monnaie, créé par Abd-el-Kader, et auquel l'espoir d'un succès chimérique avait donné quelque crédit, n'obtenait plus cours parmi les tribus marocaines chez lesquelles la déïra achetait des vivres. Elle ne trouvait plus de moyens d'existence en restant sur le terrain qui lui était assigné, et Mustapha-ben- Tahmi n'osait prendre sur lui de transporter ailleurs le triste troupeau qui lui était confié. Plusieurs fois, il écrivit à son beau-frère qu'il lui était de plus en plus difficile de nom*rir les trois cents prisonniers français dont il avait la garde. Pendant ce temps, les pourparlers au sujet de l'échange des prisonniers avaient échoué ; l'émir laissa alors son lieutenant libre d'agir selon les circonstances, et comme celui-ci réclamait des instructions moins vagues, il reçut l'autorisation formelle de faire massacrer les nôtres.
Redoutant le courage désespéré des Français, Mustaphaben-Tahmi eut recours à la perfidie. Mais donnons la parole au clairon Roland, qui fut à la fois acteur et spectateur de ce drame sanglant.
« La déïra, dit-il, était campée à environ trois lieues de la Malouïa. Les prisonniers, établis sur le bord de la rivière, occupaient une vingtaine de gourbis, au milieu du camp des fantassins réguliers. Ceux-ci, au nombre de cinq cents environ, étaient répartis aussi dans des gourbis^, par bandes de cinq ou six. Le camp était clos par une enceinte
de broussailles fort élevée, dans laquelle on avait ménagé deux passages ; de cette manière, la garde était plus facile.
» Le 27 avril, vers deux ou trois heures de l'après-midi, arriva une lettre d'Abd-el-Kader ; ensuite trois cavaliers vinrent à notre camp pour chercher les officiers, de la part de Miistapha-ben-Tahmi, et, sous prétexte de les faire assister à une fête chez le khalila, ils emmenèrent MM. de Gognord, Larrazet, Marin, Hillerin, Cabasse, l'adjudant Thomas, le maréchal des logis chet des hussards Testard, le liussard Trattel et deux autres.
» A l'entrée de la nuit, les autres prisonniers furent réunis sur un rang. On nous avait donné l'ordre d'apporter tous nos effets avec nous. Quand nous avons été ainsi rassemblés, les fantassins réguliers sont venus, et on nous a séparés pour nous conduire dans leurs gourbis. Nous étions sept par gourbi. Je dis à mes camarades qu'il y aurait ijuelque chose pendant la nuit, qu'il ne fallait pas dormir, mais nous tenir prêts à nous défendre dans le cas où l'on voudrait nous tuer. J'avais un couteau français, que j'avais ramassé sur le bord de la Maiouïa trois jours auparavant. En entrant dans la cabane, j'avais trouvé une faucille, que j'avais donnée à mon camarade Daumat. Au moindre bruit, avais-je dit, je sortirai, et vous me suivrez.
» Vers minuit, les soldats d'Abd-el-Kader poussèrent un cri. C'était le signal. Je sors le premier, je rencontre un régulier, je lui donne un coup de couteau dans la poitrine ; il tombe, je saute dans l'enceinte de buissons, et je roule par terre. Pendant que j'étais à me débarrasser, des soldats arrivent cherchant à me prendre ; mon pantalon était lieureusement en mauvais état, il reste entre leurs mains, et je m'échappe en chemise. Dans un ravin, à cent mètres du camp, une embuscade tire sur moi, une balle me blesse l<'»gèrement à la jambe droite; je continue à fuir, je monte sur une coUine, et je m'assieds pour voir si quelqu'un de mes camarades pourra me rejoindre.
» Eu me tournant vers le camp, j'entendais les cris des prisonniers et des gens d'Abd-el-Kader. Les coups de fusil ont duré plus d'une demi-heure ; et si j'en juge par le bruit que j'ai entendu, mes camarades ont dû se défendre.
» Voulant échapper au massacre, plusieurs prisonniers s'étaient réfugiés dans nos gourbis, au milieu du camp ; pour les en chasser, on y mit le feu, et on les tirait au fur et à mesure qu'ils sortaient.
» Voyant que personne ne me rejoignait, j'ai franchi la Malouïa, et j'ai marché pendant trois nuits, me cachant le jour. Le troisième jour, vers trois ou quatre heures, il a plu et il faisait un vent qui coupait les broussailles. J'ai continué à marcher, mais j'étais presque nu, je souffrais, je supposais que favais encore pour deux ou trois heures de marche. Préférant en finir, je me suis dirigé vers un village marocain, où je suis arrivé avant la tombée de la nuit. A l'entrée, j'ai rencontré des femmes qui venaient puiser de l'eau ; à mon aspect, elles ont pris la fuite en poussant des cris, et je suis entré dans le village.
» A l'extrémité d'une petite rue, j'aperçus un jeune homme d'une vingtaine d'années ; en me voyant, il sortit un poignard pour me tuer ; comme je voulais mourir, je m'avançais vers lui lorsqu'un autre homme, venu d'une terrasse voisine, retint le bras du jeune homme. Ce dernier m'emmena chez lui, me fit chauffer quelques minutes, puis me conduisit dans sa case. Là, il m'attacha les pieds et les mains, et ieta sur moi une couverture. Moi, je ne disais rien, je croyais que ie ne souffrirais pas longtemps. Cependant, il me dit qu'il ne me tuerait pas. Je passai la nuit comme je pus ; au matin, il vint me détacher. Je suis resté sept jours avec lui; il ne me laissait pas sortir, parce qu'il y avait des gens qui voulaient me tuer.
>) Le septième jour, est arrivé un homme qui m'a acheté Jeux douros, et qui m'a fait partir la nuit pour me conduire dans sa maison. En arrivant, il m'a donné un haïk et un burnous ; il m'a gardé dix jours. Le dixième jour, il
m'a conduit chez un de ses parents qui habite un village marocain, à un jour de marche de Lalla-Maghnia. Ce dernier m'a emmené parce que l'autre ne connaissait pas la route ; nous sommes venus par les montagnes de Nedroma, et, près de cette ville, mon conducteur a dû prendre un guide.
» J'avais dit à mon premier patron qu'il aurait de l'argent, s'il me rendait aux Français. Je pense que c'est ce qui a donné au second l'idée de me ramener. Nous étions à la déira deux cent quatre-vingts. On m'a dit qu'il y a deux de mes camarades qui sont dans d'autres villages marocains. »
Deux autres prisonniers en effet s'échappèrent. On ignore ce que devint l'un d'eux ; l'autre, nommé Joseph Delpech, reparut, et son récit, en tous points conforme à celui de Roland, vint en corroborer tous les détails.
Abd-ei-Kader n'osa rentrer à sa déïra qu'un mois après cette infamie, qui souille à tout jamais la mémoire de cet homme, dont quelques quahtés ont provoqué parmi les Français des admirations exagérées. Il s'est toujours défendu d'avoir ordonné le massacre de nos compatriotes, exprimant le regret qu'on eût pu l'en croire capable. Mais comme ce regret n'a jamais été accompagné d'aucune preuve, comme les témoignages en sens contraire abondent, il faut considérer le procès comme jugé.
Le gouvernement du roi Louis-Philippe, et par suite, le maréchal Bugeaud, furent violemment attaqués à cette occasion. Interpellé à la Chambre des députés, le ministre des affaires étrangères répondit :
« Nous avons appris en même temps la proposition d'échange des prisonniers, faite par Abd-el-Kader, et l'avis du maréchal Bugeaud. M. le gouverneur général nous mandait qu'il considérait ces ouvertures comme n'étant n^! sérieuses ni sincères ; il était convaincu que cette démarche n'avait pas d'autre objet que de persuader aux populations arabes que des négociations pour la paix existaient entre
la France et Abd-el-Kader, et d'aider ce dernier à maintenir son ascendant sur les tribus qui étaient sur le point de lui échapper. Le gouvernement eût été parfaitement déraisonnable, s'il avait cru devoir imposer une conviction différente à M. le maréchal Bugeaud. Au surplus, le gouvernement a employé tous les moyens en son pouvoir, directs ou indirects. Ainsi, plusieurs tentatives pour surprendre la déïra et délivrer nos prisonniers ont été faites ou commencées ; et en même temps, des négociations ont été ouvertes avec l'empereur du Maroc pour arriver à ce r^^sultat. L'empereur a répondu à notre appel. Il a fait avancer des troupes, et il a même changé le gouverneur de la province voisine de notre frontière ; mais alors la crainte a gagné la dé'ira, elle a senti que le péril approchait, et elle a pris le parti de se dissoudre, d'après les ordres formels d'Abd-el-Kader lui-même. C'est au moment où cette résolution critique était prise, qu'a eu lieu la désolante catastrophe dont s'occupe la Chambre. La dé'ira ne s'est pas sentie en état de garderies prisonniers et de les nourrir ; et plutôt que de les rendre à la liberté, elle a exercé sur eux une vengeance atroce. »
Gomme on le voit, le gouvernement royal n'eut, en ^^tte affaire, qu'un seul tort, celui de trop s'en rapporter au maréchal Bugeaud, dont les convictions absolues firent rejeter opiniâtrement les cartels d'échange proposés par \bd el-Kader. Ces convictions étaient sincères sans doute; mais il n'en est pas moins acquis à l'histoire que nos braves et malheureux soldats ont payé cher l'erreur et l'obstination du maréchal. Le massacre de la déïra est un des épisodes les plus sombres du grand problème de civilisation que la France s'efforce de résoudre dans le nord de l'Afrique.
MM. Courby de Cognard, qui venait d'être promu lieutenant-colonel, MM. les lieutenants Larrazet et Marin, M. Thomas, promu sous-lieutenant, le maréchal des logis Barbât, Tes tard, hussard, Trott, chasseur à pied, Michel, fusilier au
41°, enfin la femme Thérèse Gilles avaient été heureusement épargnés. Cette dernière avait été prise aux portes d'Oran, huit ans auparavant.
Le lieutenant Hillerin, du 41% celui que le général Cavaignac, par suite d'une inspiration malheureuse, avait mis sous les ordres de son collègue Marin, était mort dans un village des Kabyles du RifT.
Tous ces braves gens furent délivrés de la façon la plus inespérée. Donnons ici la parole au lieutenant de Gastellane, aide de camp de Lamoricière.
« ... Mon lieutenant, un Maltais veut vous parler.
» — Que le diable t'emporte ! Qui va là ?
» Et, me frottant les yeux, avec le mouvement de colère qu'éprouve toujours un homme dont le premier sommeil est brusquement interrompu, je parvins enfin à rattraper mon bon sens.
» — Lieutenant, reprit le planton de la légion étrangère dès qu'il me vit en état de le comprendre, un Maltais dit avoir à parler au général.
» — C'est moi, Durande (1) ; j'arrive de Djemma-Ghazâouat, me cria à travers la porte entrebâillée le prétendu Maltais.
» Aussitôt je saute à bas de mon lit, et, tout en passant mon uniforme : — Entrez donc, dis-je à M. Durande, entrez bien vite. Quelles nouvelles apportez-vous?
» — Bonnes, monsieur. Grâce au ciel, les prisonniers sont sauvés ; je les ai laissés à Djemma.
» — Courons chez le général ; sa joie sera grande.
» Et, m'élançant vers la porte, je descendis l'escalier tortueux quatre à quatre, au risque de me rompre le cou. suivi de M. Durande, afî'ublé d'un grand caban napolitain, couvert de vêtements de pêcheur, et ressemblant si bien à un flibustier des côtes, que l'erreur du soldat était vraiment excusable. M. Durande attendit dans la grande salle mau-
(1) M. Durande était easeigue de vaisseau.
resqiie du Châteaù-'Neuf, pendant que j'entrais chez le général. Il me fallut le secouer rudement, car, si le général de Lamoricière est un travailleur infatigable, il était aussi difiîcile de l'arracher au sommeil qu'à l'étude. Dès que je lui eus fait part des nouvelles :
» — Envoj^ez chercher, me dit-il, le colonel de Martimprey. Que l'on réveille ces messieurs. Donnez à deux courriers arabes l'ordre de se tenir prêts à monter à cheval.
» Il était une heure et demie du matin; mais, dans un état-major, le jour ou la nuit les ordres s'exécutent sans retard. Deux minutes après, les plantons se mettaient en route, et j'avais rejoint le général. Nous trouvâmes ce pauvre Durande assis sur un des canapés de la grande salle ; la fièvre commençait à lui faire claquer les dents. Constamment en mer depuis soixante heures, sur une méchante balancelle, tour à tour en proie à la crainte et agité f)ar l'espérance, l'excitation nerveuse l'avait soutenu tant qu'il avait dû conserver ses forces pour accomplir son devoir ; mais maintenant la réaction commençait à se laire sentir. Il pouvait à peine ouvrir la bouche ; aussi quelles n'avaient pas été ses fatigues depuis un mois !
» Le 2 novembre 1846, un Arabe remettait au gouverneur de Mélilla, ville occupée par les Espagnols sur la côte d'Africfue, une lettre de M. le commandant Gourby de Cognord, prisonnier de l'émir. Dans cette lettre, M. de Cognord annonçait que, moyennant une rançon de 40,000 francs, le chef chargé de leur garde consentirait à les livrer, lui et ses dix compagnons d'infortune, les seuls qui eussent survécu au massacre de tous les prisonniers, fait par l'ordre d'Abd-el- Kader.
» Le gouverneur de Mélilla transmit immédiatement cette lettre au général d'Arbouville, commandant alors par intérim la subdivision d'Oran. Bien qu'il eût peu d'espoir, le t^énéral d'Arbouville, ne voulant pas laisser échapper la moindre occasion de secourir des Français, fit demander au commandant de la corvette à vapeur le Veloce un officier
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intelligent et énergique, pour remplir une mission importante. M. Durande, enseigne de vaisseau, fut désigné. Quant aux 40,000 francs, prix de la rançon, on ne les avait pas ; mais, heureusement, la caisse du payeur divisionnaire se trouvait à Oran. Toutefois, comme aucun crédit n'était ouvert au budget, l'on dut forcer la caisse ; ce qui se fit de la meilleure grâce du monde. Les honnêtes gendarmes, devenus voleurs, prêtèrent main forte au colonel de Martimprey ; procès-verbal fut dressé, et les 40,000 francs, bien comptés en bons douros d'Espagne, furent emportés à bord du Véloce qui déposa M. Durande à Mélilla. Depuis ce moment, le Véloce touchait dans ce port à chaque courrier de Tanger pour prendre des nouvelles, lorsqu'un ordre venu d'Alger envoya la corvette à Cadix. Le Véloce allait se mettre à la disposition de M. Alexandre Dumas : Oran resta sans stationnaire, et les courriers du Maroc furent interrompus.
» Nous étions depuis lors sans nouvelles, et il est facile de comprendre avec quelle impatience nous attendions le récit de M. Durande ; mais la fièvre lui fermait la bouche Alors une boisson chaude et fortifiante est préparée à la hâte ; on l'entoure de soins, on cherche à le ranimer. Il fallait qu'il parlât ; chacun était suspendu à ses lèvres. Enfin, il reprend ses forces, et il nous raconte que, dès son arrivée à Mélilla, un Arabe, par l'entremise du gouverneur espagnol, avait porté à M. de Cognord une lettre lui donnant avis que l'argent était dans la ville, qu'on se tenait prêt à toute éventualité, et qu'une balancelle frétée par M. Durande croiserait constamment le long des côtes. Pendant longtemps la balancelle ne vit rien, et tous avaient déjà perdu l'espoir, lorsque, le 24 novembre, deux Arabes se présentèrent dans les fossés de la place, annonçant que les prisonniers se trouvaient à quatre lieues de la pointe de Bertinza. Le lendemain, 25, ils y étaient rendus. Un grand feu allumé sur une hauteur devait indiquer le point du rivage où se ferait l'échange. Le gouverneur de la ville
et M. Durande se consultèrent : n'était-ce pas un nouveau piège ? Quelles garanties ofifraient ces Arabes ?
(c J'ai pour mission, dit M. Durande, de sauver les prisonniers à tout prix ; qu'importe si je péris en essayant d'exécuter les ordres du général? »
» Ils convinrent donc que le lendemain, vers midi, M. Durande se trouverait au lieu indiqué, et que don LuisCappa, major de place à Mélilla, marcherait, de concert avec la balancelle, dans un canot du port monté par un équipage bien armé. L'argent devait être déposé dans ce canot, qui se tiendrait au large jusqu'à ce que M. Durande eût donné le signal.
» A midi, le feu est allumé ; à midi, la balancelle accoste le rivage. Quatre ou cinq cavaliers sont déjà sur la plage : ils annoncent que les prisonniers, retenus à une demiheure de là, vont arriver ; puis ils partent au galop. M. Durande se rembarque, dans la crainte d'une surprise, et se tient à une portée de fusil. Bientôt il aperçoit un nuage de poussière, soulevé par les chevaux des réguliers de l'émir. De la barque, on distingue les onze Français, et les cavaliers s'éloignent, emmenant les prisonniers sur les hauteurs, où ils attendent; une cinquantaine seulement restent avec un chef, près de la balancelle, qui s'est rapprochée. Ce fut un moment solennel, celui où la longueur d'un fusil séparait seule la poitrine de nos braves matelots du groupe ennemi. La trahison était facile. Le chef arabe demanda l'argent ; on lui montre la barque qui croisait au large ; s'il veut passer à bord, il est libre de compter. Le chef accepte ; au signal convenu, le canot espagnol se rapproche ; on compte l'argent ; la moitié des lourdes caisses est transportée à terre, la moitié des prisonniers est remise en même temps ; le reste de l'argent est compté, les derniers prisonniers s'embarquent, et M. Durande se hâte de pousser au large. Le vent était favorable ; on arriva promptement à Melilla, où la garnison espagnole entoura d'hommages ces vaillants soldats dont le cou-
rage n'avait pas laibli un instant durant ces longs mois d'épreuve.
» Tous cependant étaient pressés d'arriver sur une terre française ; aussi, comme le vent soufflait du détroit, ils s'embarquèrent sur la balancelle, et, douze heures après, le colonel de Mac-Mahon et la petite garnison de Djenima- Ghazaouat fêtaient, dans un repas de famille, à quelques lieues du marabout de Sidi-Brahim, témoin de leur héroïque valeur, le retour de ceux que l'on croyait perdus. Quant à M. Durande, il s'était dérobé aux félicitations de tous ; impatient d'accomplir jusqu'au bout sa mission, il avait repris la mer, afin d'annoncer au général la bonne nouvelle. »
Interrompons un instant le récit de M. de Castellane. Pendant que le colonel de Mac-Mahon, avec ses officiers, fêtait le retour des prisonniers, arriva le Véloce, avec- Alexandre Dumas. L'illustre romancier ayant appris, à Mélilla, que les prisonniers venaient de partir pour DJemma- Ghazaouat, avait supplié le commandant de la corvette de le conduire auprès d'eux, ne voulant pas manquer l'occasion de voir les héros de Sidi-Brahim. Il arriva au milieu du banquet, s'assit parmi nos officiers, et fut étincelant de cœur et d'esprit.
Un seul des prisonniers n'assistait pas au banquet ; c'était le triste héros d'Aïn-Temouchent, le lieutenant Marin, écrasé dans sa honte.
« Nous obtînmes, continue M. de Castellane, tous ces détails à grand peine ; mais enfin, le thé et le grog aidant, M. Durande avait parlé ; on en savait assez pour écrire surle-champ à M. le maréchal, qui arrivait à Mostaganem par la vallée du Chélif, et, tandis que l'un de nous menait le brave enseigne prendre un repos si bien gagné, le colonel de Martimprey, assis devant le bureau du général, écrivait sous sa dictée la lettre que les cavaliers arabes allaient porter en toute hâte. L'année précédente, c'était une dépêche du colonel de Martimprey qui avait donné la première nouvelle du désastre; chargé d'une mission pour Djemma.
il avait dû transmettre tous les détails du combat de Sidi- Brahim, et maintenant c'était encore sa main qui allait annoncer la délivrance de ceux dont, par deux fois déjà, il avait raconté la terrible histoire. Aussi, lorsque nous nous étions approchés du bureau, nous avait-il écartés en disant :
« Pour cette fois, je prends votre place ; laissez-moi, je suis superstitieux. »
« Les courriers expédiés, chacun regagna son lit, et le lendemain, réunis au déjeuner, nous nous réjouissions à la pensée de revoir bientôt nos compagnons d'armes, car l'ordre venait d'être envoyé de faire repartir pour Djemma le Véloce, que l'on attendait à chaque heure, sans lui laisser le temps de s'amarrer, lorsqu'on vint annoncer que le Véloce était signalé au hrge, avec le cap sur Alger. L'embarras était grand : pas de bateau à vapeur, un vent du détroit qui rendait toute navigation à voile impossible. Le Caméléon, bateau à vapeur du maréchal, venu pour l'attendre, avait éprouvé une forte avarie, qui ne lui permettait pas de reprendre la mer avant quarante-huit heures.
» On ne savait comment se tirer d'affaire, lorsque d'honorables négociants d'Oran, MM. Dervieux, apprirent l'eml)arras où se trouvait le général Lamoricière. Ils possédaient un petit bateau à vapeur, la Pauline, qui faisait le service d'Espagne, ils le lui offrirent, ne demandant même pas le prix du charbon brûlé. Douze heures après, la Pauline mouillait en rade de Djemma- Ghazaouat, pendant que le maréchal, de son côté, recevait les dépêches à Mostaganem, et annonçait son arrivée pour le lendemain. Dans la nuit, la Pauline était de retour, et, dès cinq heures du matin, l'état-major expédiait des ordres. A sept heures, les troupes descendaient vers la marine pour aller recevoir les prisonniers. La ville entière était en joie, chacun avait mis ses habits de fête ; gens du midi et gens du nord, le Valencien au chapeau pointu, l'Allemand lourd et blond, le Marseillais à l'accent bien connu, toute la foule bariolée enfin, les femmes surtout, toujours avides de spectacles,
marchaient à la suite des troupes. Les bataillons, rangés depuis le Château-Neuf jusqu'au bord de l'Hauioun, se déroulaient au flanc de la colline, sur un espace de près de trois quarts de lieue, comme un long serpent de fer.
)) Le ciel était sans nuages ; ce beau soleil de décembre d'Afrique, plus beau que le soleil du mois de mai à Paris, éclairait la foule, le port et la ville. La vaste baie, unie comme un miroir d'azur, semblait se prêter à la joie de la terre, et les murmures des flots qui baignaient les rochers du fort étaient si doux, qu'on eût dit le murmure d'un ruisseau. Au fort l'Hamoun, un pavillon est hissé ; la Pauline a quitté Mers-el-Kébir, elle double bientôt la pointe, rase les rochers et s'arrête à quelques mètres du quai. Tous les regards se portent vers le navire, le canot-major du Caméléon, avec ses matelots en chemises blanchjs, au col bleu, se tient près de l'échelle : les rames sont droites, saluant du salut réservé aux amiraux le soldat qui a versé son sang et supporté la captivité pour l'honneur du drapeau.
» Le canot s'éloigne du navire, la foule devient silencieuse ; on était avide de voir ceux qui avaient tant souî fert. — Ils accostent; le général de Lamoricière le premier tend la main au commandant de Cognord, et l'embrasse avec l'effusion d'un soldat. — La musique des régiments entonna alors un chant de guerre, et elle répondait si bien aux sentiments de ce peuple entier, que vous eussiez vu des éclairs jaillir de tous les regards, des larmes couler de tous le.> yeux, à mesure que le son, roulant d'écho en écho, allait porter à travers tous les rangs la bonne nouvelle de l'arrivée. On se remet en marche, les tambours battent aux champs, les soldats présentent les armes, les drapeaux saluent, et ils s'avancent ainsi, avec une escorte d'officiers, traversant tous les respects. »
M. de Castellane raconte ensuite l'arrivée du maréchal Bugeaud àOran. « Le lendemain, dit-il, les réceptions officielles commencèrent. Le vieux maréchal était debout dans cette grande salle mauresque du Château-Neuf, dont les
arceaux de marbre sculpté portent encore le croissant de la domination turque- Derrière lui, ses officiers, état-major de guerre que l'on sent toujours prêt à sauter à cheval et à courir au péril; à sa droite, tous les corps de l'armée : l'inianterie, si tenace, si laborieuse et si utile ; la cavalerie, dont le bruit du sabre frappant les dalles, résonne comme un lointain écho du bruit de la charge ; et, à sa gauche, les gens de grande tente des Douairs et des Smélas, revêtus du burnous blanc sur lequel brillait, pour plusieurs, ce ruban rouge que les services rendus ou les blessures reçues pour notre cause avaient fait attacher à leur poitrine. Leur attitude pleine de dignité, les longs plis de leurs vêtements tombant jusqu'à terre, leur regard limpide et brillant comme le diamant, ce regard dont les races d'Orient ont le privilège, rappelaient les scènes de la Bible, et le vieux chef français, salué avec respect comme homme et comme le premier de tous, semblait le lien puissant qui devait cimenter l'union des deux peuples. Ce fut ainsi entouré, que le maréchal Bugeaud reçut les onze prisonniers de Sidi-Brahim, et qu'on le vit, faisant les premiers pas, s'incliner en embrassant ces confesseurs de l'honneur militaire. Il nous prit le cœur à tous, lorsque nous entendîmes les nobles paroles que son âme de soldat sut trouver, en remerciant, au nom de l'armée, ces débris qui semblaient survivre pour témoigner que nos ieunes légions d'Afrique avaient conservé intactes les traditions d'honneur et d'abnégation léguées par les bataillons des grandes guerres. »
Abd-el-Kader était décidément aux abois. Contre onze prisonniers, il avait demandé un peu d'argent à la France ; c'était l'indice infaillible de la profonde misère dans laquelle il était plongé. Ce trafic porta une immense atteinte à son prestige; il s'en aperçut bientôt, lorsqu'on tenta de l'assassiner. Comme il était debout sur le seuil de sa tente, n'ayant plus auprès de lui ses fidèles nègres qui s'étaient dispersés, plusieurs coups de feu furent tirés sur lui. Il reçut
ainsi trois blessures, qui l'empêchèrent pendant longtemps de monter à cheval.
Et puis tous ses amis l'abandonnaient un à un pour faire leur soumission aux Français ; ceux-ci virent venir à eux jusqu'au sanguinaire Ben-Salem, le khalifa du Sébaou. Le souverain du Maroc manifestait ouvertement sa défiance et sa haine contre un homme qui l'avait entraîné à une guerre fatale contre la France. Longtemps l'empereur n'avait pris à l'égard d'Abd-el-Kader que des demi-mesures; nous allons le voir brusquer la solution.
Le 5 octobre 18i7, le duc d'Aumale, prenait le gouvernement général de l'Algérie, en remplacement du maréchal Bugeaud. C'était la sixième fois que le prince revenait en Afrique ; aussi l'armée et la population, qui voyaient en lui une garantie de la prospérité future de la colonie, Tacclamèrent avec enthousiasme. On espérait en lui, non seulement parce qu'il était fils du roi, ce qui lui permettait de tout obtenir plus facilement que d'autres, mais encore parce que, à la tête de ses troupes, il avait fait preuve de rares qualités militaires, et dans l'administration de la province de Constantine, des plus sérieuses qualités colonisatrices.
Pourtant la presse murmura, non contre la nomination elle-même, mais parce que l'ordonnance royale qui la promulguait ne contenait que quelques mots relatifs au maréchal Bugeaud ; elle qui, peu auparavant, traînait le maréchal dans la boue, jugea que cette restriction était une offense pour le vieil homme de guerre, car l'ordonnance n'exprimait, en effet, ni regrets de sa retraite, ni reconnaissance pour ses éclatants services, se bornant à dire : « La
démission du maréchal Bugeaud est acceptée. » Trois mois après, le gouvernement de Louis-Philippe, croyant devoir accorder satisldction à l'opinion publique, fit insérer les paroles suivantes dans le discours du trône :
« Le chet illustre qui a longtemps et glorieusement commandé en Algérie, a désiré se reposer de ses travaux. J'ai confié à mon bien-aimé fils, le duc d'Aumale, la grande et difficile tâche de gouverner cette terre à jamais IVançaise. »
En Europe, la nomination du prince fut assez mal accueiUie ; certaines chancelleries blâmèrent la détermination de Louis-PhiHppe, et ne virent pas d'un bon œil cette nouvelle et plus intime assimilation de l'Algérie à la France. On jugea à propos d'exprimer cette idée que la Porte n'avait pas abandonné ses droits sur l'ancienne régence d'Alger, et les journaux d'Outre-Manche rappelèrent avec arrogance que l'Angleterre n'avait jamais reconnu notre conquête d'une laçon explicite ; ils soutenaient que la plupart des puissances européennes avaient plutôt reconnu cette conquête en fait qu'en droit.
Enfin, certains casuistes, en France aussi bien qu'à l'étranger, firent ressortir les inconvénients qu'offrait l'autorité conférée au prince. « Le duc d'Aumale, disaient-ils, gouverneur général de l'Algérie, irresponsable en fait si ce n'est en droit, peut commettre des fautes très grandes sans que le ministre de la guerre, légalement responsable de la conduite des fonctionnaires de son département, ose demander son remplacement ou même le blâmer; or, dans une situation si anormale, les difficultés pourraient être de telle nature qu'aucun cabinet prévoyant ne voudrait consentir à les affronter. »
A tout cela, on pouvait répondre que la présence d'un fils du roi en Afrique devait être un gage de stabilité, une garantie pour les intérêts civils, et exercerait forcément sur l'esprit des Arabes l'influence la plus heureuse. D'un côté, la colonie devait y voir une preuve irrécusable de l'intention bien arrêtée du gouvernement de faire de l'Algérie une se-
conde France ; de l'autre, l'administration supérieure devait retirer de cette nomination plus de force et d'unité.
Et puis, il faut considérer qu'à cette époque deux grands principes commençaient déjà à se disputer la direction des affaires en Algérie : le principe militaire qui personnifiait le passé, et le principe civil qui représentait l'avenir. Le duc d'Aumale résumait en sa personne ces deux principes et devait les maintenir en équilibre. Ajoutons que sa naissance, son titre d'Ould-el-Rey (fils du roi), devaient lui donner un ascendant immense sur un peuple habitué à se laisser dominer par les grandes familles aristocratiques.
L'armée, la société civile, les Arabes, accueillirent donc le prince avec bonheur. Il prit au sérieux sa nouvelle position, comme, quelques années auparavant, il avait pris au sérieux le commandement de la province de Constantine. A ce propos, qu'il nous soit permis de remonter le cours des événements.
En arrivant à Constantine, au commencement de 1844, le duc d'Aumale avait dit aux autorités militaires et civiles venues pour le complimenter :
« Le roi sera heureux d'apprendre quel accueil vous m'avez fait. Il nous a envoyés ici, nous ses fils, pour y payer à la patrie notre dette de citoyens et de soldats, et pour montrer que notre titre de princes est celui de premiers serviteurs de la France. »
Informé par le général Baraguay d'Hilliers, son prédécesseur (1), qu'une colonne expéditionnaire était réunie à Batna, dans le Sah'ra, le duc d'Aumale quitta Constantine quelques jours après son arrivée. Son frère, le duc de Montpensier, qui avait le grade de capitaine d'artillerie, l'accompagnait. Il s'agissait de soutenir le fameux Cheikh-el-Arab, le serpent du désert, qui tenait quelques oasis des Zibans, et avait peine à lutter contre un khalifa d'Abd-el-Kader, nommé Mohammed-el-Sghir. Ce Moham-
(1) Dans le gouvernement de Constantine.
med occupait la Casbah de Biskra avec quelques centaines de réguliers.
Les Français marchèrent sur Biskra, où ils entrèrent sans coup férir ; mais Mohammed- el-Sghir se réfugia avec ses réguliers dans l'oasis de M'chounech, au pied des Aurès, sur le flanc du Djebel- Amar-Khaddou. Cette position était des plus difficiles à enlever, car l'oasis était flanquée de trois fortins et accessible seulement par un sentier étroit courant sur le flanc d'un profond ravin. Pendant que le duc de Montpensier canonnait les forts, le duc d'Aumale enleva en personne la position avec une compagnie de grenadiers de la légion étrangère. Son aide de camp, le colonel Jamin, fut grièvement blessé à côté de lui, et son frère Montpensier fut atteint d'une balle au front. Les princes venaient de donner ainsi une preuve nouvelle de bravoure; et le héros de la Smala, en particulier, montrait qu'il n'avait pas dégénéré. Comme tous les officiers, une fois l'action terminée, les félicitaient, le duc d'Aumale expliqua qu'avec les Arabes il fallait avoir des procédés particuliers d'attaque. « Une marche hardie et ferme, dit-il, sans coups de fusil, les épouvante bien plus qu'une vaine fusillade à laquelle ils ripostent souvent avec avantage, et qui nous fait perdre des hommes et du temps. »
Le prince pénétra ensuite dans le massif des Ouled- Sulthan, à l'ouest de Batna, et y soutint plusieurs rudes combats. Dans l'un d'eux, on le vit charger lui-même à côté du colonel Noël, du 3^ chasseurs d'Afrique. Apprenant qu'une compagnie de tirailleurs algériens, qu'il avait laissée à Biskra, avait massacré ses officiers et ses sousofficiers français, il partit brusquement avec sa cavalerie, fit trente-six lieues en quarante heures, répruna la révolte et revint organiser le pays des Ouled-Sulthan.
Son administration des tribus de la province de Constantine fut citée entre toutes, car il s'efforça de la rendre régulière et protectrice. Expulser les agents d'Abd-el-Kader de la seule région où ils étaient encore établis avec une
apparence d'organisation, n'était rien pour lui ; il voulut constituer les grands khalifalicks du Sahel (pays de Bône à Djigelly), du Ferdjioua (à l'ouest de Milah), des oasis du Zab, dont la principale était Biskra, et de la Medjana (entre Sétit et les Portes de fer). Il entreprit d'aborder cette populeuse et riche montagne de l'Aurès, dont nous n'avions encore exploré que le revers occidental. En thèse générale, les expéditions qu'entreprit le duc d'Aumale étaient plutôt administratives et politiques, que militaires.
La sage administration du jeune prince fut si bien appréciée par les populations indigènes, que plusieurs tribus tunisiennes lui demandèrent l'autorisation de s'établir sur le territoire de la province de Constantine. Cette demande ne fut pas accueillie ; nous avions à ce moment la guerre avec le Maroc, et il eût été imprudent de nous créer de nouvelles complications sur les frontières de l'Est.
Le duc d'Aumale quitta le commandement de la province de Constantine au milieu de 1845, pour le céder au général Bedeau. Il dirigeait les grandes manœuvres d'une division d'infanterie concentrée dans le département de la Gironde, lorsqu'il apprit la révolte de Bou-Maza. Il se hâta de retourner en Algérie, où le général Bugeaud lui tailla un commandement en réunissant la subdivision de Médéa à celle de Miliana. Le prince ne rentra en France qu'après la reddition de Bou-Maza et l'expulsion d'Abd-el-Kader du territoire algérien.
C'est avec ces précédents que le duc d'Aumale revint en Afrique comme gouverneur de la colonie.
Avant de s'embarquer, il sollicita les conseils de son illustre prédécesseur, qui lui écrivit :
« Vous partez, dites- vous, sans illusions et sans découragement, convaincu des immenses difficultés de l'œuvre, fort de votre abnégation, de votre zèle et de votre désintéressement, profondément dévoué à votre pays et à ses institutions, dont vous êtes prêt à accepter toutes les conséquences.
» Voilà d'admirables dispositions de l'esprit et du cœur. Pour vaincre les difficultés, il ne faut pas d'illusions, mais voir les choses telles qu'elles sont ; et, parmi les obstacles que vous aurez à surmonter, comptez les illusions de la presse, des chambres et de tout le public qui écrit, parle et influe sur le gouvernement.
» Vous me dites aussi que vous recevrez toujours mes conseils avec plaisir ; mais j'ai la conviction que vous n'en aurez pas besoin. Vous avez déjà, quoique très jeune, une grande expérience »
Aux paroles de bienvenue que lui adressa, dès son arrivée à Alger, le général Bedeau, gouverneur général par intérim, le prince répondit :
« J'accepte avec reconnaissance les vœux pour l'avenir et le bienveillant souvenir d'un modeste passé. Je ne puis apporter à l'Algérie ni les brillants services, ni l'expérience et les hautes qualités de mes illustres prédécesseurs, mais un dévouement sans bornes à mon pays, à ses institutions, à l'œuvre glorieuse et civilisatrice que la France a entreprise sur cette terre. En acceptant la haute et difficile mission qui m'est confiée et qui m'a profondément honoré, j'ai moins compté sur mes propres forces que sur le concours de tous ceux qui m'entourent, sur la valeur de notre armée, sur le mérite tant de fois éprouvé de ses chefs, sur le patriotisme et l'esprit éclairé de la population civile.
» Messieurs, si je puis rendre ici quelques services à la France, et contribuer pour ma faible part à la prospérité de l'Algérie, mes vœux les plus chers seront comblés. »
S'adressant, dans une proclamation, aux populations arabes, après avoir rendu un digne hommage à l'œuvre glorieuse du maréchal Bugeaud, le duc d'Aumale ajoutait : « C'est pour vous donner un gage éclatant de ses bonnes intentions à votre égard, que le roi des Français m'a envoyé au miheu de vous comme son représentant sur cette terre, qu'il aime à l'égal de la France. »
Hélas! tous ces projets d'avenir s'évanouirent bientôt.
De tous les gouverneurs de l'Algérie, le prince fut celui qui occupa le moins longtemps son poste. Mais, sous son gouvernement, qui ne dura que quelques mois, se produisit un lait important : il reçut la soumission d'Abd-el-Kader, qui revenait de droit au vainqueur de la Smala.
Depuis près d'un an, Larnoricière avait échelonné les troupes de la division d'Oran le long de la frontière marocaine, pour surveiller les mouvements d'Abd-el-Kader et de sa déïra. L'empereur du Maroc constatait avec colère l'influence que l'émir fugitif exerçait sur certaines tribus de son empire ; il s'attendait à le voir d'un instant à l'autre déployer contre lui l'étendard de la révolte. Déjà il avait eu l'audace d'attaquer et de disperser un corps de cavalerie régulière marocaine qui s'était trop approché de sa déïra; la lutte était donc imminente.
Lamoricière n'avait pas oublié la subite irruption de notre implacable adversaire sur le territoire algérien en 1845. Autant pour prévenir une tentative désespérée de la part de celui qu'il savait réduit à la dernière extrémité, que pour soutenir au besoin le caïd marocain d'Ouchda, il se porta avec une forte colonne, trois mille cinq cents fantassins et douze cents sabres, sur la frontière. La précaution était sage, car le souverain du Maroc, perdant enfin le respect superstitieux qu'il avait eu jusqu'alors pour son dangereux allié, ne voyant en lui qu'un ambitieux qui cherchait à le renverser du trône, résolut non plus de l'observer, mais de l'attaquer ouvertement. Un corps de troupes, commandé par Muley-Hachem, son neveu, se rapprocha de la Malouïa, et se disposa à attaquer l'émir, A cette nouvelle, Lamoricière se hâta de quitter son camp au delà de Tlemcen, et vint établir son quartier général à Djemma-Ghazaouat, pour être à portée des événements.
Quand Muley-Hachem fut près de la déïra, il envoya une reconnaissance de cavalerie qui fut repoussée par les gens d'Abd-el-Kader ; celui-ci fit ensuite demander au prince
marocain ce qu'il lui voulait; et n'ayant reçu qu'une réponse hautaine et évasive, il comprit qu'on était décidé à le traiter sans ménagement. Il résolut donc de prévenir l'ennemi, le surprit dans son camp et le mit en pleine déroute. Muley-Hachem fut poursuivi longtemps et ne s'arrêta qu'à Fez ; son lieutenant, un caïd nommé El-Amar, fut fait prisonnier et décapité.
Cette victoire releva pendant quelque temps l'ancien prestige de l'émir. Un grand nombre de tribus, le voyant engager une lutte décisive contre l'empereur, et le croyant destiné à régner sur le Maroc, se rapprochèrent naturellement de lui au premier succès. Quelques tribus algériennes, réfugiées sur le terriroire marocain, et auxquelles Muley-Abderrhaman avait fait donner des terres, se pressèrent même un peu trop ; elles firent annoncer à Abd-el-Kader leur détermination de retourner près de lui, en le priant de se porter à leur rencontre avec ses réguliers, afin d'appuyer leur mouvement. Mais le gouvernement marocain apprit toutes ces menées ; et avant que l'émir se fût assez avancé pour soutenir les tribus qui voulaient se rattacher à sa fortune, celles-ci furent chargées par la cavalerie noire, et taillées en pièces. A la place des soldats qui devaient grossir sa petite armée, Abd-el- Kader ne vit venir à lui qu'un surcroît de bouches inutiles, des femmes, des vieillards et des enfants, dans un état pitoyable.
Et c'est à peine s'il pouvait nourrir sa déïra ! Il eut beau répandre, par ses émissaires, le bruit qu'il agissait avec l'agrément des Français ; comme les tribus savaient que tous ses messages à nos généraux étaient restés sans réponse et qu'elles voyaient Lamoricière à Djemma-Ghazaouat prêt à fondre sur lui dès qu'il franchirait la frontière, ses assertions eurent peu de succès. La place espagnole de Melilla se trouvait dans le voisinage de la déïra ; un jour, Abd-el-Kader, avec tout ce qu'il avait d'hommes, s'y présenta et fit demander une entrevue au gouverneur.
Celui-ci la lui accorda, et comme l'entrevue se passa en compliments, l'Espagnol se demanda vainement ce que pouvait désirer l'émir. Le but de celui-ci était sans doute de faire passer, aux yeux des Arabes, le gouverneur de Melilla comme l'intermédiaire de ses négociations avec la France. Très au courant des affaires de l'Europe, il n'ignorait pas que l'Espagne ne se soucierait pas de prendre sa cause en mains contre notre nation, sa meilleure alliée sous le gouvernement de Juillet. On a cru aussi, pendant longtemps, que l'émir avait voulu se rendre compte de la possibilité d'enlever Melilla par un coup de main. Il est évident que la surprise d'une des places que possèdent les Espagnols sur ces côtes, lui eût procuré un regain de popularité, outre qu'il aurait pu se mettre en relations avec les Anglais et défier tous les efforts de l'empereur du Maroc.
Quoi qu'il en soit, Abd-el-Kader essaya une dernière fois d'entrer en pourparlers avec Lamoricière. Ce dernier en prévint le duc d'Aumale, qui venait d'arriver à Alger, et (][ui ordonna de transmettre verbalement la réponse suivante :
« Le meurtrier de nos soldats prisonniers peut recourir à la générosité et à la clémence du roi, mais tout traité avec lui ou ses adhérents et toute reconnaissance d'une autorité quelconque en sa faveur sont impossibles. »
Cependant, le souverain du Maroc a rassemblé une nouvelle armée dont il donne le commandement à ses deux fils, Muley-Mohammed et Muley-Sliman. Ceux-ci se disposent à serrer de près, pendant que le caïd du Riff l'attaquera d'un autre côté, un ennemi dont on n'a pu jusque-là avoir raison ; en même temps, ils préviennent Lamoricière de faire bonne garde, et le général consent à envoyer des cartouches aux caïds marocains du Riff et d'Ouchda. Cerné de toutes parts, Abd-el-Kader envoie faire des excuses à Muley-Abderrhaman par Bou-Hamidi, son ancien khalifa de Tlemcen; mais on retint celui-ci prisonnier à Fez, et
Tempereur fit savoir à l'ex-émir qu'il devait apporter sa soumission lui-même. Abd-el-Kader se prépare alors à une résistance désespérée; prenant l'initiative de l'attaque, il se porte, dans la nuit du 11 au 12 décembre, sur le camp marocain le plus rapproché de lui et placé sous le commandement de Muley-Mohammed, le vaincu d'Isly. Suppléant au nombre par la ruse, Abd-el-Kader a recours au stratagème suivant : quatre chameaux enduits de goudron, entourés d'herbes et de broussailles sèches, sont, tout en feu, lancés pendant la nuit sur le camp des Marocains. Ceux-ci fuient épouvantés, mais l'émir n'a pas assez de monde pour les poursuivre et les empêcher de se reformer plus loin. Muley-Mohammed se replie sur le camp de son frère, pendant que la déïra se dirige vers l'embouchure de la Malouia, où les princes vont l'attaquer.
C'en est fait; Abd-el-Kader n'a plus qu'à chercher un refuge sur le territoire algérien. Il se met en mesure de faire passer la Malouïa aux femmes, aux enfants, aux vieillards, aux blessés et aux malades, c'est-à-dire à toute la partie non combattante de la déïra ; mais les Kabyles marocains, excités par l'appât du pillage, l'assaillent furieusement. Les quelques réguliers qui lui restent résistent bravement au choc des masses ennemies, et couvrent la retraite des siens avec un admirable dévouement. Abd-el- Kader lui-même, un fusil à la main, les bras nus comme un simple cavalier arabe, conduit l'extrême arrière-garde ; il a trois chevaux tués sous lui, et ses vêtements sont criblés de balles. Enfin, la Malouïa est franchie ; il fait camper sa déïra, lui fait tristement ses adieux, et l'engage à se confier à la générosité des Français. Lui-même, avec quelques cavaliers, va essayer de gagner la tribu marocaine des Beni-Snassen, où il a encore des partisans, pour de là se jeter dans le Sah'ra. Il se dirige donc vers le col de Kerbous ; mais il le trouve occupé par des spahis qui le reçoivent à coups de fusil. « J'avais été prévenu, dit Lamoricière dans son rapport, que l'émir devait avoir gagné
le pays des Beni-Snassen ; mais il s'agissait d'en sortir. Or, la seule fraction la mieux disposée à son égard est précisément la plus rapprochée de notre territoire. Le col qui débouche dans la plaine par le pays de ces Beni-Snassen a son issue à une lieue et demie environ de la frontière. Je me décidai à garder ce passage, et, ce qui me détermina, c'est que le frère du caïd d'Ouchda nous avait écrit, le soir même, pour nous engager à surveiller cette direction, par laquelle l'émir devait sans doute passer. Mais il lallait prendre cette mesure sans donner l'éveil aux tribus campées sur la route.
» Deux détachements de vingt spahis choisis, revêtus de burnous blancs, et commandés, l'un par le lieutenant Ben- Krauïa, l'autre par le sous-lieutenant Brahim, furent chargés de cette mission. Le premier se rendit au col même, le deuxième choisit une position intermédiaire entre ce point et notre camp. La cavalerie sella ses chevaux et le rorfio de la colonne se tint prêt à partir au premier signal. Enlin, pour parer à tout événement, après avoir calculé la marche probable de l'émir, je fis prendre les armes, à deux heures du matin, pour porter ma colonne sur la frontière. J'avais à peine fait une lieue et demie, que des cavaliers, envoyés par le lieutenant Ben-Krauïa, me prévinrent qu'on était en présence d'Abd-el-Kader, et que l'action s'était engagée. Le deuxième détachement s'était porté au secours du premier; je fis de même, aussi vite que possible, avec toute la cavalerie. Il était trois heures du matin. Chemin faisant, j'ai reçu les députés de la déïra et je lour ai donné l'aman au grand trot. Sitôt après, je rencontrai le lieutenant Ben-Krauïa lui-même, avec deux des hommes les plus dévoués à l'émir. Trouvant le passage occupé, celui-ci demandait à se soumettre. Le vent, la pluie et la nuit l'empêchant d'écrire, il avait mis son cachet sur une feuille de papier. Ne pouvant pas non plus écrire, j'envoyai mon sabre et la promesse d'aman la plus solennelle. J'arrivai à cinq heures et demie près du col; j'attendis la réponse
jusqu'à onze heures et demie. Sans doute on recueillait de divers côtés des réguliers qui cherchaient à rejoindre l'émir. Enfin, le soir, le lieutenant revint avec une lettre de l'émir, écrite par Mustapha-ben-Tahmi. J'étais obligé de prendre des engagements, je les ai pris, et j'ai le ferme espoir que le gouvernement les ratifiera. »
Disons tout de suite que Lamoricière avait promis de faire conduire Abd-el-Kader à Alexandrie, avec sa famille.
Mais tout en parlementant avec son adversaire, le général avait prudemment envoyé le colonel de Montauban, avec cinq cents hommes de cavalerie, observer les mouvements de la déïra; le colonel la trouva dans un état déplorable, encombrée de blessés et de malades, et déjà attaquée par les tribus algériennes qui cherchaient à la piller. Il la mit en sûreté, lui prêta le secours de ses chirurgiens, et prévint Lamoricière de ce qui se passait. Celui-ci fit aussitôt partir le colonel de Mac-Mahon avec les zouaves et un bataillon du 9^ de ligne pour relever le colonel de Montauban, qu'il dirigea sur le marabout de Sidi-Brahim. Lui-même se porta sur ce point avec Cavaignac. A peine arrivés, nos généraux virent venir à eux quelques cavaliers qui agitaient leurs burnous en signe de soumission. C'était l'avant-garde de ceux qui restaient à Abd-el-Kader. L'émir ne tarda pas à paraître, accompagné de Mustaphaben-Tahmi et de quelques autres chefs fidèles à son malheur ; sa famille suivait à un kilomètre en arrière, sous la garde d'une vingtaine de spahis.
Abd-el-Kader prit à peine le temps de se présenter ; il demanda à faire ses prières au marabout de Sidi-Brahim ; c'était comme une expiation du massacre de nos infortunés compatriotes, dont le sang paraissait encore sur les murs. Un quart d'heure après, il revint près du colonel de Montauban, qui l'escorta jusqu'à Djemma-Ghazaouat, où le duc d'Aumale venait d'arriver en bravant une violente tempête.
Conduit aussitôt près du prince, l'émir déchu déposn humblement ses sandales devant la porte, et attendit un
signe qui lui permit de s'asseoir. Sa pâleur était extrême, et la contraction de ses lèvres trahissait lemotion qui l'agitait. Evidemment le souvenir du massacre de nos prisonniers pesait sur sa conscience. Il présenta ses armes au prince-gouverneur, qui prit le pistolet en disant : « Ceci est pour le roi. » Quant au sabre, il le tendit à Lamoricière, et ajouta : « Ce sabre est pour vous, général, vous l'avez bien gagné. » Après un moment de silence, Abd-el- Kader prit la parole :
« J'aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui; j'ai attendu l'heure marquée par Dieu. Le général m'a donné une promesse à laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi comme celui des Français. Je demande son aman pour ma famille et pour moi.
» — Je ratifie la parole engagée par le général de Lamoricière, répondit le prince, et j'ai le ferme espoir que le gouvernement du roi lui donnera sa sanction. »
Le lendemain eut lieu la présentation publique et officielle. Abd-el-Kader offrit au duc d'Aumale une belle jument noire qu'il montait :
« Je t'offre la seule chose que je possède et que j'estime en ce moment.
» — Je l'accepte, dît le prince, comme un gage de ta soumission à la France et de la paix en Algérie. »
Le jour même, Abd-el-Kader s'embarqua sur la frégate à vapeur VAsmodée, qui, le 29 décembre 1847, le débarqua à Toulon avec une suite de quatre-vingt-seize personnes.
On a beaucoup reproché au gouvernement de Louis-Philippe de n'avoir pas ratifié l'engagement pris par Lamocière et le duc d'Aumale, de le conduire à Alexandrie. « C'était, dit M. Keller dans sa Vie du général de Lamoricière, une infraction fâcheuse au droit des gens, un inexcusable abus de la victoire envers un homme que l'adversité accablait de tout son poids. » Nous ne ferons nousmême à ce sujet qu'une réflexion : transporter à Alexandrie,
passoge ordinaire des pèlerins se rendant d'Algérie à la Mecque, un homme comme Abd-el-Kader, c'était fournir un élément au fanatisme arabe, c'était préparer son retour triomphal. L'insurrection fût restée en Algérie à l'état endémique.
« Si l'on nous attaque à la Chambre, avait dit Lamoricière à Gavaignac, vos amis nous défendront-ils ?
» — Ah! je n'en sais rien », répondit ce dernier en souriant.
Le général répubhcain avait raison ; personne à la Chambre ne prit la défense de Lamoricière. On le manda à Paris, et il dut monter à la tribune pour justifier luimême sa conduite. Ayant dit qu'au moment où il engageait sa parole, il n'ignorait pas que l'émir avait encore des chances pour s'enfuir au désert, un orateur s'écria qu'il aimait mieux voir Abd-el-Kader dans le désert qu'à Alexandrie : « S'il en est ainsi, riposta le général, rien n'est plus facile que de le remettre au désert ; vous n'avez qu'un mot à dire. Les chemins sont ouverts ; offrez la liberté à votre prisonnier, il ne la refusera pas. ^>
Tous ces débats étaient stériles. Quelque temps après, étant devenu ministre, Lamoricière dut laisser l'ex-émir dans sa prison d'Amboise.
Un mot encore pour terminer l'histoire d' Abd-el-Kader.
H séjourna d'abord au lazaret de Toulon, puis, le 8 janvier 1848, il fut conduit au fort Lamalgue. 11 y était encore lorsque la révolution du 24 février éclata. Le 28 avril suivant, le gouvernement provisoire le fit transférer au château de Pau, où il resta près de sept mois. En novembre 1848, on lui assigna pour résidence le château d'Amboise ; c'est là qu'il se trouvait le 17 octobre 1852, lorsque Louis -Napoléon, passant dans cette petite ville en revenant du midi de la France, se le fit présenter et lui accorda la liberté. Abd-el-Kader consentit à se retirer à Brousse, dans l'Asie mineure, à une centaine de kilomètres de Constantinople. De Brousse, il obtint d'aller se fixer à
Damas, où il réunit autour de lui une petite colonie algérienne. L'empereur Napoléon lui accorda une pension de cent mille francs, et lui conféra le grand cordon de la Légion d'honneur. L'ex-émir réussit, en 1860, à soustraire au ier des Druses fanatiques plusieurs milliers de chrétiens ; ce témoignage de reconnaissance fit un peu oublier le massacre des prisonniers de la déira.
La chute d'Abd-el-Kader était un événement considérable ; sa soumission produisit en Algérie un effet prodigieux, car ce marabout avait persuadé aux indigènes que se soumettre aux Français c'était renier leur foi, et lui-même s'y voyait contraint. Représentant de l'islamisme, c'est en vain que l'émir essaya de lutter contre une civilisation supérieure, née de l'idée chrétienne. S'il eut le mérite d'incarner la nationalité arabe, en faisant concevoir aux tribus, d'habitude si divisées entre elles, l'idée de la patrie, tout ce qu'il essaya de fonder avec les moyens barbares et arriérés dont il disposait, devait forcément disparaître avec lui.
11 était réservé au duc d'Aumale, qui avait une ténacité égale à la sienne, et un génie supérieur, de recevoir la soumission d'un homme qui, pendant dix ans, avait tenu tête aux armées de la France, et lassé la patience de nos meilleurs généraux.
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Un pays qui n'est pas encore conquis et pacifié ne saurait être administré que par des militaires. Aussi la création des bureaux arabes était non seulement utile, mais indispensable ; ils rendirent d'incontestables services, en mettant l'autorité française en relations avec les indigènes, et dans les premières années ils furent de merveilleux instruments de colonisation.
L'institution a été attaquée, et il est de mode aujourd'hui de la décrier ; nous n'avons pas à la défendre, faisant ici de l'histoire et non de la polémique. Ce que nous tenons à établir, c'est que les officiers délégués aux affaires arabes ont été presque partout des modèles de dévouement et d'énergie.
Plutôt soldats qu'administrateurs, toujours à cheval, ils prenaient le commandement des goums ou contingents irréguliers, fournis par les tribus alliées; malheureusement, il arriva bien des fois que ces goums firent défection, abandonnant à l'ennemi ceux qui étaient chargés de les conduire. Le général Randon, en 1842, eut ainsi à venger la mort d'un brave et excellent soldat, M. Gay, frère de M""" Emile de Girardin, que nos auxiliaires avaient livré aux tribus révoltées de l'Edough, près de Bône. Nous citons cet exemple, parce que sa mort eut, à l'époque dont nous parlons, un grand retentissement ; mais M. Gay n'avait fait que subir le sort de nombre d'officiers des affaires arabes. Il se heurta à l'ennemi avec son goum, et voulut charger, oubliant que dans la troupe irrégulière qu'il commandait, il n'y avait que lui de Français. Ses goumiers le suivirent d'abord, s'arrêtèrent aux premières balles qu'ils entendirent siffler, et tournèrent bride, dès qu'ils virent leur chef démonté. Les insurgés arrivèrent sur le malheureux officier abandonné aussi lâchement, et le tuèrent à coups de pierres.
Après la catastrophe du lieutenant Marin, à Aïn-Témouchent, Cavaignac, ne pouvant accourir de sa personne au secours de la redoute, puisqu'il avait sur les bras toute l'insurrection des Traras, voulut au moins y expédier un approvisionnement de cartouches. Gomme il manquait de troupes, il pria le lieutenant- colonel Valsin-Esterhazy de tenter l'aventure. Cet officier supérieur n'hésita pas, quoiqu'il fût seul Français avec cinq cents Arabes, d'autant moins sûrs qu'Abd-el-Kader, après ses triomphes de Sidi- Brahim et d'Aïn-Témouchent, travaillait toutes les tribus de
a subdivision de Tlemcen, qu'il réussissait le plus sotîvent à entraîner. Quand Valsin prescrivit au goum de marcher, un caïd fit une observation ; le colonel, renouvela l'ordre, et, comme le chef indigène refusait formellement de lui obéir, il le tua d'un coup de pistolet. Les cavaliers se mirent en selle, et l'on marcha en silence pendant une demi-heure. Alors un autre caïd se met à murmurer, protestant contre le mouvement ordonné ; sans hésiter, Valsin lui brûla la cervelle. Les Arabes devinrent doux comme des moutons ; deux heures après, ils étaient arrivés avec les cartouches.
« Désignez-moi les récalcitrants, dit au colonel le capitaine Safrane ; je les ferai fusiller sur-le-champ.
» — Il n'y en a plus », répondit Valsin.
La mission confiée aux chefs des bureaux arabes était extrêmement délicate et exigeait autant d'intelligence que de bravoure. Aussi ne choisissait-on que des sujets d'élite. Un des plus renommés fut le fameux Beauprêtre, dont les indigènes ne prononçaient jamais le nom qu'avec terreur. Fils d'un colon, il avait grandi au milieu des Arabes, et leur langage n'avait plus de secrets pour lui. Devenu homme, il s'engagea aux zouaves, et, s'appliquant à développer son instruction première, un peu trop négligée, il entreprit d'écrire et de lire cette langue du pays qu'il parlait si bien. Dès qu'il fut sous-lieutenant, il entra aux affaires arabes. Le maréchal Bugeaud était enchanté de ses rapports pleins de précision et de clarté.
Quand on lui demanda des renseignements sur laKabylie, le jeune officier eut le courage de se déguiser en Kabyle, d'aller se bâtir une hutte au pied du Djurjura, et de vivre de la vie des montagnards, piochant, bêchant son maigre champ, visitant les tribus du voisinage, fréquentant les réunions et les marchés, où il s'informait de tout.
Un jour, au camp de Bordj-Menaïel, un indigène malpropre, vêtu de haillons, se présenta devant une tente où dînaient les officiers de zouaves, et leur offrit des figues et
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des oeufs. On le renvoya au. cuisinier, qui chassa le pauvre diable en le menaçant de coups de bâton. Le Kabyle se retira on ne peut plus satisfait. C'était Beauprêtre que ses collègues n'avaient pas reconnu.
D'une finesse et d'une intelligence remarquables, cet officier était en outre doué de la plus grande bravoure. Un chérif qui se disait Bou-Maza parut, en 1848, dans les montagnes du Djurjura, et lui envoya, alors qu'il était chef du bureau arabe d'Aumale, un défi ainsi conçu :
« De la part du protecteur de la religion, à l'infidèle Beauprêtre. Que la malédiction du Très-Haut soit sur lui et les siens. J'ai appris que tu avais l'intention de venir nous faire la guerre ; je suis prêt et désire me trouver en face de toi. »
Le chef du bureau d'Aumale marcha contre le chérif avec son goum, sans attendre l'arrivée d'une colonne française. L'agitateur avait fait répandre le bruit que les fusils dirigés contre lui et ses partisans ne partiraient pas ; les goumiers étaient donc très indécis. Lorsque les contingents kabyles furent en vue, Beauprêtre prit le fusil d'un de ses cavaliers, et en tira un premier coup. Visiblement rassurés, ses hommes déchargèrent leurs armes, engageant ainsi le combat. Mais le chérif, comme tous ses pareils, s'était également fait passer pour invulnérable ; quand on le vit s'avancer, la terreur s'empara de tous. Beauprêtre courut sus au faux prophète, et tira sur lui un coup de pistolet qui fit voler son turban. Ses goumiers accoururent aussitôt, tuèrent l'invulnérable comme un vulgaire cavalier, et lui coupèrent la tête.
On a souvent reproché à l'administration militaire d'avoir mis des entraves à la colonisation de l'Algérie ; la suite de ce récit fera juger du peu de solidité de cette accusation. Des hommes influents ayant conçu l'idée d'établir une ferme expérimentale, pour servir de régulateur à tous les établissements agricoles qui viendraient se former dans le pays, une société anonyme s'organisa dans ce but ; un
arrêté du 30 octobre 1831, signé par le général Clauzel, en approuva les statuts et lui loua la ferme dite Haouch-Hassan-Pacha, connue depuis sous le nom de Ferme-Modèle. La location, outre les bâtiments, comprit mille hectares et fut laite au prix annuel d'un iranc par hectare pour neuf, dixhuit ou vingt-sept ans, avec faculté de résiliation, mais seulement pour les preneurs. Cette lerme-modèle ne fut pas précisément le modèle des fermes ; des actions furent lancées à 500 francs, mais tombèrent aussi bas que les valeurs turques à notre époque. La principale des causes qui arrêtèrent le développement de cet établissement fut l'insalubrité de l'emplacement choisi.
Les intentions de l'autorité militaire étaient assurément louables. Le duc de Rovigo continua d'appliquer les plans de colonisation du général Clauzel. Dans le courant de 1831, quelques centaines d'émigrés allemands et suisses, pai iis de chez eux dans l'intention de se rendre en Amérique, avaient brusquement changé de résolution avant l'embarquement ai' Havre et étaient venus à Alger. Rien n'étant prêt pour les recevoir, ils tombèrent forcément à la charge de l'administration, qui dut leur fournir des tentes et des vivres. Au bout de quelques mois, une centaine de ces malheureux étaient morts de misère. Le duc de Rovigo voulut distribuer aux survivants des terrains aux environs d'Alger; mais comme le domaine ne possédait là aucune terre, le gouverneur fit un premier pas dans la ■foie des expropriations pour cause d'utilité publique, dont on a tant usé et abusé depuis. D'accord avec ,M. Genty administrateur civil, il créa de cette façon les deux villages de Kouba et de Dely-Ibrahim. On avait alloué à l'intendant civil un insuffisant crédit de 200,000 francs pour des essais de colonisation, et c'est sur cette somme que furent prélevées les dépenses des constructions ; celles-ci furent exécutées par le service des ponts et chaussées. A Dely- Ibrahim, une ferme ayant appartenu aux janissaires turcs, et à Kouba, une autre ferme appartenant à une mosquée.
furent les noyaux des concessions délivrées aux nouveaux colons. On prit tout autour des terrains en friche qui semblaient n'être à personne; mais aussitôt des propriétaires indigènes surgirent en foule. On eut beau les évincer; comme ils vendirent à vil prix, à des spéculateurs français, leurs titres de propriété, l'administration eut à subir, pendant plusieurs années, toutes les tracasseries des huissiers.
La manière dont on procéda à Kouba et à Dely-Ibrahim pour les concessions de terrain mérite d'être rapportée. On divisa les colons en trois classes ; puis on donna dix hectares par tête à ceux qui avaient les moyens de faire bâtir leurs maisons, six à d'anciens soldats de l'armée française^ et quatre à ceux dont il fallut construire les habitations.
Le duc de Rovigo 'tait arrivé en Algérie avec l'idée que tous les pays de l'Europe devaient nous envoyer l'excédent de leur population ; mais ses idées se modifièrent lorsqu'il vit combien il était difficile de caser seulement quelques centaines d'individus. Il décida alors que nul ne serait reçu à .AJger, en qualité de colon, s'il n'y arrivait en fournissant la preuve qu'il pouvait, pendant un an^ pourvoir à sa subsistance. C'était peine perdue, car les usuriers attiraient les émigrants et spéculaient sur leurs concessions à venir.
Le général Avizard, gouverneur par intérim après le départ du duc de Rovigo, prit un arrêté prohibant la coupe des arbres, essayant ainsi d'introduire en Algérie un commencement de législation forestière. Défense fut faite à tous propriétaires, colons ou fermiers, d'abattre ou d'arracher, sans une autorisation du directeur des domaines, aucun arbre forestier ou fruitier, en plein vent ou en haie, sous peine d'amende et de confiscation.
Cet arrêté était sage, malheureusement il n'était pas exécutable. Ce n'est que tout récemment que la population européenne d'Algérie, s'apercevant qu'un système con-
tinu de dévastation était nuisible à ses intérêts, a formé, en dehors de l'administration, une ligue de reboisement.
Le général Voirol ne fonda pas de nouveaux villages ; il pensa qu'avant de coloniser, il fallait tracer des voies praticables dans le pays. C'est lui qui fit commencer la route de Blidah par Dely-lbrahim, Douera et Bou-Farik, et celle de Blidah par Bir-Kadem. On lui doit également celle de la Maison-Carrée, à l'embouchure de l'Harrach. A cette époque, ces travaux étaient exécutés par les troupes, sous la direction du génie ; mais les Ponts et Chaussées se chargeaient de l'empierrement. Les soldats étaient payés en nature, et recevaient double ration de vin.
Le général Voirol ne négligea pas non plus les travaux de dessèchement ; c'est lui qui fit disparaître les marais qui existaient aux environs de la Maison-Carrée et de Bône. Cette mesure était à la fois hygiénique et agricole.
Le maréchal Clauzel, quand il revint pour la deuxième fois en Algérie, eut la singulière idée de couvrir, par une ligne continue, le périmètre de colonisation, restreint en 1835 à la banlieue d'Alger. De l'Oued-Agar jusqu'au ruisseau de Bou-Farik, on escarpa les berges de quantité de petits ravins et de cours d'eau dont on eut soin de briser les gués, et l'on obtint ainsi une ligne qui était loin d'être infranchissable, mais qui, dans une certaine mesure, gênait les mouvements de la cavalerie des Hadjoutes et donnait un peu plus de sécurité à nos colons.
Le même maréchal fut plus heureux dans d'autres expériences de colonisation, et il fit preuve d'un zèle des plus louables. Il entretenait une active correspondance avec des comités formés en France pour envoyer des colons à Alger ; il voulait, et c'était de sa part une erreur, attirer beaucoup d'hommes en Alrique, persuadé qu'une ïois qu'ils y seraient, on trouverait bien moyen de les y employer. Clauzel ne connaissait pas encore la gent des spéculateurs ; ceux-ci, voyant arriver des émigrants, élevèrent leurs prétentions au lieu de les diminuer, de sorte que ceux d'entre
les nouveaux venus qui avaient les moyens de rentrer en France, s'en retournèrent découragés. Ainsi firent des colons francs-comtois. Un prince polonais, M. de Mir, obtint la concession de cinq fermes du domaine ; tout marcha admirablement au début ; mais ayant épuisé ses capitaux, il dut emprunter et tomba ainsi entre les griffes d'une bande de loups-cerviers de lusure, qui le ruinèrent. Le village de la Rassauta, à quelques lieues d'Alger, est une fondation du prince. C'est un Français qui établit dans les mêmes parages le village de la Regaïa ; ce Français , M. Mercier, fut également dévoré par les usuriers, juifs ou autres.
Le gouverneur adopta un système de concessions à grands lots; mais beaucoup de bénéficiaires n'ayant pas rempli les conditions qui leur étaient imposées par l'administration et ayant été évincés, on décida qu'il ne serait plus délivré que des promesses de concessions échangeables contre un titre définitif de propriété, après l'accomplissement des obligations stipulées aux concessionnaires. C'était apporter , dans une certaine mesure, un tempérament à la rage de concessions dont était animée Tadministration, rage qui, en 1835, se manifesta d'une manière phénoménale : on concéda, par exemple, autour de Douera, trois cents hectares de terrains domaniaux, au cas, spécifiait-on, où il en existerait sur ce point.
Désormais, le maréchal Clauzel ne voulut plus faire de concessions que par parcelles. Ce fut de cette façon que lut fondée la jolie ville de Bou-Farik, baptisée d'abord Medina-Clauzel, et qui finit par reprendre son nom indigène. A Bou-Farik on concéda cent soixante lots d'un tiers d'hectare pour le terrain de la ville, et cent soixante-dix lots de quatre hectares pour celui de la banheue. Les concessionnaires , assujettis à une redevance fort légère , ne furent astreints à d'autres conditions que celles de bâtir dans les alignements fixés, de mettre en culture et de planter d'arbres leurs terrains dans un espace de trois ans.
La ville de Bou-Farik, horriblement malsaine dans le débul, est aujourd'hui florissante.
A la fin de 1836, la population européenne, l'armée exceptée, ne s'élevait qu'à 14,561 têtes, dont 9,000 dans la province d'Alger, un peu moins de 4,000 dans celle d'Oran, et le reste, 2,000 à peine, à Bougie et à Bône, seuls points que nous occupions dans la province de Constantine. Sur ce nombre, on ne comptait que 5,485 Français. C'est seulement à cette époque que l'administration des domaines, à force de découvrir des usurpations et de vérifier des titres^ connut enfin ce que l'Etat possédait dans la province d'Alger.
Pendant l'année 1837^ sous l'administration du général Damrémont, qui ne s'occupa guère que de son expédition de Constantine, la population européenne ne s'accrut que de deux mille individus , moitié français, moitié étrangers. Ceux-ci continuèrent à être en majorité. On ne comptait que sept mille hectares de terre en culture dans la banlieue d'Alger, dont plusieurs centres de population furent érigés en communes. On commença à tracer des chemins vicinaux, et l'industrie agricole prit un certain développement. Ce sont les communes dont il vient d'être question qui, en faisant des avances de grains aux indigènes, sauvèrent de la ruine la culture arabe des environs de Blidah, détruite par la guerre et par les achats de terrains que faisaient des spéculateurs.
Lorsque Abd-el-Kader, en 1839, nous déclara la guerre sainte, les progrès accomplis étaient à peu près nuls, et cependant le 'ournal officiel du gouverneur s'écriait, dans un accès de lyrisme :
« L'Algérie a traversé l'époque d'épreuves qui marque toujours la naissance des établissements coloniaux; elle marche maintenant par ses propres forces, et nous touchons au jour où nos efforts recevront une glorieuse récompense. »
La guerre devait déranger tous ces beaux plans ; au
moment où l'on faisait cette superbe déclaration, la population européenne ne s'élevait qu'à 25,000 âmes, et, sur ce nombre, il n'y avait que 11,000 Français. Quelques chétifs établissements s'étaient bien fondés de ci, de là ; mais les exploitants n'étaient le plus souvent que les gérants de quelques compagnies qui manquaient de capitaux.
Le maréchal Valée ne se montra pas trop favorable à la colonisaton ; il désapprouvait le plan du maréchal Clauzel, qui encourageait les petits établissements isolés, et il estimait qu'il fallait procéder sagement et marcher pas à pas, de façon à créer des établissements fortement agglomérés, s'appuyant les uns sur les autres et pouvant se secourir mutuellement. Le vainqueur de Constantine ne sut pas réagir contre les lenteurs des formalités administratives, qui avaient pour résultat de faire dépenser aux colons arrivant à Alger dans une longue et pénible attente, les ressources qu'ils avaient apportées. Ces malheureux n'étaient jamais mis en possession des terres qu'on leur concédait, que lorsqu'ils n'avaient plus d'argent pour les mettre en valeur.
Louis Veuillot trace un tableau fort sombre de la colonisation en 1841. « Aucune terre, dit-il, n'est cultivée nulle part, à moins qu'on n'accorde le nom de terre cultivée à quelques jardinets, situés sous le fusil de nos remparts, où l'on récolte quelques légumes et quelques salades qui se vendent à prix d'or. La viande, les iruits, le pain, le fourrage, tous les objets de consommation viennent par la mer. Nous ne nous levons guère de table que le gouverneur général ne calcule avec amertume la somme que le repas a coûté à la France, sans compter le sang. Lorsqu'on lui parle de la colonisation, son bon sens n'y peut tenir : il se répand en railleries poignantes contre ce mensonge criant, n'épargnant personne, et ne s'inquiétant guère de savoir qui l'écoute... A peu d'exceptions près, il n'y a en Algérie d'autres colons que les fonctionnaires, les agioteurs et les cabare tiers. »
Et Louis Veuillot ajoute :
« Les systèmes les plus divers, les plus contradictoires, les plus absurdes sur la guerre, l'administration, la colonisation ont été proposés, proposés séiieu. ornent, et, chose lamentable, appuyés par des hommes compétents, par des savants, par des fonctionnaires anciens du iS l'Algéri), par des officiers qui ont lait la guerre longtemps et avec succès Chacun démontre parfaitement que les autres demandent l'iiiatile et l'impossible ; et les autres, à leiu- * ur, n'ont pas de peine à lui prouver que son plan pèche par les mêmes torts. Ajoutons-y le bruit des journaux, qui ne parlent que de la trahison du gouverneur ; les directions de deux ou trois commis qui, de leurs bureaux au ministère de la guerre à Paris, prétendent tout régler et tout iaire, et qui envoient pour raison sans réplique la signature du ministre ; ajoutons-y les discussions des Chambres, où l'avis le mieux développé, le mieux écouté, n'est pas toujours le plus sage, où des orateurs se croient ou sont crus bien au courant des affaires d'Alger pour avoir fait une courte apparition sur la côte, questionné un interprète ou unjuil, reçu quelques lettres, celles-ci d'un enthousiaste, celles-là d'un mécontent ; ajoutons-y cette horreur que nous inspirent en général les dépenses opportunes, et qui dans un'e grande affaire nous porte à lésiner sur un détail important, vous n'aurez encore qu'une faible idée des obstacles qui se présentent, qui s'accumulent de toutes parts. »
Mais Louis Veuillot n'a pas assez insisté sur les apparitions de nos députés en Afrique. L'un d'eux, voulant connaître l'Algérie et se rendre compte de la manière dont nos soldats y faisaient la guerre, alla trouver le général Bugeaud, qui l'emmena expéditionner dans la vallée du Chélif. Au bout de quelques jours, le voyageur aurait bien voulu s'en aller; mais le général lui ayant répondu qu'il ne pouvait le faire escorter jusqu'à Milianah, il dut se résigner à marcher. On le voyait chevaucher
mélancoliquement derrière le général , coiffé , comme Fra-Diavolo, d'un gigantesque chapeau surmonté d'une plume d'aigle ; avec cela une grande houppelande noire, coupée au miheu par un ceinturon blanc que tirait un sabre de cuirassier. Après une expédition de deux mois, le général Bugeaud ramena le député à Milianah, d'où il gagna Alger, pour s'embarquer au plus vite.
En 1846, Lamoricière eut à recevoir toute une commission parlementaire venue pour étudier sur place les divers systèmes de colonisation que l'on essayait. Quand la susdite commission arriva à Mers-el-Kébir, le temps était pluvieux et sombre ; une heure après le débarquement, on dé'euna au Château-Neuf avec le général. Déjà celui-ci avait mis tout son état-mpjor à la disposition des députés, et organisé des moyens de transport pour leur faire parcourir la province d'Oran ; mais ils trouvèrent le pays prodigieusement triste. Ayant appris, dans la journée, qu'un courrier de commerce partait la nuit même et qu'ils pouvaient en profiter pour écrire en France, ils prirent alors une résolution sublime ; celle de se rembarquer tous, ce qu'ils firent sans plus de cérémonies.
Ils avaient vu le pays ! ils pouvaient en parler! la Chambre les écouta avec beaucoup d'attention.
Le général Bugeaud, successeur du maréchal Valée. arriva avec un plan parfaitement arrêté. Son intention était de former des villages militaires avec des soldats ayant encore à accomplir plusieurs années de services. Il se proposait de leur allouer des terres. Ces hommes auraient iait venir leurs lamilles en Algérie et s'y seraient mariés. La colonisation en Algérie étant un champ ouvert à tous, on essaya du système préconisé par Bugeaud. Celui-ci ne voyait guère que ses soldats, et quand on lui o^^'ectait que la colonisation d'un pays ne peut se faire sans capitaux, montrant dédaigneusement du doigt les spéculateurs qui, en 1841, pullulaient à .Alger, il dema -dait si ces gens véreux étaient de vrais capitalistes !
L'idée du général fut écartée par la suite ; son plan parut trop dispendieux. Il faut considérer, disait-on, que l'établissement d'un seul colon militaire coûterait de 5 à 6,000 francs, ce qui, pour deux cent mille colons choisis de la sorte, nécessiterait une dépense d'un milliard tout au moins.
C'était peut-être aller un peu vite en besogne que de calculer ainsi. Dans tous les cas, il est des entreprises qui rendent au centuple ce qu'elles coûtent au pays. Si, depuis cinquante-cinq ans, l'Etat avait inscrit chaque année à son budget cinq millions pour l'établissement en Algérie de colons militaires, nous aurions là-bas une population agricole excellente, sans avoir dépensé plus de deux cents à deux cent cinquante millions en un demi-siècle, à peine.
Quand le général Bugeaud entreprit l'application de son système, il décida que tous les régiments feraient un peu de colonisation. Il reprit un arrêté du général Schramm, (gouverneur intérimaire de l'Algérie après le départ du maréchal Valée), ordonnant que des terres à proximité des camps seraient mises à la disposition des troupes, autant que possible à raison de deux hectares cinquante centiares par bataillon, pour être cultivées au profit de l'ordinaire et de la masse générale d'entretien. Bugeaud déclara que chaque régiment disposerait de trente hectares pris soit sur les biens domaniaux, soit, en cas d'insuffisance, par expropriation pour cause d'utilité publique sur ceux des indigènes.
En 1842, le théâtre de la guerre s'étant un peu éloigné de la plaine de la Mitidja et de la banUeue des villes que nous occupions sur la côte, Bugeaud obtint qu'un crédit de 500,000 francs serait inscrit au budget ordinaire pour donner de l'impulsion aux travaux agricoles ; un autre de 485,500 francs sur la caisse coloniale fut consacré à de nouveaux essais. On forma à Alger un bureau de colonisation, auquel on adjoignit une section de géomètres. On créa ainsi autour de cette ville quatre centres
dont toutes les constructions d'utilité publique furent faites aux frais de TEtat; et à Douera, aux lieu et place du vilain village de cantiniers qui y existait, on jeta les fondements d'une petite ville. Deux autres villages, Sainte-Amélie et Saint-Ferdinand, près de Coléa, furent construits par des condamnés militaires, sous la direction du génie, et chaque colon, pour 1,500 francs, eut une petite maison et douze hectares de terre, dont quatre défrichés.
Bugeaud fit construire par le génie les villages de Fouka et de Béni-Méred et les peupla de soldats congédiés, à qui il permit de venir se marier en France. L'essai ne réussit pas, et il fallut compléter le peuplement de ces deux villages avec des colons civils.
La sollicitude du général pour les colons était si grande, qu'il obligea l'administration militaire à leur prêter des animaux de labour; bien plus, il alla jusqu'à envoyer dans les villages nouvellement créés des bataillons entiers pour cultiver les terres et les mettre tout de suite en rapport.
L'illustre gouverneur fonda encore plusieurs villages avec l'aide de particuliers auxquels l'Etat faisait des avantages. Ces particuliers concessionnaires s'engageaient à établir sur leurs domaines un certain nombre de familles européennes, dont chacune devait recevoir quatre hectares et une habitation; et, de son côté, l'Etat accordait en numéraire et en matériaux une avance de 1,000 francs par famille, avance remboursable, par cinquième, d'année en année. Le général installa aussi trois villages maritimes, qui se peuplèrent de pêcheurs auxquels étaient accordées des primes, tant pour leurs maisons que pour les barques de pêche faites par eux.
Comme on le voit, Bugeaud, dans l'ardeur de son zèle, faisait à la fois de la colonisation avec des civils, des militaires et des entrepreneurs. Il essaya de faire de la colonisation par les mains des moines, en allouant aux frères trappistes, dans la plaine de Staouëli, une concession de 1,020 hectares de terre, avec 62,000 francs de sub-
vention ; puis il attira les Pères jésuites à Ben-Aknoun ; et l'on peut dire qu'aux trappistes aussi bien qu'aux jésuites, il ne refusa pas la coopération des troupes.
En 1844, il amena le gouvernement à jeter les yeux sur la province de Constantine, qui présentait, disait-il avec raison, le plus de chances favorables à la grande colonisation. Le territoire de Philippeville fut naturellement le premier dont on s'occupa. Par suite d'arrangements à l'amiable faits avec les tribus qui séjournaient aux environs de cette ville, celles-ci consentirent à se transporter ailleurs, laissant le champ libre à la culture européenne. Rien de plus riche et de plus beau que les environs de Philippeville ; on se hâta donc de dépenser les 100,000 francs inscrits au budget général pour construire, dans un rayon très rapproché, les villages de Damrémont, de Saint-Antoine et de Valée. Autour des camps d'El-Arrouch, des Toumiettes^ de Smendou, sur la route de Philippeville à Constantine, on groupa quelques centaines de colons. Smendou et El-Arrouch sont aujourd'hui des villages florissants. A Guelma et à Sétif, on décida la construction de villes, en remplacement des immondes bourgs de cabaretiers qui s'étaient formés à côté des camps ; enfin, les cent premières familles qui se présentèrent à Guelma et à Sétif reçurent, avec des concessions gratuites, un secours de 600 francs en matériaux de construction.
Dans la province d'Oran, le gouverneur fit agrandir le territoire civil autour des villes d'Oran et de Mostaganem; puis, s' apercevant que le sol d'Oran est aride presque partout et se prête peu à la colonisation, il s'arrêta, après avoir décidé la création des centres de Misserghin, de la Senia, de Sidi-Chami et d'Arzew, et reporta ses soins sur la ville de Monstaganem. Il avait déjà bâti un village à Mazagran et fait diviser le ravin de Mostaganem en lots horticoles, quand, en 1846, il dirigea sur cette ville huit cents Prussiens. Ces malheureux avaient été abandonnés à Dunkerque par des agents d'émigration qui s'étaient engagés
à les faire conduire en Amérique ; on les avait embarqués ensuite pour Oran,où ils étaient arrivés dans un dénuement complet. L'administration civile ayant déclaré ne savoir que faire d'eux, Bugeaud les mit à la charge de l'administration militaire, qui leur fit construire les villages de Sdidia et de Sainte-Léonie.
Djemma-Ghazaouat, sur la frontière du Maroc^ fut alors convertie en ville sous le nom de Nemours. Saint-Denis du Sig, aujourd'hui ville importante sur la route d'Oran à Mascara, fut créée par 197 colons. Tous les centres de population fondés dans la province d'Oran durent recevoir au moins les trois cinquièmes de Français.
L'année qui précéda son départ, le maréchal proposa au gouvernement, qui entra dans ses vues, de laisser au ministre de la guerre la faculté d'accorder toutes les concessions moindres que cent hectares, à la condition de faire intervenir des ordonnances royales pour les concessions plus considérables. Les concessionnaires de plus de cent hectares étaient astreints à un cautionnement de dix francs par hectare, qui restait acquis à l'Etat, en cas d'inexécution des conditions de culture et de peuplement qui étaient imposées. Ce cautionnement n'était exigible ni pour les concessions délivrées par le ministre de la guerre, ni pour les concessions de vingt-cinq hectares et au-dessous, que l'on réservait au gouverneur général.
Ce fut Bugeaud qui organisa le service de santé gratuit à l'usage des colons, composé de médecins salariés par l'Etat. En même temps il créait, sous le nom d'inspecteurs de colonisation, une classe spéciale d'employés chargés de veiller aux besoins agricoles et économiques de la population européenne des villages.
Pendant le gouvernement du maréchal, en sept années, la population civile de l'Algérie s'accrut de 85,000 âmes ; elle s'élevait à la fin de 1846 à 109,400 âmes, un peu plus que le chiffre de l'armée, qui était de 104,808 hommes. Il y eut pendant cette période 11,266 naissances contre
14,899 décès. Un pareil résultat n'était certes pas brillant, mais Bugeaud fit le possible pour lutter contre l'incertitude des systèmes, les tracasseries de l'administration, et les méfiances excitées contre l'Algérie. En défalquant la population agricole de la totalité de la population européenne, on constate que près de 90,000 individus ont vécu par des moyens d'existence étrangers à l'agriculture, c'est-à-dire parle commerce ou les professions industrielles. La population agricole ne s'élevait alors qu'à 17,000 individus.
Nous devons dire un mot des dissentiments qui surgirent entre le maréchal et l'un de ses meilleurs lieutenants, le général de Lamoricière, alors commandant de la province d'Oran.
A l'inverse du premier, Lamoricière repoussait d'une iaçon absolue le concours de l'Etat pour le peuplement de l'Algérie, et rejetait par conséquent la colonisation militaire ; d'après lui, pour mener tout à bien, il aurait suffi de iaire appel aux capitaux et à l'industrie ; le général oubliait que la confiance ne se commande pas, ne se rendant peut-être pas un compte exact qu'en Algérie un colon ne pouvait, à l'époque où il parlait, piocher son champ sans avoir son fusil à portée de sa main. Il y avait beaucoup de libéralisme dans les idées de Lamoricière, et elles devaient naturellement séduire ; mais ces idées ne sont applicables qu'à un pays absolument pacifié, où l'ère des insurrections est définitivement close. D'ailleurs les deux systèmes de colonisation ne s'excluaient pas l'un l'autre et pouvaient s'appliquer concurremment.
Un abîme séparait donc Bugeaud de Lamoricière, et leurs relations étaient souvent tendues. Sur un seul point les deux généraux étaient d'accord ; ils n'aimaient pas les aventuriers, les nomades de la civilisation, les prétendus travailleurs qui arrivaient en Algérie en se plaignant de n'avoir pas su trouver en Europe leur place au soleil, et ils ne croyaient pas que ces déclassés pouvaient du jour au lendemain être transformés en propriétaires. Moins sévère
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toutefois que son supérieur hiérarchique, Lamoricière ne les repoussait pas toujours ; il leur venait même en aide, jusqu'à ce qu'il fût prouvé que le travail leur était en horreur; enfin il trouvait moyen de distribuer à chaque famille d'émigrants, un bœul avec les outils de labourage.
La sollicitude de Lamoricière ne s'étendait pas seulement aux nomades de la civilisation, mais encore à ceux de la barbarie, les tribus arabes. Il avait sur le cantonnement de celles-ci des idées parfaitement arrêtées, et que le sénatus-consulte de 1863, qui les a rendues propriétaires d'un sol sur lequel elles n'avaient aucun droit, n'a pas infirmées depuis. « Il sera bien difficile, disait-il, de faire quelque chose pour des gens qui ont la passion innée du vagabondage. » Il réussit pourtant sur certains points, notamment aux environs de Tlemcen, à créer des villages, initiant ainsi la famille arabe aux bienfaits de notre agriculture ; mais, en général, les indigènes se montrent rebelles à la civilisation, et de nos jours même, excepté chez les Kabyles, on compte peu de villages (1).
Les raisons principales qui, d'après Lamoricière, empêchaient les Français de se fixer en Afrique, étaient surtout l'appréhension de lois et de tribunaux exceptionnels, d'un arbitraire excessif à peine tempéré par la crainte de l'opinion en France, et une monstrueuse administration voulant tout faire, s'occupant de tout, et ne faisant même pas nettoyer les rues ouallumerles réverbères. « Quand, ajoutait-il, Louis XIV et Golbert entreprirent de fonder une colonie |au Canada, ils y amenèrent des paysans, des gentilshommes et des curés ; ils y constituèrent le pays comme il l'était alors en France, en paroisses, en districts, ^ provinces, avec la même organisation, les mêmes franchises, les mêmes garanties
(1) En 1863, on a agi avec une fâcheuse précipitation. Sans doute il était digne de ia France d'accorder gratuitement aux Arabes le droit de devenir propriétaires ; mais il y aurait eu sagesse à leur imposer la cou iiiion de se restreindre au territoire dont ils avaient réellement besoin, et de les inviter, au préalable, H iransformer leurs douars en villages. C'était peut-être le seul moyen de résoudre le difficile oroblème de la constitution de la propriété individuelle.
que la mère-patrie, et ils firent ainsi quelque chose de solide et de durable. »
La première chose a l'aire, disait-il, pour attirer les colons, est de leur offrir des garanties. Et ces garanties, il voulait qu'on les offrît non seulement à la population européenne, qui devait trouver en Algérie une seconde France, mais encore aux musulmans et aux juits indigènes. Il convenait bien toutefois qu'il n'était pas prudent, d'un jour à l'autre, de traiter sur le pied de l'égalité le peuple conquis et le peuple conquérant, c'est-à-dire l'élément européen nous servant d'appui et celui qui devait nous être encore hostile durant de longues années. Impossible, en effet, de jeter dans le même moule égalitaire musulmans, juifs, chrétiens et autres , mais tous les indigènes , ajoutait Lamoricière, ne repoussent pas de parti-pris les garanties que peuvent leur présenter les Français. Aux juifs, par exemple, il accordait le droit de cité, mais à la condition de se soumettre à nos lois, de supporter leur part de nos charges et de justifier d'un certain temps de résidence, pour n'être pas obligé de regarder comme citoyen le premier '.uif échappé de Tanger ou de Tunis.
On comprend qu'avec de pareilles idées, à la Chambre des députés, en 1846, le général ait refusé de faire partie de la commission dite des camps agricoles, appelée à juger les projets de colonisation du maréchal Bugeaud. Le rapporteur, M. de Tocqaeville, ayant avancé que Ton pouvait introduire la population européenne sur le sol de l'Algérie sans gêner la population vaincue, et que le domaine public à distribuer, sans blesser personne, était immense, Lamoricière qualifia d'absurde la première de ces deux assertions, et, quant à la seconde, répondit que le domaine public avait été gaspillé sur bien des points.
« Il est facile, disait encore M. de Tocqueville, d'amener les tribus à restreindre leur territoire.
» — Facile, non, répondit Lamoricière, possible, oui. »
Et le rapporteur concluait en rejetant, comme trop oné-
rèux, le système du maréchal Bugeaud. U se rallia implicitement à celui de Lamoricière, en demandant pour la société européenne établie en Algérie la liberté civile et religieuse, une meilleure administration, une complète sécurité.
Comme on le voit, les gouverneurs militaires de la colonie, ainsi que les généraux commandant les provinces, une fois l'œuvre de guerre accomplie, avaient peu le temps de se reposer (1). On a peine à se figurer l'importance qu'avait alors une situation d'officier général placé à la tête d'une province. Celui-ci était, à vrai dire, une seconde Providence. Maître absolu en pays arabe, il régnait sur les indigènes sans que ses ordres fussent discutés. Son influence sur les Européens n'était pas moins grande ; dans n'importe quel conflit d'attributions, dans n'importe quel cas, sa décision avait force de loi. Sa recommandation auprès des commissaires civils et des préfets équivalait à un ordre, car sur lui reposaient la paix et la sécurité qui doivent accompagner forcément toute œuvre de colonisation, en rassurant des gens venus pour tenter le sort siu* une terre nouvelle.
A la fois homme de guerre et homme d'étude, le général ne quittait le fauteuil de son cabinet que pour monter à cheval, tant pour s'entretenir avec les officiers des bureaux arabes et recevoir les plaintes des chefs indigènes, que pour visiter ou encourager les colons dans leurs travaux.
Voici près de soixante années que nous possédons l'Algérie. Sans doute, à considérer les progrès réalisés depuis chez nous, on aurait été en droit d'espérer mieux de notre pays, qui ne manque pas d'une façon absolue d'aptitudes colonisatrices. Pourtant on ne peut nier que l'autorité militaire, pendant la période conquérante, ait fait de
(1) Aujourd'hui, les généraux placés à la tête du lO" corps d'armée n'ont plus à s'occuper d'administration; seuls, les généraux mis à la tête des provinces régissent, pour le compte du gouvernement général, des territoires de commandement, c'est-àdire trop éloignés pour être soumis au régime civil
réels et méritoires efforts. Après 1848, quantité de systèmes ont été appliqués à l'Algérie, et chacun d'eux avait son bon côté ; mais il aurait fallu faire faire un triage convenable et procéder à un éclectisme rationnel. Il ne s'agit pas seulement de développer une vieille idée, si pratique qu'elle soit ; encore faut-il la rajeunir, pour l'adapter aux circonstances.
Il est difficile d'admettre que les concessions gratuites de terres peuvent être attribuées à des paysans venus de France, non acclimatés, réduits à manger leurs avances quand la fièvre les a cloués sur leurs grabats, plutôt qu'à des hommes libérés du service. La sécurité générale gagnerait à la présence de ces derniers, car au moindre mouvement insurrectionnel, les soldats-colons déposeraient la pioche pour prendre le fusil. Ce système, répétons-le, ne serait point exclusif; l'essentiel serait d'avoir dans tous les centres de population européenne un noyau de colons aguerris.
Ense et aratro. Le maréchal Bugeaud avait emprunté cette maxime aux Romains, dont les légions, après p'oir défait Jugurtha, s'établirent à demeure dans le pays qu jlles avaient conquis, et le couvrirent de monuments dont les admirabler, vestiges résistent aux outrages du temps et témoignent aux races futures de la grandeur du l)euple souverain.
VU
Vvec le duc d'Aumale, la colonie était entrée aans une ère nouvelle. Dès son arrivée, le prince avait fait preuve d'un libéralisme éclairé en demandant que la presse locale fût soumise au droit commun, c'est-à-dire délivrée de la censure ; il avait décidé la création de nombreux
villages européens et institué immédiatement une commission mixte chargée du cantonnement des tribus en dehors du périmètre réservé à la colonisation. Talonnée par le prince gouverneur, cette commission avait, en six semaines^ rendu disponibles quinze mille hectares, et un savant archéologue, M. Texier, entreprit le relevé des stations romaines dans l'intérieur, afin de jalonner les grandes lignes de communication qu'on se proposait d'établir. La banque d'Algérie fut fondée, et les négociants eurent toute latitude de nommer eux-mêmes leurs juges consulaires.
Préoccupé des intérêts matériels et moraux des indigènes, le duc d'Aumale voulut remettre parmi eux l'instruction publique en honneur. 11 reprenait ainsi une des idées favorites de Lamoricière, qui faisait observer à tout propos que la génération arabe née après 1830 était livrée à la plus profonde ignorance, parce qu'elle avait grandi pendant la guerre. Cette ignorance^ ajoutait-il, était un des obstacles les plus sérieux à la pacification. Le prince proposa donc au ministère Guizot la création à Alger d'une école supérieure musulmane, et à Constantine^ Bône , Coléa, Tlemcen, etc., d'écoles arabes-françaises, où l'on enseignerait aux enfants indigènes à la fois le français et l'arabe. Dans ces derniers temps, cette sage idée du prince a été mise à exécution.
Mais la plupart de ces réformes restèrent à Tétat de lettre morte. Elles étaient à l'étude quand éclata la Révolution de février^ qui n'excita aucun enthousiasme en Algérie, où colons et indigènes avaient fondé sur le duc d'Aumale les plus légitimes espérances. On accueillit même froidement une proclamation du gouvernement provisoire, où il était dit que « la coupable incurie du gouvernement déchu avait entravé le développement de la colonie. » Cette proclamation contenait, en outre, quantité de ces promesses banales que font, d'ordinaire, les pouvoirs qui s'installent. On se gardait bien de rappeler aux Algériens que Louis- Philippe avait envoyé ses cinq fils parmi eux, pour parta-
ger les dar<^ers et les fatigues de l'armée, et qiie l'un d'eux, placé à la tête du pays, venait de faire preuve d'une hauteur de vues, d'une décision, d'une sagacité remarquables.
Avant de publier sa proclamation, le gouvernement provisoire, n'osant pas agir avec franchise, avait lait circuler officieusement la dépêche suivante :
« Le roi a abdiqué ; Madame la duchesse d'Orléans est proclamée régente. »
On craignait à Paris que le duc d'Auraale, avec son frère le prince de Joinville, qui se trouvait aussi à Alger, c'està-dire le héros de la Smala et le vainqueur de Tanger, ne franchissent la Méditerranée avec quarante mille hommes, pour venir en France restaurer la monarchie. Mais on connaissait peu les princes et leurs sentiments généreux. Le duc d'Aumale se contenta de publier les lignes suivantes :
« Le gouverneur général, connaissant le patriotisme de tous, n'ajoute rien aux nouvelles déjà parvenues : rien ne saurait changer nos destinées, ni altérer notre dévouement à la France. Les bons citoyens et l'armée attendront avec le plus grand calme les ordres de la mère-patrie. »
Lamartine déclara ces paroles dignes des premiers temps de la République de 89, « où l'homme s'effaçait devant la patrie. »
Enhardi par l'attitude des princes, le gouvernement provisoire promulgua aussiiox le aecret qui bannissait de France les membres de la famille d'Orléans, et celui qui nommait Gavaignac au poste de gouverneur général de l'Algérie. Le duc d'Aumale écrivit à son successeur la lettre suivante :
« Alger, le 2 mars 18i-8.
» Général.
» Le Moniteur du 25 février m'apprend votre nomination aux fonctions de gouverneur général de l'Algérie.
» Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat, j'étais resté à mon poste tant que j'avais pu croire ma présence
utile au service du pays. Aujourd'hui elle pourrait devenir un embarras.
» Soumis à la volonté nationale, j'aurai quitté demain la terre française.
» Je remets par intérim le commandement au général Changarnier. J'avais espéré combattre avec vous ici ou ailleurs pour la Patrie.
» Loin d'elle mon cœur reste français ; tous mes vœux seront pour son bonheur et pour sa gloire.
» Henri d'ORLÉANS. »
A l'armée d'Afrique, le prince adressa ce dernier ordre du jour :
« Officiers, sous-officiers et soldats,
» En me séparant d'une armée, modèle d'honneur et de courage, dans les rangs de laquelle j'ai passé les plus beaux jours de ma vie, je ne puis que lui souhaiter de nouveaux succès. Une nouvelle carrière va peut-être bientôt s'ouvrir à sa valeur ; elle la remplira glorieusement, j'en ai la ferme croyance.
» J'avais espéré combattre encore avec vous pour la Patrie. Cet honneur m'est refusé ; mais du fond de l'exil mon cœur vous suivra partout où vous appellera la volonté nationale ; ?1 triomphera de vos succès. Tous mes vœux sont pour la gloire et l'honneur de la France.
» Henri d'ORLÉANS. »
Le même jour, on afflchait sur les murs d'Alger la proclamation suivante :
« Fidèle à mes devoirs de citoyen et de soldat, je suis resté à mon poste tant que je pensais ma présence utile au service du pays. Cette situation n'existe plus, M. le général Cavaignac est nommé gouverneur général de l'Ai-
gérie. Jusqu'à son arrivée, les fonctions de gouverneur général seront remplies par M. le général Changarnier.
» Soumis à la volonté nationale, je m'éloigne ; mais du fond de l'exil, tous mes vœux seront pour votre prospérité et pour la gloire de la France, que j'aurais voulu pouvoir servir plus longtemps.
» Henri d'ORLÊANS. »
Bien qu'atteint dans ses rêves d'avenir, le noble prince ne songea pas un instant à aggraver les maux qui venaient fondre sur sa patrie.
Comme il l'avait annoncé, le duc d'Aumale, accompagné de sa famille, du prince et de la princesse de Joinville, partit le 3 mars pour l'exil. Malgré le mauvais temps, l'armée et la population remplissaient en foule les rues d'Alger aboutissant au port. En tête du triste cortège, on voyait s'avancer le duc d'Aumale tenant ses lils par la main ; la duchesse donnait le bras au général Changarnier, et la princesse de Joinville à un haut fonctionnaire civil. Le vainqueur de Tanger et de Saint-Jean-d'Ulloa venait ensuite, aussi calme que son frère. « Dans les rués d'Alger, s'écrie le capitaine Blanc, témoin oculaire, passait ce qu'on peut appeler le convoi de la bravoure et de la loyauté. »
De la foule respectueusement recueillie sorti^ tout à coup un cri de : « Vive la Répubhque ! » Le moment était mal choisi ; on fit aussitôt disparaître l'insulteur dans un soupirail de cave.
Un moment après, le Solon embarquait les exilés et voguait vers les côtes d'Espagne.
Le jour même du départ des princes, un club s'ouvrait à Alger; le lendemain il y en avait dix. Dans l'un d'eux, un conseiller à la cour d'appel, devenu subitement républicain écarlate, demanda le renversement de la statue du duc d'Orléans , qui se dresse encore aujourd'hui sur la place du Gouvernement. Changarnier, apprenant que l'idée du nouveau converti faisait son chemin,
n'hésita pas à répan(lr( le bruit que si des manifestants osaient tenter l'exécution de ce projet, la garnison avait ordre de les jeter à la mer. La menace produisit son effet. Mais dès l'arrivée de Cavaignac, les exaltés voulurent de nouveau renverser la statue du prince. Tout en étant républicain^ Cavaignac n'aimait guère le désordre dans la rue et les folies démagogiques ; aussi fit-il simplement prévenir la garnison de l'heure fixée pour la démolition. Les sous-officiers arrivèrent avec leurs plus vigoureux soldats. L'un de ceux-ci, un hercule, saisit un braillard qui criait : « A bas ! à bas ! » et le lança comme un colis au milieu de la foule. Ce fut le signal ; les sergents, avec leurs hommes, coururent à la statue, et, en un clin d'œil^, l'échafaudage de madriers et de cordages dont on Tavait déjà entourée fut détruit et jeté à la mer, pendant que la tourbe qui s'était formée sur la place se dissipait comme par enchantement.
En dehors du siège d'Anvers (1) qu'il nous suffira de rappeler, l'histoire militaire du gouvernement de Louis- Philippe consiste entièrement dans les expéditions algériennes.
(1) La révolution de juillet ayant eu son contre-coup dans toute l'Europe, la Belgique se sépara de la Hollande et réclama notre appui (août 1831).
Une armée française, commandée par le maréchal Gérard, expulsa les Hollandais de la Belgique. Mais ils prétendirent conserver Anvers ; à la suite de la conférence de Londres, qui venait de signifier au roi de Hollande le traité dit des vingt-quatre articles, le maréchal Gérard se présenta devant cette place avec cinquante mille hommes formés en quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie, et suivis de cent pièces de siège. Anvers fut énergiquement défendue par le général Chassé, qui ne capitula qu'après la prise de la lunette Saint-Laurent ; une brèche était pratiquée au corps de place, et l'assaut allait être livré.