‹ Les Français en Afrique; récits algériensChapitre 12 sur 28 · MARÉCHAL BUGEAUD · texte numérisé non relu

MARÉCHAL BUGEAUD

rien de son sang-froid, tua l'un de ceux-ci d'un coup de sabre et réussit à se faire jour, frappé au-dessus de l'œil par un coup de pistolet tiré à bout portant. Son cheval le ramena tout sanglant au milieu des siens.

Le capitaine de Caulaincourt fut reçu dans les bras d'un chasseur qui l'emporta sur son dos à l'ambulance, en traversant un étroit espace jonché de cadavres, tous affreusement mutilés par le sabre de nos cavaliers.

Hâtons-nous de le dire, le capitaine de Caulaincourt se tira la vie sauve d'une horrible blessure, grâce à son indomptable fermeté.

Tartas fut le d'Artagnan des chasseurs d'Afrique. Gascon comme le mousquetaire d'autrefois, il en avait les saillies spirituelles et la bravoure et était adoré des officiers et des soldats. Jadis il avait été capitaine instructeur à Saumur et prétendait, surtout devant ses élèves, n'avoir été désarçonné qu'un jour de pluie, ce qui ne pouvait être de sa idute.

Dans un des combats que livra, en 18ii, la colonne Changarnier, les chasseurs d'Afrique du colonel Tartas chargèrent et eurent beaucoup de blessés ; un d'eux, nommé Gayeux, se sentant mourir, fit appeler son capitame et le chargea d'un dernier souvenir pour sa mère. « Remerciez aussi, ajouta le pauvre garçon, le colonel Tartas ; c'est un brave homme qui a toujours aimé ses chasseurs. Dites-lui qu'en mourant un de ses soldats le remercie. »

Touchante et noble parole qui honore à la fois et le chef et le soldat !

Le 2* chasseurs d'Afrique eut aussi pour colonel M. Oudinot (tué avant le combat de la Macta, dans la funeste expédition du général Trézel) et parmi plusieurs autres, le général Korte, le maréchal Randon et le général Cousin- Montauban.

Le colonel Korte, avec deux cent cinquante de ses chasseurs, chargea deux ou trois mille ennemis qui proté- .geaient la fuite des tribus du haut Chéiiff devant la colonne

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Changarnier. On se battit avec désespoir, car les Arabes défendaient leurs familles et leurs richesses ; le combat devint une horrible confusion, on luttait corps à corps, on s'assommait à coups de crosse de fusil et de pistolet. Grâce à l'exemple de Korte, la valeur française triompha de la rage désespérée des Arabes, et la colonne française vit revenir les deux cent cinquante chasseurs, le sabre rouge de sang jusqu'à la garde et ramenant trois mille prisonniers et une razzia immense.

Et le colonel Noël, du 3' régiment ? Certain jour le général Négrier, rentrant d'une expédition sur Tébessa, lui signale un parti de quatre cents Arabes nous barrant le chemin au gué de l'Oued-Chabro. Aussitôt, accompagné seulement de trois pelotons de vingt -cinq chasseurs, soixante-quinze cavaliers, Noël se jette au milieu des ennemis dont il tue six de sa propre main. L'infanterie de la colonne, l'arme au pied, assistait à ce combat homérique ; au retour de nos cavaliers il y eut des applaudissements frénétiques dont le général Négrier donna lui-même le signal.

Dans une expédition dirigée contre les Flittas par le général Gentil, cinquante chasseurs d'Afrique, commandés par le capitaine Daumas, frère cadet du général, furent subitement assaillis par quinze cents ennemis. Le capitaine Daumas se hâta de gagner le marabout de Sidi- Rached, situé sur un petit mamelon, et là il prescrivit de mettre pied à terre et de combattre en fantassins. Les braves chasseurs résolurent de vendre chèrement leur vie. Le capitaine Favas, du même régiment, entendit le bruit de la fusillade ; au lieu de se retirer sur la colonne française, comme il le pouvait, il accourut se mettre sous les ordres du capitaine Daumas, voidant partager le sort de l'escadron compromis. Il ne parvint au marabout de Sidi- Rached qu'après avoir exécuté une charge furieuse. Les deux intrépides capitaines furent blessés, ainsi que quatre des officiers sur les sept qu'ils avaient sous leurs ordres.

Vingt-deux hommes furent tues et trente et un mis hors de combat.

Les nôtres furent enfin dégagés par im bataillon du 32" de ligne.

Un peloton du 4° chasseurs, commandé par M. Paulze d'Ivoy, reçoit du colonel Berthier l'ordre de faire une charge afin d'appuyer une compagnie de tirailleurs indigènes. Pendant l'action, un chasseur, nommé Geffines, relève le fourrier Parizot sous une grêle de balles, et, après l'avoir mis en sûreté, vient dégager un de ses camarades, renversé sous son cheval ; il s'élance ensuite sur un cavalier indigène qui agitait fièrement un drapeau, le tue, soutient une lutte acharnée contre six Arabes qui voulaient lui reprendre le drapeau et tombe enfin criblé de blessures, mais serrant sur son cœur le trophée de sa vaillance.

Les officiers du régiment ont conservé ce drapeau, qu'on voit à leur cercle entre deux tambours pris à l'Oued-Kacheba.

Plus tard, le colonel Berthier fut mortellement blessé dans un combat contre les Flittas. Les chasseurs se précipitèrent sur son cadavre, voulant l'emporter, mais l'ennemi se rua sur eux et une lutte terrible s'engagea. Le brigadier Vincent parvint à hisser sur son cheval le corps du colonel, se dégagea à force coups de sabre, et rapporta au camp la précieuse dépouille.

Un bataillon du 2^ léger se trouva dans une position tellement critique sur le bord de la mer, en Kabylie, que le commandant dut coûte que coûte informer la place d'Alger de la situation désastreuse de sa troupe. Comme il avait à sa disposition un peloton du 1" chasseurs d'Afrique, il demanda un homme de bonne volonté pour porter sa dépêche. L'entreprise était des plus périlleuses, car il s'agissait de traverser les rangs nombreux et serrés de l'ennemi. « Ma personne n'est rien, dit un brigadier qui s'approcha ; mais il me faut un cheval meilleur que le mien. » Un lieutenant

s'empressa de lui donner sa monture. Prenant ensuite le biu'nous et le fusil d'un régulier tué aux abords du camp, il se mit à galoper à droite et à gauche, tirant sur les Français des cartouches dont il avait ôté la balle, et se rapprocha ainsi des Arabes qui le prirent poiu" un des leurs. En manœuvrant ainsi, il avait déjà franchi les principaux groupes, quand malheureusement une bouffée de vent souleva le burnous dont il était affublé et découvrit son uniforme.

Un cri de rage s'éleva et une nuée d'ennemis se mit à la poursuite de l'intrépide brigadier qui lança aussitôt son cheval à fond de train dans la direction d'Alger et ne put être atteint. Le cheval se maintint à l'allure du grand galop, depuis le Boudouaou jusqu'à Alger ; mais en arrivant devant le palais du gouverneur, il s'abattit et tomba raide mort. Quelques heures après on vint au secours du 2* léger qui se trouvait à bout de force et qui fut dégagé.

Pendant une campagne d'hiver que le maréchal Bugeaud dut entreprendre pour soutenir le colonel Saint- Arnaud, engagé contre les contingents de Bou-Maza, au nord d'Or- Icansville, les chasseurs furent un jour très durement éprouvés, et il y eut beaucoup de blessés. Un de ceuxci, nommé Barthélémy, avait reçu jusqu'à cinq coups de feu. L'histoire de ce brave soldat est extraordinaire. Dans une charge avec son escadron, une balle le jeta à bas de son cheval ; tout l'escadron le foula aux pieds et il resta abandonné sur le terrain du combat. Des Arabes qui tiraillaient contre nos cavaliers, s'approchèrent de lui, et voyant qu'il n'était que blessé, lui envoyèrent deux coups de feu; il ne fut pas tué sur le coup, mais se prit à faire le mort. Malgré cette ruse, un régulier lui appliqua un fusil contre la tempe. « Fini, murmura Barthélémy. »

Miracle ! Par suite de l'écart du cheval de l'Arabe, la balle n'avait fait que l'effleurer.

Le mouvement du combat ayant ramené les Français à la place où gisait Barthélémy, il fut relevé, mis sur un caco-

let qui le conduisit au camp. Le soir, clans son langage de troupier, il disait au chirurgien qui le pansait :

« C'est égal, major, je leur ai tiré une fameuse carotte ! »

Comme ils étaient magnifiques et admirables ces régiments de chasseurs d'Airique, alors que l'armée française n'était composée que de vieux soldats ! Figures de bronze aux longues moustaches, grands cavaliers fièrement campés sur leurs petits chevaux trapus, le pinceau d'Horace Vernet, avec une incomparable vigueur, a immortalisé leurs traits dans le célèbre tableau de la Smala. Les plus braves d'entre les Arabes hésitaient à attendre la charge de cette cavalerie superbe que tous redoutaient au suprême degré. Sassours! Sassours! criaient-ils du plus loin qu'ils voyaient s'ébranler les escadrons, et le plus souvent ils reculaient.

Quan '. ' ! trompette Escoffier fut conduit devant Abdel-Kade:. ^lui-ci, ;)ar hasard de bonne humeur, lui dit :

« Souffle-moi un air sur ton instrument. » Et Escoffier se mit à s-^nnerla charge.

« Qu'est cela ? demanda l'émir.

— Cela, dit le -aillant trompette, c'est une sonnerie qui fait tourner bride à tes meilleurs cavahers ; c'est l'air que Je sonne aux chasseurs d'Airique au moment de la charge. »

« Si on me laisse faire, je coupe la tête à cet insolent ! » dit Mustapha-ben-Thami, beau-lrère de l'émir.

— Calme-toi, dit Abd-el-Kader pensif; ce que dit cet homme, nous l'avons vu et éprouvé. »

Il en était des chasseurs (1) comme des zouaves et des

(1) Le régiment de chasseurs algériens débarqué avec le gr-néral de Bourmont devint le '-(Sgiinenl de chasseurs d'Afr que. Ce régiment prit le numéro 1, un 2» régiment, lès 1831, sous le gouvernement du général de Rovigo, ayant été formé à Oran. Plus lard, en 1835, on forma un 3« régiment à Bône, et un 4^ régiment à Mostagauem. En re moment, chaque province d'Algérie a son régiment de chasseurs d'Afrique et le 4»

spahis, ils se recrutaient de soldats ayant le goût des aventures et l'amour du métier militaire. On rencontrait dans leurs régiments nombre de sous-officiers, d'anciens brigadiers, qui avaient rendu leurs galons pour venir faire le coup de sabre. Ils ne recevaient parmi eux que des hommes exercés et tous volontaires.

Nous avons démontré ailleurs la nécessité où nous fûmes de former des établissements permanents sur une ligne parallèle à la côte, tracée dans l'intérieur du pays. Il est en Algérie, depuis des siècles, un axiome politique : Les maîtres du Cell sont aussi les maîtres du Sahara. Cela s'explique par 1 impossibilité où sont les tribus sahariennes le tirer leurs grains d'ailleurs que du Tell. Sous les Turcs, cette nécessité ieule leur faisait payer l'impôt, et la quittance du receveur était la seule clef qui pût leur ouvrir le pays des céréales.

L'invasion arabe, cette invasion qui a été le signal de la décadence du littoral sud de la Méditerranée, n'a jamais été autre chose que la conquête du Tell par le Sahara, de l'habitant agricole par le nomade, de la race sinon aryenne, du moins berbère, par le sémite pasteur, musulman, immuable, resté aujourd'hui ce qu'il était il y a des milliers d'années.

De tout emps, aujourd'hui comme autrefois, cette inva-

e ces régiaenls est ea Tunisie. — Les chasseurs algériens débarqués en Algérie en l830 avaient la lance comme armement, à l'exceplion des sous-officiers, brigadiers e1 trompettes ; les premiers chasseurs d'Afrique, dans la proportion de un sur deux, re' curent la lance, mais on la leur retira après expérience faite de l'impossibilité de joindre les Arabes, que la vue seule de cette arme mettait en déroute, et de la nécessité de conformer à peu près noire armement au leur.

sion a été imminente. Sous la domination de Carthage comme sous celle de Rome et de Constantinople, le Saharien a toujours livré assaut continu, éternel, aux régions telliennes. A l'époque des guerres puniques, nous voyons les Romains s'en faire un auxiliaire. César le lance contre Caton et Pompée ; plus tard encore Bélisaire le jette sur les Vandales, Okba sur les armées grecques. En un mot, le saharien est toujours l'ennemi, rêvant du Tell et de ses beaux pâturages, mettant à l'heure des troubles et des insurrections son rêve à exécution.

Si ce nomade était le maître absolu du Tell, il en ferait vite un désert. Qu'est l'agriculture pour lui? Une cause de ruine, car ses troupeaux ont besoin d'aller partout et ne peuvent rien ménager. Le droit de propriété est donc incompatible avec sa vie pastorale, car qui a un chamj» propre s'y attache et le défend.

Heureusement, chaque année le nomade laisse quelque répit au laboureur tellien. En hiver, il est forcé de gagner le sud, d'abord parce que ni lui ni ses troupeaux ne pourraient supporter les froids du Tell, ensuite parce que les pâturages sont épuisés. Il s'enfonce dans le Sah'ra dès octobre et ne reparaît qu'en avril. Ces migrations sont aussi fatales, aussi forcées, que celles des oiseaux voyageurs, et grâce à elles nous tenons en respect les tribus sahariennes : nous avons mille peines à concevoir les motifs qui ont poussé l'autorité militaire en Algérie à occuper des postes inutiles au milieu du désert tels que Tuggurth, Ouargla, Aïn-Sefra. Le Saharien qu'on forcerait à rester l'hiver dans le Tell périrait de froid ; si on le contraignait à rester l'été dans le Sah'ra, il mourrait de chaleur, et aussi de faim et de soif, car sources et pâturages sont littéralement desséchés par les premiers soleils d'avril et de mai.

Aussi le nomade lutte pour le Tell comme l'homme lutte pour l'existence. De force ou de gré, il a toujours fallu l'y admettre. Quand il s'est senti assez fort pour le prendre, il l'a conquis et gardé, pour être plus sûr d'y être admis.

Militairement, l'élénient nomade n'est pas bien redoutable. Jamais il n'a opposé de résistance bien sérieuse à nos colonnes, en dehors de quelques oasis qu'il avait organisées défensivement, telles que Zaatcha et Laghouat.

Le nomade ne lit pas ou lit peu, mais il est parfaitement au courant de la politique européenne. Les confréries religieuses, certains indigènes commerçants des grandes villes affiliés aux Khouans ou aux S'noussi, renseignent les tribus sahariennes sur les événements. Ainsi en 1882, les nomades tunisiens espéraient du secours de l'Italie et de la Turquie qu'ils savaient hostiles à la France et Bou-Amema comptait sur les difficultés que l'Espagne et l'Angleterre cherchaient à nous susciter au Maroc.

Le Saharien est le prototype de l'Arabe en Algérie ; il n'en diffère que par la pureté de la race ; il a su aussi garder avec peu d'altération les moeiu-s de ses pères. Dans l'immensité du désert, les tribus arabes, fortement fractionnées, isolées, sentant à peine un gouvernement, ont régularisé le brigandage. Autrefois le fait presque quotidien de la vie arabe était la razzia, procédé violent pour s'emparer des richesses de l'ennemi, c'est-à-dire du voisin ; aujourd'hui que les Français se sont établis en plein Sah'ra, elle a fait place au vol [khriana] et le guerrier est devenu maraudeur ou voleur de profession. Le vol n'est une honto que lorsqu'il a été commis dans la tribu mo.me ou dans une tribu amie; les Arabes disent communément du voleur de profession : « Un tel est brave et vaillant ; il vole chez les ennemis. »

Si désolé qu'il soit, le Saharien aime son pays. « Les habitants des maisons, écrivait Abd-el-Kader au général Daurnas, sont partout forcés de reconnaître un maître, tandis que les Sahariens, toujours prêts au combat comme à la fuite, ne reconnaissent d'autre maître que Dieu. »

Et Abd-el-Kader, qui était pourtant un Tellien, c'est-àdire un Arabe dégénéré selon l'opinion des gens du désert, s'écriait :

« Si tu t'étais éveillé au milieu du Sah'ra, si tes pieds avaient foulé ce tajiis de sable parsemé de fleurs semblables à des perles, tu aurais admiré nos plantes, l'étrange variété de leurs teintes, leur grâce, leur parfum délicieux; tu aurais respiré ce souffle embaumé qui double la vie, car il n'a pas passé sur l'impureté des villes.

» Si, sortant d'une nuit splendide rafraîchie par une abondante rosée, tu avais étendu tes regards autour de toi, tu aurais vu au loin et de toutes parts des troupes d'animaux sauvages broutant les broussailles parfumées. A cette heiu-e, ton chagrin eût fui devant toi ; une ,'oie abondante eût remplii ton âme.

» Le véritable bonheur est dans la vie nomade. »

Il y a plus que de l'optimisme dans ce tableau et c'est le cas de répéter que l'Arabe n'est pas difacile ; le fatalisme lui inspire la résignation dans toutes les circonstances de la vie. Un indigène, moins poétique qu'Abd-el-Kader, appréciant la vie du désert sous son jour plus véritable, disait amèrement :

« Le pauvre nomade, campé dans une plaine immense où il n'entend que le cri du chacal et la voix de l'ange de la mort, a pour seul abri une tente formée de quelques pièces d'étoffe étendues faute de bois avec des os de chameau.

» La nourriture de chaque jour est la chair du mouton, et s'il veut faire un repas un peu recherché, il lui faut chasser l'autruche et la gazelle.

» L'odeur du goudron qui lui sert à guérir ses chameaux de la gale est son seul parfum. »

En dehors du cheval, le mouton et le chameau sont en effet les seuls animaux domestiques du Saharien.

Le mouton {kebch) supporte la soif; en été il boit tous les deux jours seulement, et tous les quatre en hiver. Le désert est la vraie patrie de la race ovine qui y trouve des arbustes salés et quantité de plantes odoriiérantes et nuiritives. Certaines grandes tribus du Sah'ra possèdent jusqu'à

trois cent mille moutons, divisés, pour la surveillance, en troupeaux d'environ quatre cents têtes [ghelem). Le paresseux arabe a coutume de dire :

« Le maître du mouton n'a pas besoin de travailler, et il ne manque jamais de rien : ainsi Dieu l'a voulu. »

Pourtant le nomade commence, depuis l'extension considérable du commerce des laines en Algérie, à donner quelques soins à ses troupeaux, à construire des hangars pour les mettre à l'abri pendant les gros coups de vent en hiver, et à iaire quelques approvisionnements de fourrage pour la mauvaise saison.

Le chameau [ajemmel)^ ou plutôt le dromadaire pour parler scientifiquement, est, selon l'expression consacrée, le vaisseau du désert.

« Les moutons, dit le Coran, sont une bénédiction ; mais le Tout-Puissant, en fait d'animaux, n'a rien créé de préférable au chameau. »

Et Mahomet ajoute :

« Ne poursuivez jamais de propos grossiers ni le chameau ni le vent : le chameau est un bonheur pour les hommes, le vent est une émanation de l'âme de Dieu. »

Les dromadaires (1) sont tondus à l'entrée de l'été ; le poil (puber) sert à Iaire des étoffes de tente, des cordes, des sacs, des couvertures pour les chevaux. On ne doit guère les charger au-delà de deux cent cinquante kilogrammes ; ils font ainsi de neuf à dix lieues par jour, marchant du lever au coucher du soleil, mais à la conditton de ne pas être pressés et de pouvoir, en allongeant le cou, grapiller les arbustes à leur portée.

La viande du chameau n'est pas mangeable, excepté pour les Arabes qui ont vraiment une puissance de mastication extraordinaire. Un chameau bien portant n'est jamais abattu ; on se contente de manger la chair de ceux qui ont une jambe cassée ou qui sont à la veille de mourir de maladie.

(1) Les chameaux sont dïTisés en troupeaux d'environ cent têtes.

Le Saharien attribue des vertus curatives à l'urine et jusqu'aux poux de son dromadaire.

Le chameau était utilisé dès la plus haute antiquité par les Assyriens et Syriens qui l'employaient comme bête de somme ainsi que les Perses ; s'il faut admettre certains récits, les Parthes, pères des Turcomans d'aujourd'hui, s'en servaient pour former une cavalerie d'un genre par^ ticulier.

C'est de la Palestine qu'il fut amené dans la Cyrénaïque par l'émigration des Juifs, fuyant Jérusalem à la suite du sac de la ville opéré par les soldats de Titus.

De là il se répandit dans le Sah'ra et le Moghreb (1) ; au temps des rois numides, on ne le connaissait pas dans le nord de l'Afrique.

Le chameau, somme toute, est l'animal du désert par excellence. Différent des autres qui aiment les gras pâturages et les clairs ruisseaux, il préfère les lieux arides, les herbes maigres, calcinées par le soleil, et les flaques d'eau saumâtre. Il ne tient ni à la qualité de l'herbage ni à celle de l'eau ; s'il savait parler, il serait volontiers de l'avis les Arabes qui, ayant à choisir entre une source d'eau bourbeuse, fétide et chaude et une source limpide et fraîche, choisissent généralement la première en disant jottement : cela nourrit.

La légende s'est emparée du dromadaire, comme elle s'est emparée du lion que des romanciers font vivre dans les oasis et en plein désert.

L'histoire de la provision d'eau que le chameau du désert tient en réserve dans une cavité de son estomac pour l'ofi^rir à son seigneur et maître, à la suite d'une autopsie préalable, a pris cours dans le public. D'ailleurs Buff'on l'a écrit; donc plus de doute ! On ne réfléchit pas que l'eau resterait difficilement iraîche, dans l'intérieur du corps d'une bête suant, soufflant, par une température de quarante ou cin-

1) Occident de l'Afrique.

quante degrés. La vérité plus simple est que l'Arabe égaré dans les solitudes immenses du Sah'ra, c'est-à-dire du grand désert, est obligé, quand il est à la veille de mourir de laim et de soi/, de tuer son dromadaire et alors il en boit tout simplement le sang.

Quand on a vu le chameau à l'œuvre, quand on a voyagé avec lui, quand on l'a vu de près, on est forcé d'abandonner à son endroit bien des illusions.

On a dit qu'il pouvait rester quinze jours sans boire ; c'est une profonde erreur. Tous les militaires qui ont expéditionné dans le Sah'ra, ont observé que lorsque les chameaux d'une colonne expéditionnaire ont dû rester seulement quatre jours privés d'eau, ils se trouvent fortement incommodés, et s'abattent à chaque instant, ralentissant la marche et obligeant les conducteurs à les décharger.

La piqûre de certaines mouches bouleverse le chameau, l'étourdit et lui fait perdre la tête ; impossible alors de le maiiitenir si on ne l'éloigné des lieux fréquentés par ces insectes.

Ses jambes fragiles se brisent comme verre aux moindres chutes qui ont lieu très fréquemment aux environs gluants des chotts.

Cet animal est le type achevé de la laideur, de la difformité, du grotesque. Son grand col dont l'arc est en sens contraire de celui des animaux à encolure gracieuse, ses gros yeux saillants et bêtes, son allure stupidement orgueilleuse, son gros ventre, ses cuisses aplaties, ses jambes minces, son pied se terminant en bourrelet, sa vilaine petite queue, tout est chez lui sans grâce, sans harmonie. Il est de plus d'un caractère maussade. Quand on le force à s'accroupir pour recevoir sa charge, il pousse des cris si rauques et si discordants, écorchant si désagréablement les oreilles, que, dans les expéditions du sud, le moment du réveil est éminemment désagréable et finit par devenir un supplice pour les gens nerveux. Sa petite tête difforme perchée sur un col inunense paraîtrait menaçante sans les

yeux, qui présentent un indéfinissable caractère d'orgueil et de bêtise.

On a beaucoup parlé de sa docilité ; elle est réelle, mais avec cette restriction qu'il est très sujet aux paniques. Peu d'officiers liançais n'ont pas éprouvé le déplaisir de voir le chameau porteur de leurs effets, pris d'une terreur folle, pour un bidon tombé à terre ou pour tout autre bruit insolite, s'enfuir dans le lointain en semant dans les touffes d'alfa les cantines, le lit et la tente? En débarquant à Sidi- Ferruch, l'administration avait acheté quelques-uns de ces animaux à un prix très bas ; les Arabes avaient la certitude de les voir revenir. Un officier supérieur, qui avait lu Buffon, en choisit deux pour le transport de ses bagages. Les chameaux, habitués à leurs conducteurs, ne voulaient pas avancer. Puis ayant entendu les mugissements de leurs camarades que le rusé vendeur avait eu soin de mener sur le passage du convoi, ils partirent au galop, à la grande stupéfaction du général roumi.

A chaque insurrection algérienne , des tacticiens en chambre recommandent la formation d'escadrons montés sur des chameaux, sans savoir que pour l'Arabe le « vaisseau du désert » est une bête de somme qu'il ne monte que par hasard. En 1849, le colonel Garbuccia avait entrepris sans succès un essai de ce genre dans la province de Constantine. Le commandant Pein, depuis colonel, se trouvant dans le Mahaguen, au pays des Ouled-Naïl, en 1852, avec une petite colonne, ordonna de trier dans le convoi cent des meilleurs chameaux, et les fit monter par cinquante tirailleurs algériens et cinquante hommes du bataillon d'Afrique, ce qui donna lieu à une représentation du plus haut comique. On fut obligé d'affubler chaque soldat d'un burnous blanc, car le dromadaire ne se laisse approcher que par son conducteur indigène; il fallut encore voiler loeil de l'animal pendant que chaque homme se juchait sur sa peu gracieuse monture. Dès les premiers pas, ne reconnaissant pas la main de leurs cavaliers habituels, les chameaux hésitèrent

et l'un d'eux s étant lancé éperdument dans la plaine, les autres, pris de panique, suivirent, et au bout de quelques minutes zéphyrs et turcos, lamentablement excoriés, gisaient avec leurs armes dans toutes les touffes d'alfa.

Le chien vulgaire [kelb) est un pauvre animal disgracié, rebuté, quelle que soit d'ailleurs l'utilité de son emploi de gardien du douar et du troupeau. Le kelb est un peu plus petit que notre chien de berger ; son poil est long et épais, ordinairement jaune sale ou rougeâtre ; sa queue, très i jurnie, lorme panache et son museau est pointu comme celui du renard. Cette pauvre bête n'est pas nourrie et vit au hasard de détritus innommés.

Ce déiâut de soins ne le rend pas aimable, aussi est-il insociable et sauvage. Le soir, après s'être perché sur la tente, il donne de la voix avec une persistance désolante. Les indigènes sont tellement habitués à cette musique infernale, que toute la tente est en éveil, quand par le plus grand des hasards les chiens cessent d'aboyer ; alors un Arabe sort la trique à la main, leur distribue libéralement quelques coups, et quand les animaux sont bien en voix, tout le monde se rendort.

En Algérie, outre ce chien méprisé de tous, on voit encore, mais seulement dans le Sah'ra, le lévrier [slougui), La condition de ce dernier est bien différente de celle du pauvre martyr dont nous venons d'esquisser le portrait. Les habitudes des nomades du Sah'ra sont aristocratiques, et leurs chefs, véritables grands seigneurs iéodaux, considèrent le slougui comme le compagnon de leurs plaisirs. Les Sahariens d'une situation moindre ont des slouguis qui alors iouent le rôle de pourvoyeurs les aidant à vivre parles produits de la chasse. Estimé, considéré, choyé, bien couché, bien nourri, le lévrier-slougui est l'objet d'une tendresse constante et de soins empressés. Les Français scandalisent les Arabes en se laissant lécher la main par leurs chiens; cette familiarité, disent-ils, blesse la dignité de l'homme et le kelb, ou chien vulgaire, qui se laisserait

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aller à lécher son maître serait assommé sur place. Mais le lévrier slougui jouit de ce privilège ; on lui abandonne volontiers la main.

Les slag (pluriel de slougui) portent généralement des herouz (1) (de harez, garantir du mal) ou amulettes en témoignage de tendresse. Ils partagent avec les plus beaux chevaux la faveur de ces préservatifs contre les maladies ou les accidents. Les herouz sont de simples sachets contenant un verset du Coran, verset s'appliquant ou ne s'appliquant pas à la maladie ou à l'accident dont on veut garantir l'animal qui le porte. Parfois le heurz est lait avec de la terre recueillie sur le tombeau d'un marabout vénéré; alors c'est l'homme qui le porte au bras dans une petite boîte en métal quelconque. Les slag ou les chevaux portent les herouz dans un sachet suspendu au cou.

Il n'est sorte de soins qu'on ne donne aux lévriers ; jeunes, on leur distribue du lait, on va les visiter. Les amis de leurs maîtres en offrent parfois des prix énormes. A trois ou quatre mois, on commence à les dresser en les excitant contre des rats ou des gerboises ; à six mois on les lance déjà contrôles lièvres, les petits de la gazelle; à un an, ils s'attaquent aux gazelles mères.

Quand un lévrier a pris une de celles-ci on lui donne la chair qui entoure les reins ; il délaisserait les intestins, bien qu'ils sentent le musc, le parfum préféré de l'Arabe.

Le lévrier accompagne son maître dans ses visites où il est traité comme un hôte. D'une propreté remarquable, il creuse un trou pour déposer ses excréments et a grand soin de les recouvrir. Quand il meurt, hommes, femmes el enfants le pleurent comme un membre de la famille.

Il est apprécié à tel point qu'on l'échange contre un cheval de prix.

Bien avant les Anglais, les Sahariens ont inventé les paris aux courses ; seulement les chevaux sont remplacés

I) Au singulier heurz.

par des slag, et les bookmakers sont des bergers tenant en laisse des moutons servant d'enjeux.

Les djouads ou nobles, chefs des grandes tribus du désert ou des Hauts-Plateaux, chassent aussi au faucon (1), ni plus ni moins que nos grands seigneurs du moyen-âge.

Pour dresser l'oiseau, l'indigène l'attache à une perche sous la tente, l'encapuchonné, et parle devant lui pour l'habituer à la voix de l'homme. Quand il veut le faire manger, il le décapuchonne et lui présente de la viande fraîche. Au bout de quelque temps de ce régime, on suspend un petit lièvre au bout d'une corde, et on place le faucon à l'autre extrémité. Le lièvre prend chasse, le faucon décapuchonne le voit, fond sur lui, et le tue d'un coup de patte. Le maître accourt, é ventre le lièvre et lui en donne une partie. Après deux ou trois exercices de cette sorte, l'oiseau est dressé.

Le faucon chasse le lièvre, la gazelle et l'outarde. Pour chaque gibier, il y a une espèce différente de faucons. L'Arabe chasse à cheval, son oiseau au poing, la main gantée avec des gants sans doigts ; les élégants et les riches ont des gants de peau de léopard. De même que le slougui, le faucon est troqué contre un cheval, même un chameau de prix.

Les capuchons {kembids) des faucons sont généralement enrichis de broderies et de plumes d'autruche, retenues par des petites chaînettes d'argent. Le comble de l'élégance pour un djouad (noble guerrier) est d'avoir sur son burnous les traces de la fiente de son faucon.

Les fauconniers ont des chants pour leurs oiseaux de race. En voici un :

<( Qui donne la joie aux filles de ma tribu ? Qui rougit la figure de mes frères ? Qui fait paraître les vertus de mes chevaux? Qui des maux de ce monde donne l'oubli?

» C'est mon oiseau, l'oiseau du désert, le généreux !

(1) Faucon en arabe signifie thaïr-el-heurr ou thir-sl-horr, Toiseau noble, ou simnlement el thù; Toiseau.

Présent de Dieu le tort ; le très-haut ! Je te louerai, ô mon fils, sans cesse ni répit ; un jour avec toi est un de ceux du Paradis, si je ne suis en rêve ! »

C'est un étrange spectacle que celui d'une chasse de ce genre. Les fauconniers, leur oiseau au poing, prêts à le déchaperonner, bondissent à cheval dans les touffes d'alfa. « Il n'y a donc plus de lièvres ! crient-ils. Par Sidi- Aïssa, le saint de Dieu, je n'ai jamais vu un pays aussi vide. Où se cachent-ils ? Haou ! haou ! Brr ! brr ! Hé ! ô fils du péché, levez-vous ! Votre jour est arrivé ! Vous finirez entre les sabots de nos chevaux et les serres de nos oiseaux. »

Un lièvre part, le faucon s'élève dans le ciel avec la rapidité d'une flèche, puis, excité par les ardentes clameurs des maîtres, fond sur le lièvre, lui crève les yeux, et le tue.

La gazelle, gibier de peu de valeur, est chassée avec le lévrier ou le laucon, indifféremment. Les gazelles voyagent par troupeaux (djeliba) de dix, vingt, et même cent. Les pauvres hères, accompagnés quelquefois d'un slougui, chassent la gazelle à pied ; ils ont soin de marcher à rencontre du vent, car cet animal a l'odorat très développé, et les gazelles sont ordinairement réunies par groupe de cinq ou six. On imite leur cri; l'une d'elles cherche alors sa compagne égarée, s'approche du buisson qui abrite le chasseur, et tombe sous un coup de fusil. Mais les grands seigneurs seuls peuvent se permettre cette chasse à courre. Les slag sont tenus en laisse, et il faut leur couvrir les yeux quand on approche du troupeau, car le slougui a une force musculaire considérable et renverserait le valet de chiens. A un kilomètre des gazelles, on lance les slags, qui les atteignent après une course de deux ou trois lieues. Les Arabes suivent au petit galop, en criant : « Mon ami ! mon frère ! mon seigneur ! tu les vois, elles sont là ! »

Le lévrier choisit généralement la plus belle bête, et la

tue en lui brisant les vertèbres à la naissance du cou. Quelquefois le slougui se trompe et choisit un animal chétif ; son maître arrive alors et lui adresse les plus vifs reproches. L'intelligent animal semble comprendre, baisse la queue, et n'ose réclamer sa part de curée.

Les yeux de la gazelle sont d'une beauté extraordinaire.

Dans le Sah'ra, les Arabes chassent également l'autruche à l'affût, ou bien à cheval.

Ils en aiment passionnément la chair. Pour eux le hammoum (chair de l'autruche coupée en menus morceaux et cuits dans sa propre graisse) est un régal digne des dieux. C'est en eJBFet une préparation extrêmement savoureuse, quand ou y ajoute la moelle des tibias et force épices. Cette viande a la plus grande analogie avec celle du bœuf. La graisse de l'autruche est considérée par les indigènes comme un remède souverain contre quantité de maladies externes ou internes.

Un couple produit ordinairement de vingt-cinq à trente œufs ; souvent plusieurs couples se réunissent pour pondre en commun. Le plus ancien se met au milieu et les autres se placent tout près en cercle régulier. La femelle couve depuis le matin jusqu'à midi^ pendant que le mâle est au pâturage; quand celui-ci rentre vers midi, il couve à son tour et la femelle va chercher sa nourriture. Quand celle-ci rentre à la nuit, elle se place à quelques pas du mâle, couvant le nid jusqu'au matin. Les chacals rôdent d'habitude autour des nids d'autruche ; si le mâle peut les atteindre, il leur casse les reins d'un coup de bec. C'est ce dernier qui brise l'œuf lorsqu'il sent que le moment de l'éclosion est arrivé ; les petits se nourrissent le premier jour avec le premier œuf pondu, qui est mis en réserve par les parents et qui n'est pas couvé par eux.

L'incubation dure trois mois.

La voracité de l'autruche est proverbiale ; un officier en uniforme ne doit pas trop approcher d'une autruche privée.

Celle-ci lui aurait vite arraché tous les boutons de son dolman.

Parfou oa lance des slags contre les petites autruches. Le père seul les défend, car la femelle est très peureuse et les abandonne.

On chasse aussi l'autruche à cheval (1).

Des rabatteurs, entièrement nus, s'efforcent de la ramener dans l'intérieur d' LU orcle formé par les cavaliers au nombre dô huit ou dix. r*oursuivie et ne sachant pas ménager son souffle, elle épuise vite ses forces; une fois affiiblie , elle ouvre ses ailes en signe de lassitude. Sa tête chauve est très sensible ; c'est là qu'elle est frappée par le chasseur qui la tue d'un grand coup de bâton. Celui-ci lescend alors pour la saigner, ayant soin, quand c'est un mâle, de tenir la gorge éloignée du corps, afin que le sang ne tache pas les ailes. Quelquefois elle n'est pas encore morte, et alors la pauvre bête pousse des cris lamentables.

Un feu est immédiatement allumé; la graisse fondue est versée encore liquide dans une sorte d'outre formée avec la peau L3 1 1 cuisse que l'on attache solidement au pied.

Il ne '.t : confondre le nomade pasteur avec le ksourien se * mri tH igriculteur. Le ksourien est l'habitant des ksour lu singulier ksar), petites villes ou bourgades bâties dans les oasis. L'Arabe nomade méprise profondément le ksourien ; mais la force des choses amène entre eux des rapprochements forcés. Ainsi, le dernier, ne pouvant vivre exclusivement de dattes, achète au premier des grains que celui-ci rapporte de ses migrations annuelles dans le Tell; le nomade achète au ksourien des dattes et le charge, pour une faible rémunération, d'emmagasiner les grains qu'il a rapportés du nord et qu'il lui serait impossible de garder sous sa tente et de transporter dans les migrations de sa vie pastoral >"•.

('" ' (••< rheraux sont entraînés pour cetto chasse plusieurs jours à Tavancc.

Avant notre arrivée en Afrique, le commerce des esclaves était considérable dans le Sah'ra algérien. Ceux-ci étaient généralement des nègres que les caravanes se procuraient au Soudan ; les Arabes refusaient ceux qui étaient anthropophages, car, disaient-ils, ils absorbent la santé d'un homme en le regardant; ils n'achetaient pas également ceux dont les dents étaient en mauvais état, ni les enfants, enfin ni les négresses qui ronflaient en dormant.

Au milieu du Sah'ra algérien, entre Laghouat et Ouargla, se trouve le pays du M'zab, habité par une population différant totalement de mœurs, d'habitudes, de pratiques religieuses, de langage même avec les populations sahariennes. Les M'zabites ou Mozabites ont été longtemps indépendants (1). Leur confédération se compose de sept villes bâties dans les oasis, Ghardaïa, Beni-Isguen, Melika, El- Atheuf et Bou-Noura, plus deux cités en plein désert, El-Guerrara et Berryân. On a d'abord cru que les habitants du M'zab étaient des descendants des Moabites; c'était pousser la synonymie des noms un peu trop loin. Quelques familles juives et arabes se trouvent parmi eux.

Cette confédération ne voulut jamais payer un tribut aux Turcs, et accueillit avec mépris les menaces d'Abd-el- Kader ; elle se sentait hors d'atteinte dans les affreuses gorges de l'Oued-M'zab, d'où elle a tiré son nom.

Les M'zabites sont musulmans, mais musulmans hérétiques, car ils pratiquent autrement que les orthodoxes et rejettent les quatre premiers califes comme successeurs du Prophète. On les qualifie par le mot khouaredj (sortants). Ils ont une grande répugnance pour le vol, contrairement aux Arabes, et leurs lois le punissent fort sévèrement; très probes, le mensonge leur est en horreur. La femme jouit chez eux d'une toute autre considération que parmi leurs coreligionnaires sur lesquels ils ont une certaine supériorité morale.

(1) Leur pays n'a été annexé par la France qu'en 1882.

On évalue leur population à vingt-cinq mille âmes. Comme ils ne pourraient vivre du produit des palmiers dans leurs pauvres oasis, les M'zabites demandent des ressources au commerce. Non seulement ils trafiquent avec toutes les tribus sahariennes, mais encore ils émigrent et se partagent en Algérie les différentes branches du négoce. Dans toutes les villes, on trouve des corporations du M'zab ; les hommes qui ne commercent pas sont généralement masseurs dans les bains maures. Ils se cotisent entre eux pour tirer un des leurs d'embarras ou pour payer les dettes qu'il aurait laissées en mourant.

Répétons encore qu'il ne faut pas confondre le Sah'ra algérien avec le désert proprement dit. Le Sah'ra algérien n'en est que l'antichambre. L'immense pays (1) qui s'étend entre l'Océan et l'Abyssinie, entre l'Algérie et le Niger, est habité parles Touaregs, que les Arabes nomment les voilés, à cause de l'étoffe de soie noire rabattue sur leur visage. « Des gens comme nous, disent-ils, ne doivent pas se montrer. » Ce n'est pas dans cette profession de foi orgueilleuse qu'il faut rechercher la raison d'être du voile noir des Touaregs, mais bien dans les ophthalmies qui les atteindraient si leurs yeux n'étaient pas protégés contre la réverbération des sables. Ils se rasent la figure et les moustaches, et portent les cheveux si longs qu'ils sont forcés de les tresser. Leurs armes sont une longue lance à large fer, des javelots dont la pointe est doublée de crocs recourbés et qu'ils portent attachés sur le devant de la selle de leurs méharis (chameaux de course). Us ont de plus un poignard et un sabre. Entre leurs mains, le poignard est fort dangereux; ils le renferment dans une gaîne appliquée sous l'avant-bras gauche, où il est attaché par un cordon ; de cette façon le manche, qui vient se fixer au creux de la main, est constamment facile à saisir. Cependant ils préfèrent à tout le sabre ; quelques chefs ont seuls des fusils.

^1 l.c vrai dcserL

Les balles, disent-ils, trompent trop souvent, et le sabre est la vraie défense, quand le cœur est aussi fort que le bras. C'est à l'arme blanche que les Touaregs ont attaqué l'escorte de la mission Flatters (4).

Ils portent aussi un petit bouclier, mais ils l'estiment peu comme défensive : « C'est autour du bouclier que se groupent tous les malheurs. »

Les Touaregs, a-t-on dit jus.einent, sont les forbans du désert. C'est à l'aide du méhari ou chameau coureur qu'ils accomplissent des coups de main à des distances extraordinaires. Les richesses, d'après un proverbe saharien, sont les méharis, de même que les richesses du Tellien sont les grains, et celles du nomade les moutons. Le méhari est autrement gracieux que le chameau vulgaire ; svelte dans ses formes, il a les oreilles élégantes de la gazelle, une tête assez gracieuse bien attachée au cou, la bosse petite, et des dents qui ne sont pas, comme celles du dromadaire, un objet de dégoût. Il supporte mieux aussi la faim et la soif; courageux et ne criant jamais à la douleur, il ne dénonce jamais une embuscade à l'ennemi. Aussi sa naissance et son éducation sont-elles entourées des plus grands soins. Les enfants des Touaregs jouent avec le jeune méhari comme les enfants du Saharien avec les poulains ; il fait partie de la famille, et est admis sous la tente. Un méhari restera un jour, deux jours, sans faire un mouvement, à la place où l'aura laissé son maître. Il porte à la narine droite un anneau en fer qui lui tient lieu de mors. On le selle d'une façon spéciale ; la selle [rahala) a l'assiette concave, avec un dossier large et haut, échancré de la base au sommet. Le cavalier targui (2) s'assied dans la rahala comme dans une soucoupe, le dos bien appuyé, les jambes croisées sur le cou du méhari.

Quand on le voit lancé au grand trot, on a peine à com-

(1) En 1884.

2j SiLgulier de Touareg.

prendre comment une créature humaine peut supporter des mouvements aussi violents et désordonnés. Nos meilleurs clowns ne supporteraient pas cinq minutes cette allure.

L'expression vulgairement admise « lion du désert » est peut-être poétique, mais manque absolument de vérité.

Ce carnassier habite des pays boisés et ravinés ; pendant l'été il lui faut un ravin frais et couvert avec une source dans le voisinage, et pendant l'hiver un lieu abrité contre les vents du nord et bien exposé au soleil. 11 ne mange point lui-même dans sa tanière, et n'y apporte que ce qui est nécessaire à ses lionceaux, lorsque ceux-ci ne peuvent encore s'en éloigner.

Il dort de la pointe du jour au crépuscule du soir. A cette heure, il se lève et va s'installer sur une hauteur d'où son œil peut suivre à de grandes distances la marche des troupeaux. Quand l'appétit est venu, il quitte le bois en prenant le premier sentier venu pour descendre dans la plaine ; il se dirige vers un douar, où il pénètre généralement d'un bond avant que l'éveil ne soit donné, emportant un mouton, voire un bœut, un mulet ou un âne ; quelquefois il s'accommode d'un cheval. Le sanglier entre à peine pour un trentième dans sa nourriture, et il dédaigne profondément les autres animaux sauvages. Si, par hasard, il rencontre dans le sentier une hyène, cet animal immonde qui se nourrit de charognes, il l'écarté par un méprisant coup de patte qui lui casse les reins.

Les douars, dans les pays fréquentés par le grand carnassier, sont généralement établis dans le voisinage d'une source et forment un rond-point dont le milieu sert de parc au bétail. Une haie, haute de six pieds et large d'au-

tant, clôt le tout, excepté une porte barrée le soir. Le lion franchit cet obstacle avec la plus grande aisance, choisit sa proie sans trop se presser, et repasse la haie avec la même facilité, un mouton à la gueule. Quelquefois, il est accompagné par sa lionne ; alors il fait le beau, la prie d'attendre au dehors, et, bondissant au milieu du parc, emporte la bête de choix qui doit faire le plus de plaisir à sa moitié. Le plus souvent la lionne le suit ; alors elle égorge de son côté pendant que son époux extermine du sien, et l'on compte plusieurs victimes au lieu d'une seule. Jules Gérard, dans une chasse aux environs de la Galle, passa la nuit dans un douar qui fut visité par un couple de lions ; Je lendemain on trouva dix-sept cadavres de bœufs tués en moins de cinq minutes, et laissés intacts ; le dix-huitième seul avait disparu et servi au souper des fauves. Le célèbre chasseur n'avait pas eu le temps de se lever et de prendre son arme que tout était fini.

Souvent le carnassier, pressé par la faim, se lève avant la nuit, avant que les troupeaux ne soient rentrés dans l'enceinte du douar. Dans ce cas, il ne perd pas son temps en recherches du haut de son observatoire ; un cheval au pâturage, un baudet égaré loin des tentes, un chameau, un taureau attelé à la charrue, tout lui est bon.

Une fois repu, il se promène toute la nuit dans les sentiers, au lieu de rentrer à sa demeure.

Le lion méprise l'homme, mais à la condition que celuici ne soit pas armé; s'il a un fusil, ce qu'il sait parfait3m3nt distinguer, il ne l'attaquera jamais ouvertement. Un imprudent fait-il feu de manière à le blesser seulement, il est perdu ; le lion bondit et tue son agresseur d'un coup de dent ou d'un coup de patte. Si l'homme est sans armes et s'il manque d'assurance, sa mort est également inévitable. Les Arabes prétendent qu'en lui parlant fort et en le couvrant d'injures, le fauve recule toujours. Que l'on u oublie pas, ajoutent-ils, de ramasser des pierres et de lv.8 lui jeter. Inévitablement alors, il s'écarte et livre pas-

sage. Ils croient aussi que jamais il n'ose s'attaquer à une femme, et encore moins la manger. Des indigènes, traversant un passage où ils pensent rencontrer le lion, viennent souvent demander aux lemmes du douar le plus rapproché de les accompagner au-delà de l'endroit redouté. Cette influence féminine s'explique d'ailleurs naturellement ; dans les douars, seules elles osent lui lancer des pierres, et, en dehors, la conviction qu'elles ne courent aucun danger leur donne une attitude énergique qui en impose au « roi du désert ».

Ecoutons un Arabe narrant sa rencontre avec un lion :

« Au passage du défilé, le lion vient se poser sur mon passage ! Ah ! vilain coupeur de route, lui criai-je, tu ne me reconnais donc pas? J'ai pourtant tué bien de tes frères ! Si Dieu le veut, ma chair ne te servira pas de pâture. — Le lion se lève lentement et se met sur le côté de la route. Je sens que mes Jambes deviennent lourdes, au point que je n'ai plus la force de les arracher du sol ; mon cœur bat, et ma vue s'obscurcit. Je veux passer, je ne le peux. Je sens sur moi le frisson de la mort, quand, grâce à Dieu! mon pied heurte une racine d'arbre, et je vais rouler dans le ruisseau où l'eau froide me fait revenir à moi. J'invoque la protection de Dieu. Ma prière est entendue, mon sang devient froid, mon cœur tranquille, mes jambes alertes. D'un bond ie me relève, et je fais pleuvoir sur les flancs du lion une grêle de pierres. Le lion s'assied et me regarde. Et je lui lance de nouvelles pierres, jusqu'à ce qu'il se soit de nouveau assis. Ce manège dure jusqu'au jour. A ce moment des cavaUers passent et font fuir le lion qui regagne la broussaille, ayant l'air de me dire que cela ne se passera pas ainsi la prochaine fois. »

Rien de plus plaisant que l'histoire du vieil El-Arbi et de son pacte avec le lion. Le général Margueritte, alors commandant supérieur du cercle de Teniet-el-Hâd, nous l'a transmise.

— « 0 El-Arbi ! dit le général aU vieillard, comment se

iait-il qu'un si vaillant homme que toi, si maître de son fusil, n'ait jamais chassé le lion ni cherché à se venger d'un animal qui lui enlève tous les jours des bœufs et des moutons? »

El-Arbi répondit :

« Tu ne sais pas qu'il y a un pacte entre moi et les lions, et que je ne puis ni ne dois les combattre, de quelque manière que ce soit ! »

Et il entame son récit :

« Il y a bien des années de cela, mes enfants, c'était du temps du bey Mohammed-el-Kébir. J'étais jeune alors, c'était à peine si le poil avait levé sur ma figure. — Quoique l'on ne doive pas parler de soi et se vanter, le dois néanmoins vous dire que j'étais alors cité pour un Don cavalier. — J'avais échangé des balles avec nos voisuis les Khobazzas et les Bethyas ; ils savaient déjà que les miennes ne s'égaraient pas, et eux, de leur côté, m'avaient troué la peau. Voyez cette blessure à la jambe gauche et cette autre au cou.

» Une année, nous avions établi notre campement d'hiver à la colline des glands, sous Kef-el-Siga.

» C'était bien près de la forêt et des repaires du bouche (lion); mais nous étions alors en guerre ouverte avec les Beni-Chaïb et les gens de l'Ouarsenis, il uaurait pas été prudent de rester en plaine en butte à leurs attaques ; mieux valait être exposés à perdre quelque bétail par le fait des bêtes que d'être complètement razziés par nos ennemis.

» Ce que nous avions prévu toutefois arriva.

» Nous n'étions pas dans notre mechta (campement) depuis deux semaines, que nous avions déjà trois bœufs cassés et cinq ou six brebis enlevées par le lion, du milieu de notre douar, malgré les grands abatis d'arbres dont nous étions entourés.

» Mon père et mes oncles (que Dieu leur fasse miséricorde !) étaient très pel.iés de ces pertes; de plus, le som-

meil avait quitté nos yeux; nous passions toutes nos nuits debout pour crier et éloigner l'ennemi, mais sans profit.

» Un matin, après avoir veille, crié, lancé des tisons enflammés, et, malgré cela, avoir vu notre enceinte franchie, une nouvelle brebis enlevée, je sentis le san.^ bouillir en moi, et je me dis dans mon âme que nous ne pouvion*? vivre ainsi.

» J'excitai mon père, mes oncles et mes cousins. C'est une honte, m'écriai-je, de supporter toutes ces avanies l C'est de la couardise qui nous jaunit le visage, et nous rend la risée des gens! Il faut aller nous disputer avec le lion! Il en sera ce qu'il en sera; mais nous j)Ouvons espérer qu'avec l'intervention de Sidi-Boutoucheut, nous parviendrons à le tuer et à l'éloigner de nous.

» J'eus de la peine d'abord à décider mon père et mes oncles ; ils n'avaient jamais voulu s'attaquer aux lions, dans la crainte de s'attirer leur inimitié. — Mais que pouvait-elle de plus ? Je ne l'imaginais pas encore, et je pensais qu'il n'existait aucune raison pour les épargner à l'avenir.

» Je fus appuyé dans mon idée par les femmes. Notre existence est devenue amère , dirent- elles ; nos petits enfants maigrissent de peur. Ou chassez le lion, ou quittons ce campement de malheur.

» Quand les femmes eurent parlé, les idées furent retournées ; tout le monde fut alors d'avis de charger le lion.

» L'aïat se fit entendre comme pour exciter au combat. Les hommes se ceignirent et prirent les armes. Il nous en vint des douars voisins, qui étaient de nos parents et de nos amis, et qui, apprenant notre résolution, voulurent se joindre à nous.

» Quand nous fûmes réunis, nous comptioi.s vingt-six hommes, tous avec des lasils. Les femmes les plus alertes voulurent nous suivre pour assister au combat et nous encourage' au besoin.

» Nr js nous mîmes donc en marche, invoquant le mara-

bout Sidi-Boutouchent ; pour mon compte, je lui vouai une ouâda (vœu) de mon plus beau bélier et de six djej.ias (plats) de couscouss, si nous réussissions.

» Le lion qui avait mangé nos bestiaux dormait dans le fourré des ternâmes (chênes-lièges), son repaire de prédilection quand il vient dans le Kef-el-Siga.

» C'est là qu'il fallait aller le trouver.

» Notre plan était de nous mettre sur deux rangs, d'approcher à vingt pas du fourré, après avoir préalablement laissé les lemmes sur un rocher en arrière, et de défier le lion pour le faire sortir; une fois en vue, de faire sur lui une décharge générale qui ne pouvait manquer de le tuer raide.

» Tout cela bien convenu, nous approchâmes du dortoir du lion, excités parles tzagr'iiz (1) de nos femmes.

» Au premier rang, étaient les hom.mes les plus valides et les meilleurs tireurs. On s'arrêta comme il a été dit ; les fusils furent armés, et la crosse mise à l'épaule.

» J'appelai alors le lion, et je lui dis : 0 mangeur de bœufs, sors de ton repaire ! Viens voir en face des hommes ! C'est aujourd'hui le jour du paiement!

» Il ne répondit pas.

» Vous savez, messeigneurs, qu'il en est quelquefois ainsi et qu'il faut répéter l'invitation pour faire sortir le lion. Je la répétai donc en ajoutant : Ne fais pas le chien ! Si tu es un homme, sors, te dis-je ! Viens à nous!

» Et pour donner plus d'effet à mes paroles, je lançai, ainsi que quelques-uns de mes compagnons, des pierres dans l'endroit où nous pensions qu'il était.

» Oh! alors, mes enfants (et en disant cette phrase, El- Arbi oscillait sa tête de droite et de gauche), si vous aviez vu cela ! Le tonnerre se mit à parler par la bouche de ce lion, et comme un éclair il tomba devant nous.

» Nos fusils partirent, mais il n'eut pas l'air de s'en

(1) Cris prolongés poussés | ar le; fammes arabes dans les iêtes et les combats

apercevoir. Il s'élança sur le groupe du milieu, qu'il prit dans ses pattes, et mit trois des nôtres sous lui, mon cousin Ben-Meitah avec la tête fracassée, le fils de Ben-Smaïl avec la poitrine ouverte, et mon oncle Rabah qui, par la protection du Prophète, n'avait pas de blessures graves, mais qui, se voyant sous le lion, nous criait : 0 mes frères, délivrez-moi ! Par la figure du Dieu le Très-Haut, sauvezmoi de ce péril.

» Presque tout le monde avait fui en voyant ce que le lion avait fait des hommes ; mais les femmes nous firent honte, surtout celles qui avaient un parent parmi les trois qu'il avait couchés sous lui. Ma cousine Aïcha, qui devait être ma femme, pleurait et s'arrachait les cheveux en voyant son père Rabah dans cette position. Elle me criait : El-Arbi, délivre-le ! délivre-le, ou jamais je ne te regarderai ! — Je suis à toi, m'écriai-je ; et je m'avançai vers le lion pour le brûler avec mon fusil, ne voulant pas le tirer de trop loin, dans la crainte de blesser les hommes qu'il tenait. Il me laissa approcher de trois pas ; mais au moment où je l'ajustais à la tête, il se redressa, et, d'un coup de patte, m'arracha mon fusil dont il fit une faucille (1). Me trouvant ainsi désarmé, je me reculai d'un saut en arrière et me mis à fuir; mais l'affreux bouche était sur mes pas. Je sentis qu'il allait m'atteindre, quand, avisant un cèdre énorme qui avait été abattu et qui gisait sur le sol, je me jetai dessous juste au moment où le lion, pensant me joindre, avait levé ses deux pattes pour me saisir. M'étant brusquement dérobé sous l'arbre, il s'abattit sur celui-ci, en le mordant et le déchirant de ses griffes, comme si c'eût été moi.

» Vous voyez ma position, mes enfants ! elle n'avait rien de bon. Mes parents, mes amis et les femmes s'égratignaient les joues en signe de deuil. On me croyait écharpé ; j'entendais les lamentations que l'on faisait sur mon sort.

» Pendant ce temps, le lion était en travers de l'arbre et

(1) Qu'il tordit en forme de faucille.

moi dessous. Ses deux pattes de devant pendaient d'un côté ; celles de derrière touchaient terre de l'autre. Il sortait de sa gueule des grondements effroyables, de l'écume et une odeur infecte. Il était haletant, j'entendais souffler sa poitrine comme si elle eût contenu la tempête.

» Comment cela finira-t-il? Voilà, messeigneurs, ce que je pensais. Il n'y avait pas à compter sur le secours des hommes, ils avaient été terrifiés par ce qu'ils avaient vu faire au lion. Jinvoquai le Prophète (sur lui soit le salut ! ) et le grand saint de Dieu Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilalli (1). Ils eurent pitié de moi... Une inspiration me vint... J'avais entendu dire que le lion comprenait la parole de l'homme et se laissait quelquefois attendrir. Je m'adressai à lui de cette façon : 0 sultan des animaux ! tu es le plus fort, sois généreux envers ton ennemi vaincu. Si tu me laisses la vie, je prends Dieu à témoin que jamais plus je ne m'attaquerai à toi, ni à ceux de ta race.

» Le lion, comme s'il m'eût compris et accepté le pacte, rugit encore une fois, puis quitta sa position de dessus l'arbre et se retira lentement vers la forêt, en jetant de temps à autre un regard de mon côté.

» J'étais bien joyeux, comme vous pensez, de voir le lion s'éloigner^ mais je n'osais sortir de dessous mon arbre pendant qu'il était en vue.

» Ce n'est que lorqu'il fut rentré dans le bois et que je l'entendis dire par mes compagnons, que je me relevai et me mis à courir vers eux comme si j'avais eu des ailes.

» Je fus accueilli par tous avec des cris d'étonnement et de joie.

» Mais je n'avais pas été seul aux prises avec le lion. Je proposai d'aller relever les trois hommes qu'il avait d'abord abattus. Quel spectacle, ô envoyé de Dieu ! Ben-Meftah

était mort sa tête était en fromage. — Ben-Smaïl vivait

encore, mais il avait la poitrine ouverte et devait mourir

(l'i Le grand saint de l'islam, invoqué par tous les musulmans dans la détresse-

3r> »• ÙO —

dans la journée; enfin mon oncle n'avait que des contu sions, mais il avait été ioulé par la poitrine du lion et se trouvait évanoui.

» Nous dûmes les rapporter tous les trois à nos tentes, où les lamentations de deuil durèrent huit jours.

» Voilà, mes enfants, ce qui est arrivé de moi avec le lion.

» J'ai eu bien de la peine d'avoir été cause de la mort de deux hommes ; aussi, depuis ce jour, j'ai tenu parole, et jamais, quoi qu'il m'ait mangé bien des bœufs et des brebis, je n'ai songé à me battre de nouveau avec lui. C'était convenu, on ne doit avoir qu'une seule parole. »

<' Je sais bien, ajouta El-Arbi en manière de péroraison, qu'il y a des hommes qui tuent le lion comme si ce n'était qu'un chien, mais c'est par la permission de Dieu que cela arrive... C'est alors un don qui leur est fait, ils ne peuvent en tirer vanité, parce que si Dieu s'en mêlait, jamais ils ne vaincraient le lion. »

D'après le naïf récit que l'on vient de lire, le brave El- Arbi faillit être étouffé par Thaleine du carnassier. Son souffle est en effet suffocant et le lauve répand des émanations tétides aux alentours des lieux qu'il habite.

Il ne iaudrait pas croire qu'on chasse le lion en troupe et en plein jour comme El-Arbi et ses compagnons. Généralement c'est la nuit, et à l'affût ; ainsi faisait Jules Gérard. Le lion est le seul des animaux vivant à l'état sauvage qui suive les routes frayées plutôt que celles à travers bois ; de l'observation de ce lait, ainsi que des heures de sortie et de rentrée à la tanière, le chasseur déduit une tactique extrêmement simple. Il connaît, par les empreintes larges et profondes des pas, le fourré où cet animal se repose le jour ; il s'embusque dès lors sur un des chemins qui y aboutissent. S'il ne le tire pas la nuit, c'est que le carnassier a suivi un autre chemin, et souvent on doit l'attendre patiemment à la même embuscade dix ou quinze nuits de suite.

Pour la chasse de jour, il faut des hommes fortement trempés ; alors on procède comme le brave El-Arbi. mais

on se garde bien de se montrer en groupe, car le lion fondrait sur ses agresseurs au moment où ils s'y attendraient le moins.

Même dans les contrées où on les rencontre le plus, les lions, quoi qu'on en dise, sont peu nombreux. Il est à croire que la reproduction de ces terribles animaux ne dépasse pas la destruction qu'ils subissent, car ils diminuent chaque jour. On en trouve encore dans le pays autour d'Aumale ou de Guelma ; mais ils deviennent de plus en plus rares. La balle explosible Devisme a singulièrement facilité leur destruction, et l'on peut prédire que dans quelques années il n'y aura plus un seul de ces fauves en Algérie.

Les quelques lions qui restent dans l'Afrique du Nord se divisent en sédentaires, ne quittant pas le canton où ils sont nés, et en nomades étrangers, appelés par les Arabes herranis. Ces vagabonds sont les plus dangereux.

Pris jeune, le lion s'apprivoise assez facilement; on pourra le garder en liberté tant qu'il sera lionceau, mais on doit le mettre en cage une fois adulte. Le fameux bataillon du Méchouar de Tlemcen, du capitaine Cavaignac, avait adopté un lionceau baptisé du nom de Bonhomme. Un Alsacien nommé Zimmermann fut élu son nourricier. Charmant pendant sa jeunesse, très sociable, formé par le contact continuel de ces soldats français qui sont bien, dans la vie courante, les meilleurs enfants de la terre, très bien élevé, Bonhomme faisait la joie de tous. Et, avec cela, malin comme un singe ! Il passait son temps à guetter les enfants coulouglis ou juifs, s'approchait d'eux en tapinois, et avec sa patte leur faisait une sorte de croc-en-jambe qui les jetait à terre sans leur faire de mal. Les gamins riaient, criaient, luttaient, à la grande joie de la galerie. Nos troupiers l'exerçaient à se dresser sur ses pattes de derrière et à lutter avec eux corps à corps.

Mais tout a un terme. Le bataDlon évacua le Méchouar, les soldats furent versés aux zouave^, et le commandant

Cavaignac resté avec Bonhomme, devenu grand au point que ses coups de patte commençaient à être dangereux, résolut de l'offrir en cadeau au Jardin des Plantes. Le lion fut donc dirigé sur Paris sous la conduite de Zimmermann et se comporta fort bien sur le paquebot d'Oran à Marseille. Dans cette ville, suivi de son fauve apprivoisé qui marchait sur ses talons comme un chien bien dressé, le brave Alsacien alla s'installer à la première auberge venue. L'aubergiste marseillais se récria ; mais voj^ant dans Bonhomme un animal très doux et très sociable, il finit par l'admettre dans son écurie pendant que son gardien vaquait à ses petites affaires.

Malheureusement, l'Alsacien rencontra des camarades ; on mangea, on but, on narra des histoires d'Afrique à n'en plus finir; Bonhomme, oublié, finit par briser sa corde et après s'être échappé, prit bravement la première rue qu'il rencontra.

Les Marseillais poussèrent des cris de paon ; c'était un sauve -qui-peut général, accompagné de bruyantes fermetures de portes et de devantures de magasin. La cité phocéenne fut bientôt en révolution, et pendant ce temps le lion marchait à petits pas, avec le calme d'une conscience pure, cherchant Zimmermann de tous les côtés. Il alla ainsi jusqu'au port, huma l'air salin, bâilla démesurément, se coucha tout de son long, examinant les portefaix qui fuyaient d'un air effaré, et se mit à dormir.

Cependant, revenus de leur stupeur, les plus braves citadins s'armèrent de leur fusil, et s'acheminèrent vers la mer. Le pauvre Bonhomme essuya une fusillade générale et ne se réveilla plus.

Nous nous sommes trop éloignés des faits de guerre. La prise de la Smala d'Abd-el-Kader et les 2'lorieux suc-

Si

ces remportés en 1843 en Algérie, eurent en France un retentissement extraordinaire. Le duc d'Aumale, Changarnier et Lamoricière tarent nommés généraux de division et investis du commandement supérieur des provinces de Constaiitine, d'Alger et d'Oran ; enfin Bugeaud recevait le titre de maréchal de France.

C'était dignement récompenser une série ininterrompue de beaux succès; les torces régulières d'Abd-el-Kader étaient détruites, la Smala, sa capitale nomade, était dispersée, et kii-même, errant et Lugitif, cherchait au Maroc un refuge on se jetant dans les montagnes duRiff.

Tels étaient les résultats de trois années de fatigues sans nombre, de batailles et de marches mcessantes. Aussi, dès cette époque, tout change de face en Algérie. Les tribus les plus éloignées font leur soumission, une activité jusque-là inconnue règne dans les villes et les campagnes. Les colons rassurés défrichent avec ardeur, des émigrants de toute l'Europe accourent, des villages s'élèvent de toutes parts. Nos ex[)éditions militaires prennent un autre caractère ; ce ne sont plus des razzias ou de timides excursions autour des villes occupées, ce sont des expéditions sérieuses, ayant un principe de force et d'organisation remarquable.

Devenue voisine du Maroc par notre établissement à Alger, la France était 3xposée à ressentir le mauvais vouloir et l'inimitié de ce vieil empire musulman qui poursuivait obscurément sa carrière de décadence depuis des siècles sans appeler sur lui l'attention du monde civilisé. A deux reprises, en 1831 et en 1836, les hostilités du Maroc avaient nécessité de notre part des représentations énergiques. L'empereur Teignit de céder à nos menaces ; mais il continua ses secrètes manoeuvres et favorisa de tout son p^ iv")i:' i ijysurraouon des tribus arabes. Tant qu'Abd-el- Kader isixJ * -A^pigne, harcelant nos troupes et dévalisant noi coiiVQis, il était facile à Abd-er-Rhaman (1) de

M) Nom de reniper-'ir du Maroc.

donner cours à ses rancunes sans manquer ostensiblemeni a sa parole ; il appuyait de son influence religieuse les entreprises de notre implacable ennemi, lui envoyait sans cesse des volontaires, et ne le laissait dépourvu ni d'armes, ni de munitions, ni d'argent. Là, sans doute, se serait bornée son intervention, car il était d'humeur pacifique et ne se souciait pas de compromettre son trône chancelant dans les hasards d'une guerre; mais Abd-el-Kader jouissait d'un énorme prestige auprès des populations marocaines animées par le fanatisme et qui voyaient en lui le défenseur infatigable de l'Islam ; elles brûlaient de prendre part à la lutte. Fez surtout était le centre de l'irritation qui se manifestait contre la France, et cette irritation ne connut plus de bornes quand l'émir fut dans l'obligation de chercher un refuge sur le territoire de l'empire.

Une circonstauce inattendue vint exalter ces animosités. Un juif nommé Darmon, agent consulaire d'Espagne et de Sardaigne à Mazagran (le Mazagran du Maroc), tua un musulman dans une rixe. On cria vengeance, et Darmon, arrêté, fut condamné à mort par le caid et ensuite pendu. Il était d'usage en ce pays, lorsqu'un Européen avait subi une injustice de la part des autorités locales, que tout le corps consulaire résidant à Tanger se joignit au consul de la nation offensée pour appuyer sa réclamation. Dans cette circonstance, le consul de France se réunit aux consuls d'Espagne et de Sardaigne, demandant l'exécution des traités qui imposaient au gouvernemeni marocain l'obligation de ne punir aucun agent d'une puissance européenne sans consulter le représentant de sa nation. Les ministres d'Abd-er-Rhamau répondirent d'une manière hautaine à la triple réclamation des consuls d<^ Fronce, d'Espagne et de Sardaigne, prétendant ignorer la fpialité consulaire du juif Darmon, et soutenant d'ailleurs que tout juif habitant le Maroc était soumis à une juridiction exceptionnelle. Bientôt après cet incident éclatèrent des hostilités partielles à Ceuta, MeliUa et autres présides

espagnoles sur la côte marocaine. La nouvelle de ces agressions réveOla la vieille haine des Castillans contre les anciens conquérants de l'Espagne, et le cabinet de Madrid annonça hautement qu'il obtiendrait à main armée réparation de l'atroce injure qu'il venait de subir dans la personne de son représentant. Ces dispositions belliqueuses eurent un grand retentissement dans le Maroc et Abd-el-Kader ne se flt pas faute de dire que les infidèles conjurés contre l'Islam allaient faire la guerre à l'empereur Abd-er-Rhaman : les Français par Tlemcen, les Espagnols et les Sardes par Ceuta. Ces cris d'alarme portèrent coup ; la cour de Fez délibérait encore, que toutes les populations se levaient en masse, demandant la proclamation du djehed, la guerre sainte.

La confiance des Marocains était particulièrement soutenue par une prédiction de Sidi-el-Aribi, de la race royale du Maroc, chériff (descendant du prophète) bien entendu. et chef de la confrérie religieuse de Muley-Taïeb. Cette prédiction, transmise de bouche en bouche, disait en substance :

« Les Marocains domineront un jour tous les pays de l'est, et toute la contrée du royaume d'Alger leur appartiendra; mais avant rpie cette parole s'accomplisse, il faut que cette contrée ait été possédée par les Beni-el-CeJeur (les enfants du jaune, les Français). Si les Marocains s'en emparent maintenant (en 1831), les eniànts du jaune leur enlèveront leur conquête; si, au contraire, ceux-ci prennent le pays les premiers, l'heure viendra où la main des fidèles du Moghreb brisera leur puissance. »

Les voeux d'Abd-er-Rhaman se trouvaient dépassés ; aussi, afin de régulariser le djehed et de modérer un mouvement qu'il redoutait extrêmement puisqu'il menaçait de tourner au profit de l'émir, ordonna-t-il à ses pachas et caïds de passer la revue des contingents de leurs provinces. Ces revues ont toujours été pour les villes un sujet de terreur et d'effroi ; on craignit le massacre des chrétiens et

des juifs, et l'on s'empressa à Tanger et dans les autres cités maritimes du Maroc de fermer les i)ortes lorsque se présentèrent les hordes sauvages des Chelouks, Bédouins, Berbers, etc., venant de l'intérieur. Malgré cela, à Tanger, où la population européenne est nombreuse, les portes furent forcées, et des excès de toute sorte commis; des coups de fusil brisèrent la devanture des magasins appartenant aux Européens ; on tira même sur les bâtiments à l'ancre dans le port. Un brick portugais et deux sloops anglais furent criblés de balles.

Les camps marocains établis sur notre frontière algérienne reçurent des renforts considérables. Ils finirent par se fondre en un seul de l'autre côté de la Moulouïa, en face d'une colonne commandée par les généraux Lamoricière et Bedeau. Pendant quelques jours, les soldats d'Abd-er- Hhaman restèrent assez calmes; mais l'émir avait parmi oux quantité d'émissaires qui les excitèrent à attaquer les Français. Le général Lamoricière, repoussant une avant-garde de nègres, descendit dans la plaine avec les zouaves, les 8% 9" et 10' bataillons de chasseurs à pied, deux bataillons d'infanterie de ligne, et cinq escadrons de chasseurs d'Afrique aux ordres du colonel Morris. La cavalerie marocaine, dans le projet d'envelopper la petite troupe, s'engagea entre les 8° et 9' chasseurs à pied et une muraille de rochers fermant le vallon d'où descendaient les nôtres. A ce moment, les tirailleurs berbères nous attaquaient avec la plus grande audace ; l'un d'eux vint même saisir corps à corps le capitaine adjudant-major Chapuis qui fut blessé. Tout à coup les 8' et 9° bataillons de chasseurs font face à droite pendant que l'iimétueux colonel Morris charge à la tête de ses escadrons. La cavalerie ennemie, composée de nègres appelés Bokharis, réputés invincibles, fut acculée contre la muraille de rochers, et presque anéantie. Trois drapeaux tombèrent en nos mains.

Le maréchal Buu^aud accourut. Il avait l'ordre d'atten-

dre les événements, sans combattre. Il voulut donc négocier avec El-Guennaoui, kaïd d'Ouchda; mais, dans une entrevue qu'eut celui-ci avec le général Bedeau, des coups le fusil lurent tirés par les hordes indisciplmées du Maroc, et le général français ne fut dégagé qu'avec grand'peine. Les émissaires d'Abd-el-Kader faisaient ainsi leur possible pour laire rompre les pourparlers pacifiques. Le maréchal Bugeaud ébranla alors sa colonne, livra aux Marocains un combat des plus rudes, et entra du coup à Ouchda.

La patience de la France était à bout ; une escadre de huit navires partit de Toulon à la fin de juin 1844 sous les ordres du prince de Join ville, et notre consul à Tanger eut l'ordre d'obtenir : 1° la dissolution des corps d'armée disséminés sur la frontière algérienne ; 2° la punition djs caïds ou chefs qui avaient violé le droit des gens à notre égard en attaquant nos troupes sur le sol algérien; 3° l'expulsion d'Abd-el-Kader, ou tout au moins sa ranslation sur les côtes de l'Océan ; 4° la délimitation exacte des frontières, de façon à éviter tout conflit idtérieur.

A ces justes réclamations le gouvernement de Fez répondit par des fins de non-recevoir et des récriminations sans nombre. Il eut l'impudence d'accuser le maréchal Bugeaud d'avoir marché jusqu'à Ouchda et ne voulut pas reconnaître le tort de El-Guennaoui, qui avait pénétré sur notre territoire, dont, disait-il, les limites étaient contestables. Enfin il ne consentait à punir le caïd que si le maréchal Bugeaud était rappelé en France.

Le consul d'Angleterre, qui voulut s'interposer, dut renoncer à son œuvre de conciliation, en présence des subtilités de droit musulman et des moyens dilatoires mis en avant pour rendre impossible un arrangement raisonnable. Notre consul général à Tanger envoya un ultimatum ; on répondit de nouveau qu'avant tout en exigeait l'éloignement du maréchal. Le 5 août au soir, le prince de Join ville dut commencer les hostiUtés , et résolut de bombarJ r Tanger dès le lendemain; il partit avec les trois vaisseaux

leJemmapes, le Siiffren, le Triton, la frégate la Belle-Poule, les bricks le Cassard et Y Argus, tous bâtiments à voiles remorqués par les pyroscaphes le Vélore , le Pliiton, le Gassendi, le Phare, le /??/!625 et le Var. A l'aube, le 6 août, l'escadre française mouillait devant Tanger.

Cette ville (Tingis des Romains, Tandja des Arabes) est très forte par sa position et par le nombre de ses batteries, assez bien armées en 1844 comme aujourd'hui ; elle est située sur le penchant d'une montagne calcaire, dont une grande partie ne porte aucune maison et attriste l'œil par ses flancs nus et décharnés. Tanger est une sentinelle avancée qui garde l'entrée ouest du détroit de Gibraltar ; de là le soin jaloux des Anglais qui observent au Maroc les Espagnols déjà maîtres de Ceuta à quelque distance. Elle est environnée d'une méchante enceinte flanquée de tours rondes et carrées. Une vieille casbah, accolée à un fort de construction portugaise, bastionné à la moderne, mais à peu près ruiné grâce à l'incurie orientale, complète ses fortiflcations. La casbah est armée de fortes batteries battant le détroit, et le rempart qui fait face à la mer est à double étage de terrassements percés d'embrasures. Dans le rentrant de la porte marine, en face le débarcadère, sont entassées les principales déienses ; là s'élèvent deux gradins de batteries qui ont vue sur le port. Le pourtour de la baie est également garni de batteries. L'attaque de Tang' r par mer est donc des plus difficiles.

A l'époque du bombardement de 1844 par l'escadre du prince de Joinville, le nombre des canons et mortiers armant cette place dépassait deux cents, et la garnison s'élevait à près de trois mille hommes.

Les vaisseaux de l'escadre française n'avaient pas encore laissé tomber l'ancre dans la baie de Tanger que le prince de Joinville envoyait son chef d'état-major, le capitaine de vaisseau Duquesne, placer des bouées pour indiquer à chaque navire sa position de combat. Le capitaine s'ac- (^uitta audacieusement de sa mission. Deux heures nprès,

toute l'escadre prenait position. Les artilleurs marocains regardaient nos préparatifs d'attaque avec un superbe dédain: on eût dit, à voir leur assurance, qu'ils n'attendaient qu'un signal pour couler bas nos navires.

Le SufJ'ren et le Jemmapcs s'embossent devant les liatteries casematées du rentrant de la porte marine, fi les bricks le Cassard et YAi^gus devant les batteries rasantes de la baie. A huit heures et demie, le prince de •loinville fait arborer au grand mât du vaisseau -amiral le Jemmapes le signal de commencer le feu, et aussitôt ime épouvantable détonation se fait entendre du côté de la mer; les Marocains ripostent avec vivacité à notre attaque, et l'escadre et la ville disparaissent sous un épais nuage (le fumée. Bientôt, grâce à la justesse du tir des canonniers français, les fortifications ennemies sont horriblement ravagées ; partout les remparts s'écroulent, les embrasures volent en éclats. Au bout d'une heure, on n'oppose plus qu'une faible résistance ; un grand nombre d'artilleurs marocains ont été tués sur leurs pièces, les autres les ont abandonnées. Le Triton et la Belle-Poule n'ont pas encore pris part au combat que déjà le feu de Tanger est presque éteint. Le Suffren et le Jemmapes ne dirigent plus alors leurs coups que sur la casbah et sur une petite batterie casematée du fort de la marine, qui continuent à tirer avec opiniâtreté. Les canons de la casbah, de leur position élevée, se croient inébranlables sur leurs affûts ; mais les l>oulets du Jemmapes les brisent et les culbutent derrière les remparts démantelés. Deux forts, placés au fond de la ])aie, près des ruines couvertes de sable de la vieille ville, tirent à toute volée ; la Belle-Poule et le Triton les font laire.

A dix heures, cette brillante action est terminée, aux applaudissements des marines de l'Europe, toutes repré- ^^entées dans la baie, et qui acclament le courage et l'habileté de nos marins.

Les instructions du prince de Joinville lui interdisent

d'entrer à Tanger, mais elles le laissent libre de se rendre sur un autre point de la côte, afin de confirmer aux yeux de l'ennemi la puissance de la nation qu'il a osé ouirag-cr. Le prince reste devant la ville bombardée jusqu'à cinq heures du soir, désirant constater qu'elle ne se défend plus. Puis il donne le signal du départ. Les pyroscaphes s'accrochent de nouveau aux bâtiments à voiles qui pendant la journée du 7 août réparent leurs avaries. LeSi(//t'e?i, notamment, a reçu cinquante boulets dans sa coque. Le 11 août, toute l'escadre est réunie devant Mogador.

Mogador [Souhira-el-Aziza, la miniature chérie) était la ville de prédilection de l'empereur du Maroc ; c'est elle aussi qui lui procurait le revenu le plus considérable. Elle est bâtie sur une pointe sablonneuse terminée par des récifs qui en rendent les abords difficiles et dangereux : cette pointe n'est que le prolongement d'une lande de sable qui s'étend à dix lieues dans l'intérieur. Mogador a été reconstruite à l'européenne en 1760, elle se distingue donc des villes de l'Orient par la régularité de ses maisons et l'alignement de ses rues.

En apparence, les fortifications de Mogador sont moins formidables que celles de Tanger ; elles ont offert cependant en 1844 une résistance plus grande. Un mur d'enceinte, haut de sept mètres en moyenne, et crénelé, entoure complètement la ville. La ligne des fortifications de la marine, protégée par une ceinture de rochers, avait une grande batterie de quarante-huit canons et était terminée à l'angle nord-est de l'enceinte par une petite tour rondo hérissée d'artillerie. La partie de l'enceinte faisant face w la rade était garnie de vingt-quatre pièces, flanquées par deux forts carrés bâtis sur des rochers et armés chacun de huit canons.

Le mouillage était couvert par l'île de Mogador, à quinze cents métros au large, défendue par une ceinture de batteries, et ayant une garnison de quatre cents hommes.

Pendant quatre jours la violence des vents et l'agitation

de la mer empêchèrent nos vaisseaux de communiquei entre eux et par conséquent de songer à l'attaque. Enfin, le 15 août, le vent étant un peu tombé, la ligne d'embossage fut tracée. Le Triton^ à la tête de l'escadre, s'avança le premier fièrement sous le feu de toutes les batteries; ennemies et laissa tomber l'ancre à sept cents mètres de la place ; de cette situation il prenait à revers les quarante-huit pièces de la marine. Le Suffren, à bord duquel était le prince de Joinville, marchant derrière le Triton, vint s'établir dans la passe du Nord, battant de front les défenses de la tour ronde, et d'écharpe celles faisant face à la rade. C'était de beaucoup le poste le plus dangereux, car le Suffren était pris à revers par les huit pièces qui armaient le fort carré bâti sur le rocher fermant la passe nord. Le Jemmapes alla présenter le flanc aux forts de l'ouest.

La place avait ouvert le feu dès que nos vaisseaux s'étaient trouvés à sa portée ; ceux-ci ne purent riposter qu'après la difficile opération de l'embossage. Mais leurs premières bordées réduisirent au silence les batteries de la marine et de la rade. La frégate la Belle-Poule, les bricks le Cassard, \ Argus et le Volage reçurent aussitôt l'ordre de pénétrer dans le port. La frégate ne tarda pas à mettre en fuite les canonniers marocains démoralisés, et les bricks éteignirent le feu des canons placés dans l'ile.

Le Suffren, vaisseau-amiral, et le Jemmapes, comptaient de nombreux morts et blessés, et avaient reçu quantité de boulets dans les flancs et à la mâture.

Il est cinq heures du soir, et les batteries de Mogador gardent un morne silence. A ce moment, nos braves équipages poussent des hourras prolongés ; trois vapeurs, le Phare, le Pluton et le Gassendi traversent majestueusement l'escadre aux cris mille fois répétés de vive le roi ! vive la France ! Ils on t abord cinq cents hommes de débarquement et vont les jeter dans l'île. Le capitaine de vaisseau Duquesne dirige l'opération, qui s'accomplit avec une rapidité merveilleuse, mal-

gré la fusillade des Marocains. Lapremi('^re batterie de l'île est enlevée au pas de course ; puis une lutte acharnée s'engage avec les quatre cents Marocains qui en forment la garnison. Cachés derrière les rochers et les broussailles, ils disputent le terrain pied à pied. Dans cette lutte désespérée, l'ennemi perd deux cent quarante des siens. Une partie des survivants se réfugie dans une mosquée, dont il faut enlever chaque chambre, chaque couloir. Le 'our baisse qu'on n'est pas encore maître du minaret, dans lequel se sont retirés les derniers défenseurs.

Le prince de Joinville, entendant toujours des coups de fusil, descend dans l'île, et après avoir enlevé quelques maisons où se trouvaient des M; rocains, il fait retirer ceux de nos soldats qui s'acharnaient à la prise de la mosquée, ne voulant pas de combat de nuit dans des conditions défavorables. Le lendemain, l'ennemi se rend à discrétion.

A cette heure le vapeur le Véloce apportait l'ordre ministériel de s'emparer de Tîle de Mogador et de la conserver. Le prince y installa donc une garnison suffisante, rembarqua le surplus du petit corps de débarquement et, lui adjoignant quelques marins, le jeta dans Mogador.

La ville était dans un état affreux; les autorités et le?; habitants l'avaient abandonnée, et des bandes envoyée.^ par les tribus voisines s'étaient abattues sur elle, saccageant les maisons, renversant et brûlant ce que les boulets avaient épargné. Nos soldats ayant dispersé ce ramassis de bandits, mirent hors de service les pièces d'artillerie à l'exception de dix canons de bronze qui furent embarqués, et jetèrent à la mer toute la poudre trouvée dans les magasins. Ils emportèrent trois drapeaux.

Nos matelots découvrirent dans une masure en ruines le consul d'Angleterre avec sa malheureuse famille, prêts à périr de misère et de faim. Les Marocains avaient refusé de le remettre à un vaisseau britannique venu pour le réclamer quelques jours avant le bombardement et lui avaient infligé les traitements les plus indignes. Vers le même temps, un

navire de commerce anglais fit naufrage au cap Spartel, et tout son équipage fut massacré ; les batteries marocaines de Rabat ou R'bat canonnèrent même un brick de Liverpool. Nos voisins d'Oiitre-Manche étaient punis ainsi de l'amitié qu'ils avaient témoignée à nos adversaires.

Revenons au maréchal Bugeaud. Le souverain du Maroc, après bien des tergiversations, avait fini par envoyer sur la frontière son fils Muley-Mohammedavec une nombreuse armée, dans le but d'intimider d'abord les colonnes françaises et de les faire se retirer, ensuite de forcer Abdel-Kader à ne plus faire de nouvelles incursions sur notre territoire ; il espérait de plus interner ce dernier sur les côtes de l'Océan, à Rabat ou à Mogador.

Il ne connaissait pas Abd-el-Kader. L'astucieux émir, en voyant arriver le fils d'Abd-er-Rhaman, voulut compromettre tout à fait le sultan du Maroc, et lança en Algérie une ardente proclamation :

« Dieu, disait-il, a enfin jeté un regard de miséricorde sui ses fidèles croyants. Voici venir l'heure où l'infidèle va être brisé par le choc terrible des Moudjehedin (guerriers marchant à la guerre sainte) du Moghreb. Depuis dix ans, sans trésor et sans armée, je tiens en échec la puissance des Français ; que sera-ce aujourd'hui que j'ai pour allié le grand chérif, sultan de Fez, de Mequinez et du Maroc?

» Tandis que leurs chevaux fouleront aux pieds les cadavres des soldats qui ont eu l'audace de les braver, les Arabes de l'Algérie se lèveront de toutes parts et écraseront l'infidèle. Tous seront prêts ; ils n'attendent que mon signal. Que Dieu donne donc la victoire à l'Islam et maudisse le chrétien ! »

Et Abd-el-Kader entra encore une fois dans nos possessions algériennes. Mal lui en prit. Lanioricière se lança ;< sa poursuite, et le général Tempoiire, le héros du cornbal du 11 novembre 1843, faillit le prendre. L'érnirn'avait pu d'ailleurs entraîner avec lui que certaines fractions dij tribus, qu'il abandonna honteusement aux mains de nos soldats.

Pour son ravitaillement le maréchal Bugeaud s'assura du port de DJemma-Ghazaouat, et entreprit une série de marches et de contre-marches le long de la frontière, cherchant une nouvelle occasion de battre les Marocains sans trop s'avancer dans leur pays. Des renseignements lui apprirent qu'il avait en face de lui trois mille Oudéias, cavaliers réguliers de la garde particulière de l'empereur, trois mille Bokharis, cavaliers nègres du même corps, ayant la réputation d'être invincibles, et environ cinquante mille cavaliers irréguliers. Quant aux fantassins, ils n'étaient guère que deux mille; mais ils devaient servir de noyau à tous les hommes valides des tribus nous avoisinant, et qui attendaient sourdement, pour se déclarer, l'issue de la première bataille.

L'arrivée du fils de l'empereur n'inqui}ta nullement le maréchal ; la guerre était diplomatiquement déclarée, et comme il ne doutait en aucune façon de la victoire. comme de plus il savait parfaitement que les tribus de l'Algérie et celles de la frontière marocaine ne s'engageraient pas avant de connaître le résultat de la lutte qui commençait, il résolut de prendre l'offensive, malgré l'avis des généraux Lamoricière et Bedeau, qui avaient fourni assez de preuves de courage pour se permettre de donner des conseils de prudence ; ceux-ci croyaient sage d'y regarder à deux fois avant de jouer sur un coup de dé la fortune de la France, et de risquer une bataille qui eût été la perte de l'Algérie.

Tout en désirant l'occasion de frapper un grand coup afin d'en finir une fois pour toutes, Bugeaud voulut toute-

fois laisser au fils de l'empereur du Maroc l'entière responsabilité des événements. Il écrivit à Muley-Mohammed une lettre qui se terminait ainsi : « C'est pour la dernière fois que je te demande une réponse catégorique au sujet des deux conditions que, dès mon arrivée sur la frontière, i'ai posées comme bases d'une paix solide entre nous, et qui sont :

» 1° La reconnaissance de la limite qui existait sous la domination des Turcs entre le Maroc et l'Algérie ;

» Et 2° l'éloignement de la irontière d'Abd-el-Kader et de sa déïra.

» Si d'ici à quatre jours je n'ai pas reçu de toi l'acceptation explicite de ces conditions, j'irai moi-même, à la tête de mon armée, exiger la réponse que je sollicite aujourd'hui avec le désir de maintenir la paix. )>

La lettre parvint à Muley-Mohammed le 6 août ; le 12, il n'avait pas encore daigné répondre. Apprenant ce jour-là que le prince de Joinville venait de bombarder Tanger et était en route contre Mogador sur les côtes occidentales du Maroc, le maréchal prit toutes ses dispositions pour franchir l'Oued-Isly, et aller attaquer les hordes ennemies. Il ne craignait qu'une chose, de voir celles-ci se dérober à ses coups.

Muley-Mohammed, en recevant de son père l'annonce du bombardement de Tanger, considérait la paix comme chose conclue ; il ne s'attendait donc à rien moins qu'à une attaque. Bugeaud avait écrit au prince de Joinville :

« Mon prince, vous avez tiré sur moi une lettre de change, je vous promets d'y faire honneur; demain 13 août, j'exécute une manœuvre qui me rapprochera à son insu de l'armée du fils de l'empereur, et après-demain je lamets en déroute. »

Le maréchal n'était pas homme à mancpier à sa parole.

La manœuvre annoncée pour rapprocher l'armée française de l'armée marocaine, s'exécuta ponctuellement. Chaque jour on était obligé de fourrager, et toute notre cavalerie, appuyée par de l'infanterie, allait couper les

blés et les orges nécessaires à la nourriture des chevaux et des bêtes de somme de la colonne. Les Marocains, témoins de ces opérations, s'y étaient peu à peu habitués, et ne venaient guère nous inquiéter. Le 13 août, le fourrage se fit comme d'habitude, mais toute l'armée y prit part et, à la tombée de la nuit, au lieu de rentrer dans le camp, on resta sur place. Défense fut laite d'allumer des feux et de fumer, et chaque cavaher tenait son cheval par la bride.

Le tour était joué ; l'armée marocaine était à deux ou trois heures de la nôtre. Il suffisait de faire une petite marche de nuit, et à l'aube les ennemis verraient apparaître nos soldats.

La veille de la bataille, le maréchal Bugeaud eut l'occasion de faire à ses officiers une de ces improvisations pittoresques dans lesquelles il excellait.

Quatre escadrons de cavalerie (deux du 1" chasseurs et deux du 2' hussards), avaient rejoint la colonne, et les officiers du 2° chasseurs d'Afrique et du 2* spahis, régiments des colonels Morris et Tusuf, avaient ni vite tous leurs camarades du camp non retenus par le service, à un punch donné en l'honneur des nouveaux arrivés.

Dans le creux de l'Oued-Isly se trouvait un vaste 'ardin dont l'enceinte et les allées étaient formées par des buissons de lauriers-roses et de lentisqiies. Des portiques en verdure garnissaient l'allée principale aboutissant à une vaste plate-forme entourée de lauriers-roses. Tout ce jardin bien aménagé était richement illuminé par des lanternes vénitiennes aux mille couleurs. L'absence du général en chef était vivement regrettée.

Bugeaud, écrasé de fatigue, dormait sur son lit de camp.

Son interprète, M. Léon Roches, son commensal et par cela même assez lamfiier avec lui, alla hardiment le réveiller, et, après en avoir reçu une terrible bourrade, réussit à ie faire lever. Le maréchal couchait tout habillé, et n'eut qu'à mettre un képi à la place du légendaire casque à mo-?he.

A peine était-il entré dans l'allée principale du jardin improvisé par nos officiers de cavalerie, que des acclamations enthousiastes l'accueillirent. Chacun s'approche de lui avec une respectueuse sympathie. « Enfin, raconte M. Léon Roches, il arrive sur la plate-forme où le punch est servi. Tous les assistants forment le cercle ; les généraux et les colonels sont à ses côtés. Il n'a pas de temps à perdre, ditil, il a besoin de se reposer pour se préparer aux fatigues des deux jours suivants.

« Après-demain, mes amis, s'écrie le maréchal de sa voix forte et pénétrante, après-demain sera une grande journée, je vous en donne ma parole.

» Avec notre petite armée dont l'effectif s'élève à six mille cinq cents baïonnettes et quinze cents chevaux, je vais attaquer l'armée du prince marocain qui, d'après mes renseignements, s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais que ce nombre fût double, fut triple, car plus il y en aura, plus leur désordre et leur désastre seront grands. Moi j'ai une armée, lui a une cohue. Je vais vous expliquer mon ordre d'attaque : Je donne à ma petite armée la forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien ! La défense de droite, c'est Lamoriciôre; la défense de gauche, c'est Bedeau ; le museau, c'est Pélissier, et moi je suis entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de pénétration? Ah ! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine comme un couteau dans du beurre.

» Je n'ai qu'une crainte ; c'est que, prévoyant une défaite, elle ne se dérobe à nos coups. »

La hure de sanglier fut en réalité un grand losange, avec deux faces très régulières et les deux autres brisées ; les quatre faces étaient composées de petits carrés.

Les corps et régiments d'infanterie de cette petite armée étaient le 2° bataillon de zouaves, les 3% 6" et 10° chasîscurs à pied, les 3% 5% 6°, 13° et 15" régiments légers représentés chacun par un bataillon, les 32% 41°, 48°, 53° et 68° régiments de ligne, en tout dix- sept bataillons. La

cavalerie se composait d'escadrons des 2* et 4" chasseurs d'Afrique, 2" spahis, 2" hussards, V et 4" chasseurs, en tout dix-neuf escadrons.

Sur les faces du losange, marchait l'artillerie, disposée entre les intervalles des carrés ; au centre, l'ambulance, le train des équipages, les bagages et le troupeau d'administration.

Le 14 août, à minuit l'infanterie s'ébranla et la cavalerie suivit une demi-heure après. Le plus profond silence était recommandé et les soldats observaient rigoureusement la consigne, car autant que le maréchal, ils tremblaient de voir l'armée marocaine disparaître à l'horizon. Au petit jour, vers quatre heures, la colonne, mais sans s'arrêter, prit la disposition de marche prescrite. A six heures du matin, Pile couronna les hauteurs qui dominent l'Oued-Isly. Un hourrah formidable s'éleva ; on apercevait les camps ennemis au nombre de sept, occupant un espace immense.

Le maréchal avait espéré surprendre les Marocains ; mais ils étaient presque tous hors de leurs tentes et l'alarme fut vite donnée ; des milliers sautèrent en selle, et arrivèrent en désordre pour disputer à l'armée française le passage de l'Oued-Isly, qui fut cependant franchi sans peine, nos bataillons balayant devant eux ces hordes indisciplinées qui les assaillaient. De l'autre côté de la rivière, nos carrés se reformèrent, et l'immense losange s'avança majestueusement à travers une foule confuse qui l'enveloppait en remphssant l'air de vociférations étourdissantes. « L'armée française, dit plus tard à M. Léon Roches un cavaHer arabe auxiliaire, ressemblait à un lion entouré par cent mille chacals. »

Le losange (ou carré de carrés) arriva sur un plateau immédiatement inférieur à la butte la plus élevée où se tenait le fils de l'empereur. C'est là que la bataille commença sérieusement à s'engager. Les cavahers ennemis, se divisant en groupes de trois ou quatre mille, chargèrent avec fur'e chacun de nos bataillons; nos braves fantassins les

laissèrent approcher à demi-portée de fusil et ouvrirent un leu intense tellement bien nourri que les morts eurent bientôt formé devant eux un rempart d'hommes et de chevaux ; les Marocains s'acharnèrent surtout sur Tavant-garde, formée par le 3* bataillon de chasseurs appuyé immédiatement en arrière par quatre pièces de canon que surveillait le maréchal et qui étaient soutenues par les compagnies d'élite des 53° et 68' de ligne. Tandis que les chasseurs à pied exécutaient un terrible feu roulant, les quatre pièces de canon vomissaient sur l'ennemi des torrents de mitraille.

Pendant près de deux heures, ces charges furieuses se renouvelèrent; à chaque moment de répit, le redoutable losange s'était avancé. On voyait les masses marocaines tournoyer, aller, venir, se culbuter elles-mêmes ; enfin un affreux pêle-mêle, une épouvantable confusion régnait dans leurs rangs; de rares groupes, emportés par leur courage, exécutaient isolément et sans -ensemble des charges à fond contre nous. Ces intrépides cavaliers venaient un à un se faire tuer à bout portant.

Plusieurs des bataillons des faces de droite et de gauche n'eurent pas à former le carré, tant était grande la force de pénétration de la fameuse hure de sanglier du maréchal Bugeaud. Son lent et irrésistible mouvement avait brisé la masse compacte des assaillants et l'avait reportée vers les premières tentes. Alors l'infanterie française de l'aile gauche se déploya sur les crêtes, celle de l'aile dr-oite s'établit sur les pentes qui descendent à la rivière et la cavalerie, qui n'avait pas encore pris part au combat, après avoir échelonné ses dix-neuf escadrons par la gauche, de telle sorte que le dernier échelon fût appuyé à la rive droite del'Isly, reçut l'ordre de charger à la fois sur tous les points.

Les escadrons de spahis aux ordres du colonel Yusuf, ceux de chasseurs d'Afrique et de hussards aux ordres du colonel Tartas, se précipitèrent sur le camp principal où ils furent accueillis par une grêle de balles et de bou-

lets ; mais la vigueur de notre attaque rendit impossible de nouvelles décharges d'artillerie. En un clin d'œil, les spahis, qui formaient la tête de colonne, franchirent les faibles barrières qui protégeaient le camp marocain. Tout ce qui s'opposait à leur course fut renversé, et les fantassins ennemis, après s'être défendus assez bravement pendant quelques instants, furent dispersés ; les artilleurs, sabrés sur leurs pièces, en laissèrent quatorze entro les mains de nos cavaliers. Tout le matériel de l'a^mée marocaine tomba entre nos mains : ses munitions de guerre, ses bagages, la tente même et le parasol du fils de l'empereur, objets qui, quelque temps après, furent exposés dans le jardin des Tuileries et livrés à la curiosité des Parisiens.

« Allons ! mes enfants, dit alors avec bonne humeur le maréchal Bugeaud aux clairons ie l'infanterie, sonnez la casquette du père Bugeaud. »

Les clairons donnèrent alors le signal de la marche en avant. Nos fantassins se mirent à cueillir dans les tentes ceux des Marocains qui as^aiem cherché derrière la toile des abris illusoires. Presque touto l'hifantarie impériale qui, à la fin du combat, avait fait preuve dy la plus insigne lâcheté, tut iaite prisonnière. Le premior ds aos officiers qui pénétra dans la tente du fils de Tempe. '3ar et se coucha sur les coussins épars sur le sol, était un sous-lieutenant du 15° léger, M. KampA", aujourd'hui général de division.

Cependant le colonel Morris, à l'aile droite avec ses cinq cents chasseurs d'Afrique, soutenait audacieusement le choc de six mille cavaliers, qui, ralliés à quelque distance, avaient repris l'off'ensive. Au maréchal, qui lui envoya l'ordre de rallier, il fit répondre qu'en face d'un ennemi aussi nombreux un mouvement en arrière pourrait amener un désastre, tandis qu'il se faisait fort de repousser victorieusement ses attaques jusqu'au moment où quelques bataillons d'infanterie pourraient venir le dégager. Les chasseurs de l'intrépide colonel Morris font des prodiges; groupés en pelotons, ils pénétrent la masse com-

pacte de l'ennemi, et s'y maintiennent comme autant de citadelles vivantes ; mais les lames les mieux trempées finissent par s'ébrécher, et les bras les plus énergiques par tomber de lassitude. Le général Bedeau fit cesser cette lutte inégale en détachant de sa brigade trois bataillons qui dégagèrent nos braves cavaliers. Cependant beaucoup de Marocains étaient honteux d'avoir été battus à si plate couture ; quantité d'entre eux se réunirent sur la rive gauche de risly, près de l'endroit où nous avions attaqué, et tentèrent de rentrer de vive force dans leurs camps. Les spahis, appuyés par le quatrième échelon de cavalerie qui n'avait pas encore donné, les chargèrent impétueusement, pendant que l'artillerie les mitraillait. Quatre bataillons accourus avec le colonel Pélissier n'eurent pas même le temps de tirer un coup de fusil ; les Marocains étaient déjà en pleine déroute. Telle fat leur panique, qu'on ne put les reformer le lendemain de la bataille qu'à douze lieues de l'oued Isly, et encore ils reçurent nombre de coups de fusil de la part des Kabyles du RiflT, qui, ne pouvant piller les Français victorieux, se rattrapaient sur les musulmans vaincus.

Muley-Mohammed, errant et fugitif, mourait de faùn, quand il fut rencontré dans la campagne par un marabout ami de son père, qui lui dit philosophiquement : « Ce qui est arrivé, c'est Dieu qui l'a permis. Arrête-toi chez moi; tu pourras au moins te désaltérer, toi et les gens de ta suite. »

Le 14 août au soir, le maréchal Bugeaud, ayant réuni les chefs de corps sous la tente du fils de l'empereur , leur offrit le thé et les gâteaux préparés le matin pour le prince vaincu.

Outre les quatorze pièces de canon qu'enlevèrent les spahis du colonel Yusuf, nos soldats s'emparèrent de dixhuit drapeaux et de tous les approvisionnements de l'armée ennemie. Nos pertes furent presque nulles. Nous eûmes à déplorer la mort, notamment, de quatre officiers

de spahis. Les pertes des iMarocains ne furent pas en proportion de l'échec subi ; huit cents morts sont assurément peu de chose pour une armée de soixante mille hommes. La bataille de l'Isly fut donc plus brillante que meurtrière.

La nouvelle de notre victoire foudroya l'empereur qui s'empressa de donner à son fils l'ordre d'arrêter à tout prix notre marche en avant ; il s'engageait à souscrire immédiatement aux conditions proposées avant la guerre. Muley- Mohammed délégua au maréchal Bugeaud deux caïds porteurs d'une lettre impériale. Ces deux fonctionnaires se présentèrent à M. Léon Roches, chargé de traiter en campagne de toutes les affaires arabes; il les introduisit dans la tente du maréchal, quand celui-ci voulut bien les recevoir. « Où est la tente du khalifa du roi de France? demanda l'un d'eux.

— Vous y êtes, répondit W Roches. »

Ils avaient la plus grande peine du monde, en face de la simplicité de l'ameublement, à croire notre interprète.

Le maréchal entra, et traita immédiatement de la question de l'armistice. A la fin de l'audience, M. Léon Roches, avec l'assentiment des chefs marocains, exprima au maréchal l'étonnement que ceux-ci avaient éprouvé en voyant la simplicité de sa tente.

Le maréchal répondit :

« Dites à votre prince qu'il ne doit pas concevoir de honte de .a perte de la bataille, car lui, jeune, inexpérimenté, n'ayant jamais fait la guerre, avait pour adversaire un vieux soldat blanchi dans les combats. Dites-lui qu'à la guerre il iaut toujours prévoir une défaite et par conséquent ne Jamais s'embarrasser d'objets de luxe et de bien-être qui peuvent servir de trophées à l'ennemi vainqueur.

» Si le prince Mohammed s'était emparé de mon camp, il n'aurait pu se flatter d'avoir pris la tente d'un khalifa du roi des Français.

» Que mon expérience lui serve. »

Les conséquences de la bataille d'Isly furent à peu près nulles ; une belle page de plus dans nos annales militaires, un vain titre héraldique pour celui qui avait remporté la victoire, et une délimitation défectueuse de nos frontières, délimitation dont nous souffrons cruellement depuis l'insurrection à peu près permanente des Ouled-Sidi-Cheik, voilà ce que valurent à la France les héroïques efforts de nos armées de terre et de mer. Et Abd-el-Kader continuant à retirer du Maroc des secours de toute espèce put encore lutter trois ans contre la France.

L'émir avait assisté à la bataille du haut des premiers contre-forts du massif des Beni-Snassen, dont les contingents, avec ceux des montagnards du Riff, attendaient l'issue de la lutte pour se ruer sur le chrétien s'il eût été vaincu. Il faut bien comprendre les deux sentiments opposés qui s'étaient fait jour dans l'esprit de notre implacable ennemi. D'un côté, il désirait la défaite de l'armée française qui aurait donné, en Algérie, le signal d'une insurrection générale dont il avait préparé l'explosion et prévu les conséquences ; d'un autre côté, il lui eût été pénible de voir les Marocains s'installer à Oran. En outre il n'était pas fâché qu'une rude leçon fût infligée au prince qui avait refusé son concours et méprisé ses conseils. Ce jeune présomptueux lui avait en effet constamment fait répondre qu'il n'avait nul besoin de son aide et qu'il comptait, avec les vaillants contingents du Moghreb, anéantir ces Français auxquels lui, Abd-el-Kader, n'avait jamais pu résister.

L'intervention, malveillante comme toujours, de l'Angleterre, nous empêcha de recevoir aucune indemnité du Maroc pour les frais occasionnés par notre double expédition sur mer et sur terre. On prononça alors, pour la première fois, ces paroles stupides, consolations de nos guerres stériles :

« La France n'a pas besoin qu'on lui paie ses victoires. »

Le traité de Tanger, conclu le 10 septembre 1844, mit fin à la guerre de la France avec le Maroc. Nous n'analy-

serons pas ce traité, qui, réduit à sa plus simple expression et dégagé de toute phraséologie oiseuse, n'était autre chose qu'une déclaration laite par l'empereur du Maroc du désir rru'il éprouvait de ne plus être battu.

Nos lecteurs connaissent la légende qui entoura le nom d'Abd-el-Kader(l) et réleva à la dignité de sultan, et nous avons décrit lorganisation militaire qu'il essaya plus tard d'opposer à la nôtre. Il est temps que nous fassions connaître d'une façon plus complète ce redoutable adversaire qui a résumé en lui toutes les forces que l'.AJgérie nous a opposées, qui a centuplé les difficultés du sol et du climat, l'énergie des Arabes, la force agonisante du fanatisme musulman, et qui s'est tellement élevé au-dessus de ses compatriotes que, lui debout, nous n'avons jamais été siîrs de rien en Afrique.

L'émir n'a pas été un grand homme, dans la rigoureuse acception du mot. Nous croyons surfaite la réputation de ce sauvage très intelligent mais à peine dégrossi.

Le conquérant suscite toujours dans le pays dont il veut s'emparer un homme en qui s'incarne la défense nationale, en qui se personnifie le sol ^nvahi. César appelle Vercingétorix, Charlemagne Vitildud, le Prince-Noir Jeanne d'Arc, Suwarow Kosciusko. La France, abusée par la chimère d'un royaume arabe dont le souverain eût été un vassal, a singulièrement grandi Abd-el-Kader ; une première fois, lors du traité Desmicliels, en l'aidant à vaincre les Douars ôi les Smalas, ses plus terribles ennemis, en

(1) Le serviteur du Tout-Puissant. Dieu a quatre-vingt-dix-neuf attributs : le puissant, le juste, le miséricordieux, etc., etc. Abd veut dire serviteur ; de Ik la quantité de noms arabes commençant par Abd. •

lui livrant les Turcs et les Coulouglis qui avaient versé leui sang pour elle, et en lui donnant les moyens d'organiser, d'équiper et d'armer des corps de troupe réguliers ; une deuxième fois, par le traité de paix et d'alliance de la Tafna qui le reconnaissait en lait souverain incontesté d'un grand pays et assurait la domination de notre ennemi le plus acharné sur la moitié de l'Algérie.

C'est près de Mascara, dans la tribu des Hachems chez lesquels son père était marabout et desservait une zaouïa que prit naissance le pouvoir de celui qui devait nous disputer le sol algérien pendant quinze années (1).

M. Léon Roches, qui a vécu pendant quelque temps dans l'intimité d'Abd-el-Kader, trace de lui le portrait suivant :

« Je crus rêver quand je vis fixés sur moi ses beaux yeux bleus, bordés de longs cils noirs, brillant de cette humidité qui donne en même temps au regard tant d'éclat et de douceur... Son teint blanc a une pâleur mate; son front est large et élevé. Des sourcils noirs, fins et bien arqués, surmontent les grands yeux bleus qui m'ont fasciné. Son nez est fin et légèrement aquilin, ses lèvres minces sans être pincées. Sa barbe noire et soyeuse encadre légèrement l'ovale de sa figure expressive. Un petit ouchem (tatouage) entre les deux sourcils fait ressortir la pureté de son front. Sa main, maigre et petite, est remarquablement blanche, des veines bleues la sillonnent ; ses doigts longs et effilés sont terminés par des ongles roses parfaitement taillés ; son pied, sur lequel il appuie presque toujours une

(1) La zaouïa (littéralement réduit ou ermitage); c'est une chapelle bâtie sur le lonibeau d'un saint vénéré, et k laquelle sont généralement annexés des locaux servant d'écoles. Dans celles-ci, qui sont aux musulmans de vrais séminaires, un saint docteur enseigne la doctrine musulmane, un peu de grammaire, le petit bagage de la science arabe. La première femme de Mahi-Eddin, la mère de notre héros, se nommait Zohra ; Abd-el-Kader n'eut qu'une sœur du même lit, mariée plus tard à ce Mustaphaben-Tahmi qui fui si joliment repoussé k. Mazagran. En bon musulman, Sidi-Mahi- Eddin avait plusieurs femmes, dont il eut quatre fils ; ceux-ci restèrent marabouls c\ ne se mêlèrent jamais de nolitiauc.

de ses mains, ne leur cède ni en blancheur ni en distinction.

» Sa taille n'excède pas cinq pieds et quelques lignes . mais son système musculaire indique une grande vigueur. Quelques tours d'une petite corde en poil de chameau fixent autour de sa tête un haOi. de laine fine et blanche ; une chemise en colon et par dessus une chemise en laine de même couleur, le haïk, qui après avoir fait le tour de la tête enveloppe le corps, et un burnous blanc recouvert d'un burnous brun, voilà tout son costume.

Et M. Léon Roches ajoute :

« Si un artiste voulait peindre un de ces moines inspirés du moyen-âge que leur ferveur entraînait sous l'étendard de la croix, il ne pourrait choisir un plus beau modèle. »

Ce portrait est peut-être trop flatté. L'émir poussait jusqu'à l'affectation la dignité et la noblesse de manières quo l'on remarque chez les Arabes. Il est bon de remarquer que ia manière dont ces derniers s'accostent entre eux et accostent les étrangers, est plus fière que celle des Français. (Juand un Arabe voit à quelques pas de lui une personne i[u'il connaît, il pose sa main droite sur son cœur en la regardant, puis lui touche légèrement la main, et chacun ensuite baise son propre pouce. Ces règles de la civilité puérile et honnête sont étabUes dans le Coran par ce fantasque législateur Mahomet, qui s'occupe de tant de minutieux détails :

« Lorsque deux musulmans se rencontrent, ils se touchent la main ; ce procédé doux et fraternel les délivre de leurs péchés qu'il fait tomber comme les feuilles sèches d'un arbre. »

Le comble du respect, pour l'Arabe, c'est de baiser le burnous ; ainsi fait-il à ses marabouts ou prêtres. Et ces formes de respect, il les observe scrupuleusement dans sa t'iunille. Un fils, même marié, ne s'assied jamais devant son père ; il faut une invitation de celui-ci pour qu'il vienne mansrer à la même table.

En s'adressant à un chrétien ou à un juif, les fanatiques tronquent la formule orthodoxe du salut: Que Dieu vous donne de nombreux saluis ! Ils prononcent cette formule de manière à dire : Que Dieu vous inflige de nombreux désagréments.

Abd-el-Kader ne se piquait pas de luxe, et exagérait en cela les prescriptions du Coran qui interdit les riches habits aux musulmans. Il était vêtu comme un Arabe aisé, ni plus ni moins. Rentrant un jour d'expédition, au temps de sa splendeur, il vit s'approcher de lui sa femme, vêtue d'un beau caftan, et aperçut dans l'intérieur de la tente de riches tapis, des coussins et matelas recouverts d'étoffes de soie. Il s'écria : « Cette femme n'est pas ma femme ! Cette tente n'est pas ma tente ! Ma lemme ne revêt que les étoffes qu'elle a tissées elle-même avec la laine de mes moutons, et mon père et moi n'avons jamais reposé sur la soie. »

Caftan, coussins et matelas disparurent aussitôt pour faire place aux haïks communs et aux nattes tressées avec de l'alfa ou des feuilles de palmier-nain.

Luxe, bien-être, confort, sont des choses qu' m Arabe admet difficilement. La tente dont Abd-el-Kader se servait habituellement ne différait guère que par '.es dimensions de celles de ses khalifas ou de ses soldats, elle se composait de bandes en laine mêlées de poils de chameaux, rejointes les unes aux autres par de fortes tresses et soutenues audessus du sol par des traverses ou des supports en bois. Cette habitation nomade, où se trouvaient des coffres remplis d'argent, avait environ trente pieds de long et onze de haut ; un rideau de laine la séparait en deux parties égales. Dans la partie du tond, était disposé un matelas très simple sur lequel l'émir dormait et faisait sa sieste. Pour tout ornement, elle contenait les juatre drapeaux de l'armée régulière et un tabouret recouvert en rouge, lui servant pour monter à cheval.

Les Arabes sont d'une malpropreté prodigieuse qui favo-

rise à l'infini la multiplication de la vermine dans les habits ; ils sont envahis par les poux, et tolèrent ces parasites avec une patience angélique. Abd-el-Kader tout le premier, dans les entretiens les plus graves, ramassait ses poux sur son haïk, les roulait dans ses doigts et les jetait sur ses tapis ou à terre. Il accablait de railleries les prisonniers qu'il voyait chasser la vermine dont ils étaient couverts. Quelquefois l'indigène, par trop infesté, se fâche contre ces insectes parasites; il allume alors un grand feu, ôte son burnous, et requiert l'assistance d'un ami pour l'étendre au-dessus de la flamme. Les petites bêtes, séduites par la chaleur, étendent leurs pattes pour se détirer à l'aise ; et le propriétaire du vêtement trop habité, par de petits coups de bâton appliqués doucement, les fait alors traîtreusement tomber dans la flamme. Les prisonniers français qui voyaient Abd-el-Kader manipuler ses poux ont remarqué que les fidèles nègres de sa garde particulière procédaient souvent ainsi avec les burnous et les haïks de l'émir.

Ses repas n'étaient pas des repas à la Lucullus. Le plus souvent, ils se composaient du vulgaire couscouss, aliment composé simplement avec de la farine de froment, même avec de la semoule et apprêté diversement.

A ce plat national arabe, quelquefois il ajoutait des galettes au beurre ou des fruits. Il ne buvait jamais que du petit lait ou de l'eau, et ne se permettait le café que dans de rares occasions. Il jeûnait une fois par semaine, et ne fumait jamais ; il proscrivait même le tabac à fumer, n'admettant que le tabac à priser. On conçoit qu'une pareille défense gênait singulièrement son entourage et ses réguliers, qui devaient attendre, pour fumer à leur aise, qu'il fût endormi.

Abd-el-Kader aimait beaucoup la difFa, c'est-à-dire l'hospitalité arabe comprenant la nourriture. La diffa est fournie comme témoignage de soumission. Les tribus au milieu desquelles passaient les armées indisciplinées de l'émir

leur apportaient en maugréant d'innombrables plats de couscouss, des écuelles sans nombre remplies de ragoûts de toute sorte, des moutons rôtis en entier et embrochés dans des perches gigantesques. Chaque chef mangeait le premier et replaçant sur le plat les morceaux qu'il avait rongés à moitié, remettait le tout à son entourage qui mangeait de même ainsi que les serviteurs ; puis les plats étaient donnés aux nègres ; le même manège se répétait jusqu'aux Arabes du menu peuple, et les os étaient jetés aux chiens.

Contrairement aux usages musulmans, Abd-el-Kader, à cette époque, n'avait qu'une femme, Zohra, sa cousine germaine, dont il eut quatre enfants. Jamais, au temps de sa puissance, il ne se séparait d'elle ni de sa mère, qu'il adorait toutes deux, sans verser des larmes ; pendant son absence, ces deux modestes créatures tissaient de la laine pour confectionner ses vêtements et les leurs, absolument comme les femmes arabes de condition ordinaire.

Il avait pour les femmes, en général, une certaine considération et, sous ce rapport, n'était pas arabe. La situation de ces malheureuses ilotes dont nous avons déjà dépeint nous-même la triste condition, lui inspirait un respect mêlé de commisération. Quoique très orthodoxe^ certaine maxime du Coran, qui autorise les musulmans à battre les femmes désobéissantes, ne lui convenait pas. Rigoureux sur le chajntre des mœurs, à la moindre plainte d'un père, il faisait d'autorité procéder au mariage par le cadi et en sa présence.

L'émir parlait sa langue nationale avec une rare pureté d'accent. Cela tenait évidemment à de longues lectures dans le Coran qui est bien réellement le prototype de la langue arabe et dont le texte est tellement invariable que la transposition d'une seule lettre par un copiste est considérée comme une véritable impiété. L'arabe parlé par les habitants de l'Afrique du Nord, Algériens, Marocains et Tunisiens, n'est pas plus l'idiome du pays de la Mecque que le patois des paysans auvergnats n'est le français parlé en

Touraine ou en Anjou. Les mêmes objets reçoivent des appellations différentes à la Mecque, au Caire, à Tunis, à Oran ou à Fez. Evidemment, au fur et à mesure que les premiers conquérants arabes s'éloignaient du berceau de leur race, ils mêlaient à leur langage quelques termes de l'idiome des peuples conquis, et peu à peu la prononciation de leur langue se modifiait par la nature des contrées dont ils prenaient possession.

En sa qualité de marabout lettré, Abd-el-Kader affectait de parler l'arabe pur du Coran ; on voyait, sous sa tente, grand ouvert, un kamous (1) ou dictionnaire arabe qu'il feuilletait souvent. Et pourtant ce lettré ne savait pas écrire (2).

Des secrétaires ou tolbas (pluriel de taleb, savant) écrivaient ses lettres ; en guise de signature, comme tout le monde, il apposait au bas l'empreinte de son cachet (3).

Les secrétaires d'Abd-el-Kader étaient au nombre dft trois. Le premier d'entre eux, Mohammed-el-Kharroubi, ancien khodja (en turc secrétaire) du bey d'Oran, avait un esprit assez fin et servait d'instrument et peut-être d'espion à l'empereur du Maroc qui le payait grassement. Le deuxième, nommé Mohammed-ben-Abd-er-Rhaman, parent de la femme d'Abd-el-Kader, était un dangereux fanatique, hypocrite et capable de tout. Un vieillard, Mustapha-ben-

(1) Kamous, liltéralement océan ; celte appellation est usitée par les Arabes pour figurer l'immensité de leur langue.

(2) La plupart des Arabes de grande tente, c'est-à-dire des Arabes de bonne famille, ne savent m lire ni écrire. Abd-el-Kader ne se distinguait d'eux que parce qu'il savait lire.

(3> Le cachet d'un chef arabe porte généralement sou nom et est enfermé dans un petit sachet en soie ou en drap, suspendu au cou par des cordons de soie, et dont il ne se sépare jamais. L'empreinte est im|irimée au haut de la lettre quand c'est un supérieur qui écrit à un inférieur ; il est apposé au bas dans le cas contraire. Le cachet porte le nom du fonctionnaire et la nature de ses fonctions, et cette désignation est généralement précédée d'une formule religieuse tirée du Coran. Celui d'Abd-el-Kadcr portail les titres suivants : « Khalife de Dieu sur la terre, prince des croyants, inspecteur du trésor public, khalife de l'empereur du Maroc, guerrier combattant pour la va»»^ jp ikicn. '«ui 'ail unompher la Tftîiyiftï, »

el-Aouni, peu doué sous le rapport de l'inteUigence et incapable de pousser son maître à des mesures de violence, était le troisième.

Quelquefois un nègre, Ben-Abbou, qui par extraordinaire savait lire et écrire, servait de khodja. Ce fut même le dernier qui resta avec Abd-el-Kader ; El-Kharroubi ra5''ant quitté après l'Isly, Ben Abd-er-Rhamau ayant été tué, et enfin le vieil Aouni étant tombé malade. Ce nègre, très avare, voleur et très rapace, servait aussi d'intendant à l'émir qui en avait un second, Ben-Fakha, nègre également, chargé des distributions de vivres.

Abd-el-Kader n'eut jamais que quatre khalifas vraiment sérieux, Mustapha-ben-Tahmi, khalifa de Mascara, son beau-frère et cousin, Mohammed-Bou-Hammidi, khalifa de Tlemcen, Mohammed-ben-Allal-ben-Si-Embarek, khalifa de Mihana, et Mohammed-el-Berkani, khalifa de Médéa. Ce fut Ben-Tahmi qui fit massacrer la déira ; c'était un dangereux coquin. Ben-Allal, le plus célèbre de tous, d'une famille de marabouts de Coléah, mourut au combat de Kacheba (1). Les deux autres khalifas, Ben-Hammidi et El- Berkani jouèrent un rôle presque insignifiant.

Parmi les autres, nommons cependant Mohammed-ben- Mahi-Eddin, khalifa dans le Sébaou en Kabylie, qui se rallia à nous, et fut remplacé par le fameux Ahmed-ben- Salem, dont les coupeurs de route massacrèrent l'héroïque détachement du sergent Blandan; Mohammed-el-Mokrani dans la Medjana et père du célèbre Mokrani qui fut tué en 1871, ne voulant pas reconnaître la République française ; Mohammed-S'rir-ben-Sidi-Okba, dans la région du Ziban. qui ne fut jamais qu'un khalifa in partibus. Le pays du Ziban était alors sous Tinfluence du fameux cheikh El-Arab (surnommé le serpent du désert), franchement rallié à nous après la prise de Consfcantine. Quand le khalifa d' Abd-el- Kader se présenta devant Biskra, avec un bataillon de régu-

(1) 11 novembre 1843.

liers et un millier de cavaliers irréguliers, le serpent du désert sortit de l'oasis avec ses fidèles Saharis, attaqua Sidi- Okba avec tant d'impétuosité, qu'il le mit complètement en déroute, détruisit le bataillon régulier auquel il prit deux petits canons, ainsi que trois drapeaux, et envoya cinq cents paires d'oreilles, en témoignage de victoire, au général Gaibois, commandant la province de Constantine.

Les khalitas avaient sous leurs ordres des aghas qui, eux-mêmes, étaient les supérieurs des caïds ; chaque caïd commandait à une tribu, et chaque tribu se subdivisait en fractions obéissant à des cheikhs (vieillards).

Tous ces secrétaires et ces khalifas, pris en masse, formaient autour d'Abd-el-Kader un entourage exécré par les Arabes, qui disaient communément : (v Le sultan, c'est le paradis ; son entourage, c'est l'enfer. » — En dehors des sévères prescriptions de sa religion, l'émir a toujours subi la néfaste influence de ces quelques personnages durs et vindicatifs, qui le volaient audacieusement sans qu'il osât trop protester. Le plus rapace et le plus dangereux, était certainement le fameux Ben- Allai Ben-Si-Embarek.

Avec de pareils hommes il était difficile à l'émir de pouvoir se départir des habitudes de sauvagerie et de férocité innées chez les Arabes. Après une affaire contre une tribu de ces malheureux Coulouglis que la diplomatie aveugle des généraux Desmichels et Bugeaud livrèrent à ses coups, il fit paraître devant lui dix-huit prisonniers que ses soldats avaient dépouillés complètement et dont la nudité n'était cachée que par quelques haillons couverts du sang qui découlait de leurs blessures. Les malheureux savaient d'avance leur sort ; d'un Arabe, un Turc ou fils de Turc n'avait à espérer ni clémence ni justice. Abd-el-Kader, les yeux baissés, égrenait son chapelet avec vivacité ; un morne silence permettait d'entendre le claquement des dents d'un vieillard blessé grelottant de froid.

A la fin l'émir leva la tête, et regardant les prisonniers avec son œil bleu plein de dureté :

« Vous vous êtes révoltés contre la loi de Dieu, dit-il ; vous avez été pris les armes à la main, la loi de Dieu vous condamne à mourir.

» — Ne profane pas ainsi la loi de Dieu, répondit le caïd de la tribu vaincue ; tu n'as pas consulté la loi de Dieu lorsque tu emprisonnais nos frères de Tlemcen, tu ne l'as pas consultée lorsque, après nous avoir donné l'aman, tu lançais contre nous toute ton armée. Tu peux nous faire frapper par tes chaouchs, la mort est cent fois préférable à la honte de t'être soumis. »

Et ces paroles d'un Turc à un Arabe étaient prononcées d'un ton si méprisant, que les traits d'Abd-el-Kader se contractèrent hideusement ; la haine, la haine effroyable leur imprima un cachet de férocité inouïe, ses yeux devinrent des yeux de tigre, ses lèvres blanchirent. Ce n'était plus là le doux Abd-el- Kader, le souverain magnanime et clément comme le présentaient quelques récits par trop naïfs de l'époque ; c'était une bête fauve altérée de sang. Il fit signe à ses chaouchs de saisir le courageux caïd; celui-ci, en récitant d'une voix assurée la profession de foi musulmane, se mit de luimême à genoux, tendant la tête qui fat tranchée d'un seul coup et alla rouler aux pieds des bourreaux. La vengeance de l'émir n'était pas assez satisfaite, il fixa sur le groupe des prisonniers ses yeux injectés de sang ; les chaouchs comprirent, une deuxième, une troisième tête roulèrent à côté de la première. Cette scène d'une cruauté sauvage continuant, les quinze prisonniers qui survivaient et dont les visages n'annonçaient ni crainte ni douleur malgré cet horrible spectacle, se préparaient à mourir. Les chaouchs venaient de faire agenouiller devant eux un vieillard presque mort de froid et allaient l'exécuter, lorsque une troupe de petits enfants se précipita sous la tente ; une petite fille s'empara des mains d'Abd-el-Kader et les couvrit de baisers et de larmes. « Au nom de ta mère, au nom de la mémoire de ton père, au nom de tes enfants, pardonne à mon père ! » sanglotait la pauvre enfant.

l'IJIXCK liK .Kil.W ||.|.|.;

L'étonnement, sinon l'émotion, se peignit sur le visage de l'émir, sa physionomie reprit cet aspect de douceur qui trompait tant de gens, le tigre fit place au marabout. Il baisa l'enfant sur le front et les quinze prisonniers furent emmenés. Il égrenait son chapelet d'un air placide, quelques minutes après, pendant que ses nègres fidèles nettoyaient à grande eau le sol de la tente, couvert de sang.

Les pauvres Coulougiis eurent ainsi d'abord la vie sauve; mais, traînés de prison en prison, ils moururent de misère un à un.

Un caïd français des Oued-Souhid, dans la vallée du Ghéliff, se signala par un acte de dévouement admirable. Un des lieutenants de l'émir, Ben-Klifa, sorti du Dahra, était tombé sur la tribu à l'improviste, et, suivi de quelques cavaliers, s'était avancé droit à la tente du caïd, le sommant, le pistolet au poing, de forcer les siens à se rendre sans bruit pour ne pas attirer l'attention d'une petite colonne campée dans le voisinage sous les ordres du commandant Canrobert. L'intrépide chef indigène crie au contraire de toutes ses lorces : Aux armes ! Les Ouled-Souhid engagèrent aussitôt le combat pendant que le d'Assas arabe mourait criblé de coups, et le bruit de la fusillade amena immédiatement nos soldats.

« Jamais, dit amèrement Abd-el-Kader, un de mes caïds ne se dévouera ainsi à ma cause. »

Les grands chefs arabes, toujours fiers de leur origine aristocratique, méprisaient tout bas ce marabout, fils de marabout, cet homme de peu de naissance qui prétendait les commander; ils marchaient avec lui en haine de la France, sans avoir pour leur maître ni affection ni respect. Quant aux tribus, elles ne l'aimaient guère à cause de sa cruauté et de sa dureté qiù le portait à ruiner celles au miheu desquelles il passait avec son embryon d'armée. Lorsqu'il paraissait sur leur territoire, si le cheval de gada (1)

(1) Le cheval de gada est celui qui est conduit devant quelqu'un, soit en signe de soumission, soit en signe de vasselage.

ou si la diffa, sous \? forme d'innombrables plats de couscouss ou d'un trouj^eau de moutons cuits à la broche, se faisaient attendre, le châtiment était immédiat. Mais malheur, trois fois malheur à la tribu chez laquelle Abd-el- Kader arrivait, si elle avait fait acte de soumission à la France. Pour celle-là, il se montrait sans pitié ; la razzia était complète, les têtes roulaient, après quoi on mettait les femmes, les enfants, les hommes survivants à nu et on chassait le misérable troupeau dans la direction de nos colonnes, en disant : « Allez, fils du péché, allez retrouver les Français. »

Un peu avant la prise de la Smala, Abd-el-Kader étant venu chez les Attafs, qui nous avaient donné de nombreux témoignages de fidélité, en fit un massacre général. Il épargna le caïd, voulant le taire servir à une scène dramatique par laquelle il espérait impressionner ses partisans de moins en moins nombreux, et augmenter la terreur qu'il inspirait à ceux qui se détachaient de lui. Il simula une sorte de conseil de guerre où figuraient ses khalifas, ses secrétaires et même deux de ses nègres et fit comparaître le malheureux caïd devant ce tribunal improvisé dont il s'était nommé président. Notre allié fut condamné à mort à l'unanimité et exécuté séance tenante, en présence de sa femme et de ses enfants, préalablement dépouillés de tous leurs vêtements.

La prise de la Smala devait venger à bref délai cette abominable comédie.

Le massacre de nos prisonniers, plus connu sous le nom de massacre de la déïra, a été une atroce infamie qui déshonorera éternellement le nom de cet homme, sur la poitrine duquel nous avons depuis fixé la plaque de grandofficier de la Légion d"honneur. Abd-el-Kader a essayé, après sa reddition, de rejeter tout l'odieux de cet assassinat sur Mustapha-ben-Tahmi, son âme damnée, son cousin et beau-frère ; mais il n'est pas permis de conserver le moindre doute quand on connaît les récits véridiques des deux

OU trois prisonniers français échappés au massacre. Et puis, il inspirait à ses lieutenants, sans exception, une terreur si profonde, qu'aucun d'eux n'eût osé prendre sur lui la responsabilité d'une pareille mesure ; avec lui, on n'était jamais absolument sûr, môme dans sa propre famille, d'avoir le lendemain la tête sur les épaules.

Rappelons aussi qu'à l'époque du massacre la culpabilité de l'émir ne fut point mise en doute, et cette opinion persista jusqu'au moment où le prince Napoléon, président de la République, le cerveau déjà hanté par sa chimère du royaume arabe pour un membre de sa famille, ouvrit à Abd-el-Kader les portes de sa prison d'Amboise, et \c laissa se fixer à Brousse, avec une rente de cent millo francs payée trop généreusement par la France.

Le crime de la déïra fut précédé d'une sorte de proclamation. Dans le désir de réveiller le fanatisme expirant des tribus, l'émir aux abois y affirmait que les prisonniers arabes avaient tous été égorgés à Toulon, et qu'en conséquence les fidèles musulmans avaient un devoir de vengeance à remplir.

Menteur, il était en outre d'une perfidie inouïe. Après son triomphe de Sidi-Brahim, où il détruisit le 8° bataillon de chasseurs à pied et un escadron de hussards, il réussit à amener la défection des Ouled-Ghossel ralliés à la France. Sur ses instigations le caïd de cette tribu, et pendant même qu'elle préparait son départ, vint trouver le colonel Gagnon du 2° hussards, commandant la subdivision de Tlemcen en l'absence du général Cavaignac. Tout en lui faisant mille protestations de fidélité à notre cause il lui exposa qii'Abdel-Kader cherchait à le séduire par des propositions plus brillantes les unes que les autres, et finalement demanda deux escadrons de hussards pour empêcher quelques meneurs fanatiques d'entraîner les Ouled-Ghossel dans la déïra de l'émir. Son autorité menacée serait ainsi rétablie. Ce n'était, ajoutait-il, que l'afifaire d'un jour ou deux, après lesquels nos escadrons pourraient rentrer à Tlemcen.

Le brave colonel Gagnon avait suivi exclusivement en France sa carrière militaire et connaissait peu les Arabes ; il charge son lieutenant-colonel, M. de Tremblay, de (conduire les deux escadrons chez les Ouled-Ghossel. Fort étonné, celui-ci demanda des explications, et, mis au courant de la question, il dit hardiment que lui, vieux soldat d'Afrique, n'ajouterait pas foi aux protestations des Arabes ; bref, il fut si pressant que le caïd fat renvoyé avec un refus.

Les Ouled-Ghossel attendant le retour de leur caïd avaient préparé une embuscade qu'Abd-el-Kader vint visiter personnellement. Les traîtres en furent quittes pour une nuit blanche passée dans les ravins.

Vers la même époque, l'émir tenta de faire assassiner le général Cavaigiiac. Ayant gagné plusieurs aghas et caïds de la grande tribu des Angades, ces misérables, payés par nous, consentirent à se faire assassins avant de laire défection complète et se distribuèrent les rôles. Cavaignac avait l'habitude de marcher en tête de la colonne avec son état-major ; les chefs indigènes du pays qu'il traversait marchaient immédiatement derrière lui. Un de ceux-ci devait tuer le général, et les autres son aide de camp, son chef d'état-major, et le chef du bureau arabe. Heureusement que l'un de ces coquins, dans l'espoir d'en tirer bénéfice, vint tout raconter au général français, qui, sans rien perdre de son sang-froid, monta tranquillement à cheval ; avant d'arriver à l'endroit convenu, il fît signe aux chefs arabes de l'attendre pendant qu'il donnait des ordres au capitaine commandant la compagnie d'avant-garde, voltigeurs du 15' léger, qui le comprit à merveille, et força la marche tout en parlant à voix basse à ses sous-ofnciers. Arrivé à la hauteur où l'assassinat devait avoir lieu, le capitaine fit ouvrir les rangs, et ses sous-officiers et soldats sautèrent à la gorge des traîtres, les renversèrent de cheval et les ficelèrent soigneusement avec leurs propres brimas (1).

(1) Corde en poil de chameau qui fait le tour du turban.

Ils furent envoyés en France, et on permit à l'un d'eux d'informer l'émir de l'i: succès de son odieuse perfidie.

Le prestige d'Abd-el-Kader fut dû à la réunion entre ses mains de la triple autorité religieuse, politique et militaire; il était à la lois prophète, prince, général, législateur et bourreau. En plus, comme Pierre I" (1), il était à la fois grand et trivial et savait redescendre momentanément au derniers degrés de la hiérarchie sociale. Ce que la fondation des établissements militaires de Boghar, Thaza et Tegdempt, où, dans des massifs montagneux qu'il croyait inaccessibles aux Français, il enferma ses trésors, ses arsenaux, ses fabriques, coûta à l'émir de persévérance et d'efforts personnels, est vraiment inimaginable. Cet homme se fit terrassier et maçon, pour donner l'exemple à la masse des sauvages qu'il savait conduire à la bataille.

Il avait à jjeu près soumis à son autorité la région des Hauts-Plateaux et le Sah'.'a des deux provinces d'Oran et d'Alger, pays stérile en céréales et mal pourvu d'eau. Une seule ville l'offusquait dans le Sah'ra, la petite ville d'Aïn-Mahdi, au sud de Mascara, au sud-ouest de Laghouat, où commandait un marabout vénéré, un mulâtre appelé Mohammed-el-Tedjini. Ce personnage, dont un frère avait été emprisonné et l'oncle mis à mort par l'ordre d'un ancien bey turc d'Oran, se méfiait de tout souverain temporel, et avait juré de ne reconnaître l'autorité d'aucun d'eux. L'oasis d'Aïn-Mahdi était donc un centre de résistance pour Abd-el-Kader, qui ne voyait en Teiljini qu'un ambitieux voulant, grâce à son influence religieuse et à se»

(1) Pierre I"' dit le grand, empereur de Russie.

richesses, devenir le maître du désert; or l'orgueilleux émir avait pour principe qu'il faut étouffer un rival avant de le laisser avoir conscience de sa force matérielle ou morale. Il lui parut donc urgent d'occuper Aïn-Mahdi afin d'y déposer ses trésors et son matériel de guerre, car il était loin d'avoir confiance en l'inexpugnabilité de Tegdempt et de Boghar ; de plus, les Français venaient de prendre d'assaut Gonstantine jusque là inviolée. Aïn-Mahdi aussi passait pour imprenable, et comme les Arabes n'avaient jamais pu s'emparer de la moindre bicoque ni du plus petit ksar du désert, Abd-el-Kader chercha, dans la conquête de cette oasis, la gloire des armes pour ne pas paraître au-dessous de ces Français abhorrés qu'il se proposait d'expulser de l'Algérie.

L'oasis entière d' Aïn-Mahdi, entretenue par des puits d'eau assez potable, était isolée du Sah'ra par une muraille en terre cuite au soleil formant une première enceinte ; en arrière plusieurs murs intérieurs, hauts de vingt ou trente pieds, formaient des réduits ou compartiments irréguliers qui pouvaient être défendus séparément. La ville proprement dite, comprenant de trois à quatre cents maisons, ot peuplée de huit cents habitants à cette date, était bâtie sur un rocher au centre des jardins et défendue par une muraille haute de vingt-cinq pieds, en pierre de taille enduite de béton, large de trois mètres, avec parapet servant de chemin de ronde. Des tours carrées, au nombre de douze, flanquaient cette muraille, et battaient par des meurtrières le pied du mur, ainsi que deux fortins en dehors Les deux portes de cette forteresse, avec battants doublés de lames de fer, étaient masquées par des ouvrages extérieurs.

Un Tunisien, du nom de Mahmoud, avait construit, au commencement du siècle, cette forteresse inexpugnable pour des xYrabes à l'époque où Aïn-Mahdi venait de repousser les assauts du bey turc d'Oran, Mohammed-el- Kébir, et s'attendait à un retour ofi'ensif.

C'est devant un pareil ensemble de fortifications que se l)résenta Abd-el-Kader ; l'armée régulière qu'il commandait était composée de six petits escadrons de khiélas ou cavaliers rouges comptant quatre cents hommes, de six petits bataillons réguliers lormant au plus quatorze ou quinze cents fantassins, et d'un bataillon de Coulouglis de trois cents hommes. Ces derniers, dont l'émir avait emprisonné les iemmes et les enfants, se battaient avec rage et désespoir pour ce maître abhorré.

Son artillerie comprenait deux obusiers de montagne servis par vingt-quatre artilleurs. Le reste de l'armée était un rassemblement confus, produit de la levée en masse des tribus arabes de la province d'Oran.

L'émir s'était flatté un moment qu'Aïn-Mahdi lui ouvrirait ses portes le jour où il paraîtrait devant la place. Mais cinq ou six cents nomades, qui étaient accourus au secours de leur marabout, accueillirent à coups de fusil les éclaireurs de son armée. Il envoya aussitôt à Mascara l'ordre de lui expédier l'artillerie nécessaire, et reçut alors huit vieilles pièces espagnoles ; puis il organisa un service de convois pour être ravitaillé en vivres et en munitions, et commença un siège régulier.

Après avoir battu en brèche le mur extérieur de l'oasis, pointant lui-même les canons, il lança à l'assaut quatre petites colonnes d'infanterie ; trois d'entre elles étaient destinées à faire diversion, et le bataillon qui avait la mission dangereuse de pénétrer dans les jardins était naturellement le pauvre bataillon des Coulouglis de Tlemcen, menacés à l'avance d'être fusillés s'ils reculaient. Le mur extérieur fut assez facilement emporté, mais la ville restait et les assiégeants vinrent échouer contre des murailles infianchissables auxquelles les canons ne purent faire brèche malgré huit cents boulets envoyés par une grossière batterie élevée dans les jardins.

Abd-el-Kader avait perdu quatre-vingts hommes tués et près de doux cents blessés dès le premier jour ; les assié-

gés entamèrent une série de sorties nocturnes qui finirent par décimer ses troupes. Il se retira alors en dehors de l'oasis, mais comme il sentait que l'accroissement ou le déclin de sa fortune allait dépendre de l'issue de l'entreprise, il s'obstina à rester sous Aïn-Mahdi. Il tenta deux assauts par surprise, puis, voyant que ses ressources s'épuisaient, il songea à établir des mines pour ouvrir ces remparts qui résistaient à sa trop faible artillerie.

Aidé d'un sergent hongrois, déserteur de la légion étrangère, M. Léon Roches, dont nous avons si souvent prononcé le nom et qui depuis la paix s'était attaché à Abdel-Kader, se mit à pratiquer des mines ; mais il ignorait que les habitants des Ksours ont souvent recours à ce moyen d'attaque, et puis dans la place se trouvait un renégat, déserteur du génie très habile. L'émir fut donc contreminé, et apprit un beau matin avec étonnement que les assiégés avaient fait irruption dans un de ses ouvrages d'où ils ne furent délogés qu'après un combat acharné.

L'empereur du Maroc envoya quatre mortiers approvisionnés à cinq cents bombes, et le maréchal Valée, chose triste à dire, fournit quatre cents obus chargés. On bombarda la ville pendant trois jours, mais la bombe était impuissante contre les murs en terre cuite au soleil des maisons d'Aïn-Mahdi. Le siège menaçait d'être aussi long que celui de Troie.

Les assiégés cependant vivaient dans l'angoisse ; une explosion toujours menaçante leur faisait désirer une capitulation. Après six mois de siège, Tedjini évacua momentanément la ville, et Abd-el-Kader dut se contenter d'une victoire stérile, après avoir usé des ressources dont il aurait dû se montrer plus économe. Après un séjour d'un mois à Aïn-Mahdi, il en sortit pendant que Tedjini, ainsi qu'il était stipulé dans la capitulation, y rentrait par la porte opposée.

Avec leur imagination fertile, les Arabes commentèrent le siège d'Aïn-Mahdi, qui tourna bien vite au roman. L'or-

gueil de l'émir fut ainsi satisfait. C'est alors qu'il passa le C héliff, fit une pointe sur Bougie, et montra qu'il était prêt à rompre le traité de la Tafna.

Nous avons montré dans Abd-el-Kader l'homme privé, le soldat, le général ; il nous reste à dire ce qu'était le législateur, l'homme politique.

Comme il connaissait la piété des Arabes, piété réelle quoique de nos jours elle soit fortement teintée d'hypocrisie, il avait constamment entre les mains, pour le seconder, le levier de la loi religieuse. Il voulait être à la lois l'homme le plus capable, le plus brave et le plus pieux de l'Algérie. Il se montrait d'une exactitude scruj;uleuse dans l'accomplissement de ses devoirs religieux; tous les vendredis, au temps de sa puissance, quand il possédait encore des villes, il se rendait solennellement à la mosquée, escorté de huit chaodchs en tête desquels marchait un caïd. Le peuple l'attendait à sa porte et le suivait respectueusement ; à la mosquée, après avoir prié comme fidèle, il enseignait comme prêtre, ayant soin, bien entendu, d'accommoder ses prédictions avec ses intérêts politiques et selon les nécessités du moment. Par un temps de grande sécheresse, il sortit un jour dans la campagne, la tête et les pieds nus, récitant des prières pour demander la pluie, et il voulut que les Juifs, précédés de leur rabbin, joignissent leurs supplications à celles des Musulmans.

Cependant Abd-el-Kader, en vrai Arabe, méprisait profondément les Juifs. « Un juif, disait-il, est à peine audessus de l'idolâtre, qui lui-même est à peine au-dessus du porc. » Mais il les tolérait au milieu des siens parce qu'ils pratiquaient le négoce qui répugne aux indigènes, et parce que, ayant presque tous un état et ne s'épargnant pas au travail, ils se rendaient ainsi utiles et même indispensables. Dans la société arabe, telle que prétendit la constituer l'émir, la condition des Juifs était aussi précaire qu'abjecte ; ils n'étaient pas esclaves, en ce sens qu'ils n'appartenaient pas à un homme et que leur personne n'était pas l'objet

d'un trafic; mais les Arabes les regardaient comme des êtres d'une nature infiniment inférieure à la leur. Ils les maltraitaient, les accablaient de toutes les marques de mépris, se posaient auprès d'eux comme de méchants maîtres vis-à-vis de leurs valets, et cherchaient, par les moyens les plus cruels, à leur extorquer leur argent et leurs marchandises.

Dès qu'il fut proclamé sultan par les tribus des environs de Mascara, en 1832, Abd-el-Kader, pour se procurer des ressources, frappa les Jui^-s d'une grosse contribution.

Ne serait-ce pas un sriet bien digne d'occuper l'attention du philosophe et du législateur que celui de la condition du peuple juif dans les sociétés musulmanes?

Au Maroc, et dans les autres pays mahométans, les Juifs sont rejetés de l'enceinte des villes maures, ne peuvent y pénétrer la nuit, et sont, pendant ce temps, parqués dans un faubourg îormant la ville juive.

Jadis, les chrétiens, aussi bien que les musulmans, montraient à leur égard une défiance qui les tenait dans une infâme abjection. Aujourd'hui, nos civilisations tendent à la iraternité universelle ; reste à savoir de quelle façon les Juiis suivent le mouvement; en Algérie, depuis leur émancipation en 1870 (1), ils sont tombés dans le vertige de l'orgueil, et il est à croire que bientôt ils réclameront l'indépendance de la colonie, dont ils prétendront laire un nouveau royaume de Juda.

Le mépris que les Arabes témoignent pour le commerce n'a pas existé de tout temps ; Mahomet ne fut autre chose, dans sa jeunesse, qu'un négociant, chargé de la surveillance des caravanes de Khadidja, la veuve qu'il épousa plus tard, et il dit dans le Coran :

(1) En Algérie, nous avons émancipé les juifs en 1870 ; un vieillard qui n'avait jamais mis les pieds dans le pays, M. Crémieux, leur donna brusquement les droits de citoyens français, alors qu'ils n'avaient jamais, comme les Arabes, versé pour nous la plus petite goutte de sang. Les juif^ algérieus sent très au-dessous de nous dans l'échelle de la civilisation ; mais ils sont devenus ainsi électeurs et détiennent entre leurs mains la fortune publique.

" La mendicité doit être la dernière ressource de l'homme... Le commerçant droit et juste est au rang des âmes les plus élevées par la piété... Le travail garantit l'homme de la pauvreté. »

Les Arabes commerçaient en Algérie il y a quelques siècles ; mais l'arrivée dos Juifs détruisit chez eux tout esprit mercantile. Ils furent découragés par la concurrence de ces gens humbles, lâches même, dont le caractère et les aptitudes étaient tournés vers le négoce de la façon la plus exclusive.

Peut-être est-ce au mépris inconscient des Arabes pour le commerce et le travail qu'il faut attribuer la haine méprisante d'Abd-el-Kader pour les Kabyles ; à ce motif, ajoutons toutefois la rancune d'un homme que ces rudes montagnards n'avaient jamais voulu reconnaître comme commandeur des croyants, et d'un marabout fanatique qui leur reprochait la tiédeur de leurs croyances religieuses.

« Ces fils du démon, s'écriait-il en rentrant de son excursion aux environs de Bougie, ont été enveloppés par la parole du prophète, mais ils me semblent les serviteurs du lapidé (de Satan). Ils ont soif de richesses, mais ne les demanderont jamais au courage ; comme les Juifs, ils s'en vont courir le pays arabe, forçant leurs bras à travailler, dans l'unique but de ramasser de l'argent. Chez ces sauvages, la femme ne porte pas de voile sur le visage, et l'autorité est dans la bouche de tous. »

L'émir interrogeait tous les Français qu'il pouvait rencontrer sur les pratiques et le fond de la religion chrétienne; il se faisait expliquer dans le moindre détail et ses bases et ses coutumes. Il ne pouvait savoir grand'chose des déserteurs de la légion étrangère, et se répandait alors en imprécations contre notre incroyance. Malheur aux personnes de son entourage qui n'imitaient pas son exemple au moment de la prière, et ne se prosternaient pas la face tournée vers la sainte kâaba (1). La prière arabe en plein

(i) La coDâtruction de la Kàaba, uu temple de la Mecque, est attribuée par les muni mans à Abraham

air ne manque pas d'un certain caractère de grandeur. Point de fausse honte ; l'Arabe affectera plutôt la piété. Aux heures canoniques, il s'agenouillera, chaque jour, le front tourné vers la Mecque, en quelque endroit qu'il se trouve, et, après avoir adressé à Dieu son invocation et levé les bras au ciel, il se baissera jusqu'à terre. Tel est le début de la prière musulmane ; le croyant se redresse ensuite, la tête inclinée, se prosterne encore. Une troisième lois il se redresse, mais seulement sur les genoux et, se prosternant de nouveau, murmure des formules religieuses, et, enfin, se relève définitivement.

C'est cinq fois par jour que l'Arabe prie ainsi, car le Coran prescrit ces prières obligatoires ; à l'aurore {el Fedjr), à une heure après midi {el Douhr), vers quatre heures {el Aâsser), au coucher du soleil {el Moghreb)^ et deux heures après sa disparition {el Acha). La prière n'étant valable, d'après le Coran, que si l'on est en état de pureté, il prescrit des ablutions, en ayant soin de spécifier que là où il n'y a pas d'eau, le croyant pourra les remplacer par l'imposition des mains sur la terre ou le sable.

Lorsque la prière se fait en commun, les paroles sacrées sont récitées par le prêtre ou imam. Dans son camp, Abdel-Kader prêchait d'exemple et récitait les prières devant ses khalifas, secrétaires ou nègres.

Il était particulièrement sévère pour l'observation du jeûne arabe.

Le Ramadan (en arabe Reumdan), carême des musulmans, est autrement rigoureux que celui des chrétiens, à la condition, bien entendu, de l'observer selon la règle établie par le Coran. Mahomet a prescrit le jeûne pendant toute la lune du Ramadan parce que c'est dans ce mois que le Coran est descendu du ciel.

Tout musulman, à partir de l'âge de puberté, doit jeûner depuis l'heure où l'on peut distinguer un fil noir d'un fil blanc jusqu'au coucher du soleiL Le jeûne ne consiste pas seulement à s'abstenir de tout aliment solide et liauide ; il

consiste aussi à se priver de fumer, de priser, d'aspirer des parfums, etc.

Après le coucher du soleil, les Arabes les plus fervents se jettent sur les aliments avec une voracité extrême. Puis ils fument, ils prisent, et se livrent généralement à l'orgie. Ils se dédommagent largement la nuit, quand leur bourse le permet, des ennuis du jour; les musulmans aisés, môme ceux qui affectent les allures les plus austères, font de la nuit le jour, et du jour la nuit, de sorte qu'un mois de carême qui devrait être pour eux un temps de pénitence devient une époque de réjouissances. Le dernier repas de la nuit est le Sohor, et au moment où le jour arrive, il est d'usage de se rincer la bouche, de faire ses ablutions, puis ses prières, après quoi chacun se couche. Le nombre des musulmans qui, à l'heure matinale du jour, ont la vue faible au point de ne pouvoir distinguer un fil blanc d'un fil noir, est incroyable pendant le Ramadan et augmente de jour en jour.

Les pauvres hères, qui travaillent de leurs mains et n'ont pas les moyens de festoyer du soir au matin, accomplissent le Ramadan dans toute sa rigueur. L'année musulmane ou année lunaire ne comptant que onze mois, le Ramadan arrive à toutes les époques de l'année ; en été il est intolérable à cause de la soif. Il est permis alors aux voyageurs et aux moissonneurs de boire et même de manper. Mais dans ce cas, ils contractent une dette ; ils doivent, au cours de l'année, jeûner le nombre de jours pendant lesquels ils ont été contraints de manquer aux prescriptions du Coran.

L'entrée en Ramandan coïncide avec l'apparition de la nouvelle lune ; les uns la voient, les autres ne la voient pas, et la chose est tranchée en dernier ressort par le cadi ou un de ses assesseurs Pour faciliter aux musulmans la perception d'un fil noir d'avec un fil blanc, l'autorité militaire, en Algérie, fait tirer chaque soir dans les places de guerre un coup de canon, afin d'indiquer l'heure

de la rupture du jeûne, et les soirs bien longs d'été, un formidable cri de soulagement accompagne la détonation.

Ceux qui approchaient de l'émir ont pu le voir sans armes ; ils ne l'ont jamais vu sans chapelet. Le chapelet [sebha) est porté au cou par les marabouts ; il a toujours quatre-vingt-dix-neuf grains. Après les cinq prières obligatoires, tout Arabe est tenu de dire son chapelet de la manière suivante : il le divise en trois parties égales de trente-trois grains chacune, et il répète trente-trois fois chacune des formules suivantes : Dieu soit glorifié. Louange à Dieu et Dieu est le plus grand.

Abd-el-Kader était superstitieux comme un enfant. On lui a entendu souvent réciter, entre autres un jour qu'un juif s'était présenté inopinément à lui, la formule orthodoxe d'exorcisme, telle qu'elle est donnée par le Coran :

« Je mets ma confiance dans le maître des hommes, roi des hommes, dieu des hommes, contre la mahgnité du perfide souffleur qui souffle dans le cœur des hommes, et contre la malignité des génies et des hommes.

)> J'ai recours au maître du malin contre la malignité des êtres qu'il a créés, contre la malignité de la lune amie des ténèbres, contre la malignité des femmes qui font des vœux en soufflant, et contre la malignité de l'envieux quand il veut nuire. »

Comme tous les Arabes, il admettait des bons et des mauvais présages. Jamais il ne se serait mis en voyage sous une influence de mauvais augure, comme par exemple lorsque, au sortir de sa tente, il rencontrait un homme nu ou même demi-nu, ou qu'il entendait croasser un corbeau, ou qu'il croisait une vieille femme ou un aveugle.

Chez lui, tout se faisait au nom de Dieu. Le règlement très sommaire et très barbare qu'il donna à ses troupes régulières n'était autre chose qu'un catéchisme militaire, tant le Coran y était invoqué de fois. Les chapitres de ce règlement étaient précédés et suivis de commentaires théologiques ou de prières. Il n'écrivait jamais aux tribus qu'en

s'appuyant sur un texte sacré. Pour que nous ayons pu abattre cet homme, la foi musulmane devait être singulièrement affaiblie. Même sur la misérable monnaie de cuivre {fels) frappée par lui, on lisait : La religion aimée de Dieu est l'islamisme, et sur les piécettes d'argent [mouzounas) : Je remets tout à Dieu ; car il est le meilleur des oukîls {chai gés d'affaires).

Somme toute, l'histoire impartiale dira qu'Abd-el-Kader voulut régénérer la race arabe, réveiller la foi musulmane, et chasser l'envahisseur du sol sacré de l'islam. Nous avons signalé les faiblesses, les petites passions de cet homme. Assassin de nos soldats, bourreau des siens, il ne peut nous inspirer qu'une médiocre sympathie.

Le chef arabe, a-t-on dit emphatiquement, le chef arabe qui, pendant six ans, sans armée régulière, sans places fortes, sans dépôts, sans trésor, sans canons, a tenu tête aux meilleurs généraux français qui entouraient le maréchal Bugeaud, l'homme par excellence de la guerre d'Afrique, ne s'est-il pas montré supérieur à ses adversaires, disposant de tout, alors qu'il ne disposait de rien?

Le lecteur jugera si cette opinion n'est pas profondément erronée.

Abd-el-Kader a combattu pour deux choses sacrées : la foi et la patrie ; mais il a combattu en vrai barbare, et n'est pas à comparera l'illustre adversaire que lui a opposé la France conquérante, au glorieux Bugeaud.

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