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Les français en Algérie

Ce n’est ici le travail ni d’un militaire, ni d’un politique , ni d’un administrateur, ni d’un savant : c’est simplement un ouvrage littéraire. Je n’ai d’autre prétention que de raconter quelques faits isolés qui m’ont paru intéressants. Je crois qu’ils ne seront pas tout à fait inutiles; je crois qu’ils inspireront à la plupart de mes lecteurs quelques bonnes réflexions qu’ils ont souvent fait naître en moi. Instruire un peu, faire quelquefois prier, c’est Tunique but que je me sois proposé toutes les fois que je me suis vu, une plume à la main, en présence d’une feuille de papier blanc ; c’est l’unique but que je me propose aujourd’hui. Je laisse à d'autres des travaux plus complets et plus sérieux sur le même sujet. Le temps d’écrire une histoire de la conquête d’Alger n’est pas encore venu, car l’Algérie n’est pas encore conquise; ce pays n’est pas même encore connu : ce n’est donc pas encore le temps de le décrire. D’ailleurs le loisir, les documents, le talent, tout me manque pour entreprendre Tune ou l’autre de ces œuvres.

Mais il est toujours temps de rassembler des matériaux pour les monuments futurs. On y a amplement travaillé. Des hommes capables, des hommes dévoués ont fourni leur tribut, qui s’accroît sans cesse : j’apporte ma petite pierre. Puisse-t-elle avoir sa place dans l’édifice ! En tout cas , je fais preuve de bonne volonté.

introduction.

Les derniers jours de l’islamisme sont venus; notre siècle est probablement destiné à le voir quitter les rivages de l’Europe, non-seulement de cette vieille Europe qu’il a jadis envahie et si longtemps menacée, mais de cette Europe nouvelle et agrandie qui est née partout où l’Europe ancienne a porté la croix. Attaqué sur tous les points, le croissant se brise et s’efface. Dieu le refoule, il l’envoie, au temps marqué, périr dans les déserts d’où il est sorti. Des calculs établis sur l’Apocalypse de saint Jean et sur les prophéties de Daniel , assignent au règne de Mahomet une durée de treize siècles. Le treizième siècle n’est pas achevé, et voici que Byzance va retomber aux mains chrétiennes. Alger, dans vingt ans, n’aura plus d’autre Dieu que le Christ; dans vingt ans, Alexandrie sera anglaise; et que sera l’Angleterre dans vingt ans? où n’ira pas la croix quand Alger, Alexandrie, Constantinople seront ses points de départ? 11 ne faut pas faire entrer en ligne de compte l’indifférence des peuples et la politique impie des princes. L’indifférence des peuples n’a qu’un temps , l’iniquité des princes n’a qu’une heure. Un quart de siècle peut changer la face du monde, et qu’importent les desseins des hommes contre les desseins de Dieu ! Les conquêtes que l’Europe ne voudrait pas faire pour la foi , elle les fera pour le commerce; les missionnaires iront à la suite des marchands, comme ils allaient à la suite des croisés. Nous croyons nous livrer au négoce, et nous achevons les croisades. Nos marchands incrédules terminent l’œuvre des fervents chrétiens du moyen âge. Toute terre où ils s’établissent en force suffisante pour y être chez eux, est une terre où l’on dit la messe, où l’on baptise les enfants, où les saints, quel qu’en soit le nombre, font retentir les louanges du vrai Dieu. 11 y a là, n’importe à quel titre, une civilisation au voisinage de laquelle l’islamisme ne peut tenir. Il lui faut, comme aux bêtes des forêts, un rempart de solitude. A mesure que la lumière se fait, il s’éloigne; il va chercher

INTRODUCTION. fl

des civilisations inférieures. Son croissant est un astre de nuit : que les déserts Y accueillent jusqu’au jour où il doit s’éteindre absolument et n’être plus qu’un nom dans l’histoire ! Il fera tomber les fétiches , et ne leur survivra pas. Déjà l’on peut considérer son rôle comme fini, non -seulement dans l’Algérie, où règne aujourd’hui la croix avec la France , mais dans toute cette partie de l’Afrique que baignent les flots de la Méditerranée. Le sang des compagnons de saint Louis , répandu sur les plages de Tunis , est un vieux titre que nous serons contraints de faire valoir un jour; entre notre province de Tlemcen et les rivages de l’Espagne régénérée, l’air manquera aux prétendus descendants du Calife qui font encore peser sur le Maroc leur sceptre barbare. Quel sera l’agent de ces révolutions prochaines? Le commerce, la guerre, les discordes intérieures? Je l’ignore; mais je sais que les événements ne manquent jamais aux desseins de Dieu. Or il faut être aveugle pour ne pas voir que c’est le dessein de Dieu d’en finir avec l’islamisme, et dès lors tout y concourra. En ce moment même, pour ce qui concerne l’Algérie, l’œuvre divine est consommée. Si l’on peut douter encore que ce sol reste à la France, il est évident du moins que l’islamisme l’a perdu. L’Europe ne se laissera pas arracher un royaume dont elle connaît la fertilité, que nous lui avons appris à conquérir, et que la -vapeur rattache à son continent comme un pont relie entre elles les deux rives d’un fleuve. Anglaise, allemande, espagnole ou française, l’Algérie est possession chrétienne, elle n’est plus musulmane, et ni Tunis ni Maroc ne sauraient l’être encore longtemps. Voilà ce que Dieu a fait : grâces lui soient rendues d’avoir bien voulu se servir de nos mains ! Quoi qu’il arrive, nous pouvons prendre le récit inachevé des croisades, et aux Gesta Dei per Francos ajouter une noble page encore écrite de notre sang.

La France, il est vrai, semble n’avoir pas eu l’intelligence du grand rôle dont elle s’est vaillamment acquittée.

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Elle a voulu travailler pour sa gloire , non pour la gloire de Dieu. Dans ses délibérations , lorsqu’elle prodiguait à regret, pour une conquête jugée désastreuse par beaucoup de bons esprits, ses trésors et ses soldats, jamais elle n’a dit qu’elle voulût conquérir un royaume à l’Évangile; ce n’a été la pensée ni de ses hommes d’État, ni de ses hommes de guerre, ni de cette foule impatiente qui, par la presse ou par la parole, se rue incessamment au milieu des délibérations publiques. Mal venue eût été la voix qui se fût élevée pour développer ces idées d’un autre âge ; et quand le pape , instituant l’évêché d’Alger, parla de rendre sa gloire ancienne au siège si longtemps outragé des Eugène et des Augustin, nul n’y prit garde. On ne vit là que les formules convenues de la chancellerie romaine. La question était de savoir si la conquête serait une bonne ou une mauvaise affaire. L’orgueil de nos armes, les profits de notre commerce offraient la matière du débat. Les uns peignaient comme une terre promise ces provinces encore inconnues; les autres, et les plus compétents, n’en traçaient que des tableaux lamentables, additionnaient les dépenses, comptaient les morts, et demandaient qu’on leur montrât le fruit de tant de sang versé, de tant d’argent englouti. Nulle réponse n’était possible, le pouvoir partageait secrètement l’avis des plus désespérés, et néanmoins on allait en avant, on cédait à la force de cette opinion ignorante qui ne voulait point entendre parler de retraite, et qui jurait qu’on abandonnait des trésors. C’est ainsi que l’Algérie fut conquise, et que la croix prit possession de ce nouveau domaine. Les erreurs de l’opinion y servirent, l’ambition militaire y servit davantage, la peur et la faiblesse du gouvernement y contribuèrent plus que tout. C’est un fardeau, c’est une gloire. 11 y avait deux partis : l’un qui redoutait le fardeau, l’autre qui se souciait peu de la gloire. Dieu nous a donné la gloire et le fardeau. A l’écart, dans le mystère, quelques âmes ferventes, songeant avant tout aux progrès de l’Évan-

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gile, l’avaient peut-être prié de ne songer qu’à sa cause.

J’ai vu l’Algérie à une époque où le grand résultat aujourd’hui visible était encore douteux. C’était en 1841, lorsque M. le maréchal Üugeaud fut nommé gouverneur. J’avais l’honneur d’accompagner cet homme illustre, et j’ai été son hôte, presque son secrétaire, pendant les six premiers mois de son administration. Je ne trahirai pas sa confiance en disant qu’il n’espérait pas lui - même les succès qu’il a obtenus. Après dix années d’efforts , l’œuvre de la conquête semblait moins avancée qu’aux premiers jours. Les Arabes étaient organisés, et jusqu’à un certain point ils étaient vainqueurs. Nous avions mal guerroyé, mal administré, mal gouverné. La colonisation était nulle. Nous possédions bien çà et là, sur le littoral et à quelque distance dans l’intérieur, quelques villes ou plutôt quelques murailles ; mais nous y étions prisonniers. La guerre grondait aux portes d’Oran et de Constantine; il fallait du canon pour aller d’Alger à Blidah ; il fallait une armée pour ravitailler nos garnisons captives de Miliana et de Médéah. Cette armée en marche était bloquée par une autre armée invisible, qui ne laissait aucun Arabe de l’intérieur communiquer avec les chrétiens. Abd-el-Kader nous avait joués dans les négociations, il nous jouait à la guerre. On le sentait partout, on ne le voyait nulle part. S’en remettant à la fatigue , au soleil, à la pluie , du soin de nous vaincre , jamais il n’offrait , jamais il n’acceptait le combat; mais il avait gagné une bataille, lorsque, après l’avoir longtemps poursuivi sans l’atteindre, l’armée française, dépourvue de vivres, accablée de lassitude, jalonnant le chemin de ses morts, revenait confier aux hôpitaux , qui ne les rendaient plus , la masse effrayante de ses malades et de ses écloppés. J’ai vu ces lamentables files de l’ambulance défiler, après une campagne de quelques jours, dans les ravins néfastes de Mouzaïa : j’ai vu le brave colonel d’Illens, glorieusement mort depuis, échappé, lui douzième, des douze cents

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hommes qui formèrent la première garnison de Miliana, et portant encore sur son visage les traces de la maladie qu’il y avait contractée. De ces douze cents hommes le fusil des Arabes n’en avait peut-être pas tué cinquante! Ainsi se faisait la guerre, et telles étaient les garnisons! Embusqué dans les passages difficiles , l’ennemi nous tuait quelques soldats à coups invisibles et sûrs, son feu faisait quelques blessés à l’arrière-garde; mais le soleil , mais la pluie, mais la nostalgie et la faim suffisaient à borner nos entreprises. Nous avions organisé avec mille peines un convoi monstrueux, fait des dépenses énormes; nous marchions cinq à six jours sans tirer un coup de fusil; nous remplacions des captifs mourants par d’autres captifs que décourageait déjà la vue de leurs prédécesseurs, et il nous restait à engloutir, dans des asiles infects , quelques centaines de fiévreux dont la moitié mouraient en peu de jours, et le reste plus lentement. Ce que nous appelions notre colonie d’Alger n’était qu’un hôpital dans une prison.

Les indigènes n’avaient pas cessé d’estimer et de craindre notre bravoure, mais ils connaissaient notre impuissance , habilement exploitée par Abd-el-Kader et par ses lieutenants. Ils 11e doutaient pas que nous n’en vinssions bientôt à nous décourager d’une lutte stérile et ruineuse. S’ils connaissaient la valeur et les talents militaires du nouveau gouverneur général, ils n’ignoraient pas qu’il avait été le négociateur de la Tafna. Abd-el-Kader, politique aussi habile que courageux homme de guerre , prenait soin de leur en rafraîchir la mémoire; il persuadait à ses crédules sujets, ce qu’il croyait peut-être lui-même, que l’arrivée du général Bugeaud était l’indice d’une nouvelle paix, plus favorable encore pour eux que la première. Cette conviction excitait au plus haut, point leur ardeur. 11 s’agissait de se montrer en force pour obtenir de meilleures conditions, pour nous les arracher. Le sentiment religieux venait au secours du sentiment national et lui communiquait une force

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merveilleuse. La guerre contre nous n’était pas seulement patriotique, elle était sainte. Elle obtenait des sacrifices qu’il faut savoir honorer. Quelques-uns de ces Arabes ont combattu en héros et sont morts en martyrs. Envahisseurs du sol, détestés à ce titre, nous étions encore et surtout haïs et méprisés comme infidèles , comme impies. On nous reprochait nos mœurs , nos blasphèmes , notre religion fausse; on nous reprochait plus encore notre irréligion. C’était œuvre de piété de faire la guerre aux chiens qui adorent les idoles ou qui iront pas de Dieu. Plus d’un soldat, égaré le soir à quelques pas de la colonne, a péri de la main des Douairs nos alliés, qui croyaient se laver ainsi du crime de nous servir. Un jour, dans une razzia que faisaient ces mêmes Douairs sous la conduite du général Lamoricière, une femme de la tribu attaquée s’étant écriée à leur vue : Voilà les baptisés! ce mot excita en eux une telle rage, qu’ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main , et jusqu’aux enfants. Mustapha lui- même, depuis si longtemps à notre solde, partageait la fureur de ses cavaliers. Le commandant Daumas (1), un de nos meilleurs et de nos plus utiles officiers , parfaitement versé dans la langue et les usages arabes, m’a dit avoir entendu souvent des cavaliers auxiliaires déplorer entre eux leur situation, envier le sort des braves morts en combattant contre nous. « Qu’ils sont heureux! disaient-ils; Dieu les a récompensés! » Et le lendemain on apprenait de nouvelles désertions. Cette tribu des Douairs et des Smélas , qui , sous les Turcs , tenait en respect toute la province d’Üran , s’était réduite à six à sept cents cavaliers. Leur vieux chef Mustapha n’aurait eu qu’un mot à dire pour les emmener tous à l’ennemi , et probablement nous n’avons dû qu’à sa haine particulière contre Abd-el-Kader de le voir jusqu’à la fin sous nos drapeaux.

La province de Constantine, plus tranquille en apparence,

(1) Aujourd’hui lieutenant-colonel.

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était pleine de sourds ferments; de dangereuses intrigues s'y tramaient de toutes parts. Ben-Aïssa, rusé Kabyle, assez adroit pour avoir obtenu du vainqueur de Constantine la disgrâce du général de Négrier, conspirait , malgré nos bienfaits, avec Acbmet-Bey, son ancien maître. Hamelaouy, chef arabe comblé des faveurs de la France, nouait des relations avec Abd-el-Kader. Nous n'étions sûrs de personne, sauf peut-être de quelques Kaïds pillards , qui foulaient les tribus à l’abri de notre autorité, et qui, sans se tourner les premiers contre nous , n’auraient pas manqué cependant de se mettre du parti de la révolte à son premier succès. Un soulèvement était imminent à Constantine.

Aucune terre n’était cultivée nulle part, à moins qu’on n’accorde le nom de terre cultivée à quelques jardinets situés sous le fusil des remparts , où l’on récoltait un peu de légumes et de salades qui se vendaient à prix d’or. La viande, les fruits, le pain, le fourrage, tous les objets de consommation venaient par la mer. Nous ne nous levions guère de table que le gouverneur général n’eût calculé avec amertume la somme que le repas que nous venions de faire avait coûté à la France, sans compter le sang. Lorsqu’on lui parlait alors de la colonisation et des colons d’Alger, son bon sens n’y pouvait tenir ; il se répandait en railleries poignantes contre ce mensonge criant, n’épargnant personne et s’inquiétant peu de savoir qui l’écoutait. J’en gémissais comme d’une faute politique, car ces discours étaient interprétés et commentés au détriment de son patriotisme; mais j’honorais davantage sa probité, sa franchise et son coeur, et j’admirais ce patriotisme que l’on méconnaissait tant. A peu d’exceptions près , il n’y avait guère dans l’Algérie d’autres colons que les fonctionnaires, les agioteurs et les cabaretiers.

Les mœurs étaient déplorables. C’était la France sans police et sans hypocrisie. On imagine assez quel pouvait être le côté moral d’une population de militaires mêlée d’a-

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venturiers, gouvernée par des généraux déjà si préoccupés de la guerre et des affaires. Nous faisions rougir, je ne dirai pas la vertu musulmane, je n’y crois guère, mais la pudeur et la dignité des Maures et des Arabes, qui en ont beaucoup. Ils nous reprochaient, comme je l’ai déjà dit, qu’on ne nous voyait jamais prier; ils parlaient de nos soldats ivres dans les rues, de cette prostitution qui s’étalait au grand jour, et que les Turcs réprimaient sévèrement. Nous ne leur reprochions pas leurs débauches secrètes, et, loin de là, nous les imitions. On racontait tous les jours, en riant, des infamies qui semblaient avoir été apprises à l’école de Tibère et d’Heliogabale. C’était là le mal qu’on s’occupait le moins de réprimer, et à peine souvent y voyait-on un mal.

On continuait d’écrire en France des merveilles de l’Algérie; mais chacun cependant, même parmi ceux qui tenaient la plume, j’en excepte à peine quelques misérables fournisseurs de journaux trop stupides pour rien comprendre et rien voir, — chacun s’avouait que les choses ne pouvaient marcher ainsi , que c’était une tromperie infâme , que ces mensonges ne remédieraient point au péril, et qu’entin , tout en chantant victoire , il faudrait bientôt , si l’on ne changeait de voie , lever le pied et s’en aller honteusement. Là-dessus on était d’accord. Pour éviter un tel malheur, une telle honte, que faire?

Les systèmes les plus divers, les plus contradictoires, les plus absurdes, sur la guerre, sur l’administration, sur la colonisation , étaient proposés , proposés sérieusement , et , chose lamentable, appuyés par des hommes compétents, par des savants , par des fonctionnaires anciens dans l’Algérie, par des ofliciers qui avaient fait la guerre longtemps et avec succès. Les uns voulaient borner l’occupation , les autres l’étendre; les uns ne tenir nul compte des indigènes , les autres s’occuper d’eux exclusivement. Chacun démontrait parfaitement que les autres demandaient l’inutile et l’impossible, et les autres, à leur tour, n’avaient pas de

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peine à lui prouver que son plan péchait par les mêmes torts. Ajoutez-y le bruit des journaux , qui ne parlaient que de la trahison du gouverneur ; les directions de deux ou trois commis qui , de leurs bureaux au ministère de la guerre à Paris , prétendaient tout régler et tout faire, et qui envoyaient pour raison sans réplique la signature du ministre; ajoutez-y les discussions des chambres , où l’avis le mieux développé, le mieux écouté, n’est pas toujours le plus sage , où des orateurs se croyaient et étaient crus bien au courant des affaires d’Alger pour avoir fait une courte apparition sur la côte, questionné un interprète ou un juif, reçu quelques lettres, ceux-ci d’un enthousiaste, ceux-là d’un mécontent ; ajoutez-y cette horreur que nous inspirent en général les dépenses opportunes, et qui, dans une grande affaire , nous porte à lésiner sur un détail important, vous n’aurez encore qu’une faible idée des obstacles qui se présentaient , qui s’accumulaient de toutes parts (1).

(1) Je transcris une note jetée à la hâte sur le papier, après avoir lu et écouté beaucoup de discussions sur les moyens de pacifier l’Algérie. Chaque moyen est indiqué par un homme en position de faire valoir son avis, et présenté comme infaillible. Je ne nomme que les auteurs qui ont fait connaître leur panacée par la voie de l’impression , mais j’affirme que je n’invente rien.

M. Genty de Bussy, ancien employé supérieur en Afrique, conseiller d’État, auteur d’un livre qui a eu de la réputation , propose neuf moyens de pacification , dont les deux principaux et plus pratiques sont: 1° d’organiser les tribus partout; 2° de les vacciner. Le conseiller d’Ëtat oublie tout à fait qu’avant de vacciner la tribu il faut l’organiser, et qu’avant de l’organiser il faut la vaincre; mais il est intendant civil, et la victoire n’est pas de son ressort comme l’organisation et le vaccin.

M. Baude, conseiller d’Ëtat, ayant vu l’Afrique, propose de forcer les Arabes à ne plus élever de chevaux , mais seulement des bêtes à cornes et des moutons.

Un fonctionnaire établi en Algérie depuis la conquête , parlant arabe dans la perfection, croit tout gagné si l’on habitue les indigènes à boire de l’eaude-vie.

Un officier supérieur d’état-major demande qu’on leur coupe le cou ;

M. le général D***, qu’on leur donne vingt sous par jour ;

Un autre général et son école, que les Français se fassent musulmans;

M. le colonel***, de chasser de l’Algérie tous les honnêtes gens;

Le maréchal ministre de la guerre , d’attirer les tribus autour de nos places et de les protéger;

Le génie militaire , de faire une muraille autour de la Mitidja ;

Un commis influent, de donner aux chefs arabes et aux personnages importants beaucoup de cadeaux, tels que montres, pendules, tapis, etc., que son bureau sera chargé de fournir.

INTRODUCTION

Certes, pour arriver si vite où nous en sommes maintenant, il a fallu déployer de rares talents , et les déployer avec une rare énergie; mais il a fallu plus visiblement encore que Dieu l’ait voulu. Nous ne voyons pas toute la grandeur de l’œuvre, il est déjà temps de louer Dieu.

C’est durant l’époque malheureuse que je viens d’esquisser que j’ai visité une partie de l’Algérie. Un séjour de six mois au centre même des affaires , deux courses , dont une assez longue, à la suite de l’armée, des informations prises à bonne source , des notes recueillies dans les documents officiels, un désintéressement parfait, un ardent désir d’être utile, m’avaient permis de croire que je pourrais, à mon retour, publier un livre assez intéressant après tous ceux qu’on a publiés. Je ne me proposais pas de présenter un système, comme c’est assez la mode, mais de rendre devant Dieu et devant les hommes un témoignage sincère de ce que j’avais appris et de ce que j’avais vu. Les événements se pressèrent; nos affaires, conduites par une main habile et vigoureuse , changèrent rapidement de face et firent changer l’opinion ; mou livre devint inutile avant que je l’eusse commencé. Je m’en félicitai plus que personne, et je ne songeais plus à mes notes , lorsque MM. Marne, dont l’excellente librairie est un moyen de propagande si puissant , me les demandèrent pour cette masse de lecteurs , la plupart jeunes, qu’ils ont su trouver, et en quelque sorte créer.

Je conçus alors un ouvrage tout différent de celui que j’avais compté faire, beaucoup plus modeste sans doute, mais plus agréable à lire. Laissant de côté les vues d’ensemble et des conseils qui ne sont plus nécessaires, je me borne à un choix de tableaux et de récits sur ce qui est désormais le passé, le mauvais passé de l’Algérie. On ne sera pas fâché, maintenant que les omnibus vont à Médéah, de voir comment y allait naguère une armée; de suivre nos soldats dans ces marches toujours pénibles, mais qui ne sont plus meurtrières , dans ces garnisons qui deviennent de

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véritables villes , et qui n'étaient que d'infects cachots. 11 me semble aussi que certains détails, certains contrastes entre la civilisation française telle qu'elle se montre en Algérie, et la civilisation des Maures et des Arabes, n'ayant pas été saisis par des yeux chrétiens, courent risque de n'être point notés, et que c’est un document qu'il faut laisser à la philosophie et à l'histoire; je sais des anecdotes qui, si je ne m’abuse, et si je puis les compter, offrent, indépendamment du pittoresque dont s'égaye l'esprit, quelque chose qui peut attacher la raison et toucher le cœur; enfin, les choses religieuses de l’Algérie n'ont qu'une bien étroite place dans presque tous les livres qu'on a faits; elles en méritent une meilleure que je voudrais leur donner. Suis-je téméraire d’avoir pensé que ce spectacle varié ne serait pas sans intérêt pour de jeunes lecteurs, ne serait pas sans utilité pour des lecteurs plus réfléchis et plus dilliciles?

Si j’en ai de cette dernière et rare catégorie, je les prie de ne point se laisser rebuter dès les premières pages par la simplicité des sujets et par le laisser-aller de tout le livre. Qu’ils y pénètrent un peu plus loin, j’ai la confiance qu’ils trouveront dans ma déposition de quoi les intéresser, et peut-être en tireront-ils des conclusions que parfois je ne formule pas. Le meilleur architecte accepte des mains d’un manœuvre des matériaux dont celui-ci ne connaît pas toujours le prix.

Quant à mes jeunes lecteurs, ils sauront, dans la plupart des asiles où ce livre ira les trouver, des choses que je souhaite qu’ils n’oublient pas, et que la plupart des sages et des savants ignorent : c'est que l’homme ne fait rien de bon si Dieu ne l’aide, et s’il ne demande à Dieu de l’aider. Cette première condition du succès a manqué à notre établissement en Afrique et lui manque encore; les yeux chrétiens s'en aperçoivent. Malgré tout ce que nous avons fondé, nous avons perdu là des âmes que nous pouvions sauver, nous n’avons pas fait à la croix le même honneur qu’à nos

INTRODUCTION

drapeaux. Dieu nous en a punis, moins qu’il ne pouvait le

faire, car sa clémence est grande; moins qu’il ne le fera

peut-être, car sa justice est terrible. Qu’ils prient donc pour

cette grande œuvre de l’Algérie, en bonne voie aujourd'hui,

mais non encore terminée; qu’ils prient pour que la France,

ayant accru son territoire, accroisse aussi le royaume de

Dieu; qu’ils prient comme chrétiens , qu’ils prient comme

Français.

Un dernier mot.

M. le maréchal Bugeaud a glorieusement servi son pays; on commence à le reconnaître, mais les passions politiques lui contestent encore cette gloire (1); et comme j’aurai souvent à lui rendre justice , peut-être me reprochera-t-on de n’avoir voulu faire que l’apologie d’un homme assez puissant pour bien récompenser mes faibles services. Il faut s’attendre à tout dans un temps comme le nôtre, où la presse, instrument ordinaire des passions les plus basses et des entreprises les plus viles , fournit chaque matin mille exemples qui autorisent tous les soupçons. Ma réponse sera courte: je loueM. le maréchal Bugeaud de sa bravoure, de son bon sens, de sa probité, de son patriotisme; il possède au plus haut degré ces qualités glorieuses. Je regrette que son gouvernement , d’ailleurs bienveillant pour la religion , ne s’inspire pas plus largement des lumières catholiques, et ne diffère que bien peu, à cet égard, de celui de nos préfets. Du reste, mon langage n’est et 11e peut pas être celui d’un obligé envers un bienfaiteur, encore moins celui d’un ambitieux envers un patron. Je ne dois rien à l’illustre maréchal, que beaucoup de gratitude pour l’affection qu’il m’a longtemps témoignée. Si j'avais à le blâmer, ce souvenir pourrait me conseiller le silence. Je n’ai qu’à le louer, et ma conscience me dit que ces éloges sont légitimes. Pour m’en

(1) On voit que ceci était écrit avant la bataille de l’Isly, si courageusement et si habilement gagnée.

introduction.

convaincre, il suffirait d’un regard jeté sur ma situation actuelle : c’est déjà frappé par un jugement politique, et m’exposant tous les jours à en subir un second , que je me plais à rendre justice, sur un terrain neutre, au plus zélé partisan d’un pouvoir qui devient l’irréconciliable adversaire de la cause à laquelle j’ai dévoué ma vie. Il n’est pas possible d’être placé dans une condition d’impartialité plus sûre. Je ne saurais être suspect de trop de zèle pour un homme dont la haute influence ne s’emploiera vraisemblablement jamais en faveur des catholiques, et je ne me sens pas pressé de me ménager des grâces dont je ne pourrais jouir qu’au prix d’une apostasie.

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