‹ Les français en AlgérieChapitre 2 sur 29 · DE PARIS A MARSEILLE. — UN SAUVAGE. — LA RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DE PARIS A MARSEILLE. — UN SAUVAGE. — LA RELIGIEUSE

d’orgon.

C’est une grande joie de courir vers le soleil : j’avais laissé le brouillard et la boue de Paris, je trouvai le lendemain la neige en Champagne ; mais nous ôtâmes nos manteaux à Moulins, nous baissâmes les stores de la voiture sur les bords du Rhône, entre Orange et Avignon, et nous trouvcàmes la poussière entre Avignon et Marseille. Du reste nulle aventure de voyage. Jusqu’à Moulins nous étions quatre dans la malle : un marchand, un commis voyageur, et un gros homme qui vivait pour son plaisir. Le marchand était niais ; le commis voyageur était stupide; le gros homme, à qui son costume sévère, ses moustaches rabattues donnaient l'air d'un officier, n'était qu’un viveur bel esprit. Tous trois affectaient un cynisme immonde, et par occasion une impiété de laquais, même ce nigaud de marchand, à qui je fis avouer

qu'il avait une femme et des filles, et qui en rougit. Après le premier repas , qui eut lieu assez tard, la conversation vint à rouler sur le progrès. Nous avions fait connaissance, quoique je n'eusse parlé que fort peu. J’opinai comme les autres, et je soulageai mon cœur. Je pris la liberté de dire à mes compagnons que tous les progrès ne me réjouissaient pas, et que j'en connaissais de déplorables. «Vous ne nierez pas, me dit le commis voyageur, l’amélioration des malles-poste. Nous faisons en ce moment quatre lieues à l’heure ; nous allons plus vite, et nous payons moins cher qu’autrefois. — Il en résulte, lui dis -je, que tout le moude prend les voitures, et l'on se trouve exposé à de fâcheux compagnons; la route est encore fort longue, lorsqu'il faut la faire avec des gens mal élevés. » Tout le monde en convint, surtout le commis voyageur, et on se remit aux propos anacréontiques. Je me tus jusqu’à Moulins, où le commis voyageur et le marchand nous quittèrent. Resté seul avec moi , le gros homme voulut continuer ; je lui dis doucement que j'étais chrétien , et que je causerais volontiers avec lui, mais qu'il fallait parler d'autre chose. Je pensais qu'il allait me bouder; tout au contraire, il se montra fort gracieux , et chercha même à s’excuser, disant qu’il était garçon et qu’il parlait librement, mais que dans le fond il ne manquait pas de religion ; qu'il n’avait jamais cherché à vexer les prêtres, et que toutes les fois qu’il rencontrait un mort, il le saluait. Je le louai deces bonnes dispositions, et je lui demandai s’il faisait ses prières. Il me répondit qu’il n’en savait point. « Pourquoi donc, lui dis-je, saluez-vous les morts? — C’est, me répondit-il, une coutume d’enfance. Cela m’est resté, mais en vérité je n'en sais pas plus long. »

Cet homme, déjà sur les frontières de la cinquantaine, assez instruit, ainsi que je pus voir, et assez riche , puisqu’il voyageait uniquement en vue de se distraire, ne savait véritablement pas un mot, pas un seul mot de la religion catholique, au seiu de laquelle il était né, et avait vécu un demi-siècle. Il me fit des questions qu’aurait pu me faire un sauvage, et encore un sauvage aurait -il eu son Manitou. « Quoi ! m’écriai-je, vous n’avez jamais été curieux de savoir ce que signifiaient ces églises, ce que faisaient ces prêtres, quel était ce culte qui a si souvent frappé vos yeux? — Que voulez -vous, me dit-il, on ne m’a jamais parlé de cela, et je me suis toujours occupé d’autre chose. »

11 était vraiment bon homme. Je poussai plus loin mes questions. Je lui demandai ce qu’il avait fait depuis qu’il était au monde. « J'ai fait mes classes, dit-il, qui m'ont ennuyé ; et ensuite j’ai cherché à m’amuser. J ’y ai réussi quelquefois , pas toujours. »

En somme, il allait à Marseille pour manger des clovisses ; il comptait de là se rendre en Italie pour y passer le printemps, revenir en Suisse pour l’été, à Paris pour l'hiver. Il faisait un peu de littérature, un peu de musique, beaucoup de cuisine, et cherchait les meilleures moyens d'être bien logé, bien couché, bien vêtu, bien nourri. Il ne voulait point se marier, par crainte des embarras de la famille; il avait mis en rentes toute sa fortune, pour éviter les embarras de la propriété. « Je suis, me dit- il à la fin en souriant, un vrai pourceau d’Épicure. »

Je l'avais déjà pensé.

Nous étions partis d’Avignon depuis longtemps. La nuit était venue. Un vent assez piquant soufflait du nord, et

venait tracasser mon gros homme à travers les portières delà malle. 11 s’enveloppa très-artistement de son manteau, remarquant que c’était un bon temps pour dormir dans une chambre bien close. « Écoutez, lui dis-je, nous allons passer à Orgon. Là s’est établie , il y a vingt ans, une pauvre femme qui, sans un sou dans sa poche et sans un ami dans le monde , avait résolu d’élever à ses frais un bel hôpital pour les pauvres du pays. Elle se construisit sur le bord de la route une hutte misérable, et se mit à demander l'aumône aux passants. Depuis lors il n’a pas passé une voiture , publique ou particulière , dont elle ne se soit approchée. N’importe à quelle heure du jour ou de la nuit, dans toutes les saisons, par tous les temps, elle a toujours été là, elle y est toujours. Son hôpital est bâti, les pauvres y sont reçus et soignés par des religieuses dans la compagnie desquelles elle est entrée; mais elle veut perfectionner son ouvrage, ajouter de nouveaux bâtiments, faire place pour de nouveaux lits, laisser des rentes à ses chers pauvres. J’espère qu’elle viendra quêter auprès de nous, et j’espère bien aussi que vous lui donnerez quelque chose. — Certainement, me dit-il avec un empressement dont je fus ravi, certainement je lui donnerai. Que je meure si je ne lui donne pas quarante sous! » Sur cette assurance je le laissai dormir.

J’attendais impatiemment ce relais d'Ürgon. Je n’avais jamais vu la sainte lille dont je venais de parler, et je re- •grettais de l’avoir refusée une fois, à une autre époque, par paresse, ne sachant pas alors cette histoire, qui arrache des largesses même aux incrédules, même aux impies systématiques. Un protestant l’avait racontée tout récemment devant moi, au milieu d’une compagnie nombreuse ; et chacun, émerveillé d'une si courageuse et si

persévérante vertu, avait formé le vœu de traverser Orgon pour verser son offrande à l’escarcelle de l’hospitalière. JNous arrivâmes, la malle s’arrêta, et bientôt une lanterne s’approcha de la portière, une voix douce nous demanda pour les pauvres J’aperçus une guimpe, un visage calme et souriant. « Voici la religieuse, » dis-je à mon compagnon. 11 ouvrit courageusement son manteau et me remit son aumône. J’y joignis ce que je croyais pouvoir donner. La religieuse reçut le tout dans une tirelire de fer-blanc', nous remercia, me promit de prier pour nous et rejoignit sa petite hutte. « Pauvre femme, murmura mon compagnon ; elle fait là un métier trèsfatigant; » et il se renveloppa dans son manteau, car la nuit continuait d'être bonne pour dormir.

Les chrétiens qui auront lu cette page n’oublieront certainement pas la religieuse d' Orgon, ni son hôpital sublime. Ils ne demanderont point ce que ce récit vient faire dans un livre sur l’Algérie. J’aurai tout à l’heure à parler du dévouement militaire , du courage de l’ambition, du génie de la guerre: au frontispice de mon livre, je place cette esquisse du dévouement, du courage et du génie de la charité.

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